Le pair de France
Dans mon quartier demeure un vieillard jadis célèbre , aujourd'hui oublié de tous ses contemporains. C'est un monument curieux et à différentes façades dont chacune représente les diverses périodes de malheur et de prospérité, de gloire et de honte que la
France a parcourues depuis près d'un demi siècle ; mais où l'instant actuel n'a pu trouver de place.
Ce vieillard vient me voir quelquefois, il aime a parler et il sait que je l'écoute toujours avec plaisir, quoique nous soyions rarement du même avis. Des déceptions nombreuses, inséparables d'une vie passée au milieu des orages politiques , l'ont aigri; la pitié mêlée de dédain que son grand âge inspire ; car c'est le seul sentiment qu'on accorde aujourd'hui à la vieillesse , l'indigne. Il s'anime, s'exalte pour prouver que ses facultés morales ont conservé l'énergie de la jeunesse. Grâce à cette disposition d'esprit, notre époque lui apparaît à travers un prisme dont ses regrets, ses rancunes personnelles varient les nuances, et cependant j'aime à l'entendre. Il y a de l'exagération dans ses plaintes contre tout ce qui existe ; mais elles révèlent un amour passionné pour le bonheur, la gloire de la France. Ce motif excu-
se à mes yeux 1 apreté qui règne dans sa conversation, que son expérience, sa profonde instruction rendent utile, intéressante.
Sa dernière visite fut interrompue par l'arrivée d'une jeune dame de ma connaissance, auteur comme moi (quelle femme n'écrit pas aujourd'hui)? Elle venait de passer un mois à la campagne, et nous parla avec emphase des nombreuses jouissances intellectuelles qu'elle y avait goûtées. Les mots nouveaux dont elle affectait d'enrichir chacune de ses phrases indisposèrent mon vieil ami contre elle.
— En quoi consistaient ces jouissances intellectuelles? lui demanda-t-il, avec un ton ironique.
— En conversations savantes avec des personnes aimables, instruites, répondit sèchement la dame.
— Et quel était le sujet de ces conversations ?
k PRÉFACE.
— Les chefs-d'œuvre de la littérature du jour, la marche admirable du gouvernement, répliqua la jeune dame, piquée d'une interrogation dont elle cherchait à deviner le but.
— Je conçois qu'un pareil sujet est intarissable, dit monsieur Nicaise. (On saura plus tard pourquoi je lui donne ce nom qui n'est pas le sien.) On peut se perdre à son aise dans le vague, dans l'extravagant, quand on parle de choses qui n'existent point ; car certes nous n'avons pas plus aujourd'hui de gouvernement que de littérature.
Voyant sans doute une offense personnelle dans ces derniers mots, la dame auteur nous quitta d'un air fort mécontent.
Restée seule avec monsieur Nicaise, je lui reprochai doucement d'avoir donné mauvaise opinion de lui en avançant un paradoxe.
— Un paradoxe ! s'écria-t-il avec humeur, nous avons une inquisition d'état , des pri-
sons, des geôliers et non un gouvernement ; nous avons des écrits ser viles ou incendiaires, niais ou révoltans, et non une littérature.
— Je n'ai pas la foi assez robuste, lui disje , pour croire que nos ministres aient résolu le grand problème du gouvernement sans abus; mais enfin nous avons une Charte, des chambres, des magistrats, une garde nationale, une armée, une royauté.
— Elh! bon dieu! grâce aux lois d'exception et à'ajoutage, cette Charte improvisée ressemble aujourd'hui au couteau d'Arlequin. De nos deux chambres , l'une tend à devenir une réunion de valets et l'autre une assemblée de courtisans. Nos magistrats sont forcés de se faire les instrumens dociles du pouvoir; car s'il ne peut leur ôter leurs places, il peut du moins leur refuser de l'avancement.
Et la garde nationale, cette milice citoyenne armée pour défendre les droits du
peuple contre la tendance naturellement dominiUrice du souverain, on la suspend, on la dissout quand elle veut rester iidèle à cette haute mission. Bient(>t elle n'existera plus que là où elle aura consenti à jouer le rôle de tapisserie, les jours de grande représentation royale; celui de sbires, les jours de luttes ouvertes entre le despotisme et la liberté !
L'armée est-elle plus que tout autre ressort de la machine gouvernementale restée dans les voies que l'honneur lui assigne ? n'est-elle pas devenue une des ressources les plus puissantes et les plus économiques de la tyrannie! les exécutions judiciaires causeraient une terreur universelle: le public compte les têtes qu'il voit trancher; mais une armée nombreuse donne un air de lorce, de puissance qui (latte la vanité nationale; et si ses bayonnettes, ses canons au lieu de se tourner contre l'étranger exercent au dedans leurs ravnges, les victimes flétries du
nom de rebelies sont regardées comme trop heureuses d'être tombées sous les coups d'yn soldat. Les bourreaux, leurs valets même sont largement payés ; le soldat toujours prêt à frapper celui de ses frères que les terreurs ou les vengeances royales , les accès de fureur ou les méprises de la police lui désigne, ne touche que trente centimes par jour. Quelle immense, quelle honorable économie!
Quant à la royauté
— Brisons là-dessus, monsieur, je vous en supplie. Je ne puis partager vos opinions sur notre gouvernement, je ne voudrais pas même le pouvoir. Passons à la littérature que vous faites tout aussi cavalièrement rentrer dans le néant. Sur ce chapitre, peutêtre il vous sera plus facile de me persuader.
— J'en doute, madame, vous m'écoutez avec déférence parce que je suis vieux ; voilà tout. Je vous ai déjà répété à satiété ce que
je pense de l'école nouvelle sans avoir pu vous convaincre.
— C'est que vous vous obstinez à regarder cette école comme l'ouvrage des Jésuites.
— Je m'obstine ! qui? moi ! suis-je donc un écolier du jour qui ne daigne s'asseoir sur les bancs que pour faire rougir ses professeurs de leur ignorance, et leur prouver que c'est à eux à demander des leçons à leurs élèves? suis-je un de ces législateurs de vingt ans qui, trop paresseux pour étudier le passé, le rayent sans façon des pages éternelles du temps, et se persuadent que le monde commence avec eux? Ce n'est point aux têtes blanchies, c'est aux cerveaux brûlés de la jeunesse qu'il faut reprocher l'obstination et le sot orgueil qu'elle enfante.
— Vous êtes trop sévère envers notre jeunesse. Elle a ses défauts, j'en conviens; mais il est certain du moins qu'elle est studieuse, réfléchie, et que ses mœurs n'ont plus rien de cette dépravation qu'on aff(?c-
tait encore vers la fin du dix-huitième siècle.
— Eh! qu'y avons-nous gagné? Des vices à l'allure aimable et riante ont été remplacés par des vices graves, sérieux. Ce n'est plus la soif des plaisirs, c'est la soif de l'or, des distinctions qui dévore nos jeunes gens; aussi les voyons - nous fertiles en intrigues , souples , rampans même dès qu'il s'agit d'arriver à la fortune , aux emplois. S'ils font parade de principes de liberté, d'indépendance, c'est pour donner un prétexte à leur dédain orgueilleux pour des lois qu'ils n'ont point faites ; à leur mépris pour la vieillesse , à leur révolte ouverte contre l'autorité paternelle ! Ils sont despotes avec leur famille , leurs amis , leurs maîtresses , avec tout ce qui a le malheur de les aimer ; car ils savent que l'affection est ingénieuse en excuses pour celui qui en est l'objet.
Persuadée que je chercherais en vain à faire revenir monsieur Nicaise de ses préventions , je lui rappelai, en souriant, qu'il
m'avait promis de me prouver que l'école nouvelle était l'ouvrage des Jésuites.
— J'y parviendrai sans peine, me dit-il avec humeur , à moins que vous ne soyiez comme ce courtisan de Louis XIV qui , lorsqu'on voulait discuter avec lui, disait: «Je ne veux pas qu'on me prouve. »
Les philosophes du dix-huitième siècle, vous le savez ^madame , ont sapé dans ses fondemens le catholicisme et ses honteuses superstitions, la tyrannie et ses conséquences avilissantes. ïl allait s'élever hrillant et beau, l'édilice de la raison et de la liberté, quand l'empire est venu frapper l'intelligence humaine de stupeur. Napoléon, seul en France, voulait avoir le droit de penser; il n'entrait pas dans ses plans de donner une juste idée delà divinité, il voulait la remplacer, ou du moins accoutumer les peuples ;i recevoir les décrets impériaux avec ce respect religieux qu'(m accorde à ceux de la Providence .
PRÉFACE. Il
Il ne lui convenait pas davantage de nous laisser le sentiment de notre dignité et l'amour de la patrie, lui qui, paraphrasant la pensée de Louis XIV, disait : « L'État, c'est l'armée et l'armée c'est moi ! »
La restauiation nous surprit dans cette situation. Persuadée que pour anéantir la raison et la liberté il suffisait d'asseoir le trône et l'autel sur les mêmes bases, elle ^/ exigea qu'on allât à la messe pour avoir un emploi, et le clergé en masse était convaincu qu'il n'en fallait pas davantage pour établir son empire. Mais un système qui faisait des hypocrites et non des croyans, des égoïstes perfides et non des serviteurs dévoués, ne pouvait suffire à la société de Jésus, instituée pour étendre, affermir l'autorité de l'Église romaine et celle des souverains restés soumis à cette Église. L'expérience avait appris aux Jésuites que ce n'est point l'exercice extérieur du culte catholique , mais la confiance sans bornes au pouvoir surnaturel de ce
culte qui fait la puissance des prêtres; qu'il ne suffit |>oint au despotisme de répandre la terreur , de flatter la cupidité ; mais que pour jeter des ramifications profondes et solides, il doit éteindre les lumières, détruire la morale! Ils savaient que le manque de foi aveugle parmi nous ne tenait point à l'absence, mais à la pureté des croyances religieuses ; que notre haine pour l'arbitraire , pour la tyrannie, n'était plus un délire insensé, mais une conviction profonde , résultat du perfectionnement de notre esprit.
Le scepticisme railleur, comme les nobles enseignemens des philosophes , nous avait appris à chercher un principe moteur de l'univers dont la perfection est l'essence, et à donner à la vie un but vers lequel elle puisse tendre et qui ne saurait être que l'harmonie, le souverain bien, c'est-à-dire le bonheur qui nait de la réunion de la sagesse et de la liberté.
La société de Jésus n'a point essayé de
combattre par des tiogmet;, des raisoiinemen s absurdes, cette idéologie sublime , ce républicanisme épuré. Elle n'opposa point à la philosophie de Voltaire, de Rousseau , de Kant, une philosophie nouvelle , mais un délire littéraire. La littérature avait fait le mal, elle fut chargée de le réparer, et les Jésuites, et tous ceux qui, par une impulsion mystérieuse , irrésistible, se trouvèrent forcés de hâter la réaction morale et politique, se mirent à crier aux écoliers qui, en sortant du collège se croyaient de grands écrivains : « Les républiques et leurs mœurs austères « sont usées; le Parnasse est vieux. Fouillez <i les légendes des saints , les chroniques du « Moyen-âge, elles vous fourniront des sujets « nouveaux. On nous a donné jusqu'ici des « héros comme il n'y en a pas ; on a mis « l'horreur du crime dans le cœur des plus « grands coupables; on nous a montré l'hom- « me, tantôt en proie à des maux auxquels « notre organisation nous rend inaccessibles;
« tantôt enivré de félicités que nous ne som- « mes pas susceptibles de goûter. Aussi « voyez quel malaise travaille la société! « personne n'est content de sa position ; des « plaintes, des rêves, des désirs chimériques « égarent tous les esprits. Guérissez cette « j)laie immense que le passé nous a léguée ; a montrez l'homme tel qu'il est , apprenez- « lui à profiter des biens que la nature a « mis à sa disposition. Dites-lui qu'il cesse «t de chercher ces biens dans une liberté qui « contrarie plus cruellement ses passions « que le despotisme le plus absolu; dans une « philosophie aride qui , à force de vouloir « tout épurer, anéantit tout. Rappelez-lui « que nos sens viennent de Dieu ! que les « jouissances qu'ils procurent sont les seules « véi'itables ; que dans l'éternité même nous « n'en connaîtrons point d'autres , puisque « nous ressusciterons avec nos corps. Dé- « truisez les illusions qui perdent l'espèce « humaine et vous serez ses régénérateurs.»
C'est ainsi que l'école romantique naquit. Elle préluda par une poésie vague qui promène la pensée dans les vastes salles d'un paradis où l'on fait de la musique ; dans les cavernes ténébreuses d'un enfer où l'on nous met en broche; qui la prosterne au pied du trône doré d'un Dieu dont nous sommes l'image, ou la retient muette d'admiration devant les ailes d'azur d'un ange , la beauté d*une sainte ! Elle reproduisit tous les crimes de la féodalité sous la forme de dévouement héroïque du seigneur pour son roi, du vassal pour son seigneur, du chrétien pour ses prêtres.
Les masses ne virent dans cette innovation qu'une nrtode qu'un caprice littéraire. Les divinités du paganisme, les héros de Sparte, d'Athènes, de Rome, avaient été chantés pendant tant de siècles î en poésie, du moins, les dieux des chrétiens, les guerriers pillant, égorgeant au nom du pape oia du seigneur suzerain, étaient neufs. Mais
le PREFACE.
la noblesse et tout ce qui tenait à l'imiter, accueillit avec enthousiasme un matérialisme reliç[ieux , un code de servitude héroïque, développé en style ampoulé, inintelligible, bizarre.
Les éditeurs, les directeurs de théâtres s'arrachèrent ces productions nouvelles , et l'admiration factice des grands devint réelle, en gagnant le peuple , trop souvent sot imitateur des fautes de ses maîtres.
Qui pourrait ne pas reconnaître dans le succès rapide, presque merveilleux d'œuvres blessant à la fois le goût et la raison , la main mystérieuse et puissante d'un corps dont les espérances ambitieuses se sont fondés en tout temps sur l'accomplissement de l'œuvre infernale de notre dégradation?
Enhardis par tant de succès, les adeptes de cette école redoablèrent d'efforts avec une ardeur que l'élan donné par la révolution de juillet fit dégénérer en frénésie. Cependant ils étaient loin de deviner le but
vers lequel ils tendaient. Ils ne voulaient faire que du neuf, du vrai. Au lieu d'inventer des modèles de perfection, ils nous ont olfert des types de crime et de scélératesse. S'ils avaient développé ces caractères; s'ils avaient montré comment la première erreur conduit à la première faute, la première faute au premier crime; ils auraient donné d'utiles leçons, aux hommes passionnés qu'une trop grande conGance en leurs forces morales perd souvent. Mais ils ont pris le coupable arrivé au dernier degré de perversité ; ils l'ont rendu fier de ses forfaits, et ne lui ont prêté de l'indignation, que contre les âmes timides ^ ordinaires^ qui ont eu la niaiserie de rester vertueuses.
Pour nous convaincre de la rapidité effrayante avec laquelle nous nous sommes avancés dans cette carrière, il suffit de parcourir ces écrits qui passent de la mansarde de l'étudiant au boudoir de la petite maîtresse; du cabinet du savant à l'atelier de
1 s PRÉFACE.
l'industriel ; de l'arrière boutique de l'épicier à la loge de la portière, et répandent partout leurs poisons funestes ! 3Iais ce sont surtout les œuvres dramatiques qui souillent nos théâtres, où tout un peuple va prendre des leçons de corruption, qui font de l'école nouvelle*, un cours public de vol, d'adultère, d'inceste, d'assassinats! Non, elles ne méritent pK)int le nom de littérature , ces productions où l'imagination déploie toutes ses ressources pour prouver que la vie n'a d'autres voluptés que celles des sens ; que les affections du cœur , les sentimens nobles , généreux , sont des rêves , ou, ce qui est plus terrible encore, la source et la justification des forfaits les plus atroces ! Aussi , voyez avec quel empressement les jésuites politiques qui , pour l'instant du moins, remplacent les jésuites religieux, suivent la route que leurs prédécesseurs leur ont tracée. Que n'espère-t-on pas faire d'un peuple auquel on a su rendre
inintelligible, odieux, le langage du Contrat social , de \ Emile; qui bâille à la représentation du Tartuffe , du Misanthrope , de la Mort de César, de Brutus , tandis qu'il admire le style barbare , les images hideuses qui lui peignent les rues dégoûtantes de l'ancien Paris; les mœurs des Truands , et tout ce qui tend à montrer l'espèce humaine arrivée au dernier degré de corruption. Oui, le pouvoir actuel aussi a trouvé qu'elle était une puissante auxiliaire, cette école toujours occupée à renfermer les craintes et les espérances de l'homme dans le cercle honteux des plaisirs et des souffrances de la brute. Il la protège; et si parfois il réprimande ses adeptes , c'est quand ils se permettent de lui dire une vérité cruelle, et non quand ils outragent la morale publique. Et cette sévérité ridicule fait ressortir davantage les craintes puériles de nos hommes d'État, la honte des auteurs du jour ;
car ils sont arrivés à un point où il ne leur est plus possible de développer une pensée utile , morale. Ils flétrissent tout ce qu'ils touchent ! S'ils veulent faire haïr la tyrannie , détruire le prestige de divinité qui entoure encore les rois , ils ne descendront point dans les plus secrets replis de l'âme d'un despote qui sait voiler ses coupables projets sous des dehors aimables , sous des apparences de grandeur d'âme , de magnanimité ! Non , ils traîneront dans la boue un monarque de leur création, revêtu d'un nom historique; ils le montreront tellement abruti de vices privés , qu'il serait absurde de le croire capable de crimes publics ; ils le rendront tellement crapuleux et vil , que , par la simple comparaison, les rois, tels qu'ils sont en effet , deviennent des dieux. S'ils veulent peindre l'amour maternel ot le dévouement sublime où ce sentiment peut porter une femme, ils le placeront dans
le cœur d'une Lucrèce Borgia , d'une marquise de Brinvillîers!
Et quand ces affreuses leçons auront porté leurs fruits , anéanti toutes les facultés morales, le remords seul excepté; car il est au-dessus du pouvoir humain de l'étouffer entièrement, c'est alors que de pieux consolateurs viendront vous dire :
« Vous le voyez , sans le secours de la « religion il n'est point de bonheur pos- « sible. Croyez! et vous pourrez goûter <i sans scrupule tous les plaisirs de la vie ; « l'Église a des absolutions toutes prêtes « pour le pécheur qui reconnaît ses droits, <i respecte son infaillibilité! »
Et les Français retombés dans la barbarie , dans le fanatisme , feront revivre les époques honteuses des guerres civiles , des massacres religieux! Les puissances voisines se partageront nos provinces, et la France regardée coouiic un foyer de
troubles , de désordres , de perversité , sera rayée de la liste des nations!
M. Nicaise avait parlé avec tant de feu que je n'avais point osé l'interrompre.
— Vous voyez les choses trop en noir, lui dis-je enfin; je suis loin d'approuver les excès dans lesquels l'école nouvelle est tombée; mais je ne puis croire à l'influence que vous lui attribuez. Au reste , déjà le plaisir que le public prenait à ces productions commence à s'affaiblir.
— C'est ce que je ne vous accorde point, madame , et lors même que cela serait , les principes qui respirent dans ces ouvrages sont passés dans la vie privée.
L'audace , l'impudence du crime se décorent aujourd'hui du titre d'énergie, de grandeur d'à me ; la férocité a pris la place du courage ; l'esprit de destruction tient lieu de patriotisme! La fourberie, la cupidité, l'hypocrisie sont devenues des mérites, des movons exclusifs d'arriver au bonheur.
à la gloire! La décadence marche rapidement, rien ne saurait l'arrêter ! La dépravation du goût conduit à la dépravation des mœurs, à l'abrutissement de l'esprit, à la destruction de toutes les facultés intellectuelles! Il n'est plus au pouvoir d'aucun homme d'état de relever notre gouvernement ; aucun homme de géni€ ne saurait faire revivre notre littérature !
— Vous ne m'avez pas convaincue , monsieur, mais vous m'avez désespérée. Quoi ! vous pensez qu'un livre écrit dans un but utile n'obtiendrait aucun succès ?
— Est-ce que vous auriez envie de faire imprimer un de vos manuscrits ?
— Hélas! oui, monsieur. Si vous vous sentiez le courage de le parcourir, je sciais bien aise d'avoir votre avis.
— Bah ! vous n'écoutez que votre tête , et certes, elle ne vous inspire pas toujours bien. Dans le premier ouvrage que vous avez piibhé, vous avez voulu prouver que l'absolu-
/ion d'un prêtre, lors même que ce prêtre est un pape, ne suffit pas pour éteindre le remords. Pour développer une vérité aussi triviale, deux gros volumes vous ont paru indispensables, tandis que vous avez renfermé dans un seul , la nécessité du mariage des prêtres Qi de l'abolition de la peine de mort. Aussi les argumens en faveur de ces hautes et importantes questions sociales ne sont elles qu'effleurées dans votre Caroline.
— Ces deux ouvrages cependant ont été accueillis avec bienveillance; vous même leur accordez parfois des éloges.
— Jamais, madame, je passe sous silence tout ce que j'approuve ; je blâme avec franchise ce qui me paraît mauvais.
— Je ne vous en demande pas davantage j)Our mon Pair de France.
— C'est donc là le titre de votre nouveau roman ?
— Oui , monsieur , l'action se passe à Paris, et de nos jours.
— Le Pair de France! répéta M. Nicaise , une actualité ! vous seriez-vous laissée entraîner par le torrent ?.... Je lirai votre ouvrage. Jamais , tant que je vivrai, vous ne contribuerez à corrompre l'esprit, à gâter les mœurs ; car si votre livre est tel que je commence à le craindre, je le jette au feu. A ces mots il prit mon manuscrit et me quitta brusquement.
Au bout de huit jours, M. Nicaise revint et me remit mes cahiers sans me dire un seul mot. Son silence et surtout son air grave , presque triste , m'inquiéta.
— Eh bien! lui dis-je, d'une voix mal assurée, que pensez-vous de mon roman?
— Il a un défaut capital , irréparable , répondit-il en soupirant, aucuil des individus que vous mettez en scène n'a complètement raison.
Je me sentis soulagée d'un grand poids.
— Ah! monsieur, que je suis charmée de cette critique.
— Quoi ! vous vous applaudissez d'avoir fait un livre où aucun de vos personnages ne raisonne juste?
— Est-ce ma faute si la société est ainsi faite? J'ai voulu la peindre telle qu'elle est.
Voyant, sans doute, dans ces paroles un blâme de l'ordre de choses actuel, M. Nicaise sourit avec satisfaction.
— Soit, dit-il; mais vos caractères sont faux. A quelle nature, par exemple, appartiennent vos héroïnes?
— Je conviens, Monsieur, que Francesca est un de ces êtres exceptlonels , que les vices de nos institutions sociales peuvent flétrir aux yeux du vulgaire , mais qui resteront toujours dignes de l'estime des esprits justes, des cœurs généreux. Je vous plains r.\ vous n'avez jamais connu de femmes qui lui ressemble. Quant à la duchesse....
— Elle serait le type do la femme du
monde , interrompit M. Niçoise, comme Cécile celui des grisettes, si vous ne finissiez pas par leur prêter des sentimens trop élevés. ^
— Il y en a toujours dans le cœur d'une femme. Croyez-moi, monsieur, nous ne deviendrions jamais coupables, si vous saviez nous comprendre.
— Il faudrait du moins que votre sexe rendît cette étude possible par un peu plus de franchise. Mais laissons-là les dames , il , me reste assez d'observations à vous faire sur les hommes que vous avez choisis ])Our vos héros.
— Et que leur reprochez- vous donc ? au Duc, par exemple.
— L'amour l'arrache sans cesse aux intérêts de son pays.
— Vous ne lui en feriez pas un crime si vous étiez encore à son âge.
- — On ne justifie rien par de mauvaises
plaisanteries, madame, il est évident que vous avez eu l'intention de faire de votre Duc quelque chose de plus qu'un amant ordinaire.
— Sans doute; j'ai voulu marquer le point 011 finit le passé, où commence l'avenir ; montrer le grand seigneur entraîné par les besoins de son époque à se faire bourgeois et ne voyant de gouvernement possible que celui d'Jïeuri V ou de la république.
— A la bonne heure ; mais votre Georges , ce jeune avocat dupe de la révolution de juillet, dupe du programme de l'IIôtel-de- Ville et de toutes les fausses promesses qu'on veut bien lui faire, sans se réveiller de ses rêves constitutionnels...
— Mon Georges est emprunté à la partie sensée , réfléchie de notre jeunesse. Marsey appartient à cette fraction fougueuse, passionnée, dont les fautes et les vertus tout en nous effrayant , excitent notre admiration. Quant à Paul , je l'ai pris sur les der-
niers degrés de l'échelle. Quiconque peint nos jeunes gens plus vils, plus corrompus, les calomnie ou les juge d'après quelques rares exceptions, tel que Léonard, par exemple , pour leque^» je crains d'être taxée d'exagération.
— Oh ! pour celui-là vous n*avez fait que copier trait pour trait. Je l'ai reconnu sur le champ, l'infâme auquel vous prêtez le nom de Léonard. C'est son ame, sa figure, son maintien , son langage ; vous avez retracé toutes les circonstances de sa vie.
— Vous voyez bien , monsieur, que les caractères de mes personnages ne sauraient être faux puisqu'ils sont pris dans la nature. Je ne vous demande pas si vous avez trouvé la fable attachante, dramatique , ces choseslà ne soni pas de votre compétence.
— Vous vous trompez, madame , je connais le goût du monde lisant d'aujourd'hui , votre Pair de France ne lui plaira pas.
— Et pourquoi cela, s'il vousplait? J'ai
un quasi-viol, un double adultère, un suicide, un vol, des machinations de police ! il me semble que voilà un petit bagage de crimes avec lequel on ^eut se présenter hardiment, devant un public admirateur , enthousiaste de la tour de Nesle et de ses pudiques sœurs:
— Oh! ce n'est pas de cela qu'on vous blâmera ; mais de ce que vous ne flattez ni ne flétrissez aucune opinion politique; ce qui est un point capital par le temps qui court. Les partisans de la légitimité vous blâmeront de n'avoir pas fait de Charles X un héros martyr , de Polignac un génie subhme. Leurs adversaires trouveront mauvais que vous n'ayez pas peint ce même roi comme une bete féroce et son ministre comme un monstre. Les républicains vous reprocherontdenepas leur avoir prêté toutes les vertus, toutes les perfections. Le justemilieu ne vous pardonnera jamais votre second volume, et surtout votre conclusion.
— Tant pis, monsieur, je n'y changerai pas un mot.
— On vous fera un procès.
— Un procès! à moi ! vous moquez-vous? tous mes personnages, môme les républicains, ne demandent le triomphe de leurs opinions que par la voie de la discussion. Ils condamnent les émeutes , les violences.
— Et voilà précisément où est le mal.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Je vais tâcher d'être intelligible à l'aide d'un exemple. Un de ces hommes qui ne devraient faire entendre que des paroles de paix et de charité, un prêtre chrétien, a jeté au milieu de nous des principes de discorde, de meurtre, de carnage. Faisant du Christ un Robespierre , de l'autel un échafaud , il veut que tous les peuples de la terre soient une troupe d'assassins qui s'égorgent en se prodiguant des protestations d'amour. C'est au nom de l'Évangile que ce prêtre dit clairemen t , quoiqu'en d'autres termes : Pauvres,
cxteriiiiiiez les riches , les puissans , les rois ! combattez , combattez sans relâche , ne vous arrêtez pas, votre triomphe est certain. Il est dix mille pauvres pour un riche, il est cent mille pauvres pour un puissant, il est des millions de pauvres pour un roi. Calculez donc! ce n'est point au nom de la justice c'est au nom de Barème que je vous promets la victoire!
Ce langage n'est point resté un secret de famille, renfermé entre le Rhin et la Manche, les Alpes et les Pyrénées, il a eu un retentissement immense par toute l'Europe. Et cependant le pouvoir a gardé le silence tandis qu'il poursuit sans relâche une feuille périodique, qui, voyant avec douleur qu'on cherche à corrompre, à enchaîner les peuples par la force de l'or et des bayonneltes , espère par le seul secours de la presse , les garantir de ce double piège et les amener sans meurtre , sans commotions à une ère nouvelle de bonheur et de liberté.
— Je conviens que l'indulgence accordée aux Paroles d'un Croyant , rend inexplicable la rigueur qu'on ne cesse de déployer contre le National; mais je ne sais pourquoi vous me rappelez ces deux faits.
— Pourquoi ? madame ! pour vous prouver qu'il est inutile , ridicule de vouloir faire entendre le langage de la modération quand le massacre est devenu le moyen de gouvernement par excellence. Voyez le Saint-Père de Rome appeler à son secours ses bons amis pour l'aider à massacrer chréliennenement ses sujets ; voyez l'autocrate du Nord que l'on bénirait s'il se bornait à massacrer les Polonais! Voyez le monde prétendu civilisé , non-seulement admirer, mais exécuter avec orgueil les diverses scènes du drame sanglant où nous avons si dignement joué notre rôle dans les mitraillades de Lyon, dans les égorgemens de la rue Transnonain, à Paris! Et ces forfaits ne se commettent point par des assassins mystérieux, soldés
Sh PRÉFACE.
pour exécuter secrètement des crimes politiques! Non, c'est au grand jour, c'est à la lace de l'Univers qu'on en souille des hommes reyetus du titre le plus beau que puisse porter un mortel; celui de soldat! Oui, prêcher la modération est aujourd'hui un crime d'État; légitimer le massacre est une vertu! Qu'importe aux gouvernans en faveur de qui on établit cette légitimité î Revêtus de la force brutale , il leur est facile de s'en approprier le monopole! Le plus léger succès leur suffit pour prouver aux nations frappées d'épouvante, qu'eux seuls ont le droit de s'en servir !
— Vous me navrez le cœur, monsieur,, en me rappelant des malheiu^s qui , j'aime à le croire , ne se renouvelleront plus; mais vous ne m'empêcherez pas de publier mon Pair de France tel qu'il est. Un roman de femme est une œuvre sans conséquence. En tout cas, je n'ai fait que répéter ce qu'on entend tous les jours dans lés réunions de
famille du petit bourgeois, et dans les salons brillans de la haute société ; car partout les opinions politiques qui , sans diviser nos esprits , les séparent, se dessinent avec franchise. J'espère même qu'on me saura gré d'avoir cherché à appeler l'attention du public sur une importante question sociale, que l'humiliation d'un double échec éprouvé sur ce point semble avoir fait abandonner à la chambre des députés.
— Vous flatteriez-vous , madame , que votre livre puisse engager un de nos députés à proposer , pour la quatrième fois, le rétablissement du divorce ?
— J'ai fait du moins tout ce que la justice et la raison me permettaient pour en prouver la nécessité.
— Il y aurait cependant encore beaucoup de choses à dire.
— J'en conviens ; mais pouvais-je faire un plaidoyer au lieu d'un roman? Je laisse aux génies supérieurs la tache glorieuse de
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vaincre les scrupules de la chambre des
paii'S.
— Si en effet elle n'avait que des scrupules, répondit M. Nicaise en secouant la tête, il serait possible d'en triompher; mais que peuvent les efforts généreux des députés restés fidèles à leur haute mission , contre des principes et un système rétrograde qui ne voit dans la révolution de juillet qu'un malheur. Loin d'opérer les réformes qu'exigent nos mœurs corrompues, notre législation vicieuse, on prend à tâche de faire naître chaque jour des abus nouveaux. Nous sommes tombés trop bas pour pouvoir nous arrêter, pas assez pour songer à nous relever ; il faut que notre chute s'accomplisse ! Publiez votre ouvrage tel qu'il est, il ne fera ni bien ni mal. Je crois même inutile de vous parler d'un défaut capital qu'il me restait à vous signaler.
Poussée par un mélange de curiosité et
d'inquiétude , j'insistai pour connaître ce défaut.
— Vous le voulez, me dit-il impatienté par mes instances, je vais vous le dire : on cherche en vain dans le Pair de France l'opinion politique de l'auteur.
— Ce n'est que cela ! j'en suis enchantée, c'était mon intention ; je ne me sens nullement disposée à faire au public ma profession de foi. Déjà trop de principes ennemis se heurtent et se croisent ; il est temps que les Français cessent eniin de les jeter pêlemêle dans le creuset où bouillonnent leurs passions î Qu'ils écoutent avec attention tous ceux qui leur parleront de liberté , qui chercheront à affranchir leur esprit des préjugés reçus. Qu'ils ne s'indignent point contre ceux qui défendent les rois et le culte de leurs pères : l'homme fidèle , constant dans ses principes peut se tromper, mais il ne cherchera jamais à tromper les autres. Qu'ils ne repoussent pas même les
âmes timides que la plus légère idée de réforme fait trembler : la faiblesse est un malheur et non un crime ; elle ne devient nuisible que lorsqu'on la choisit pour appui. Qu'ils prêtent une oreille attentive à tous les conseils ; mais qu'ils apprennent que la durée du bonheur, de la liberté des peuples se mesure d'après le degré de modération , de sagesse qui ont guidé ses réformes. Un moment d'indignation populaire suffit pour renverser un trône ; il faut des années pour créer une nouvelle forme de gouvernement qui satisfasse les besoins de l'époque, les intérêts de tous. Je ne crois point que les législateurs soient réduits à la triste extrémité des mathématiciens , dont les efforts réunis ne sauraient parvenir à trouver d'autres lignes que la droite et la courbe. Entre la monarchie de Louis XIV, la répubhque de 1795 et la constitution anglaise, il est une foule de nuances dont la combinaison peut fornuT un tout propre à satisfaire nos
vœux, à réaliser nos espérantes. Que tcrut ce que nous avons de génies élevés , de cœurs généreux cherchent , choisissent !
j'écrirai , moi , pour leur répéter sans cesse et à toute occasion :
« La France attend de vous un culte qui, < sans faire naître le sourire de l'indignation « ou de la pitié sur les lèvres de l'homme c instruit, nous affermisse dans la certi- * tude d'un Dieu , d'une âme immortelle. « La France vous demande des lois qui « nous permettent enfin de n'avoir plus « d'autres maîtres qu'elles, qui nous forcent « à devenir vertueux en nous faisant trou- « ver plus d'avantages dans l'accomplisse- « ment de nos devoirs, qu'en suivant la € route d'égoïsme, de perfidie et de cor- « ruption où nous nous sommes égarés. »
— On rira de vos efforts, on ne vous lira point, tandis que l'on dévore les écrits qui cherchent à étouffer la dernière élin-
cejle d'honneur et de patriotisme qui reste encore au fond de nos âmes.
— Je m'en consolerai , monsieur ; s'il
est des succès honteux , il est des défaites
glorieuses.
Mon vieil ami se leva en haussant les épaules.
— Mettez l'entretien que nous venons d'avoir, en tête de votre livre, me dit-il, je ne vous demande que de taire mon nom. Appelez-moi Nicaise , c'est celui d'un ancien décrotteur, aujourd'hui mon propriétaire. A la dernière élection il me fit faire le bulletin qu'il devait jeter dans l'urne ; car il ne sait pas écrire , mais on lui trouve assez de génie pour choisir un bon député : il paie le cens voulu. Quant à moi, j'ai donné ma fortune à la république, lorsque nos soldats n'avaient ni souliers ni habits ; il ne me reste que ma pension d'ancien magistrat. J'ai eu un instant la folie de rougir de ma pauvreté, puisqu'elle est un
brevet d'incapacité politique. Pour me procurer un peu de ce métal sans lequel on ne peut être citoyen, j'ai cherché dernièrement à vendre un manuscrit inédit de Rousseau , qu'un vieux parent, ami de l'auteur, m'avait légué ; mais loin d'en retirer le prix considérable sur lequel j'avais compté, tous les éditeurs se sont moqués de moi.
Œ Un manuscrit de Rousseau! me di- « saient-ils , que voulez-vous que nous fas- <r sions des rêveries de cette tête à perruque? « Cela ne vaut pas les frais de l'impression.» Mon manuscrit et moi nous sommes restés frappé s du double anathême qui exclut la pauvreté du gouvernement , et le génie de la littérature ; si toutefois nous avons un gouvernement, une littérature.
Mes lecteurs jugeront si j'ai bien ou mal fait de me conformer aux désirs de M. Niçoise , en publiant cet entretien.
OU LE DIVORCE