LA PROPORTION BIMETALLIQUE DÉFINITIVE
Nous, bimétallistes, ne demandons pas que tous les Gouvernements du vieux monde et du nouveau rendent des lois bimétalliques. Nous demandons que les grandes puissances métalliques (les États- Unis, l'Angleterre, l'Allemagne et la France) s'unissent pour restituer à toutes les nations ce qu'elles avaient toutes possédé et que, sans savoir, elles ont perdu en 1873, c'est-à-dire un pair de change bimétallique universel.
Il n'y avait pas de loi bimétallique dans l'Inde avant 1873 et il n'est nullement né-
cessaire qu'il y en ait. Que l'Inde reste donc monométallique-argent, ainsi que la Chine. Il suffit que le bimétallisme soit atlantique, c'est-à-dire pratiqué visiblement par l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne et la France. La grande chose c'est que l'argent soit monnaie universelle. Monnaie universelle il avait toujours été avant 1816 (1), et après 1816 il était resté monnaie universelle jusqu'à 1873, TAn-
(i) Le schelling d'argent de 1601 a 1816. — Les législateurs anglais ont toujours considéré que l'argent était la véritable monnaie du pays et non pas Tor. Et c'est pour cela que jusqu'à 1816 ils n'avaient jamais ni augmenté, ni diminué le poids et la finesse du schelling d'argent, fixé à 92.90 grains et à 37/40 de fin, en 1601.
De 1601 à 1816, vingt scheUings d'argent ont toujours contenu la même quantité de métal pur, tandis que la quantité de métal pur contenue dans vingt schellings d*or a varié. Le législateur a modifié le poids de la livre sterling en or, mais jamais celui de la livre sterling en argent.
« M. Newton m'a dit que, suivant les lois fondamentales du royaume, l'argent blanc était la vraie et seule monnaie, et que comme telle il ne la fallait pas altérer. »
gleterre exceptée. Il s'agit donc pour l'Angleterre de rentrer dans la grande communauté monétaire en reprenant elle aussi le monnayage de Targent conjointement avec le monnayage de l'or.
Ce sont les propres paroles dlsaac Newton. (Cantillon, « Essai sur la nature du commerce en général, 1755 », page 377.)
Mais le schelling d'argent à 92.90 grains a toujours été trop lourd par rapport au poids du schelling d'or. Et la situation monétaire de l'Angleterre était exactement celle qui se déclara plus tard aux États-Unis quand ils adoptèrent la proportion 16 (1834). L'argent était exporté, et il ne restait en circulation que des schellings usés ou rognés, c'est-à-dire devenus légers et inexportables.
Pour remédier à cet état de choses, on décréta en 1696 une refonte générale de toutes les pièces d'argent. On relira les vieux schellings légers et ou les remboursa avec des schellings neufs pesant 92.90 grains. Le Gouvernement y perdit 25 "/„ et n'obtint aucun résultat, car les nouveaux schellings étaient, eux aussi, exportés ou rognés.
Pour tâcher de retenir les schellings d'argent en Angleterre, Isaac Newton, qui était Master of the Mint (Directeur de la Monnaie), obtint du Parlement, en 1717, que la guinée, qui avait cours pour 21 1/2 schelUngs, n'aurait plus cours que pour 21 , ce qui augmentait le poids de la livre de 20 schellings en or. Newton avait cependant pressenti que cette réduction à 21 schellings ne
De par raction du pair bimétallique, Top circule, en réalité, comme de Targent comprimé et réduit ainsi à moindre volume- Cette réduction ne peut pas
serait pas suffisante et que probablement il faudrait en faire une seconde, afin de rendre encore plus lourds les schellings d*or contenus dans la guinée et d'empêcher ainsi Témigration de l'argent . Voici ce que Newton disait dans sa Représentation aux lords de la Trésorerie, datée de l'Hôtel des Monnaies, 21 septembre 1717 :
« Si Tor était abaissé seulement jusqu'à avoir la c( même proportion avec la monnaie d'argent, en Angle- « terre, qu'il a avec l'argent dans le reste de l'Europe, il « n'y aurait aucune tentation d'exporter notre argent plutôt « que notre or pour aucun pays d'Europe. Et, pour attein- « dre ce résultat, il me semble qu'il suffit de réduire de (( 10 à 12 pences le cours de la guinée, de manière que w l'or soit avec la monnaie d'argent, en Angleterre, à la « même proportion qu'il doit avoir d'après les cours des (( changes en Europe. Mais, si pour le moment on rédui- (( sait la Guinée seulement de 6 pences, on diminuerait la <i tentation d'exporter ou de fondre les pièces d'argent, et, « par les effets de cette mesure, on verrait ensuite, mieux « qu'on ne peut le voir présentement, quelle autre réduca tion de la guinée serait plus convenable pour le public.»
Newton ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La réduction de la guinée à 21 schellings fut insuffisante, et l'argent continua d'être exporté. Il ne resta jamais en circulation que des schellings rognés ou faux, car la seconde réduction n'eut pas lieu.
être faite à telle proportion dans un pays et à telle autre dans d'autres pays/ ainsi que je Tai démontré plus haut. Les États qui frappent l'or devront le frapper tous
Si, lors de la grande refonte de l'argent, en 1696, on avait diminué de quelques grains le poids du schelling d'argent de 1601, l'Angleterre aurait eu le même pair bimétallique que la France et l'argent n'aurait pas été exporté. Avec le cours de la guinée réduit à 21 scheUings et avec le maintien du schelling d'argent pesant 92.90 grains, le rapport pondéral entre l'unité en argent et l'unité en or ressortirait à 15.20. Il était encore trop haut, comparativement au rapport alors existant en France et en HoUande. Le schelling à 92.90 grains était donc encore trop lourd. Mais il ne le fut plus après que la France eut réalisé le rapport 15 et 1/2, décrété en 1785. C'est pourquoi on recommença à frapper des schellings en argent, mais sans suite, à cause des guerres qui survinrent bientôt et de la conversion en papier-monnaie des billets de la Banque d'Angleterre.
Après la paix de 1815, quand lord Liverpool fît rendre la loi monométallique-or, que son père avait suggérée en 1805, on retira ce qui existait d'argent en circulation. L'antique schelling de 1601 pesant 92.90 grains fut supprimé, et l'on décréta un nouveau schelling, pesant 80.73 grains, qui sert pour les appoints et que le Gouvernement frappe lui-môme pour son propre compte. Cet argent n'est légal tender que jusqu'à concurrence de 40 scheUings.
au même rapport pondéral avec l'argent.
Quel sera ce rapport? Les Grandes Puissances seraient libres de stipuler aussi bien le rapport 10 que le rapport 20.
Une fois le rapport 10 ou le rapport 20 promulgué, nul ne pourrait y résister. Mais le choix du rapport doit être déterminé après examen des intérêts en jeu. J'ai énuméré dans une brochure que j'ai publiée en 1881 {Le Bimétallisme à 15 et 1/2) les raisons qui militent en faveur du rapport 15 et 1/2. Je ne les reproduirai pas ici. Mais ce qui s'est passé depuis lors me fournit un nouvel argument :
Supposons que la nouvelle proportion soit fixée aux environs de 20. Qu'auraiton obtenu? Qu'on relise le Chapitre IX.
On aurait éternisé le mal au lieu de le guérir, car on aurait consacré pour toujours un pair de change bimétallique aux environs de 18 pences par roupie.
Mais il est des économistes qui prétendent que le législateur ne doit pas s'immiscer dans ce qui concerne l'or et l'argent. Gomment cela ? Il s'y immisce déjà, en donnant cours forcé à tout l'or dont on )ui demande le monnayage; sans loi il n'y a pas de légal tender; sans légal tender il n'y a pas de monnaie; tous les pays ont des lois monétaires; toutes ces lois sont notre œuvre; nous sommes les législateurs; et nous n'aurions pas le droit de modifier les lois existantes si elles sont devenues mauvaises et nuisibles?
Nous n'en avons pas seulement le droit, nous en avons le devoir.