LE MARCHE DE L'OR ET LE MARCHÉ DE L'ARGENT
On nous dit que Londres est le grand marché des métaux monétaires, le marché qui décide du prix de l'or et de l'argent.
Il est vrai que Londres reçoit et expédie plus d'or et plus d'argent que toute autre place, mais pour ce qui est des prix des métaux, voici la vérité.
Celui qui possède 40 livres troy d'or à 11/12 de fin possède 1869 souverains, car si on porte ces 40 livres d'or à la Monnaie, elle le transforme gratis en 1869 souverains qu'elle rendra à la personne qui a
apporté le métal. Quarante livres d'or étant la même chose que 1869 souverains, une once d'or est la même chose que £ : 3.17.10 1/2. Mais si on apporte le métal à la Monnaie, on ne peut le ravoir qu'après la frappe, c'est une perte d'intérêts. On préfère porter les lingots à la Banque, qui est tenue de donner immédiatement en échange £ : 3.17.9 pour chaque once d'or. La Banque retient ainsi trois demi-pences, mais on ne peut pas dire pour cela qu'elle achète de l'or.
Lorsque le commerce anglais doit au dehors, il lui convient, si les lettres de change sur l'étranger sont rares et trop coûteuses, d'exporter l'or en lingots. On économise ainsi, au moins en partie, les trois demi-pences qu'on aurait à bonifier à la Banque d'Angleterre. La Banque ne vend pas d'or, elle ne fait que payer des chèques, rembourser ses banknotes ou
échanger des souverains contre des pièces d'or étrangères et vice versa.
Nul ne donne jamais plus de £ : 3.17.10 1/2 pour avoir une once d'or, nul ne donne jamais une once d'or pour moins de £: 3.17.9. Le soi-disant marché de l'or ne peut produire aucun cours en dehors de ces deux extrêmes.
L'argent qu'on débarque à Londres ne peut pas y rester. Il n'y a pas d'emploi monétaire, c'est un capital mort dont il faut se défaire au plus vite. Avant 1873 on était toujours sûr de pouvoir le vendre pour Paris au pair bimétallique de 15 et 1/2, c'est-à-dire à 60 7/8 pences l'once à 37/40 de fin, moins les frais de transport et de monnayage. On était également sûr, si on avait besoin d'argent pour l'Inde, de trouver à Paris des pièces de cinq francs, en y envoyant des traites ou de l'or qui était toujours reçu au pair bimétallique de 15 et 1/2, moins les frais de monnayage.
Nul ne pouvait vendre l'argent plus cher qu'il n'aurait coûté en prenant à Paris des pièces de cinq francs, et nul ne voulait vendre de l'argent pour un prix moindre de celui qu'il pouvait réaliser en l'expédiant à Paris pour avoir soit des traites, soit de l'or en retour, au taux de 15 et 1/2.
Le prix de l'argent ne pouvait donc fluctuer qu'en dedans des deux extrêmes que tout le monde connaissait, extrêmes plus écartés que ceux du marché de l'or, mais ayant la même raison d'être.
Le banquier qui achetait des lingots d'argent arrivant d'Amérique ne disait pas au consignataire qui les vendait : « Je vous paye comptant votre argent au pair de 60 7/8 pences l'once à 37/40 de fln, et vous me bonifierez les frais que j'ai à supporter pour réaliser en or votre métal à Paris; » il lui disait : » Je vous achète votre argent à 60, à 59 1/2 pences franco.^) De son côté le consignataire des lingots à
qui on en demandait pour l'Inde ne disait pas à son acheteur : « Vous me payerez mon argent au pair de pences 60 7/8, plus les frais que vous auriez à supporter, vous-même, pour envoyer de l'or à Paris afin d'y obtenir des pièces de cinq francs à 15 1/2, » il lui disait simplement : « Je vous vends mon argent à 61 1/2, 62 pences franco. »
L'échange des francs d'or contre des francs d'argent n'étant pas obligatoire, il fallait parfois, si la Banque de France n'en donnait pas elle-même, rétribuer avec quelque fraction de centime les changeurs qui ramassaient les francs d'or ou les francs d'argent. Parfois aussi les pièces d'or ainsi ramassées étaient usées, et la Banque d'Angleterre ne les recevant qu'au poids, l'opération devenait plus coûteuse. Malgré tout cela, tant que le pair bimétallique a existé, l'argent n'a été coté que deux ou trois fois 62 3/8 pences
(1857 et 1859) et n'a été coté 58 3/4 que momentaûément en 1833. Mais à cette époque le prix du monnayage en France n'avait pas encore été réduit. Il était de 1 1/2 Vo sur les francs d'argent et de 3 pour mille sur les francs d'or.
Jusqu'à 1873, l'argent, tout en n'étant pas monnaie en Angleterre, y était cependant beaucoup plus qu'une marchandise ordinaire. C'était un métal qui servait de remise, remise plus coûteuse à transmettre que la lettre de change, mais dont le cours était strictement réglé par le pair bimétallique à 15 1/2, tout autant que le cours de la lettre de change entre les places monométalliques-or et les places monométalliques-argent.
La France garantissait un pair de change à 15 et 1/2 à tous les pays monométalliques, mais, si on venait chez elle pour réaliser le 15 et 1/2 métal contre métal, il va sans dire que les
frais de l'opépation n'étaient pas à sa charge.
Il est donc bien établi que le marché de l'argent à Londres n'était pas un marché à prix libres comme les marchés de Mark lane et de Mincing lane. Les cours de l'argent étaient toujours tenus en laisse par le pair bimétallique. Si l'Angleterre avait été elle-même bimétallique comme la France, les cours de l'argent, à Londres, n'auraient pas plus varié que ceux de l'or.