LA LOI DE
C'est le 9 Janvier 1869, au dîner des Économistes, que, répugnant à me servir de la trompeuse expression : double étalon, j'en ai improvisé une nouvelle:
monnaie bimétallique (1). Depuis lors j'ai pris le nom de bimétallistes pour nous qu'on appelait les partisans du double étalon, et j'ai donné le nom de monométallistes à ceux qui s'appelaient eux-mêmes les adversaires du double étalon.
(1) Journal des Économistes, Janvier 1869, page 144.
Le mot bimétallisme est nouveau, mais la chose est ancienne, très ancienne. La Perse avant la Grèce, Rome, puis les empires de Justinien, de Gharlemagne, de Charles-Quint et d'Akbar ont été bimétalliques. L'Angleterre s'est mise au régime monométallique -or en 1816, et a mis l'Inde au régime monométallique-argent en 1835. Mais auparavant la livre sterling et la roupie avaient toujours été bimétalliques.
De tout temps la France a frappé les deux métaux. Lors de l'adoption du système décimal des poids et mesures, elle substitua une nouvelle unité, le franc, à l'ancienne unité, la livre tournois, mais en maintenant le rapport bimétallique de la livre tournois, qui était 15 et 1/2 d'argent à 1 d'or.
La loi de 1803 portait que le franc en argent pèserait 15 et 1/2 fois autant que le franc d'or (l'un et l'autre à 9/10 de fin);
que par conséquent le poids de 200 francs en argent serait le même que le poids de 3,100 francs en or (un kilogramme); que chacun aurait le droit d'apporter à l'Hôtel des Monnaies de l'or et de l'argent et de les reprendre monnayés en francs poids pour poids; que blanc ou jaune, le franc aurait cours légal sans limite de somme.
Cette loi est restée en vigueur soixantedix ans.
Quelle fut son influence sur le pouvoir payant de l'un et l'autre métal ? Ce fut une influence conservatrice. A égalité de poids le pouvoir payant de l'or relativement au pouvoir payant de l'argent avait été comme 1 à 15 et 1/2 avant 1803, et comme 1 à 15 1 /2 il se conserva sans jamais varier jusqu'à 1873.
La Loi de 1803 n'a point parlé de valeur relative entre l'or et l'argent, elle n'a fait que fixer le poids du franc en or et le poids du franc en argent. Elle n'a nulle-
ment défendu d'échanger un métal pour l'autre, à n'importe quel taux. On a toujours été libre de donner plus d'un kilogramme d'or en échange de 15 et 1/2 kilogrammes d'argent, ou plus de 15 et 1/2 kilogrammes d'argent en échange de 1 kilogramme d'or. Mais personne dans aucun pays n'a jamais voulu se prévaloir de cette liberté. C'eût été un sacrifice insensé que de livrer l'un ou l'autre métal à tout autre taux qu'à 15 et 1/2. On pouvait également faire frapper en France 15 et 1/2 kilogrammes d'argent, ou bien 1 kilogramme d'or en 3,100 francs, et on aurait livré ces 15 et 1/2 kilogrammes d'argent pour moins d'un kilogramme d'or, ou ce kilogramme d'or pour moins de 15 et 1/2 kilogrammes d'argent? Jamais.
Et partout on l'avait ainsi compris, et nulle part on n'avait jamais accusé d'oppression le législateur français.
Il n'est pas difficile de vérifier si réellement le pouvoir payant de l'or et de l'argent a toujours été comme 1 à 15 et 1/2. Il suffit de parcourir les listes des cours du change de place à place antérieurement à 1873.
Les places monométalliques -argent avaient entre elles un pair de change monométallique-argent. Telles : Berlin, Hambourg, Francfort, Amsterdam, Batavia, Bombay, Calcutta, Shangaï, Canton.
Les places monométalliques-or avaient entre elles un pair de change monométallique-or. Telles : Londres, New- York, Melbourne.
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Paris avait les deux pairs de change :
le pair de change monométallique-argent avec les places monométalliques-argent, et le pair de change monométallique-or avec les places monométalliques-or.
Jusque-là rien que de naturel. Le pair de change entre deux monnaies de même métal n'est autre chose que le rapport existant entre la quantité de métal pur contenue dans l'une et celle contenue dans l'autre. Ainsi, le pair de change entre la livre sterling et le franc d'or est de 25 fr. 22, parce qu'il y a autant d'or pur dans une livre sterling que dans 25 fr. 22 d'or. De même le pair de change entre la roupie et le franc d'argent est 2 fr. 38, parce qu'il y a autant d'argent pur dans une roupie que dans 2 fr. 38 d'argent. Avec 2,522 francs d'or, on peut fabriquer 100 souverains^ et avec 100 roupies on peut fabriquer 238 francs. Mais on ne peut fabriquer des
roupies avec des souverains ni vice versa.
Donc il n'y a pas de pair de change naturel entre l'or et l'argent. C'est très vrai.
Mais il y avait un pair artificiel, le pair bimétallique de France.
Le pair de change entre Londres et Berlin était 6 thalers et 24 1/4 groschen par livre sterling, parce que l'argent pur contenu dans 6 thalers et 24 1/4 groschen pesait 15 fois et 1/2 autant que l'or pur contenu dans une livre sterling. Le pair de change entre Londres et Calcutta était 1 schellingll pences 5/8 par roupie, parce l'argent pur contenu dans une roupie pesait 15 et 1/2 fois autant que l'or pur contenu dans 1 schelling 11 pences 5/8.
Le change entre les places monométalliques-or et les places monométalliquesargent était parfois au-dessus et parfois au-dessous du pair bimétallique 15 1/2, de même que le change entre des places monométalliques-or est parfois au-dessus
et parfois au-dessous de leur pair monométallique. C'est ce qui arrive tous les jours entre Londres et Paris ou New- York.
Ces fluctuations dans le cours du change, soit bimétallique, soit monométallique, sont dues à l'abondance ou à la rareté des effets sur la place, mais elles sont strictement limitées et calculables, car le cours du change ne peut jamais dépasser le bullion point. On se sert des lettres de change afin de supprimer ou de réduire les frais de transport, d'assurance et de remonnayage du métal. On s'abstient d'acheter des lettres de change, si en les achetant on ne réalise aucune économie. Dans ce cas, on expédie ou l'on se fait expédier le métal lui-même. C'est ce qui arrive de temps à autre entre Paris, Londres et New-York pour l'or, et entre l'Inde et la Chine pour l'argent.
Du temps du pair bimétallique, plutôt
— laque d'acheter des traites sur l'Inde à des prix excédant le bullion point, le négociant de Londres aurait envoyé de l'or à Paris pour s'y procurer au taux de 15 et 1/2 soit des traites sur l'Inde, soit des pièces de cinq francs toujours convertibles en roupies dans les Hôtels des Monnaies de Calcutta et de Bombay. De même, le négociant de Bombay ou de Calcutta n'aurait jamais donné, pour avoir des traites sur Londres, plus de roupies qu'il n'aurait dû en débourser s'il en avait expédié en France pour être monnayées en pièces de cinq francs avec lesquelles il pouvait s'y procurer au taux de 15 1/2 soit des traites sur Londres, soit de l'or.
Du reste, le commerce indien étant ordinairement créditeur de l'Angleterre, le cours du change bimétallique était ordinairement en faveur de l'Inde, et d'autant plus que l'envoi de lingots d'argent, pour être monnayés à Calcutta et Bombay,
— u — coûte près de 3 1/2 7», en comptant la perte des intérêts. Avec la lettre de change on évite ces frais.
Les traites sur l'Inde étaient presque toujours vendues au cours maximum, c'està-dire à deux schellings par roupie, et c'est pourquoi les Anglais avaient toujours compté la roupie à deux schellings. Cette parité était acceptée comme un fait naturel, tandis que c'était un fait absolument artificiel, uniquement dû à l'existence du pair bimétallique français.