AVANT-PROPOS
ï^ chambre des députés nouvellement réélue, venait d'être dissoute par le ministère Polignac, au moment même ou elle se préparait à ouvrir la session de 1830, pour laquelle elle était convoquée.
Les feuilles ultra-royalistes applaudissaient avec transport à cet acte de despotisme, et demandaient hauteipent au roi et à ses ministres de suspendre la Qiarte, en vertu de l'article 1 4.
Les journaux de l'opposition soutenaient
avec énergie le courage et les espérances du parti libéral, qui déjà commençait à former des associations pour le refus de l'impôt et la défense des libertés publiques, que le gouvernement paraissait résolu d'anéantir.
Malgré cet état de crise qui semblait^résager un bouleversement général, la tranquillité publique n'était point troublée, rien n'était changé dans les habitudes de la vie privée des Parisiens. Le faubourg Saint-Germain surtout, jouissait d'un calme parfait. La haute noblesse comptait sur un triomphe éclatant, la bourgeoisie l'espérait d'après elle. C'est à cette époque que çosfifWM^ l'action qu'on va lire.
PREmiÈRE EPOQUE.
Ces ^vm î>e (SLoiitQe.
Les premiers beaux jours du mois de mars ont attiré les promeneurs au jarctîn du Luxembourg, et une foule considérable encojnbre les alentours du palais et du grand bassin.
tiS LE PAIR DE FRANCE.
Importuné sans doute par cette réunion nombreuse, un jeune homme se dirige lentement vers une allée déserte, et encore dépouillée de verdure. Sa démLrche, son maintien, annoncent l'habitude du grand monde. Sa mise est recherchée, son visage, sans être régulier, serait agréable s'il n'était point altéré par une teinte de mécontentement très prononcée. Parfois un sourire effleure ses lèvres, déride son front: mais ce sourire est amer, et donne à sa phisionomie une expression qui semble dire qu'il est aussi peu satisfait de lui-même que des autres.
Depuis plusieurs minutes, il suit les pas d'un homme qui lit en marchant, et dont la taille haute et élégante, la démarche fîère, l'ont frappé. Ce motif, peut-être aussi le désir de donner le change aux pénibles pensées qui l'occupent, lui fait jeter un regard rapide sur le livre que cet homme tient à la main.
— L'explication universelle d'Azaïs, se ditil a lui-même ; je conçois que tout s'explicjue par l'expansion: quand INIadame veut être trop
à son aise chez elle, monsdeur s'y trouve gêné. Mais les compensations!... Je voudrais bien savoir où ce philosophe pourrait m'en trouver, à moi?
Ces mots quoique murmurés à voix basse, ont attiré l'attention du lecteur; il tourne la tête.
— René! s'écrie-t-il.
INIais se repentant aussitôt d'une exclamation que la surprise vient de lui arracher, il veut s'éloigner.
Une joie vive et sincère épanouit les traits de René.
— Georges! dit-il, tu m'as reconnu et tu veux m'éviter?
— Ce n'est point ma volonté, monsieur le marquis, c'est notre position sociale qui nous sépare.
— Je n'ai point mérité ce reproche, Georges. Tu as fini tes études avant moi, tu ignores peut-être qu'en sortant du collège, mon père m'a fait embrasser la carrière militaire?
— Non, monsieur le marquis, je sais que vous avez obtenu le grade de capitaine de la garde royale, après deux ans de services, en temps de paix.
— Je conviens que je ne dois cet avancement rapide qu'au crédit de mon père.
— Cela est juste et naturel, monsieur le marquis; le fils d'un duc, d'un pair de France, est propre à commander, même en naissant.
— Je te pardonne cette ironie, Georges, elle me prouve que tu t'es occupé de moi.
— Je n'aurais pu m'en dispenser , lors même que je l'aurais voulu: mon père a toujours l'honneur d'être le cordonnier de M. le duc et de sa maison.
— Georges ! Georges ! s'écrie le marquis en riant, souviens -toi du manteau troué d'Antisthène. Oui , c'est l'orgueil qui te pousses à rappe 1er sans cesse la condition où le hasard t'a fait naître. Au collège, cette manie t'a attiré de nombreux ennemis. Doué de facultés extraordinaires, tu étais presque toujours le premier
datis tes classes. Quand tu l'emportais sur un concurrent 'd'une naissance obscure, tes aimables procédés te faisaient pardonner tes succès ; mais lorsque tu venais d'éclipser un jeune noble , tu prenais un plaisir cruel à lui rappeler ta naissance et la sienne. Moi seul, tu m'épargnais Tu m'aimais alors J'ai perdu ton amitié Depuis un an je suis de retour
à Paris,.-, tu le savais, et tu n'as rien fait pour te rapprocher de moi.
— Je vous aurais cherché, nionsieur le marquis, si mon père eut été duc, et le vôtre cordonnier.
— J'ai des torts graves envers toi. Georges, tu me les pardonneras puisque tu me les rappelle. Fvedeviens mon frère... j'ai plus que jamais besoin d'un cœur aimant Je suis malheureux !... si cet aveu ne suffit pas pour que tu me rende ton amitié, les sentimens élevés, généreux que jadis j'admirais en toi, n'étaieiiî qu'un masque sous lequel tu cachais une âme glacée!
— Mon ami, mon frère! s'écrie Georges
en se jetant dans les bras du marquis ; et une vi^e émotion adoucit la sévérité de ses traits, et donne à sa physionomie un charme touchant.
— Je me ferais honte à moi-même, conlinuet-il, si je pouvais te régister plus long-temps. Je suis à toi, René, comme je l'étais à celte époque heureuse de la vie, où l'homme ne demande encore à la nature qu'un cœur qui puisse l'aimer... oubliant les distinctions de rang...
— Tu ne les a jamais oubliées, Georges, interrompt le marquis, une naissance illustre était toujours un défaut dont il était aussi difficile de se faire absoudre par toi, qu'il l'est ^ un grand seigneur de pardonner une basse origine. Tu t'es montré constamment aussi injuste envers la noblesse que nos émigrés le sont envers la roture. Cette animosité est absurde, conviens-en, mon cher ami ; car enfin, si la noblesse n'est point un mérite , du moins n'est-elle pas^un crime.
— Non, sans doute, répond Georges, mais
LE PAIR DE FRANCE. Si
elle est un malheur ; elle éloigne nalurellement lout ce qu'il y a d'aimant dans la masse du peuple, d'un petit nombre d'indi\idus privilégiés. Oui, mon cher René, les prérogatives attachées à la naissance sont les plus dangereuses que la restauration ait pu ramener à sa suite. Puisse- t-elle ne pas entraîner sa ruine, et surtout celle de notre patrie.
— Je sais, mon cher Georges, dit le marquis en riant, que tu es un libéral exalté. A peine reçu avocat , tu t'es fait le défenseur de tous les accusés politiques, et tu dois avoir une nombreuse clfentelle, surtout depuis le ministère Polignac. IViais laissons tout cela, je ne veux m'occupcr que du plaisir de l'avoir retrouvé. INIûri a\ ant le temps par une expérience cruelle, je sens combien il est heureux celui qui, après avoir vu s'évanouir toutes les illusions de la vie. peut se dire: L'amitié du moins m'est restée fidèle.
— ^ L'amitié ! répond Georges, en s'appuyanl sur le bras du marquis, et en remontant l'allée avec lui.
— L'amitié ! répéte-t-il, ce sentiment paisible, mon cher René, ne saurait suffire à notre âge , nous avons besoin des illusions orageuses des passions. L'amour, la gloire...
— Peuvent avoir de l'attrait pour toi, tu es libreencore, Georges, mais moi. ..je suis marié...
-T- Ta femme est jeune, belle, remplie de talens ; elle t'a apporté en dot cent mille livres de rentes ; mais elle est la fille d'un facteur de pianos.
— Toujours de l'ironie! Ah! Georges, ce n'est point l'origine, c'est le caractère de ma femme qui cause mon malheur. Je paie chèrement ma soumission aux ordres de mon père.
— Quoi! le duc, lui qui descend d'une des plus anciennes maisons de France, a pu contraindre son fils à épouser une petite bourgeoise.'*
— Tu as beaucoup étudié, beaucoup lu,
mais tu ne connais pas le cœur humain, mon cher Georges : tu as beau t'en défendre . les privilèges attachés à la noblesse ie paraissent di-
LE PAIR DE FRANCE. TtSr
gnes d'envie, car tu es le fils d'un arlLsaii ; mon père ne voit rien au-dessus de la fortune, car la révolution l'a ruiné ! La charge qu'il occupe à la cour, et la part qu'il peut prendre aumiliard des émigrés, ne lui promettait pour moi qu'une existence médiocre. L'immense fortune de ma femme me permet d'étaler, sous Charles X. Je même luxe que mon grand père affichait mi temps de Louis XV. Au reste, c'est par des faits et non par des paroles, que je veux te prouver combien ma position est digne de pitié. Tu ne seras pas venu deux fois à mon hôtel sans en être convaincu.
— Je ne veux point acquérir cette cruelle certitude; tu ne me verras jamais chez toi.
— J'exige au contraire que îu y vienne ce soir même. II y aura grande assemblée chez la marqui^ je t'y présenterai.
— Mais à quel titre me ferais tu agréer à ta famille î*
— A titre d'ami, je pense.
— Mon cœur t'a donné ce nom. mon cher
56 1.E PAIR DE FRAJVCE.
René, il te le donnera toujours, et cependant... oui, j'hésite à te l'accorder publiquement.
Le marquis regarde avec surprise le jeune avocat, et un sourire effleure ses lè\ res. Georges s'en aperçoit et sa physionomie se rembrunit.
— Tu ne me comprends pas, dit-il, tu ne peux pas même me comprendre. Vous êtes tous comme cela , vous autres grands seigneurs. Quand vous daignez témoigner quelque amitié à un simple bourgeois, vous croyez lui faire beaucoup d'honneur! Vous oubliez que dans une pareille liaison tous les avantages sont pour vous ; elle vous rend populaires et vous donne l'apparence de la générosité, de la grandeur d'âme! Le roturier qui. en parlant de l'ami de son cœur, oublie d'ajouter à son nom les titres pompeux de comte ou de marquis, passe pour un fat ou pour un intrigant. Oui. René, on pourra te croire le protecteur, peut-être même la dupe, mais jamais l'ami du fils d'un cordonnier.
— Tu es désespérant, répond le marquis;
au collège, nous avons rêvé tous deux un gouvernement où le mérite seul obtient des distinctions ; est-ce ma faute, si un pareil gouverment ne peut exister que dans le domaine des illusions?
— La France pourrait en offrir le modèle.
— J'en doute, mon cher Georges; la vie sociale est inséparable d'un grand nombre d'abus qui peuvent changer de caractère; mais qu'il est impossible de détruire entièrement.
— Avec de pareils principes, jamais aucune ^ réforme utile
— Je t'en supplie, Georges, point de discussions politiques, elles ne servent qu'à aigrir l'esprit; je suis déjà assez disposé à voir tout en noir. La rencontre inattendue d'un ami que mes chagrins domestiques m'avaient fait négliger a ranimé mes espérances. jNIe serais-je trompé ? N'est-il donc plus personne au monde qui puisse me comprendre, qui veuille m aimer ?
— Dispose de moi . dit Georges avec effusion. J'avoue pourtant, continua-t-il en souriant, que
je ne puis te croire aussi malheureux que lu veux bien le dire. Tu as toujours été un peu enthousiaste, romanesque.
— Pour apprécier ma position, il faut que tu connaisses mon intérieur. Si après avoir vu et jugé par toi-même, tu trouves mes plaintes exagérées, je te promets d'écouter, de suivre tes conseils.
Tout en s'entrenant ainsi les deux amis sont sortis du Luxembourg et descendent la rue de rOdéon. En passant devant le magasin d'un papetier, Georges se souvient qu'il a quelques emplettes à faire. Il entre ; le marquis l'accompagne.
Une jeune personne était occupée à choisir des crayons et des pinceaux. Georges la salue et s'approche d'elle d un air empressé et respeclueux. Il ne lui adresse que des formules insignifiantes de politesse, et cependant sa voix a pris tOut-à-coup un accent caressant et ému. Le mar- . quis a tourné ses regards vers cette dame et un sentiment indéfinissable les lient fixés sur elle.
Sa mise n'a rien qui attire l'attention ; sa robe est d'une indienne fort ordinaire. Un petit schall débourre de soie couvre ses épaules; son chapeau de carton imitant la paille , n'a d'autre ornement qu'un ruban vert attaché sous son menton. Mais dans cette simplicité rien n'est affecté ; elle paraît être une suite naturelle de l'absence totale du désir de plaire. Ce n'est point non plus sa beauté qui frappe. Ses traits pris isolément n'ont rien de remarquable ; mais dans leur ensemble dont l'expression varie à chaque instant, respire tantôt une douce mélancolie, une bonté touchante ; tantôt une vivacité spirituelle. Sa taille un peu au-dessus de la moyenne, est bien proportionnée. Son maintien est à la fois noble et gracieux; ses mouvemens quoique animés, annoncent une réserve modeste. La blancheur de son teint que la couleur foncée de ses dieveux rend plus éclatant; la teinte presque imperceptible d'incarnat qui nuance à peine ses joues, lui donne un air de langueur qui semble dire qu'elle souffre. Tout en elle, jusqu'au sou-
rire qui effleure ses lèvres, confirme cette idée ; car loin de donner à sa physionomie un caractère degaîté, il trahit une tristesse concentrée, profonde. Cependant malgré la douceur répandue sur toute sa personne, une âme ardente, énergique, se réfléchit dans ses grands yeux noirs. Les inflexions de sa voix harmonieuse, prêtent à ses moindres paroles un charme irrésistible. Rien en elle n'étonne; mais au premier coup-d'œil elle plait; bientôt elle intéresse et touche.
Le marquis n'a pu se soustraire à l'influence magique que cette jeune personne exerce sur tout ce qui l'entoure. Déjà plusieurs fois Georges l'a appelée madame, sans q:.'il Tait entendu: ce mot frappe enfin son oreille.
— Elle est mariée! se dit-il à lui-mèmo. Presque au même instant il rencontre son regard; elle rougit, prend les pinceeaux qu'elle vient de choisir, les paie et s éloigne aussitôt.
Georges aussi a terminé ses emplclics. Sans
s'apercevoir du trouble de son ami, il passe son bras sous le sien et sort avec lui.
— Veux-tu venir te reposer un instant chez moi, lui dit-il, après avoir fait quelques pas, nous sommes à ma porte.
Le marquis accepte cette invitation avec joie. Arrivé dans le cabinet de l'avocat, il ne peut plus maîtriser le désir qu'il éprouve de savoir qu'elle est la jeune femme qui l'a si vivement intéressé.
— Tu connais cette dame depuis long-temps? dit-il en hésitant.
— Quelle dame ? demande Georges.
— Celle que nous venons de voir.
— Ah! madame Léonard.
— Léonard !... mais c'est ton nom de famille, à toi.
— Elle est ma parente.
— Je t'en fais mon compliment.
— C'est à tort: je suis désolé de pouvoir l'appeler ma cousine... aussi ne lui ai-je jamais donné ce titre qu'elle doit à son mariage avec un homme...
— Qui la rend malheureuse! interrompt le marquis, j'en étais sur!... La pâleur de son visage si doux, son sourire mélancolique m'ont prouvé qu'un malheur sans remède à flétrir son existence.
Georges fixe son ami avec surprise.
— Tu es bien adroit, dit-il, puisque tu sais lire tant de choses sur le visage d'une femme., brisons là-dessus, continue-t-il. ce sont là de ces affaires fâcheuses dont on ne saurait parler sans accuser les mœurs, les lois , la religion de n'être bonnes qu'à nous plonger dans un abîme de maux. •
— Sais-tu bien, mon ami, que tu augmentes ma curiosité?
— J'en suis fâché, je ne puis la satisfaire. Tu es homme du monde et par conséquent soumis aux préjugés.
— Tu es bien heureux, Georges, si tu as pu t'en affranchir entièrement.
— Je crois pouvoir me vanter de ce bonheur.
Le marquis secoue la tête d'un air de doute. Après un instant de silence embarrassé, il cherche autour de lui un objet qui puisse lui fournir un prétexte pour renouer la conversation. Ne trouvant sans doute rien de mieux à dire. II complimente son ami sur l'élégance et la richesse des meubles qui décorent son cabinet.
Entraîné par un mouvement de vanité, Georges s'empresse de faire visiter au marquis toutes les pièces qui composent son appartement. Le même goût délicat, la même richesse, la même recherche régnent partout. René lui rappelle en riant qu'au collège il était le défenseur de la simplicité sparliate. L'avocat soutient qu'il n'a pas changé d'opinion. Il déclame avec feu contre le luxe et les vices nombreux qu'il a fait éclore, et vante les avantages de la vie agreste et patriarchale qui, selon lui. est la seule conforme aux vues de la nature.
Pour toute réponse, le marquis désigne tour à tour les riches tapis qu'il foule aux pieds et les meubles magnifiques dont il est entouré.
— Ta critique tombe à faux, répond Georges avec humeur , je n'attache aucun prix à toutes ces superfluités. Si je me résigne à les introduire chez moi...
— C'est pour te conformer à l'esprit de notre époque. Juger les qualités intellectes d'un homme d'après la richesse, le luxe qu'il étale, est sans doute une erreur déplorable , mais cette erreur existe et tu lui as sacrifié tes manières devoir, ton goût. Loin de t'en blâmer, je t'approuve : on n'est jamais fou, dit Fontenelle, quand on nel'estque de la folie commune.
En ce mom.ent, ils arrivent dans la chambre à coucher; Un portrait de femme attire l'atteption du marquis.
— C'est madame Léonard, s'écrie-t-il,
— Oui, c'est elle, répond Georges,
— Ce portrait serait encore charmant, continue le marquis avec enthousiasme, lors même quil représenterait une femme moins séduisante. Quelle correction dans le dessin ! quelle , vérité, quel éclat dans le coloris ! comme ce
front s'arrondit et se détache de la toile ! ces yeux regardent, cette bouche respire, ce sein palpite sous cette gaze transparante ! Cependant l'artiste ne s'est montré ni galant ni juste: Francesca est mieux.
— Elle assure pourtant qu'elle s'est flattée.
— Quoi ! ce tableau serait son ouvrage ?
— Sans doute.
— C'est plus qu'un talent d'amateur, murmure le marquis.
— Aussi ne peint elle pas pour s'amuser, mais pour vivre.
— Est-ce qu'elle vendrait ses propres portraits!*
— Oh! non, dit Georges avec un sourire amer, celui-ci est un gage d'amitié.
— D'amitié ?... Georges ! Georges !,.. si j'étais à la place de Léonard....
— Tais-toi, interrompit l'avocat d'une voix étouffée, au seul nom de Léonard tous mes nerfs se crispent... et cependant, si Francesca pouvait le tromper, si elle pouvait cesser d'être
fc6 LE PAIR DE FRANCE.
un ange de pureté, de vertu !... j'aurais perdu
ma dernière illusion, la vie me deviendrait insupportable.
Le marquis surpris garde un instant le silence.
— Mon cher Georges, dit-il enfin, tu avais encore plus que moi besoin d'un être avec lequel tu pusses te livrer aux doux épanchemens de l'amitié. Mon cœur du moins ne renferme ni haine, ni affection secrète, mon malheur est fort ordinaire et clair comme le jour. Nous tacherons de nous consoler mutuellement. J'attendrai , au reste, que tu veuilles bien m'accorder ta confiance •; pour l'instant cherchons à nous distraire. Voyons, que ferons-nous.^... Il est cinq heures, ajout e-t-il, en jetant un regard sur la pendule, allons demander à dincr à ton père.
— A mon père ? y penses- tu ?
— Allons, Georges, ne retombe pas dans tes folies. Je ne crois pas du tout luifiiire un honneur; mais je suis persuadé qu'il apprendra avec plaisir que son Gis à retrouvé son ami de
collège. C'est à ce titre que je veux lui demander une part de sa soupe.
— C'est aller la chercher trop loin à la
porte Saint -Denis, quelle course épouvantable!
— N'y a-t-il pas des fiacres partout... tu as l'air embarrassé. .. craindrais-tu que nous soyons mal régalés? serais-tu gourmand, par hasard ?.. quand à moi, je t'assure que ce n'est pas du tout là mon défaut.
— Ni le mien non plus. En tout cas nvon père est riche. Nous trouverons chez lui un dîner meilleur qu'à ton hôtel peut-être, du linge aussi fin. autant d'argenterie, des meubles tout aussi redierdiés, mais
— Je te comprends... nous y chercherions en vain ces manières élégantes, ce bon ton qui, dans le monde , tient trop souvent lieu de mérite.
— Et sans lequel le mérite n'est à ses yeux qu'un ridicule, dit Georges avec aigreur, il est affreux, continue-t-il, que l'homme d'honneur
riiomme réellemeiil ulile. eslimable soit dédaigné par ce qu'on nomme la bonne société, quand il n'a pu s'accoutumer aux grimaces, au jargon de com enance que les singes et les perroquets peuvent apprendre.
— Tu auras beau déclamer contre tous ces riens qui caractérisent l'iiomme bien élevé, i tu en sens la nécessité ptiisque tu reconnais avec chagrin qu'ils manquent à ton père. Crois-moi, mon ami, en dépit de tous les réformateurs, la société se partagera toujours en deux classes rjien distinctes; mais ce n'est pas la naissance c'est l'éducation qui les marquent. N'allons pas chez ton père, nous le gênerions et nous y serions mal à notre aise. Je dînerai ici, car je suis décidé à passer le reste delà journée avec toi. à moins que tu n'aies d'autres projets.
— Georges l'assure qu'il n'a aucun engagement, et que lors même qu il en aurait il y manquerait avec plaisir pour rester avec lui.
Bientôt le dîner est ser"si. La conversalion passe d'un objet à un autre avec celle facilité qui
fait le charme des entretiens familiers. Des questions de philosophie, de politique, de religion, ont été effleurées; les souvenirs de collège, les confidences des plaisirs et des chagrins actuels ont leur tour. Quelques verres de Champagne achèvent de triompher de la mélancolie du marquis. Le tableau satirique qu'il fait de la société qui doit se réunir le soir même à son hôtel , pique tellement la curiosité de l'avocat, qu'il attend avec impatience l'heure où il pourra juger par lui-même de ce qu'il y a de vrai ou d'exagéré dans ce tableau.
lî.
Une soirée î»u faubourj) 9t (?^ermani.
Le marquis et son ami viennent d'arriver à l'hôtel du duc de ***; la rue est encombrée de tiacres, la cour est remplie d'équipages, et de nombreux valets circulent dans les antichambres.
— Je t'épargne un cérémonial désagréable, ridicule, dit le marquis à Georges, en entrant
avec lui dans le premier salon, tu ne seras point annoncé. C'est quelque chose pour un homme qui n'a ni titre ni dignité à ajouter à son nom.
L'avocat ne répond rien, mais il sent toute la vérité de cette observation; car au même instant plusieurs personnes arrivent et une voix glapissante les précède en criant : Monseigneur le duc de.,., son excellence le maréchal de... monseigneur l'évêque de...
Dans son cabinet, Georges a souvent tracé des pages éloquentes contre l'injustice, l'absurdité du prestige attaché à la noblesse. Jeté tout à coup au milieu d'elle, il ne peut se défendre d'un sentiment de respect craintif. La présence de quelques auteurs, de plusieurs artistes célèbres, dont les noms ne sont pas même précédés de la modeste particule de le rassure.
— Oui, se dit-il à lui-même, tel est l'empire irrésistible du talent, qu'il dispute le pas à la naissance: tôt ou tard il l'emportera sur elle!
Le marquis a fait passer Georges dans un se-
cond salon. Là, des dames étincelantes de diamans, des hommes dont la poitrine est couverte de décorations, se pressent autour d'une jeune personne que sa taille petite et frêle, l'extrême délicatesse de ses membres, de ses traits, la fraxheur de son teint fort au premier abord prendre pour un enfant.Un examen de quelques instans suffît cependant pour faire reconnaître qu'elle touche de prés à sa vingtième année. Elle a les manières aisées, la réserve un peu sévère qui convient à cet âge: mais en y joignant les grâces de l'enfance, elle sait donner à toute sa personne un air de candeur touchante, de bonté affectueuse qui captive l'esprit et parle au cœur. Sa robe blanche dont le tissu presque vaporeux laisse deviner les formes séduisantes de ses bras et de ses épaules , achève de lui donner l'apparence de ces êtres fantastiques, dont l'imagination peuple un monde idéal, où les proportions de lenveloppe matérielle diminuent à mesure que celles des facultés intellectuelles augmcnt<int. Otte cliarmante petite femme qui
7U LK IMIR DE FRA.NCÈ.
ne semble abaisser son existence toute aérienne vers la terre, que par condescendance pour les êtres grossiers qui l'habitent, reçoit les complimens flatteurs qu'on lui prodigue, comme autant de témoignages d'amitié. Son cœur plutôt que sa tête paraît lui dicter des réponses dont la teinte spirituelle se perd sous la couleur plus prononcée du sentiment.
Les illustres personnages après l'avoir salué tour à tour se dispersent, et le marquis peut enfin lui présenter son ami.
Il s'approche d'elle, avec une incHnation froidement polie, et un sourire amer qui trahit tout ce qu'il peut y avoir d'éloignement et d'aigreur dans l'âme d'un mari mécontent.
— Madame, dit-il. je réclame vos bontés pour mon ami, Georges Léonard, dont vous m'avez souvent entendu parler.
La marquise jette sur l'avocat un regard scrutateur.
— M. Léonard ....rcpètc-t-eîle en s'adres-
LE PAIR DE FRAiSCE. 75
sanl à son mari, il me semble en effet que ce nom ne m'est pas inconnu?
Malgré la candeur apparente avec laquelle elle prononce ces mots, le marquis en devine le véritable sens. Il rougit de dépit, son front se ride, ses sourcils se rapprochent.
— Votre mémoire est fidèle, madame, dit-il, tâchez qu'elle le soit toujours. Je viens de vous dire que Georges est mon ami . mon camarade de collège. Je l'aime comme un frère et je désire qu'il soit reçu chez moi comme tel.
— Je suis désolée, monsieur, répond la marquise, que nous ne m 'ayiez pas fait connaître plus tôt vos intentions à ce sujet, j'aurais eu du moins quelque mérite à m'y conformer; ma condescendance maintenant ne sera plus que de la justice : car il suffit de voir monsieur pour concevoir de lui l'opinion la plus favorable.
Ce compliment parait à Georges une ironie amère. il allait répondre par un sarcasme; mais le sourire gracieux de la marquise le désarme.
76 LK PAUl DE ] RANCIv
Les propos obligeans qu'elle lui adresse d'un ton affectueux sur ses liaisons avec son mari et sur le plaisir qu'ils doivent éprouver tous deux de s'être retrouvés, achèvent de le réconcilier avec elle.
Bientôt ses devoirs de maitresse de maison forcent la marquise à terminer cet entretien: elle s'éloigne.
— Ta femme est un ange, dit Georges, en la suivant des yeux, et si tu n'es pas heureux, à coup sûr c'est ta faute.
— Elle est belle, gracieuse, remplie de talens, j'en conviens, répond le marquis.
Et saisissant le bras de son ami il parcourt
les salons avec lui. Georges ne tarde pas à y rencontrer des connaissances. Le marquis le
quitte pour aller saluer un seigneur âgé qui s'entretenait avec plusieurs nobles dames en déployant cette courtoisie chevalerescjuo. cette galanterie presqu'outrée. dont les neslors del'ancienno aristocratie sofforcont on \mn do donner Icxemplc à ja jounetise du jour.
' Dés qu'il aperçoit le marquis, il s'avance vers lui et le conduit dans l'embrasure d'une croisée. Son maintien, sa physionomie, l'accent de sa voix ont entièrement changé d'expression; ce vieillard, dont l'excessive amabilité louchait de près au ridicule , a pris tout à coup la contenance rigide, les traits calmes, impassibles, le ton d'autorité d'un maître sévère.
— iVIonsieur, dit-il , quel est ce jeune homme que vous venez d'introduire ici.^
— Mon ami, Georges Léonard.
— Georges Léonard ! dans ces salons ! sous le litre de voli'e ami 1 êtes-vous devenu fou , ïnonsieur le marquis ?
K>: — Georges est capable d'une amitié sincère , j'en ai la conviction ; j'ai fait mes études avec lui il en a mieux profité que moi.... . ,
— Je le sais , ses talens. son éloquence font assez de bruit ; il les emploie pour défendre nos ennemis. Sachez donc , monsieur, que comme sujet vous manquez à votre roi et maitre : comme noble , vous insultez à la mé-
moire de vos ayeux en allant chercher vos amis
dans le parti libéral et dans la boutique de votre
cordonnier.
— Je ne prends aucune part à nos divisions politiques, répond le marquis avec humeur; que ce ministère que dirige un prince aveugle et fanatique perde le roi et la France avec lui , que m'importe leur destinée! la mienne seule m'intéresse : elle est irrévocablement liée à celle d'un être que je méprise, je veux au moins avoir un ami quimeplaigne. Pourquoi exigeriez-vous, monsieur le duc , que cet ami fut un grand seigneur , quand vous n'avez pas craint de me donner pour femme
— Celle qu'il m'a plu de vous choisir, înter rompt le duc; j'ai des ordres à vous donner et pas de compte à vous rendre. C'est pitoyable , ajoute-t-il avec une colère concentrée, voilà les fruits de cette révolution monstrueuse ! Plus , de respect pour les parens ! on attaque leurs principes , leurs opinions, à la tribune, dans les journaux ; dans la vie privée , on leur refuse
l'obéissance , la soumission qu'ils ont le droit d'exiger ! Jeunes gens aveuglés ! oubliez- vous que vous serez pères un jour, que votre exemple ne sera point perdu pour vos enfans ?
Touché de ce reproche , le marquis saisit la main de son père et la pressa avec effusion.
— N'accusez pas notre jeunesse , dit-il , son caractère dominant est de tendre vers la perfection ; elle ne veut plus trembler, obéir en esclave , elle veut aimer ceux qu'autrefois elle se contentait de craindre.
Choqué de la familiarité bourgeoise de son fils , le duc retire vivement sa main.
— Souvenez- vous , monsieur, dit-il, que le principe funeste que vous approuvez cherclie à s'étendre sur toutes les classes de la société, qu'il les perdra toutes ! En parlant de son roi comme en parlant de son père, on dit : « Il vaut mieux l'aimer que le craindre.» Sopliisme dangereux, dont l'expérience démontre l'absurdité. Il n'est pas dans la nature humaine de respecter ce qui a cessé d'être redoutable. Eh ! qucnd il n'inspire
plus de crainte, plus de respect, qu'est-ce donc qu'un roi ? Un homme comme un autre , que les ambitieux trahissent , que les lâches abandonnent, que la canaille va voir conduire à l'échafaud î Le porte-faix . qui ne regarde plus son père comme un maître que îe ciel lui a donné . le bat ; le comte ou le marquis dit fort poliment an sien qu'il le chérit comme im ami. qu'il écoutera toujours ses conseils avec déférence , et quilles suivra toutes les fois qu'ils seront conformes à ses propres désirs.
Le hasard a conduit la marquise près d'eux ; depuis plusieurs instans elle les écoute . et un sourire ironique effleure ses lèvres. Elle s'approche , et sa physionomie prend tout-à-coup une expression de gaîté naïve . de candeur ingénue,
— Je vous remercie , monsieur le duc . ditelle, vous m'épargnez une tâche pénible en cherchant à faire comprendre au marquis toute l'inconvenance de sa liaison avec un jeune homme....
— Dont vous avez conçu l'opinion la plus favorable, madame, interrompt le marquis; vous-même venez de me le dire.
— Sans doute, il est fort bien, votre ami. cependant comme il n'est ni noble ni millionnaire, j'ai craint qu'en l'introduisant ici vous n'affligeassiez monsieur le duc.
— Vous êtes trop bonne, madame, répond celui-ci ; quand j'ai fait connaître ma volonté à mon fils, toute autre recommandation devient inutile.
— J'en suis convaincue, monsieur le duc, dit-elle avec un sourire gracieux, et c'est par un excès de zèle pour vous, que j'allais rappeler au marquis, que cent mille livres^ de rente sont indispensables pour vous faire pardonner le défaut de naissance.
— Il est vrai, madame, répond froidement le duc, que vous devez à votre fortune l'avantage de pouvoir donner des héritiers à mon fils, et de lui fournir le moyen d'étaler un luxe indispensable pour réveiller chez un
Si LE PAIR DE FRATsXE.
peuple perverti !e respect religieux qu il doit à la noblesse. IVIais vos cent mille livres de rente ne vous ont acquis aucun autre droit.
A ces mots, iî s'incline et s'éloigne avec la gravité hautaine d'un souverain qui congédie l'ambassadeur d'une puissance ennemie . envoyé pour lui annoncer la fin d'une trêve et la reprise des hostilités.
— Votre père a de l'humeur, dit légèrement la marquise.
— Je conviens . madame, qu'il était plus aimable lorsqu'il vous faisait la cour en mon nom.
— Il n'est que trop vrai , répond la marquise.
Et un air rêveur, une douce tristesse, prêtent à sa physionomie un charme nouveau , irrésistible.
— Les hommes , continue-t-elle , soit qu'ils aspirent à notre fortune ou à notre cœur, nous dédaignent quand ils nous ont obtenues.
Entraîné par l'empire cjue la do, leur vraie ou feinte d'une jolie femme exerce sur la
LE PAIR DE FP.A^sCE 83
raison la plus froide, le marquis jette un regard attendri sur la séduisante compagne de sa vie.
— Sophie . dit-il . soyez juste du moins envers moi : je n'ai rien fait pour m'attirer un pareil reproche.
— Il ne s'adresse point à vous , monsieur, vous n'avez jamais aspiré à mon cœur, pas même à ma dot . vous n'avez fait qu'obéir à votre père.
— Je m'en applaudirais . Sophie . si la sensibilité . la douceur angélique qui respirent dans vos beaux yeux . sur vos traits célestes , étaient dans ^ otre cœur.
— Parlez sans détour, monsieur, ne cherchez point à adoucir vos reproches par de fades compHmens ; vous ne m'aimez point, parce que je ne partage ni vos opinions ni vos goûts. Vous n'adopterez jamais les miens, qu'iniporte: vous avez épousé ma fortune et moi vos titres. Quand on s'unit sous de pareils auspices . il est difficile de vivre en bergers d'Arcadie.
Hk LE PAIR DE FRAINCE.
Et sans attendre la réponse du marquis . elle s'éloigne et va se perdre dans la foule.
Georges, qui cherchait son ami, le rejoint en ce moment.
— Tu avais raison . mon cher René . il y a chez toi matière à faire des observations curieuses ; les principes . les opinions, les intérêts les plus opposés se croisent , se heurtent , feignent de se supporter et se poursuivent en secret. En me mêlant aux différens groupes, j'ai deviné la position sociale de ceux qui les composent ; un seul individu m'est resté inexplicable; car le jugement que je pourrais porter sur lui est incompatible avec sa présence ici.
En prononçant ces mots , il désigne au marquis un homme d'un âge mûr. assis, seul, dans un coin du salon. Sa taille épaisse, sa face arrondie que termine un menton à double étage, son teint frais . semblent prouver que. chez lui, la partie matérielle l'emporte sur la spirituelle. Son front étroit, l'inimobililédeses traits insignifians confirmeraient cette idée ; mais ses petits yeux wgris ont un certain écîat qui annonce
LE PAIR !)K FRA.NCE. Sô
sinon de l'esprit ou du génie, au moins celle aclivilé infatigable, astucieuse, qui ne conduit jamais à la gloire . mais presque toujours à la fortune. La coupe élégante de ses vêlemens parait le gêner , et cependant son altitude , ses gestes ont une assurance qui choque ; car il est facile de voir qu'il ne la doit point à Ihabilude de vivre dans celle spîiére élevée , mais à la conviction qu'il y esl par droit de conquête , et que personne n'oserait lui dire qu'il y est déplacé. Ses grosses mains rouges et potelées tiennent une glace qu'il prend à intervalles assez éloignés, et en soufflant sur chaque cuillerée qu'il porte à sa bouche.
— Regarde, dit Georges , il a peur de se brûler : je crois qu'un petit verre de Cognac lui conviendrait beaucoup mieux , et qu'il ne s'accommode d'une glace que pour imiter ses nobles voisins.
— Je suis de ton avis . dit sèchement le marquis. *
— Si je ne savais pas , continue Georges , que tes finances sont en bon état . je croirais que tu es son débiteur ou que tu cherches à le devenir.
— Eh ! c'est le père de madame , répond le marquis; j'ai presque honte de te l'avouer, et cependant je ne t'ai amené ici que pour te donner une idée de mes relations de famille.
— Quoi ! c'est là ton beau-père ! Ah ! mon cher Pvené , c'est sans doute une faiblesse de la part de ta femme de l'engager à venir à ses réunions;
mais cette faiblesse doit t'ctre bien chère une
pareille preuve de piété filiale ne permet pas de douter de la bonté de son cœur.
En ce moment un bourdonnement confus se fait entendre, le facteur de piano se lève en hâte, dépose le reste de sa glace sur son fauteuil , et se dirige à grands pas vers un appartement où déjà la marquise a fait passer les personnages les plus marquans. Les deux amis le suivent en silence.
Dans ce dernier salon . des sièges nombreux
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sont rangés autour d'une table, dont lu sage se devine à la vue du verre d'eau sucrée de rigueur, dont elle est chargée.
L'avocat examine avec curiosité les personnes que le hasard a placées près de lui. Son ami s'empresse de les lui faire connaître.
— Cette jeune dame, dit-il à voix basse, qui étudie d'avance le sourire dédaigneux dont elle accueillera les frivolités qu'on va lire, est la femme d'un chef de division. Son mari, pour faire la cour à son ministre, qui aime fort les signes de croix , voudrait que toute sa maison se jetât dans la haute dévotion: mais, madame, en digne champion de la liberté des «onsciences. suit assidûment les cours de M. Azaïs . que tu connais . puisque je t'ai trouvé lisant un de de ses ouvrages.
Cet ecclésiastique au regard brillant . à la physionomie spirituelle et animée, est un révérend jésuite , missionnaire en terre chrétienne , où il a opéré de nombreuses conversions.
Ce jeune homme, dont les yeux un peu enfoncés dans leurs orbites , ont un éclat sombre , et qui écarte à chaque instant de son front carré les grosses boucles de cheveux noirs qui le cachent , est un disciple du docteur Gall.
Cet autre jeune homme qui étale avec complaisance sa belle chevelure blonde , et dont le visage , quoique un peu fade , ne manque pas de charme , est un seigneur saxon qui n'a encore rien aimé avec passion que Kant et Luther.
Le marquis allait continuer; mais le poète dont la nouvelle production doit ouvrir la séance littéraire , et qui attendait avec impatience que toutes les places fussent remplies, toutes les b'ouches muettes, quitte le fauteuil derrière lequel il est resté debout , et s'avance avec la dignité d'un sénateur romain , vers le trépied fatal. Il est placé : il déroule lentement un cahier ; mais avant d'y fixer ses regards, il les promène sur l'assemblée comme pour la fasciner par le pouvoir magique du
génie, dont il est persuadé que le feu céleste éclate dans ses yeux comme il brûle dans son cerveau.
Il lit , ou plutôt il déclame des vers élégans , harmonieux, corrects: réminiscences ou paraphrases de Racine , de Voltaire ou de Corneille. C'est un classique.
Il se tait ; on l'accable d'applaudissemens , de félicitations. Il a célébré tout le bien que l'homme riche peut répandre sur l'État , sur ses concitoyens ; il a supposé un financier qui fait tout ce qu'il pourrait , tout ce qu'il devrait faire.
— On voit que la maîtresse de la maison est la fille d'un homme riche . dit Georges en se penchant à l'oreille du marquis.
— J'aurai mon tour, répond celui-ci en riant.
Un second poêle a pris la place du premier. Son costume, ou plutôt sa livrée littéraire fait deviner le genre de son talent. 11 chante les hauts faits des anciens preux, des grands vas-
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saux de la couronne de France , et fait des cendre du ciel leurs privilèges et ceux de leurs rois. Au milieu de vers raboteux , de mots gaulois, de tableaux bizarres ou révoltans , se glissent des images gracieuses , des pensées neuves , hardies , profondes.
11 obtient les mêmes applaudisemens que son prédécesseur.
— L'école moderne , dit Georges h. son ami , s'est chargée de défendre les vieux préjugés , les anciens abus.
— Conviens du moins, répond le marquis, que si chaque classe a ici son poète , ces messieurs s'entendent entre eux et flattent en passant celles que leurs confrères sont chargés de célébrer. Ils ont profité de l'exemple de M. Scribe qui caresse le marquis et le banquier, fait un héros accompli du jeune colonel de la Restauration , et donne un beau rôle au vieux grognard, dernier reste delà Grande-Armée- C'est ainsi qu'on ploît à tout le monde et qu'on devient célèbre.
Un séminariste à la taille svelte et élégante, au visage arrondi et fortement coloré , aux cheveux plats , au regard baissé , prend la place que le chantre du droit divin vient de quitter. Le poème du jeune lévite a pour titre : les Sacremens.
Des vers graves, sévères, mystiques comme le sujet qu'il traite , ont expliqué déjà six sacremens des sept que reconnaît le culte catholique» il arrive enfin à celui du INIariage. Après en avoir démontré l'institution divine en savant théologien , il passe à son indissolubilité , et remercie le ciel qui, en rendant à la France ses rois légitimes, a mis un terme à la loi antireligieuse , immorale, qui autorisait le divorce.
Passant tout-à-coup de la période pompeuse et mesurée au style coupé et concis de la satyre, il peint quelques traits scandaleux dont l'abus du divorce avait en effet fourni plus d'un exemple dans les premières années de la révolution. Il montre le joueur, le prodigue, dissipant la dot de sa femme, qu il répudie ensuile pour
épouser une riche héritière; la femme capricieuse , coquette , qui change tous les ans de maris , les rend tous malheureux et accuse la Providence de la livrer sans cesse à des hommes pervertis. Il déplore la destinée des enfans nés de ces unions scandaleuses , et dont chacun a un autre père , une autre mère, tout en se trouvant réduits au sort déplorable d'orphelins. A chaque instant il devient plus aigre, plus satyrique. Empruntant tour-à-tour les pensées de Juvénal et les phrases de Boileau, il peint une femme arrivée à son troisième mariage, qu'il appelle sa troisième chute; un fils lui reste de son premier hymen , une fille du second. Il la montre au milieu de ses enfans, qui donnent le titre de père au dernier mari de leur mère. Il suppose que , pour les détromper, elle tend à chacun d'eux un bras qu'entoure un bracelet orné d'un portrait d'homme , et qu'elle leur dit avec une sentimentalité ^ékXTdXa : Voilà ton père, montils, voilà le tien . ma fille.
A peine le pieux poète a-t-il terminé ce tableau , qu'une dame vers laquelle tous les regards s'étaient tournés par un mouvement spontané . pousse un profond gémissement et s'évanouit.
Tout le monde se lève avec précipitation ; des groupes se forment . on se parle mystérieusement à l'oreille. Ce n'est point l'inquiétude ou l'intérêt, c'est un sentiment d'approbation ironique ou de blâme sévère qu'on lit sur tous les visages. Surpris de cet événement inattendu, Georges en demande la cause à son ami.
— Ne devines - tu donc pas que c'est de cette dame qu'a parlé ce jeune hypocrite en peignant une femme qui a divorcé deux fois.
Quoi ! tu aurais souffert....
— Je n'ai pu l'empêcher: le séminariste compte sur la protection de ma femme, il se prête à tout ce qu'elle lui demande.
— Ta femme lui aurait conseillé une pareille perfidie ?
— Eiie a fait plus, elle l'a exigé; pour lui plaire, il a dénaturé les faits. Cette dame, restée veuve à dix-huit ans, fut indignement trompée par son second mari. Un troisième mariage l'a rendue heureuse, et l'a placée en outre dans une position fort élevée. Elle a cru devoir donner quelques sages conseils à ma femme, en l'invitant à chercher plutôt le bonheur dans laffeclion de son mari, que dans les grandeurs et l'éclat. Pour la punir de cette preuve d'amitié, et de la considération que son rang et sa fortune lui donnent dans le monde , la marquise lui a préparé la vengeance dont tu viens d'être témoin.
— Piené ! dit Georges, tu peux te tromper.. . je le désire... tu serais en effet le plus malheureux des hommes... si...
— Je le suis moins, interrompt le marquis, j'ai maintenant un ami à qui je puis le dire.
La dame évanouie vient de reprendre l'usage de ses sens. Elle demande à se retirer, et le marquis s'empresse de lui offrir son bras et de l'accompagner à sa voiture.
L'avocat ne peut encore se persuader qu'un extérieur aussi doux, aussi séduisant que celui de la marquise puisse servir d'enveloppe à une àme pervertie. Dans l'espoir de recueillir des renseignemens propres à le convaincre que son ami a été injuste envers sa femme, il s'approche des groupes. Mais déjà l'accident qui a un moment troublé la soirée est oublié. Les plaisirs promis et attendus avec impatience, occupent toutes les imaginations. Une dame âgée, prés de laquelle Georges s'est arrêté, se plaint à un président de la cour royale des interminables lectures, qui deviennent chaquejour plus envahissantes.
— C'était bien la peine! dit-elle, de faire promettre à ma fille de chanter la romance nouvelle, dont elle a composé la musique, si toute la soirée est remplie parles auteurs.
— Je conviens, dit une jeune femme à la taille légère, qu'en s'arrogeantle droit exclusif de nous ennuyer, ces messieurs exercent un despotisme intolérable. Le jeune baron prussien qui m'a retenue pour toutes les walses m'a assuré qu'il proposerait un cartel à tous ceux qui retarderaient l'ouverture du bal. En vérité, monsieur, ajout e-t-elle en s'adressant au président, vous devriez ordonner une enquête, afin de faire interdire l 'entrée des salons à ces auteurs indiscrets.
— Je le ferais de tout mon cœur, madame, si cela se pouvait sans offenser les puissantes colleries qui les protègent. C'est bien assez de feuilleter les rapsodies de ces messieurs quand elles sont imprimées; mais être réduit à tout entendre... et cela dans une soirée où l'on a eu la bonhomie de se promettre un dédommagement de l'ennui que l'on a éprouvé à l'audience, en écoutant les interminables plaidoyers de nos jeunes avocats, qui, faute de pouvoir atteindre à l'éloquence, ont pris le parti d'être bavards... c'est un martyr !
Georges s'éloigne en souriant et se dirige vers un autre groupe. Il y reconnaît plusieurs des individus près desquels il s'est trouvé pendant la lecture. Là aussi on s'entretient des morceaux qui viennent d'être ius ; la malveillance, la stupidité ou la mauvaise foi dictent les arrêts ; la personne des poètes même n'est point épargnée, leurs costumes , leur maintien, leurs gestes , le son de leur voix , tout est ridiculisé par ceux-là même qui les applaudissaient avec le plus d'ardeur.
— Ces pauvres auteurs , dit Georges au disciple de Gall qui se trouve près de lui , l'espoir d'obtenir des conseils , des encouragemens les conduit ici....
— Non, non, monsieur, interrompt le jeune phrénologiste , une sotte vanité les amène ; la malignité, la bêtise ou la perfidie les accueillent. Il n'y a rien là qui ne soit très naturel : c'est l'histoire de toutes les sociétés humaines.
— Vous ne les envisagez pas sous un point de vue flatteur, dit l'avocat.
— Ce n'est pas ma faute , mais celle de mes études ; sur deux cents crânes, j'en trouve à peine un où les penchans vicieux . nuisibles, ne soient pas développés aux dépens des dispositions douces et bienfaisantes.
— Et si en effet , monsieur, répond Georges, le nombre des méchans était le plus grand , leurs victimes en seraient - elles moins à plaindre ?
— Leurs victimes ! donneriez-vons ce nom à des hommes qui vont planter leur drapeau d'écrivain de salon en salon , comme les escamoteurs colportent leurs tréteaux de rue en rue , de place en place ? L'homme d'un véritable mérite ne cherche point à le faire valoir par de pareils moyens ; sa fierté les dédaigne , et ses occupations ne lui permettent pas de perdre des momens précieux dans le tourbillon d'un monde sol et perfide.
— Il me semble cependant , monsieur, que^ pour réformer les abus , corriger les vices , les ridicules de son époque, il faut les connaître, et
cette connaissance ne peut s'acquérir que dans le monde.
— J'en conviens , répond le phrénologiste , aussi y voyons-nous parfois des savans distingués , des écrivains illustres ; mais au lieu de se donner en spectacle , au lieu de chercher à faire briller leur esprit . ils observent les travers de celui des autres.
— En ce cas, dit Georges en riant , j'aime mieux être réduit à applaudir de mauvais vers, que de fournir à quelque observateur profond le type d'un ridicule.
Poussé par le désir de rendre aussi éclatant que possible le triomphe du poète chrétien , le révérend jésuite parcourt le salon et fait un éloge pompeux du poème des Sacremens, Le hasard le conduit près de Georges. Persuadé que l'ami du marquis , car il a remarqué la familiarité qui règne entre eux , ne peut être qu'un personnage important , il cherche à lui faire partager l'enthousiasme dont il paraît pénétré.
— L'événement qui vient d'interrompre les
plaisirs tte oetle soirée , dil-il . n'a sans doule pas effacé entièrement les salutaires et pieuses impressions du poème édifiant....
— Il y a du talent dans cet ouvrage , interrompt Georges; l'auteur a compris toutes les difficultés de son sujet. Convaincu que les fictions du poète et les raisonnemens mystiques du tiiéologien ne sauraient suffire pour prouver victorieusement les principes qu'il a avancés sur l'indissolubilité du mariage , il a eu recours à la satyre. La raison et la morale approuveront loujoursla loi du divorce qu'une réaction religieuse a effacée de nos codes ; le fanatisme ne peut la rendre odieuse qu'aux. yeux des fanatiques: le ridicule est plus puissant , les hommes les plus sensés le redoutent et s'éloignent malgré eux de tout ce qu'il a flétri.
— Quel langage! dit le jésuite en jetant sur Georges un regard foudroyant. Votre âge, continue-t-il , aurait dû me le faire pressentir : oui , notre jeunesse ne voit dans ce lien sacré qu'un contrat civil dont elle abandonne la ré-
daclion aux faiblesses, aux passions mondaines. Envisagé sous ce point de vue , le mariage n'est qu'un scandale! Il est redevenu enifîn un article de foi imposé par une Église infaillible; c'était l'unique moyen de lui rendre sa pureté primitive; car la seule pensée du divorce répugne à toute âme chrétienne.
— Je suis chrétien , dit le jeune Saxon, pouilequel cette conversation commence à avoir de l'intérêt , et cependant le divorce me paraît nécessaire, moral ; nos lois, notre religion l'autorisent.
— Votre religion ! répète le, missionnaire ; en ce cas vous n'êtes pas chrétien î
Le jeune Allemand défend avec chaleur les Informes deLutlier, et finit par se perdre dans les subtilités ténébreuses de Kant.
Charmée de voir la question jetée sur le terrain de la philosophie , la dame qui suit les coui s de M. Azaïs s'efforce de prouver la cause des mauvais ménages et la nécessité du divorce par l'expansion. En voulant faire l'application de ce
système . qu'elle a entendu expliquer sans le comprendre , elle cite à faux et emploie dans un sens opposé les termes techniques qu'elle a retenus. L'expression de la physionomie du jésuite prouve qu'il connaît mieux qu'elle ce système . et qu'il l'admirerait hautement si son état ne lui faisait pas un devoir de condamner tous les philosophes. Forcé de se retrancher dans les dogmes du catholicisme , il cherche à terminer cette discussion en renvoyant, pour ce qui concerne l'indissolubilité du mariage , à la dernière partie du poème des Sacremens.
— Elle ne contient que des peintures outrées, des fictions inconvenantes , s'écria Georges. Si l'instant était venu de soutenir une thèse contraire, moi aussi je pourrais citer des faits, ra- '^ conter, sans la dénaturer, l'infortune d'une victime de la tyrannie matrimoniale! C'est dans l'intérêt des femmes, dites-vous , que le divorce aurait dû être aboli , lors même que la religion ne l'ordonnerait pas? Eh bien! mon révérend père, je soutiens que c'est pour leur intérêt
qu'il faudrait le rétablir. Je connais une jeune femme dont la cruelle destinée loucherait le cœur le plus insensible. L'homme corrompu qui n'a jamais convoité que sa dot , qui n'a ob tenu sa main qu'à force de ruses et de fourberies , qu'un jugement honteux flétrit , exerce le despotisme le plus odieux, le plus révoltant, sur l'ange que l'abus des croyances religieuses enchaîne à jamais à sa dépravation ! Il la force à s'exténuer de travail pour lui fournir le moyen de satisfaire à ses penchans aussi bas que dispendieux. Non , ce n'est point une religion sainte qui fait d'une femme pure , vertueuse , accoutumée auï procédés délicats de la haute société , l'esclave d'un être abruti , criminel ; d'un être que la dernière femme du peuple, fùt-elle vicieuse, repousserait avec dégoût! C'est peu de supporter la fatigue, la honte d'un travail mercenaire . toutes les souffrances de la misère ; mais voir , entendre chaque jour un pareil homme, lui obéir, Iccraindrecomme un maître acheter par des sacrifices perpétuels le droit dt;
lui refuser l'amour qu'il se croit autorisé à exiger, c'est là une de ces positions horribles que le fanatisme même n'oserait regarder comme un bienfait de l'abolition de la loi du divorce !
— Cette dame est très malheureuse , sans doute , répond le missionnaire ; mais il lui reste la ressource de la séparation de corps et de biens.
— Soyez conséquent avec vos principes , mon révérend père. S*il est vrai qu'aucun pouvoir humain ne puisse rompre le mariage ; si en effet ce contrat est inscrit dans le ciel pour toute l'éternité , la séparation est un sacrilège sous le rapport religieux ; sous le rapport ci\il. moral, elle est une dérision. Dès que la femme ne peut redevenir libre de choisir un ami , un protecteur nécessaire à son existence, il ne lui reste, si le maître que le ciel lui a donné est un monstre , que le suicide . l'assassinat ou une entière abnégation d'elle-même ; le sacrifice de toutes ses espérances, une mort morale enfin.
— Une pareille mort est le commencement
LE PAIR DE FR\NCF.. tO,"^
de la vie éternelle, s'écrie le jésuite avec feu.
Et citant les Apôtres et les Pérès de l'Église , il s'efforce de prouver que Dieu n'envoie des épreuves aussi glorieuses qu'à ses élus, qui obtiendront au ciel des récompenses proportionnées aux maux qu'ils auront soufferts ici-Las,
Ce discours , prononcé d'u-n ton d'onction , semble avoir épuisé la patience du phrénologiste. Par un mouvement spontané il pose sa main sur la tête du missionnaire.
— Mon révérend père , s'écrie-l-il . je vous aurais pardonné vos raisonnemens absurdes et vos formules de dévotion s'ils étaient une conséquence naturelle de votre organisation cérébrale ; mais , là ou je croyais trouver une protubérance marquée . il n'existe qu'une cavité affreuse!.... Vous ne croyez pas même en Dieu !....
Tous les témoins de cette scène inattendue restent immobiles de stupeur; le missionnaire lui-même est interdit . déconcerté ; mais rappe-
lant presque aussitôt sa présence d'esprit, il
sourit avec un air de candeur.
— Le ciel , dit-il , m'accorde en ce moment une grâce particulière : je désirais depuis longtemps prouver aux disciples de Gall que les principes de ce savant Allemand conduisent tout droit au matérialisme, et ne sont qu'un piège du démon. Trente ans de ma vie employés à prêcher la parole divine, ma foi inébranlable aux doctrines, aux mystères de notre sainte religion , réfutent victorieusement la fausseté d'un système à l'aide duquel vous croyez trouver des preuves d'athéisme, dans la conformation de mon cerveau.
— Il devrait crier au miracle . murmure le marquis , qui pendant celte conversation a rejoint son ami.
— Silence ! silence! s'écrient plusieurs voix, cl déjà le son du piano se mêle à celle injonction. Georges tressaille, il aime la musique avec pa^ion.
LE PAIR DE FRAî^CE. 107
Des virtuoses des deux sexes qui n'aspireiit qu'à des succès de salon, se sont remplacés tour à tour, des artistes célèbres leur succèdent; ils enchantent les oreilles musicales , que les premiers n'avaient fait que caresser doucement. Pour oser entrer dans la lice , où ils semblent avoir épuisé toutes les ressources de l'art et du goût , il faut se sentir doué d'un talent ou d'une audace peu ordinaires ; l'auditoire paraît plus ou moins distinctement sentir cette vérité ; car tous les regards sont fixés sur la charmante petite femme qui s'avance vers le piano : c'est la marquise. Si rien dans son maintien n'annonce cette timidité craintive qui dispose toujours favorablement . on n'y remarque pas non plus cette impudence qui se place au-dessus de toute critique.
Sophie s'est placée au piano sans craindre une défaite, sans espérer un triomphe. Certaine de la supériorité de son talent , l'habitude de le voir applaudir l'a rendue indifférente aux succès les plus brillans. Ce calme nuit d'abord
à son jeu. l'art domine trop dans son exécution. Peu-à-peu cependant elle cède à l'empire irrésistible que l'harmonie exerce sur tous les êtres bien organisés, elle s'anime, ses joues se colorent , ses yeux brillent d'un éclat plus vif; elle ne se borne plus à comprendre la pensée du compositeur, elle la sent, et tout ce qui l'entoure la sent avec elle. Un silence religieux . preuve incontestable d'une admiration réelle , règne dans le salon ; tout-à-coup un bruit aigu fait vibrer l'air, une corde vient de se rompre.
Charmée de cet incident qui l'autorise à quitter le piano avec la certitude de causer des regrets Uxiiversels , la marquise se lève.
— J'achèverai ce morceau une autre fois . dit-elle , je serais forcée d'en changer l'expression , car la touche refuse entièrement.
Au moment où la corde s'est rompue , Georges a cru sentir se briser une fibre de son cœur; arraclié brusquement à l'extase dans laquelle il élail plongé , il regarde autour de lui avec stupeur. Le hasard l'avait placé près
(l'un personnage épais, que d'abord il n'avait point remarqué , mais qu'en ce moment il reconnaît avec joie.
— Ah! monsieur, s'écrie-t-il en saisissant sa main , je vous en supplie , rendez-nous le bonheur ineffable , les émotions enivrantes qui viennent de nous transporter, remettez cette corde qu'un mauvais génie a rompue pour nous désespérer.
Le facteur regarde le jeune enthousiaste avec un mélange de colère et d'embarras. Une dame, qui avait tenu le piano avant la marquise, s'empresse de saisir cette occasion pour la punir de la supériorité de son talent.
— En vérité , monsieur, dit-elle, vous faites là une singulière proposition ; est-ce que vous prendriez le père de madame la marquise pou,r un facteur de pianos ?
La distance qui sépare cette dame de l'avocat, lui a permis d'élever tellement la voix, que ces mots ont été presque généralement entendus. Un sourire ironique effleure toutes les
lèvres , plusieurs jeunes gens s'empressent de porter leurs mouchoirs à leur visage afin d'étouffer les éclats de rire que des éternuemens factices rendent plus saillans. Le facteur ne peut se dissimuler qu'il est l'objet de cette hilarité subite, et que c'est l'avocat qui l'a provoquée. — Qui donc êtes-vous, monsieur, lui dit-il, pour faire ainsi le mauvais plaisant ? Apprenez qu'il n'est ni poli, ni chrétien de jeter au nez des j^ens ce qu'ils peuvent avoir fait autrefois ; il y en a plus d'un ici que cela embarrasserait. Il suffit de savoir ce qu'un homme est aujourd'hui sans aller chercher ce qu'il était. Quant à moi, ajoute-t-il en élevant la voix , tout le monde sait que j'ai donné cent mille livres de rente en mariage à ma fille, et qu'il me reste encore de quoi avoir une voiture et des valets pour me servir. S'il y a quelqu'un parmi vous qui soit plus riche que moi, qu'il dine deux fois. Satisfait de la manière spirituelle et victorieuse dont il croit avoir puni les rieurs , il s'éloigne gravement.
Frappée de la conduite de Georges , qu'elle attribue au dessein de l'offenser, la marquise n'a point songé à prévenir l'inconvenante sortie de son père. Elle reste un instant interdite; mais , se remettant presque aussitôt , elle feint d'être restée complètement étrangère à tout ce qui vient de se passer, et pour éviter les questions qu'on pourrait lui faire . elle invite les dames à se rendre dans la salle du bal.
Ainsi qu'elle l'avait prévu, toutes les conversations cessent ; les évêques , le jésuite . le séminariste et les autres graves personnages se retirent.
L'avocat est resté seul dans le salon qu'on vient de quitter. Assis dans un fauteuil et presque caché par la cheminée , il se reproche amèrement la faute involontaire dont il vient de se rendre coupable; sa rêverie est interrompue par les accens d'une voix qu'il reconnaît pour celle de la marquise. Croyant ce salon désert , elle y a conduit son père , que dans son dépit elle accuse durement de prendre plaisir à l'humilier
ii2 LE PAIR DE FRANCE.
en s'obslinant h paraître à des réunions où son
manque d'usage le rend un objet de dérision.
Elle termine en l'engageant sérieusement à ne
venir désormais à l'hôtel que lorsqu'elle n'aura
personne.
Cette in\itation qui suffirait à un père pour lui prouver l'ingratitude de son enfant, lors môme qu'elle serait faite avec autant de délicatesse et de ménagement que la marquise y met d'aigreur et de dureté , ne parait ni blesser ni surprendre le facteur de pianos. Il est accoutumé à se voir dédaigné par sa fille . jamais il ne lui a demandé son affection : sa tendresse pour elle n'est que de la vanité : il l'admire , il lui obéirait même si son opiniâtreté naturelle lui permettait de se laisser guider par une autre volonté que la sienne.
— Sophie , dit-il , j'ai travaillé toute ma vie . je me suis privé de tous les plaisirs pour te donner une éducation , des talens et une dot qui pussent t'assurer un mariage brillant : j 'ai réussi; je veux jouir de mon ouvrage, contempler ces
comtes et ces marquis faisant la courbette àiitour de mon enfant. Si cela ne te convient pas , j'en suis fâché; mais je n'en viendrai pas moins à toutes tes belles fêtes. J'en ai le droit , c'est mon bien qu'on y mange !
— Ah! que ne suis-jeune orpheline inconnue, s'écrie la marquise avec un mélange de colère et de douleur.
-*- Crois-tu donc que ta jolie figure aurait suffi pour te faire grande dame ? Ne t'y trompe pas: sans mon argent . le portier de cet hôîel aurait cru te faire beaucoup d'honneur en t'épousant.
- A ces mots il la quitte et se rend dans la salle du bal. La marquise laisse tomber sa tête dans ses mains , et des larmes s'échappent malgré elle de ses yeux. Si la vive douleur qui la torture en ce moment n'est que le résultat de son ingratitude , elle ne l'en punit pas moins; en voyant dans son père un mauvais génie qui s'attache à ses pas pour empoisonner tous ses triomphes , elle est réellement mailieureuse.
lU I.E PAIR DE FRANCE.
Une voix douce el caressante . qui murmure son noïn à son oreille . vient l'arracher aux périiMes pensées qui l'àgitenl.
— Ah ! c'est vous . mon cher vicomte , ditelle avec l'accent d'une tendre émotion , j'avais b'esoin de vous voJr: car vous , dtî moins , vousme plaignez
— Vous plaindre! répond le vicomte avec enthousiasme: vous, créature céleste , que Tunivers devrait entourer de ses hommages! Non,
je ne vous plains point, je vous admire Je
n'ose dire : je vous adore Le hasard, en
vous donnant un père indigne de vous , a voulu prouver (jue vous n'aviez pas besoin d'aveux pour éclipser vos plus illustres rivales. Accuserai-je ce même hasard d'avoir associé votre destinée à un homme indifférent à vos charmes . indigne de posséder tant de perfections, tandis que mon cœur
— Cessez ce langage , interrompt la mar- (juiseavecun soupir affecté, il me forcerait de vous fuir Vous, mon seul ami. vous sur
LE P;UR DE FRANCE. liS qui j'ai compté pour me venger de l'audacieux
— Ah! divine Sophie! tout mon sang vous appartient. Je jure , par vos charmes , de punir le misérable qui a osé vous offenser, insulter votre père.
Georges, qui jusqu'ici était resté à sa place, ne peut plus maîtriser sa colère et son indignalion ; il se lève et va répondre à cette provocation indirecte ; mais au même instant plusieurs dames , amies de la marquise , entrent dans le salon. En la voyant seule avec le vicomte, elles s'apprêtent à la plaisanter sur ce tête-à-tête ; la présence de l'avocat qu'elles n'avaient pas vu d'abord, leur impose silence. Sophie aussi l'aperçoit et croit qu'il vient d'entrer ; son imagination \ive et féconde lui suggère sur-le-champ une vengeance éclatante. Après lui avoir jeté un regard menaçant , elle adresse la parole à une des dames et la complimente sur son bon goût , sur l'excellence de sa mise. La chaussure
116 LE PAIK Dh FRANCF.
seule iiL' lui paraît point aussi bien qu'elle
pourrait élre.
— En effet, répond la jeune dame, vos souliers sont beaucoup mieux faits que les miens; votre cordonnier a plus de talent
— Sans doute, interrompit vivement la marquise, il faut le prendre. Quand il viendra à l'hôtel, je vous l'enverrai, si je ne l'oublie pas : j'ai si peu de mémoire! La vôtre est plus fidèle peut-être, ajoute -t elle, en s'adressant à Georges, d'un ton doux et caressant, vous voyez probablement votre père tous les jours ; \ ous seriez bien aimable si vous vouliez lui dire de passer à l'hôtel de Madame.
Le sang de l'avocat se glace dans ses veines, mais un instant lui suffit pour se remettre.
— Très volontiers , madame , dit-il froidement.
Et tirant son portefeuille, il prie l'amie de la marquise, de lui donner son nom et son adresse.
La découverte inattendue que Georges est le
LE rim DU FRA.NCE. 117
fils d'un cordonnier avait causé d'abord une vive surprise ; le calme imperturbable avec lequel il écrit les indications que la dame lui dicte d'une voix à peine intelligible, arrête le sourire qui effleurait déjà toute les lèvres.
— Demain, madame, dit-il en remettant son portefeuille, mon père vous enverra son chef d'atelier. S'il avait mon âge, il ne céderait à personne le bonheur de prendre la mesure d'un aussi joli pied. Madame, je vous remercie, continua- t-il en s'adressant à la marquise , du soin que vous prenez pour augmenter les illustres pratiques de mon père.
Et lui présentant la main avec un air de fade galanterie, il réclame la faveur de la première contredanse. Sophie pàlil, ses lèvres tremblent, s'agitent; mais il n'en sort aucun son intelligible ; la stupeur est sur tous les visage s Le vicomte s'approche de Georges, en lui lançant un regard menaçant.
— Cette contredanse vous était promise, sans doute, lui dit l'avocat à voix basse, il faut
me la céder; vous essayerez ensuite de me punir, ainsi que vous venez de le promettre à Madame.
La marquise est trop près d'eux, pour ne pas avoir entendu ces mots. La crainte d'un éclat qui pourrait la perdre l'emporte surtout autre sentiment. Elle tend la main au confident dangereux qu'un hasard funeste vient de lui donner, et se rend avec lui dans la salle du bal.
Le bruit que le cavalier inconnu qui danse avec la marquise est le fils de son cordonnier, circule avec la rapidité de l'éclair, et arrive au vieux duc. Un gentilhomme de la chambre du roi et plusieurs autres seigneurs l'entourent, et se plaignent hautement du marquis, qu'ils accusent de les compromettre en les mettant en contact avec de pareils êtres.
Le duc est indigné lui-même contre son fils; mais son orgueil blessé lui fait un devoir de l'excuser auprès de ses nobles amis. En diplomate habile, il leur apprend que Georges, en dépit de sa basse origine, est devenu un avocat ce-
LE TAIR DE IllANCE. li^
lèbre, un adversaire redoutable poui* le ministère.
-^ Vous le savez, messieurs, continue t il. il est des moniens ou les souverains eux-ni<Jmes sont forcés de céder à ia nécessite. L'empereur d'Autriche s'est résigné à envoyer un ambassadeur à Naples, au (ils d'un Ciibaretier. Le marquis peut donc, sansscrui>ules, reccvoiichez lui le fils d'un cordonnier, afin de gagner à la cause de la légifimité un talent distingué, qui , dans les circonstances présentes, peut devenir fort dangereux. Si cet exemple de dévouement était souvent imité, bientôt une opposition factieuse eesserait d'entraver la marche du gou- Ycrnemeiit ; car tous ces libéraux finissent j)ar céder à nos avances, quand nous daignons leur en faire. Contraignons -nous donc, jusqu'à ce que le coup d'état qui se prépare nous ait rendu la plénitude de nos droits.
La couleur politique que le duc a eu l'adresse de donner à la liaison de son fils avec Georges produisit tout l'effet qu il en attendait. Le mar-
quis est devenu tout à coup, aux yeux de ces nobles personnages , un modèle de dévouement, de fidélité. Recevoir dans son salon le fils d'un cordonnier, leur paraît une action plus héroïque, que s'il eut sauvé la monarchie par le gain d'une bataille.
La contre-danse est finie. La marquise, pâle et défaite, se jette dans un fauteuil; Georges s'incline froidement et s'éloigne. Ses regards cherchent le vicomte, il l'aperçoit et s'avance vers lui.
— Vous pouvez danser maintenant avec madame la marquise, je vous le peimets, lui dit-il ; mais demain ne manquez pas de me faire connaître le lieu et l'heure où je pourrai vous rencontrer.
Le vicomte ne répond que par un geste poli, et Georges quitte aussitôt les salons.
Le marquis, instruit de ce qui vient de se passer, l'a suivi. Il le rejoint à la porte de l'hôtel , et cherche vainement à le ramener au bal.
— Tuas atteint ton but. mon cher René, dit
LE PAIR DE FR/UyCE. 121
Georges; je comprends ta position... Tu peux attendre de moi tout ce que l'amitié a de consolations^ de dévouement. Mais laisse-moi quitter ces lieux pour ne jamais y reparaître.
— Eh bien ! soit, je te suivrai... Nous avons tant de choses à nous dire.
Se souvenant tout à coup qu'un duel l'attend, que peut-être il ne reverra plus son ami, Georges lui permet de l'accompagner chez lui. Tous deux se jettent dans un des fiacres arrêtés dans la rue, et arrivent bientôt à la demeure de l'avocat.
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