TROISIÈME ÉPOQUE
Ce (£I)ôtfau îre Ôamt-Clouîï.
Depuis plusieurs heures , le soleil du dernier dimanche de juillet s'est levé sur Paris. Le peuple circule dans les rues et sur les places publiques ; une attente pénible . une in-
quiétude vague ; ou un air de triomphe respire sur la plupart des visages , et tout semble indiquer qu'un intérêt puissant, général; a fait taire les craintes , les espérances personnelle». C«s diverses nuances, quoique moins prononcées , se font remarquer encore sur les traits des fidèles que la cloche de Saint-Sulpice appelle à la messe.
Paul , dont la mise surpasse en luxe et en élégance celle des jeunes gens les plus fortunés, se promène lentement sur la place . les mains croisées sur le dos : ses yeux semblent chercher un objet dans le lointain.
Bientôt un brillant équipage arrive par la rue du Vieux Colombier ; c'est sur ce point que le jeune commis avait fixé toute son attention. Un sourire de satisfaction brille sur son visage; mais, composant aussitôt sa physionomie , il prend tout à coup un air de tristesse rêveuse, de douce mélancolie; monte les marches de l'église et s'appuie sur une des colonnes du pérystile
L'équipage s'arrête; une dame en descend , c'est la duchesse. Lors même qu'elle le voudrait . il lui serait impossible d'éviter le commis; car elle ne peut franchir le seuil de l'édifice sans passer devant lui. Au reste, il ne cherche pas ii dissimuler qu'il l'a attendue.
Après l'avoir saluée respectueusement, mais avec toutes les marques d'un trouble réel, il la suit au sanctuaire; une dévotion sympathique semble l'animer. Il prend d€ l'eau bénite après elle, salue lesimages devant lesquelles elle s'incline, et se prosterne en face et à peu de distance du siège où elle s'est placée. Cependant ils n'échangent pas un regard, pas un signe d'intelligence : le hasard, seul, semble les rapprocher, les réunir. Mais ce même hasard s'est déjà montré tant de fois dans des circonstances différentes, que la duchesse ne peut plus méconnaître les intentions du commis, car les regards passionnés qu'il arrête sur elle, les profonds soupirs qui sortent de sa poitrine, disent assez clairement que l'amour l'enchaîne
à ses pas. Si œlle muette adoration flaltesa va- !:ilé de femme . son orgueil de duchesse en est blessé. Elle craint que ses gens ne viennent à remarquer l'assiduité d'un homme qui la suit toujours et partout, et que la médisance ne parvienne à faire croire qu'elle encourage, qu'elle accepte l'hommage d'un pareil amant. Cette crainte n'eût été qu'un faible obstacle pour Paul, s'il avait pu parler à son cœur ou du moins frapper son imagination : mais jusqu'ici Georges, seul , a eu ce pouvoir. Le jeune avocat, auquel elle a fait un affront public et qui l'en a si sévèrement punie, l'occupe toujours. Les informations qu'elle a fait prendre lui ont appris qu'il doit revenir incessamment à Paris; elle l'attend avec la plus vive impatience.
La messe est terminée et Paul n'a pas même obtenu un regard pour prix de ses soins. Confondu dans la foule, il suit de loin la duchesse qui s'avance vers la porte de l'église. Etonnée de ne pas entendre derrière elle les soupirs de son platonique adorateur, Sophie détourne la
tète. Son regard rencontre celui de Paul. Elle rougit et se trouble. Persuadé que son assiduité a été remarquée et qu'elle ne déplaît pas, il s'avance avec empressement. Deux dames que la vivacité de son mouvement ont poussées en avant heurtent la duchesse et font tomber le livre de prières qu'elle tenait à la main. Elle se baisse pour le ramasser; Paul l'a prévenue. Presque prosterné sur les pavés il s'est emparé du livre et le lui présente. Par leur position respective, la tête du commis touche naturellement la main que la duchesse a tendue vers lui. Ses lèvres l'effleurent avec passion avant d'y déposer le livre.
Après cet acte de témérité, il sort en hâte. Parvenu au pied des degrés, il s'arrête devant un mendiant , tire sa bourse et jette dans le chapeau humblement tendu vers lui, la pièce d'argent qu'il a feint de chercher jusqu'à ce que la duchesse soit arrivée assez près de lui pour le voir et l'entendre.
Charmé de celte riche aumône, le mendiant
le remercie et promet de prier pour lui. — Aidez -moi plutôt à rendre grâce à Dieu de l'instant de bonheur qu'il vient de m 'accorder et qui vaut seul toutes les félicités du ciel , s'écrie Paul, en jetant un regard passionné sur Sophie. Au même instant il s'éloigne rapidement, persuadé qu'une prompte fuite augmentera l'effet qu'il croit avoir produit.
Si la hardiesse du jeune commis a pu inquiéter un instant la duchesse, les témoignages de sa passion n'ont produit aucun effet sur son cœur; mais ce n'est ni par respect pour ses devoirs ni par amour pour la vertu, c'est uniquement par orgueil qu'elle le dédaigne. Il est des défauts qui produisent souvent les mêmes effets que les vertus.
Au moment ou la voiture de Sophie arrive dans la cour de l'hôtel, le duc y entre à pied et vêtu avec une simplicité qui, chez un homme de son rang, est presque un déguisement. Peudisposé à se trouver en contact avec sa femme qu'il évite avec plus de soin que jamais, il prend
aussitôt un escalier dérobé qui conduit à ses appartemens.La marchande de modes, fidèle à sa promesse, a loué pour lui un pavilloii au boulevart du Mont-Parnasse où il vient de prendre unie lettre que Francesca y avait déposée quelques heures plus tôt. Chacune de ces lettres lui prouve qu'elle l'aime avec une passion toujours croissante, et cependant il n'a pas osé laprier de révoquer l'ordre qu'elle lui a donné de ne sfe rendre au pavillon qu'au moment où il est certain de ne pas l'y rencontrer. En vain Cécile l'assure qu'il peut maintenant sans danger enfreindre cet ordre; la crainte de perdre le faible bonheui* dont il jouit l'a empêdhé jusqu'ici de suivre les conseils de la marchande de modes. Mais son courage est épuisé. Il se reproche amèrement d'avoir caché à Francesca son nom et sa position dans le monde ; il est enfin résolu à se faire connaître. Dans son délire il va jusqu'à se flatter qu'il pourra la soustraire au pouvoir de
Léonard ; la décider il ne plus vivre que pour lui , en dépit du double lien qui les sépare.
Tout entier à l'amour, il néglige depuis longtemps les devoirs que sa dignité de pair lui impose envers sa patrie, dont l'avenir occupe en ce moment les citoyens les plus obscurs. L'amitié même n'a plus d'empire sur son cœur; il ignore que Georges est sur le point de revenir à Paris; il a cessé de s'occuper de lui. Francesca est devenue l'unique objet de ses affections; de ses pensées; la posséder est l'unique espoir de sa vie.
Au milieu des projets contradictoires que son imagination exaltée forme et rejette tour-à-touron vient lui annoncer la visite de Georges qui entre au même instant.
Le duc tressaille et reste anéanti comme à l'aspect d'un juge sévère, implacable.
— Serais-tu malade? s'écrie l'avocat effrayé de la pâleur et de l'agitation de son ami.
— Non, répond le duc d'une voix sombre,
aucun mal phisyque ne me permet encore d'es pérer la fin prochaine d'une existence qui m est à charge
— L'homme qui peut tenir un pareil langage a cessé de croire qu'il lui reste un ami! René! ne suis-je plus le tien ?
Le duc ne peut résister à l'expression tendre et douloureuse avec laquelle ces mots ont été prononcés. Il se jette dans les bras de l'avocat ; tous deux se tiennent long-temps embrassés.
— Ah Georges! dit enfin le duc. pourquoi m'as-tu abandonné.... tu connaissais mon malheur, tu aurais pu me donner la force de le supporter.
— Nem'accusepas. Pvené, mes conseils, mes consolations, n'auraient été pour toi qu'un danger de plus. Comment aurais-je pu l'engager à respecter le lien conjugal ? moi qui le maudis... je neveux plu^ avoir de secret pour toi... j'adore Francesca... j'ai osé le lui dire... tout en me repoussant elle m'a prouvé que si je n'étais point aimé j'aurais pu le devenir, mais elle m'a con-
vaincu aussi que jamais elle ne se pardonnerait les fautes que l'amour pourrait lui faire commettre. Je n'ai pas voulu acheter mon bonheur aux dépens du sien... j'ai promis de la fuir... pour tenir ma promesse, il m'a fallu quitter Paris...
— T'y voilà revenu , dit le duc en hésitant , tu as triomphé d'un amour sans espoir?
— On voit bien que tu ne connais pas Franctîsca, répond Georges, puisque tu crois qu'il est possible de l'oublier. Ma vie lui appartient. Un jour, peut-être, elle aura besoin d'un frère, d'un ami prêt à braver jusqu'au mépris du monde pour lui conserver l'estime d'ellemême.
— Ce n'est paslà l'amour d'un homme, c'est le sentiment épuré d'un Dieu ! s'écrie le duc d'une voix altérée, tu as trop présumé de les forces ; tu ne te soutiendras pas à celle hauteur idéale.
— Si en effet l'amour n'était pour toi qu'une faiblesse , je le plaindrais mon cher
René, je plaindrais, surtout, celle qui en se rait l'objet. Il est vrai que la plupart des femmes ne sauraient pas même comprendre un autre amour... jVIais c'est trop long-temps nous occuper des affections du cœur, un intérêt, plus grave, m'amène près de toi. La liberté, la gloire de la France, les institutions qu'elle a si chèrement achetées sont menacées... Comme pair, et surtout comme fils d'émigré, tu dois îe savoir mieux que personne.
■ — J'évite mes collègues, répond le duc avec humeur, je fuis la cour, je ne vois presque plus les ministres. Je suis devenu aussi étranger dans le gouvernement que dans ma maison; l'homme mécontent, l'homme malheureux ne saurait être que nuisible, à moins qu'il ne soit inutile. Ce dernier parti m'a paru le moins dangereux.
— René '.s'écrie Georges, les siècles passés t'ont légué des privilèges qui. en t'élevant audessus de tes concitoyens, te font un devoir de le montrer toujours au niveau de ta position ; de
donner sans cesse l'exemple de tout ce qui est grand, généreux. Ce n'est qu'à ce titre que la noblesse peut se soustraire à la haine, au mépris qu'elle inspire depuis qu'elle s'est affranchie des vertus auxquelles elle dût ses privilèges.
— En vérité, répond froidement le due, je ne sais ce qui peut me valoir une pareille réprimande.
— Tu l'ignores, et tu viens de me dire que ta veux être un homme inutile ! crois-tu donc pouvoir l'être impunément ? La société à trop fait pour loi, pour qu'il te soit permis de ne rien faire pour elle; quand les hommes qu'elle a comblé de ses faveurs restent inactifs, que peuî-elle espérer de ceux qui ne lui doivent rien ? Je suis dans ce cas; fils d'un artisan obscur, ma position est mon ouvrage, le fruit du mon travail, des facultés intellectuelles dont la nature m'a doué. Nos lois ne m'accordent ni titres, ni distinctions; elles t'ont fait ce que tu es. La dignité de pair, même, loin d'être une récompense de tes services personnels, l'a été
léguée par ces lois! Et tu les verrais renverser sans t'émouvoir! tandis que moi, au premier bruit du danger qui les menace, ]e viens leur offrir ma plume, ma voix et mon bras. Ità: r-ause quej 'étais allé défendre à Bordeaux me promettait la gloire, le bonheur de rendre à une famille estimable la réputation et la fortune. Ces motifs puissans n'ont pu me retenir; j'arrive à l'instant même, j'accours près de toi, convaincu que je trouverai de l'écho dans ton âme... Me serais-je trompé ? ne saurais-tu oublier un instant tes chagrins domestiques, pour l'occuper du sort de ta patrie? Oui, René, de ta patrie! Si le sang qui coule dans les veines d'un duc ne peut bouillonner à cette pensée, songe du moins que ton roi est sur le bord d'un abîme, qu'un pas de plus l'y précipitera! Si les mots de liberté, de prospérité générale sont pour le roturier un talisman qui le fait tressaillir, celui de roi doit produire le même effet sur le grand seigneur. Funeste au peuple qu'il méprise et qu'il dédxHighe , qu'il soit au moins
Utile à la royauté qu'il divinise; fais donc par amour pour ton roi ce que je ferais par amour pour la liberté.
— jMon cher Georges, dit le duc, en saisissant la main de l'avocat, je respecte le sentiment qui t'inspire; que dis-je, je le partage. Oui, c'est en vain que je cherche à m'étourdir; au milieu des orages de ma propre destinée; ceux de mon pays m'inquiètent, m'affligent. Depuis long -temps je prévois une catastrophe qui troublera le repos de la France, de l'Europe peut-être. La majorité de la chambre des pairs, tu le sais, s'est souvent montrée plus jalouse des droits du peuple, que les mandataires qu'il avait choisi lui-même pour ses défenseurs. Je soutiendrais de tout mon pouvoir cette majorité, si la tribune n'était pas fermée en ce moment.
— Ce moyen, René, serait trop lent, trop incertain... ton nom le donne un libre accès près des ministres, à la cour; c'est là que le mal se prépare, c'est là qu'il faut aller le combattre.
Va trouver le président du conseil , le roi s'il le faut; dis leur que la première atteinte portée à la Charte, rompra sans retour le pacte qui, en dépit de tant de rancunes, de motifs de haines réciproques, unit la république et l'empire, la restauration et la Sainte- Alliance. Disleur que la fausse route où le gouvernement a eu le malheur de se jeter, a excité l'indignation générale, qu'elle se manifestera par une résistance désespérée, si l'on ose tenter le coup d'état...
—Eh! mon ami , interrompt le duc , ignores-tu donc que ce langage leur a été répété à satiété par tous ceux qui s'intéressent sincèrement au sort de la monarchie ?
Je le sais, René; mais dans la bouche des libéijaux, ces vérités cruelles ont pu leur paraitre des menaces coupables, des bravades ridicules. Ta position te met à l'abri de pareilles soupçons.
— J^e roi a convoqué le conseil pour une
heure, dit le duc, il est assemblé en ce moment... il est trop tard...
— Non, il est temps encore de révoquer une décision funeste, si elle a été prise, répond vivement Georges.
Pour achever de convaincre son ami des dangers qui menacent le trône, il lui peint avec feu la fermentation des esprits, et lui confie une foule de dispositions secrètes dont il est instruit, et qui ne permettent pas de douter que l'immense majorité de la France est résolue à repousser l'arbitraire les armes à la main.
Une conviction profonde se communique facilement. Bientôt le duc partage les craintes et les espérances de' Georges. Il promet d'en appeler à la conscience du premier ministre, à l'affection du roi pour le peuple, dont il d^end encore de lui de faire le bonheur, Georges ne le quitte qu'au moment où il monte en voiture. Arrivé à Saint-Cloud, le duc remarque avec surprise que les derniers valets même dht pris
un air d'insolence et de triomphe . et qu'ils affectent d'être occupés d'affaires importantes.
Ce changement subit dans les allures habituelles de la domesticité du château, ne lui aurait paru que ridicule s'il avait pu y méconnaître l 'effet d'une impulsion supérieure.
Persuadé que là où règne une pareille préoccupation d'esprit il lui sera difficile , impossible peut-être , de faire entendre le langage de la vérité, il entre dans les salons du monarque avec l'air sombre et abattu d'un homme pénétré d'avance de l'inutilité de sa démarche.
Des gentilshommes de la chambre et d'autres officiers supérieurs de la maison du roi s'entretenaient vivement avec le cardinal de Latil, des^ pairs de France, des généraux et quelques députés du centre. La conversation roulcdt sur les résultats du conseil assemblé dans le grand cabinet du roi, et l'on se félicitait mutuellement d'un triomphe prochain, dont pas un ne doute, et auquel tous se flattent d'avoir contribué.
L'arrivé du duc semble produire un effet
pénible ; la surprise, un peu de défiance même se peignent sur tous les visages. Depuis longtemps les ullrà avaient rangé le jeune pair dans la classe des indiffërens , espèces de nullités politiques qui, sans jamais rien faire pour personne, ne laissent pas d'être, négativement du moins , utiles à tout le monde, puisqu'elles obéissent sans murmurer à quiconque régné aux Tuileries, que ce soit un soldat couronné, l'autocrate de toutes les Russies oti la famille des Bourbons. On allait adresser au duc quelques complimens équivoques, lorsque le cardinal de Latil l'invite, de l'air le plus gracieux, à faire un tour au parc avec lui.
Il accepte avec empressement un entretien particulier avec le prélat qui dirige la conscience du roi pour les affaires du ciel comme pour celles de la terre ; car c'est tout ce que le duc pouvait espérer de plus heureux en ce moment.
— Monsieur le duc , dit le cardinal , dès qu'ils se trouvent seuls au parc; je me propo-
sais d'aller chez vous. Les services éminens que le feu duc votre père a rendus à la bonne cause, m'imposaient l'obligation de chercher à réveiller son fils du sommeil léthargique où il a paru plongé trop long-temps. Mais ne songeons plus à ce que j'aurais pu vousdire à ce sujet. L'heure des épreuves à sonné , vous n'avez pas été sourd à son appel.... // est plus de joie au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont jamais: péché.
— Je ne suis pas aussi coupable que votre Eminence paraît le croire, dit le duc, un peu piqué de la réprimande du prélat ; vivement pénétré des dangers qui menacent le trône, j'ai été amené ici par le désir d'indiquer à Sa Majesté le seul moyen de les détourner. C'est dans ce but que je vous supplie de me procurer l'honneur de l'entretenir un instant.
— Parler au roi en ce moment ! y pensez vous, monsieur le duc?... Votre zèle cependant est très louable... j'en ferai part à Sa Majesté.
En attendant, je m'estime heureux de pouvoir vous rassurer sur les dangers qui vous alarment.... je suis presque certain qu'ils ont cessé d'exister....
— J'en remercierais sincèremnt le ciel, s'écrie le duc avec feu.
— Il faut le remercier, dit le prélat, quand il nous envoie des calamités; après un triomphe aussi éclatant que celui qui se prépare . nous devons le prier de nous donner l'humilité qui nous est nécessaire pour ne pas en abuser. ,
— Un triomphe ? demande le duc surpris.
— Oui, monsieur le duc, je puis vous l'avouer sans indiscrétion : elles viennent sans doute d'être signées , ces ordonnances si impatiemment attendues, et qui rendront enfin au roi la plénitude des droits qu'il tient du ciel.
Et pour achever de le rassurer, il lui fait une longue et pompeuse énumération de tout le bien qui, selon lui, ne peut manquer de résulter d'un coup-d'état quil se félicite d'avoir conseillé de tout son pouvoir.
LE PAIR DE FRANCE .>8y
— Sa Majesté, continue-t-il, a cédé trop sou vent à un parti dont les exigeances se sont augmentées avec les nombreuses concessions qu'on a eu l'imprudence de lui faire. En vain les droits, les prérogatives delà couronne lui ont été jetés par lambeaux, il ne sera satisfait que lorsqu'il aura réduit la royauté à n'être plus qu'un fantôme. Dans cette cruelle extrémité, le monarque n'avait d'autre alternative que de livrer la France à la guerre civile, en abondonnant lâchement le trône de ses glorieux ancêtres, ou de s'immortaliser par l'acte héroïque que le Moniteur offrira demain à la reconnaissance de tous les amis de l'ordre, de la légitimité.
Le dévouement du duc pour la famille royale n'a jamais été que la suite presque involontaire des premiers principes qu'il a reçus, et de sa déférence pour son père. Son éducation dans un collège où il s'est trouvé confondu avec les fils des simples citoyens, l'avait fait pencher pour le parti libéral . Ses chagrins domestiques et sa passion pour Francesca l'ont entièrement T. I. ly
détourné désintérêts de l'Etat. Georges a pu réveiller un instant dans son âme des sentimens patriotiques ; mais ces élans d'enthousiasme excités par une force en dehors de nous-mêmes, sont comme ces fièvres qui doublent les forces du malade pendant l'accès , pour le réduire ensuite à une faiblesse qui tient de l'anéantissement. Le zèle que Georges était parvenu à lui inspirer est éteint.
— Ehî que m'importe, après tout, se dit-if à lui-même, le sort de cette cour, de ce peuple'. Se trouve-t-il un seul homme qui veuille s'occuper de moi Fleurs préjugés, leur fanatisme, m'enchaînent à une femme qui cause mon malheur! Le désespoir mine ma santé, abrège mes jours, et si je parvenais à rompre mes fers, tous me condamneraient... Pourquoi donc m'inquièîerais-je de leur existence, de leur liberté ?
INIais s'il lui est impossible de s'intéresser plus long-temps à la lutte de deux principes rivaux, il se sent naturellement disposé en fa-
LE PAIR DE FRANCE. 29i
veur de celte famille royale qu'il voit courir à sa perte.
Plus l'égoïste souffre, plus il s'éloigne de ceux que le malheur poursuit. L'homme aimant, qu'une destinée cruelle accable, se rapproche de tout ce qui €st infortuné comme lui.
Le hasard a conduit le duc et le cardinal prés de la butte du Trocadéro. La vue de cette partie du parc , destinée aux jeux de l'héritier du trône, achève de plonger le duc dans les pensées les plus sinistres. Il déplore sincèrement la destiné de cet enfant, bercé avec la certitude qu'il sera roi ; et élevé au milieu des illusions flatteuses, des mensonges officieux par lesquels on prépare les princes à n'être jamais que le jouet des ambitieux qui les^entourent, à moins que la nature ne leur ait donné des penchans assez prononcés, pour les rendre lf?s esclaves de leurs propres passions. Il le voit déjà fugitif, maltraité peut-être par ce même peuple dont on lui fait croire qu'il est l'idole, et qu'on l'a accoutumé à regarder comme créé tout exprès
pour remplacer un jour les bonbons, les joujoux et autres babioles, qui suffisent encore à ses plaisirs royaux.
Le prélat l'arrache tout-à-coup à ses réflexions, en lui désignant deux hommes qui s'avancent vers eux, et qu'un groupe d'officiers généraux et de courtisans, suit à une distance respectueuse. Le duc reconnaît le roi et le dauphin, il veut s'éloigner, le cardinal le retient.
— Sa Majesté, dit-il, vous adressera peutêtre un mot en passant. Vous profiterez de cette occasion pour vous faire pardonner votre négligence à lui faire votre cour; assurez -le qu'il peut compter sur vous et sur votre compagnie, si quelques factieux cherchaient à attaquer îes ordonnances. Elles sont signées maintenant, l'air de douce satisfaction qui respire sur les traits de notre pieux monarque, ne me permet pas d'en douter.
En ce moment, le roi qui a reconnu son confesseur, lui fait signe d'approcher; le prélat obéit avec empressement. Charles X et le dau-
phin lui parlent sans doute du duc; car tous deux tournent leurs regards vers lui; celui-ci les salue respectueusement Le dauphin incline rapidement la tête: mais le roi lui rend son salut avec autant de grâce que de majesté, et continue de s'avancer, suivi de son fils et du cardinal.
— Vous n êtes pas le seul, monsieur de ***, dit-il, en s 'arrêtant prés du duc, qui vous soyez empressé d'accourir aux premiers symptômes d'un orage. Je n'en attendais pas moins de ma fidèle noblesse.
En prononçant ces mots, il lui tend la main. Le duc allait la porter à ses lèvres avec un mélange de respect héréditaire et de honte raisonnée. Le roi la retire vivement.
— Dans un jour comme celui-ci on s'embrasse, dit-il, en ouvrant les bras avec cette effusion enthousiaste, cette bonté touchante qui, lorsqu'elle est soutenue par le double prestige de la vieillesse et du rang suprême, font aux
594 LE PAiK DE FRANCE.
yeux de la plupart d'entre nous, d'un homme
ordinaire, un être presque surnaturel.
Cette faveur inattendue, cette haute marque de distinction a confondu , électrisé le duc. Ne pas exposer mille fois sa vie pour un pareil monarque lui parait maintenant un crime impardonnable; et la jalousie, l'envie, qui allongent toutà-coup les visages des courtisans, lui rappellent qu'il n'est point de sacrifices qu'une caresse royale ne puisse payer au centuple.
Le dauphin présente familièrement la main à l'homme que son père vient de presser dans ses bras, et, persuadé qu'il imite la courtoisie chevaleresque, l'aisance à la fois noble et facile qui caractérisent Charles X, il secoue vivement le poignet du duc en laissant pencher nonchalamment le poids de son corps tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre.
— Oui, moucher duc dit-il, avec un sourire presque convulsif. félicitons-nous: il n'y a plus de Charle! dés ce moment le roi peut dire
comme son illustre ayeul : « />' Etat , c'est moi! »
Les royalistes les plus zélés n'ont jamais pu respecter le dauphin que comme la partie faible de la fomille des Bourbons. Le duc aussi voit en lui la preuve palpable que les grands de la terre ne sont pas nés infaillibles, et les conséquences •unestes de la faute qu'il vient de commettre, se présentent à son esprit avec d'autant plus de force et d'énergie, que le monarque lui inspire en ce moment un sentiment de vénération et de respect presque religieux. Encouragé par le témoignage éclatant de bonté qu'il vient d'en recevoir, il lui expose avec feu tout ce qu'il croit propre à le faire renoncer aux mesures extrêmes qu'on a osé lui conseiller, et le supplie d'en retarder l'exécution, au moins pendant quelques jours Il ajoute que ce court délai suffira pour lui prouver que c'est de la fidèle observation de la Charte, et non de la fausse interprétation de l'un de ses articles, que dépend le sort de la «i.onardiie.
Le roi l'a écouté d'abord avec surprise et
bientôt avec un air de mécontentement toujours plus marqué.
— Monsieur, dit-il en l'interrompant, nous connaissons les devoirs que la divine Providence nous a appelé à remplir; notre salut nous est aussi cher que la prospérité, le bonheur de notre peuple.
Persuadé que lui aussi remplit un devoir sacré, le duc veut répliquer, le monarque lui impose silence par un regard sévère.
— Vous avez besoin de repos . de solitude, dit-il d'une voix haute et très distincte ; nous vous permettons de vous retirer dans vos terres.
En prononçant ces mots, il le quitte brusquement. Au même instant le cardinal s'approche d'un officier général et lui adresse quelques mots à voix basse. Celui-ci se détache aussitôt du groupe qui continue à suivre le roi. et s'avance vers le duc, resté à sa place comme frappé de stupeur.
— Eh quoi ! monsieur le duc, lui dit-il en
pressant affectueusement sa main, pouvez-vous ainsi vous affliger d'un anachronisme que l'âge de notre bon roi rend excusable ?
Le duc reconnaît avec plaisir le colonel de son régiment.
— Ah! mon cher général, dit-il, je vois avec le plus profond chagrin que ces fatales ordonnances ont fait reculer de plus d'un siècle l'imagination surannée du roi. Que fera-t-il si jamais ces ordonnances sont mises à exécution, puisqu'en ce moment déjà il se croit revenu au temps où les caprices des rois de France cf. de Navarre étaient des lois : où un conseil indirect de voyager . était un arrêt d'exil ? Nous n'en pouvons plus douter; c'est en vain que la France s'était flattée de faire marcher l'esprit de son monarque avec les besoins d'améliorations et de progrés de notre époque.
— Ce ne sont pas là nos affaires, dit le général. Capitaine, ajoute-t-il sèchement. Sa Majesté n'a pris aucun grade dans l'armée ; elle vous a permis de vous retirer sur vos
terres , moi je vous ordonne de rester... Vous ne pouvez l'ignorer, mon cher duc, continue t-il, en reprenant le ton amical, les rois déclarent la gnerre au -dehors et donnent des ordres au -dedans ; mais l'armée remporte les victoires, et maintient la paix intérieure. Le peuple, si on le laissait faire, raisonnerait toujours et n'obéirait jamais. Celui de Paris, surtout, aura besoin d'être mis à la raison. C'est à la garde royale à donner l'exemple. Il n'y a qu'un lâche qui, dans un pareil moment puisse abandonner son poste.
— Eh quoi ! général , vous aussi , vous croyez que nous serons réduits à cette cruelle extrémité ?
— Cruelle î répète le général en fronçant le sourcil ; il me semble qu'après une paix interminable il n'est point de soldat qui ne soit endîanté de jouer un peu à la guerre.
— Contre des concitoyens, des amis , des frères ? s'écria le duc indigné.
— A la Chambre des Pairs, vous pou\ez
faire impunément de pareilles distinctions: mais devant moi... je suis votre colond, je ne puis les approuver ni les entendre. L'obéissance est le premier devoir du soldat, il doit voir des ennemis partout où son chef lui ordonne de combattre.
— C'est réduire l'armée à la condition honteuse d'une immense machine à carnage, dont la tyrannie fait mouvoir les ressorts au gré de ses désirs.
^ — Sophisme pernicieux, s'écrie le général, l'obéissance passive, seule, conduit aux honneurs, à la fortune. J'ai servi la république, l'empire: c'est en obéissant que je me suis élevé ! Quand Napoléon nous a délié du serment de fidélité, de soumission, j'ai pleuré... Vous ne savez pas encore ce que c'est que les larmes d'un vieux soldat... Pour conserver ma position, il me fallut offrir mes services à Louis XVin. Il m'accueillit avec bonté. « Je « n'ai jamais cessé de régner sur la France . 4. me dit-il; je connais les héros d'Iéna. d'Aus-
300 LE PAIl\ DE FRANCE.
<> terlitz ; ils seront les plus fermes appuis de « mon trône. » Je lui jurai de mourir sous le drapeau blanc ! je tiendrai ma parole... Cependant j'ai combattu pour d'autres couleurs... — Et non pour d'autres principes, interrompt le duc; les restes de l'empire et les hommes de la restauration se sont trouvés d'accord, dès qu'ils ont pu s'entendre sur la personne du souverain.
— Comptez- vous donc pour rien l'échange de la gloire contre des bénédictions , marchandise invisible qui n'est utile qu'à ceux qui la vendent. Ce point, croyez-moi, était le plus difficile.
— Je conçois, dit le duc, en riant, que des guerriers accoutumés à faire trembler l'Europe aiment mieux forcer une redoute que d'escorter une procession.
— Nous nous y sommes accoutumés par degrés ; les aumôniers même n'étaient déjà plus des innovations dans les régimens, le grand homme avait commencé à nous en donner. Mais
LE PAIR DE FRANCE. :50l
l'influence du clergé sur la volonté royale, sur toutes les branches de l'administration!... Voilà où est le mal.
— Oui, dit le duc, si rien n'arrête les prétentions de ce corps ambitieux, il finira par faire de la France un état théocratique ! On aurait dû le prévoir... Son premier acte d'autorité, fut de faire rayer de notre Code la loi du divorce...
— Est-ce que vous la regretteriez ? interrompt le général: vous avez une femme accomplie !
— Tout le monde n'est pas aussi heureux que moi , répond le duc avec ironie , vousmême ne l'avez pas toujours été.
— J'en conviens , je croyais avoir épousé un ange: mon aide-de-camp le croyait comme moi. La naissance d'un enfant, dont j'avais la certitude de ne pas être le père, me prouva qu'il avait pris ma place pendant mon absence. Je la lui cédai pour toujours.
— La loi du divorce existait alors . vous
avez pu vous remarier... Vous êtes heureux
aujourd'hui ?
— Autant qu'il est possible de l'être; aussi n'ai-je jamais songé à me plaindre de l'abolition de cette loi.
— Voilà les hommes , se dit le duc à luimême, leur bien-être seul les intéresse: que leur importe les maux qu'ils n'éprouvent point.
— Allons, monsieur le duc , dit le général, j'espère que vous ne songez plus à quitter Paris ? Sa Majesté oubliera qu'elle vous l'a ordonné ; le cardinal m'a chargé de vous le dire, et vous savez que lorsque le confesseur d'un roi donne un avis, c'est comme si le roi le donnait lui-même. Patience , son crédit et celui de ses semblables ne sera pas éternel , le monarque reconnaîtra bientôt que ce n'est point avec les croix des prêtres , mais avec les baïonnettes des soldats qu'on établit le règne du bon plaisir.
En prononçant ces mots il s'éloigne à grands pas.
Vivement affligé du mauvais succès de sa démarche, le duc quitte le parc et remonte au château. En traversant les salons . il rencontre le prince de Polignac sortant du conseil. L'idée que peut-être les ministres ont refusé de signer des actes dont ils doivent prévoir les funestes conséquences se présente à son imagination; mais cet espoir est aussitôt détruit par l'air triomphant du prince.
— Ah! vous voilà, mon cher duc, dit-il en lui tendant la main, je suis bien aise que vous soyiez le premier à me féliciter du succès brillant que mes efforts viennent d'obtenir. Notre auguste maître va jouir de la plénitude de ses droits, et la France va connaître enfin toute l'étendue du bonheur que peut répandre sur son peuple un monarque pieux et légitime, dont rien ne contrarie plus les soins paternels.
— Prince ! s'écrie le duc, avec feu. comment avez-vous osé assumer sur votre tête une pareille responsabilité ?
— J'ai obéi au roi mon maître, à mes pro-
•iOh T-E PAIR DE FRANCK,
près convictions. Il existe un parti qui ne paidonnera jamais à la famille des Bourbons les crimes dont il s'est rendu coupable enverselle.il a conspiré contre la royauté sous tous les ministères, sous tous les systèmes ; il devient chaque jour plus menaçant. Les révélations importantes qui m'ont été faites, m'ont prouvé que nous sommes menacés d'une révolution nouvelle. Pour l'éviter, j'ai dû avoir recours à un moyen qu'autorisent la loi impérieuse de la nécessité : la lettre et l'esprit de la Charte.
— Non, s'écrie le duc, il est impossible qu'un acte contienne une clause qui annulleà elle seule tout ce que cet acte a stipulé. Trouver dans la Charte une pareille clause, c'est accuser son auteur de perfidie, ou de stupidité; c'est exposer Charles X au reproche de parjure, au sort cruel de Louis XVI!
— Vous vous oubliez, monsieur le duc! répond le ministre avec dignité. Vous pouvez nous abandonner, ajoute-t -il froidement, notre cause trouvera assez de défenseurs contre le petit
LE PAIR DE FRANCE. i()5
nombre d'hommes pervertis qui pourraient Tat laquer.
— Eh bien! soit, prince; appelez pervertis tous ceux qui, dès demain peut- être, vous diront, les armes à la main, que vous avez rompu le pacte qui unissait les Bourbons et la France. Mais ne vous faites pas illusion sur leur nombre, sur notre véritable position . Osez du moins vous avouer que vous allez renverser la constitution, confisquer toutes les libertés, tous les droits du peuple ! soutenez cet acte de despotisme par la force, appelez des troupes nombreuses!
— Si quelques mauvaises têtes cherchaient à troubler la tranquillité publique, n'avons-nous pas la gendarmerie, les Suisses, la garde royale. Il est vrai que si tous leurs officiers pensaient comme vous...
— Sa Majesté n'en pourrait pas moins compter sur eux, interrompt le duc. J'ai fait en vain tout ce qui était en mon pouvoir pour arrêter ces fatales ordonnances ; maintenant j'exposerai ma vie, mon honneur pour les soiitenir.
Le prince le regarde un instant en silence.
— Je le crois, dit-il ; oui, ces mesures qui vous paraissent mauvaises vous les défendrez , et vous pouvez me blâmer de les avoir signées, moi, qui les crois bonnes... je ne suis pas infaillible, je lésais, mais j'ai trop de confiance en la loyauté des Français pour craindre que jamais ils puissentpunirleurroides fautes desonministre. .l'ai cru remplir un devoir sacré ; si je me suis trompé, qu'on prenne ma tète ! Servir à la fois son roi , son pays et son Dieu . est une tâche si belle, si glorieuse . qu'elle inunortalise encore, lors même qu'on échoue !
Et serrant la main du duc, il quitte le salon et va rejoindre le roi.
11 n'est point d'âme généreuse qui puisse refuser son estime à une conviction profonde, à un dévouement sincère. jNIais quand l'homme qui se dévoue court à une perte certaine . le respect dû au malheur se joint à cette estime et l'exalte jusqu'à l'admiration. Aussi le duc ne voit-il plus dans ce ministre, que peu d'heures
auparavant il qualifiait d'inepte , de fanatique, qu'un beau caractère , qu'une noble victime. En proie aux réflexions les plus pénibles , il descend enfin dans la couroù sa voiture l'attend. Dominé par un sentiment d'inquiétude que la gravité des circonstances justifie , Georges a sui\i le duc de prés. Il est arrivé à Saint-Cloud , un peu après lui, et se promenant à l'entrée de de la cour du château , il attend avec impatience le retour de son ami. En le voyant paraître il s'avance en Mte vers lui.
— Eh bien ! demande-t-il à voix basse , estu parvenu à faire entendre le langage d'un dévouement réel à la cause , si étroitement liée , de la patrie et du roi ?
Le duc secoue la tète :
— Ce langage , celui de la raison, est sans pouvoir sur des esprits frappés de vertige. Ce n'est point la haine du peuple , ce n'est point le désir de le rendre malheureux et esclave qui les guide; roi, confesseur, ministres, courtisans: ils sont tous convaincus qu'ils accomplissent un
devoir sacré , qu'ils sauvent l'État ! B y a de l'élévation dans cette démence ; elle en impose comme tous les grands désastres.
— Il est donc vrai , dit Georges , on pousse l'aveuglement jusqu'à vouloir réaliser des projets...
— Les ordonnances qui rétablissent le règne du bon plaisir viennent d'être signées , interrompt le duc.
L'avocat ne peut se défendre d'un mouvement d'effroi. Ses regards s'arrêtent avec une expression de douleur et de mépris sur l'extérieur sompteux et riant d'un château , célèbre par les nombreux événemens funestes dont il a été le foyer à des époques différentes , et que la position du moment retrace machinalement à sa mémoire.
— Un anathême terrible , dit-il , pèse sur ces murs. Depuis leur originejusqu'à nos jours, ils ont vu éclore tout ce que le fanatisme et l'ambition peuvent inspirer aux grands de la terre pour le malheur et la honte des peuples. C'est
à Saint-Cloud que se tînt le conseil où fut arrêtée la Saint - Barthélémy ; c'est à Saint - Cloud qu'Henriin tomba sous le poignard de Jacques Clément; c'est à Saint-Cloud que le général Bonaparte renversa le Directoire et s'empara du pouvoir suprême ; c'est là encore que Char les X vient de signer des actes qui changeront de nouveau le sort d<3 la France!
Le duc saisit avec empressement des souvenirs qui semblent prouver qu'une puissance invincible dirige la destinée des empires, et que les efforts des hommes sont impuissans contre ses arrêts mystérieux. Ce système de fatalisme lui permet de regarder comme inutile tout ce qu'il pourrait faire pour la cause publique, et l'autorise à ne plus s'occuper que de ses intérêts privés.
Sans énoncer directement cette pensée, il invite Georges à revenir à Paris avec lui. Décidé enfin à lui confier le secret de son amour pour Francesca et à réclamer ses conseils, il le supplie de consacrer à Tamilié le peu de jours de calmo
qui pourront encore s'écouler, avant que la lutte dont la France est menacée vienne à éclater. Georges sourit presque avec dédain.
— Va, dit-il , va attendre en paix que le bruit du canon et les cris des mourans t'éveillent. C^estlàle rôle detous les membres d'un pouvoir déplorable, qui nous entraîne avec lui sur le bord d'un abîme. Quant à moi, à mes amis que ce pouvoir a repoussé, qu'il hait, qu'il craint; nous veillerons pour vous tous sur une royauté que les baïonnettes étrangères nous ont imposée, et que nous avons acceptée comme un instrument de paix et de tranquillité. Si nos efforts ne peuvent sauver cette royauté de ses propres égaremens, tant que nous vivrons, du moins, la France ne tombera pas avec elle.
A ces mots il sort de la cour d'un pas précipité. Un fiacre l'attendait à la porte. Cette voiture modeste conduit l'avocat à Neuilly, tandis que le brillant équipage du pair de France, se dii'ige vers Paris.
Ce fl)tttettu î»e Ueuillu.
Georges est descendu à l'entrée du parc de Neuilly. Un jeune homme l'y attendait. Sa physionomie est noble, mais sombre: son regard étincelant révèle une intelligence supérieure, une âme ardente. C'est Jules de Mersey , jeujie avocat ami de Georges. Comme lui il s'était voué à la défense des accusés politiques : mais
entraîné par l'ardeur de son caractère, ses plaidoyers étaient des satires sanglantes contre le pouvoir. Ni les conseils de ses amis, ni les réprimandes des juges n'ont pu le rendre plus réservé, et durant le voyage que Georges a fait à Lyon, il s'est fait interdire pour un an.
Dès qu'il aperçoit son ami, il passe son bras sous le sien, et ils s'avancent ensemble vers le château.
— Je le vois à ton air mécontent , dit Marsey . tu as perdu des momens précieux. Je te l'avais prédit; ton pair de France, que tu croyais capable de sentimens patriotiques, n'est qu'un plat courtisan.
— L'aigreur que lu mets dans les jugemens que tu portes sur les hommes et sur les choses, les rend presque toujours faux, mon cher Jules. Le duc a fait tout ce que l'honneur lui permettait : il s'est rendu à Saint-Cloud, il a vu le roi. son confesseur, son premier ministre : il leur a fait connaître l'imminence du danger.
— Eî on l'a repoussé avec dédain, avec mé-
LK PAIR DE FRANCE. 51 e^
pris, interrompt Marsey, c'est naturel, c'est juste. Tout noble est l'esclave né du roi ; s'il veut s'affranchir de celte chaîne honteuse, son maître a le droit de s'en indigner.
— Tu oublies, dit Georges en souriant, que toi aussi tu descends d'une famille noble.
— Je n'ai pu commander au hasard qui m'a fait naître fils d'un gentilhomme; mais il a dépendu de moi de ne pas en profiter. Si , comme Mirabeau, j'avais appartenu à la haute aristocratie, comme lui, j'aurais loué une boutique, et mis pour enseigne : Marsey, marchand de drap ou marchand d'alumettes.
— Je sais, mon ami. que tu n'as accepté de l'héritage de ton père que sa modique forlune.
— Modique! répète INIarsey, j'ai toujours dit qu'elle était plus que suffisante pour mes besoins.
— Tu l'as dit, mon cher Jules, et tu l'as prouvé. En te chargeant dune cause, tu as soin (\q prévenir que tu n'accepteras point d'hono-
s 14 LE PA.IR DE FRANCE.
raires. Tu méprises également et la noblesse et la fortune.
— Ai-je tort ? la fortune n'est-elle pas une source inépuisable de corruption ?
— La misère aussi engendre des vices.
— J'en conviens, mais la misère n'est que le résultat de l'opulence outrée de quelques-uns. Quant à la noblesse, elle me paraîtrait moins révoltante, si elle était le prix de vertus civiques.
— Une noblesse de mérite! dit Georges, vous a été léguée par l'empire.
— Tu connais mon opinion , répond Marsey, sur l'homme qui résume à lui seul cette époque de brillant esclavage, Napoléon? souverain légitime, aurait étonné le monde par la prospérité que son génie élevé, son âme magnanime aurait répandue sur ses sujets: comme élu du peuple, comme chef de la république française, il aurait prouvé que les perfections humaines peuvent atteindre à une hauteur idéale. C(^mme empereur par la grâce des
baïonnettes, qu'il appelait celle de Dieu, il a garotté la France, il l'a mise en coupes réglées pour soutenir une guerre qui ne pouvait finir, que lorsque le soldat couronné serait parvenu à placer les membres de sa famille sur tous les trônes de l'Europe. Les institutions que cet homme nous a laissées, portent le cachet du principe pernicieux dans lequel il s'est égaré.
— Je partage la haine pour le despotisme, quelque soit la forme qu'il emprunte, mais je vois avec chagrin que tes vœux dépassent souvent les limites de la monarchie constitutionnelle; je crains que tu ne t'abandonnes aux rêves, aux utopies du républicanisme.
Marsey fait un mouvement d'impatience.
— Occupons -nous de l'instant actuel, dit-il. nos amis nous ont devancé; la réunion sera nombreuse. Dans des circonstances aussi graves.' tous les cœurs généreux se rallient autour d un homme qui. depuis son retour en France, n'a cessé d'accueillir avec intérêt tous les citoyens qui se sont fait remarrjuer par leur opposition
aux tendances rétrogrades de la restauration.
— Le duc de ***, dit Georges, s'est acquis une haute réputation de libéralisme. Je crois qu'il la mérite, et que la France se serait trouvée heureuse si un pareil homme eût été appelé à la gouverner. IVIais puisque la couronne doit passer sur une autre tête, celle qui nous parait si digne de la porter, ne peut-être pour nous qu'un objet de regrets ou de troubles. Ces motifs m'ont empêché jusqu'ici de me joindre à nos amis politiques, dans leurs assiduités près du duc: mais l'extrémité cruelle où nous nous trouvons réduits me fait un devoir de recueillir tous les conseils: même ceux de Hiomme qui, dans-la catastrophe dontla couronne se trouve menacée, ne peut voir qu'un événement favorable pour lui.
— Tu ne connais pas le duc de***; père de famille estimable, citoyen dévoué, il hait l'éclat et les grandeurs. El si jamais les dangers de la patrie pouvaient le contraindre à accepter îo pouvoir, il nous donnerait à tous l'exemple
du respect au principe sacré de la souveraineté du peuple, et de la soumission aux lois émanées de ce principe.
— Espérons que Charles X, auquel la nature a refusé les vices et les vertus d'un despote, révoquera ses fatales ordonnances.
— Seraient-elles déjà signées ?
— Oui mon ami; mais quand les ressources légales que la Charte nous laisse auront averti le roi des véritables dispositions du peuple
— Les rois! interrompt Marsey, ne reviennent jamais sur une faute commise, pas plus que celles de leurs prédécesseurs ne leurs servent de leçons; tous leurs efforts ne tendent
qu'à pouvoir en commettre impunément Le
règne des ordonnances est commencé, continue-t-il, tant mieux, notre position se dessine nettement; la route que nous devons suivre est claire
Et doublant le pas, il ne répond plus que par des monosyllabes aux questions que son ami lui adresse.
Après quelques minutes de marche, ils arrivent au château; dans la cour tout parait calme et paisible. Cependant les cochers et les pal f renier s Yonl et viennent des écuries aux remises, et des remises aux écuries; mais dès qu'une personne étrangère passe, leur activité inquiète, qui pourrait trahir des préparatifs de fuite, fait place à un air d'oisiveté mêlée d'une prévenance affable et respectueuse. Dans les anti-chambres et dans les premiers salons règne la même préoccupation mystérieuse ^ la même politesse recherchée ou soumise, selon l'importance des personnages [qui arrivent successivement.
Georges a remarqué que la tranquilité qui semble régner en ce château n'est que de l'afFectation^ et l'affabilité outrée des domestiques le fait sourire; car il y reconnaît ce zèle maladroit qui , en dépassant des ordres reçus . manque l 'effet qu'ils devaient produire. La porte d'un grand salon, qui s'ouvre devant lui l'arrache à ses réflexions. Dans ce salon, comme à Saint-Cloud, sont réunis des pairs de France, des généraux.
LE PAIR DE FRANCE. 'ily
desdépulés; le duc de *** est au milieu d'eux. Georges reconnaît sans peine cet homme si po pulaire, qu'il a souvent rencontré dans les rues deParis, sur les quais, un parapluie sous le bras, se mêlant aux groupes que le hasard rassemble sur son passage; mettant deux sous dans le bonnet d'un savoyard ou sur le papier de musique d'un chanteur; s'arrêtant aux boutiques où il admire blâme et achète comme un bourgeois, tandis que Charles X s'enferme au fond de son palais, défendu par une triple garde.
Entouré des chefs de l'opposition, qui peutêtre lui ont laissé entrevoir quel sacrifice on pourrait un jour espérer de son patriotisme, ses traits n'ont point cette expression bienveillante et spirituelle qui les caractérise dans les circonstances ordinaires de la vie. Tout en lui prouve que, si la confiance dont les amis de la liberté lui donnent en ce moment une preuve si éclatante le flatte, le motif de cette réunion
l'afflige, et il exprime ce double sentiment avec une éloquence facile et gracieuse.
Un homme qui paraît à peine avoir atteint l'âge mur, et dont les manières aisées annoncent une éducation aristocratique, s'approche de Marsey.
— Savez-vous la grande nouvelle, dit-il, les ordonnances sont signées ! le général Lafayette vient de l'apprendre au duc.
— Je le savais, monsieur le vicomte, répond sèchement Marsey, en appuyant avec affectation sur ce dernier mot.
Sans paraître choqué de ce brusque accueil , le vicomte salue gracieusement les deux amis et va rejoindre un jeune homme qui paraissait l'attendre dans un coin du salon.
— Eh bien! Paul, lui dit-il, pourquoi vous tenez-vous ainsi à l'écart , n'êtes vous pas enchanté de vous trouver dans cette atmosphère de grandeur et de liberté ?
— Sans doute, monsieur le vicomte, et je ne
LE PAUl DE FRANCE. 321
sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance.
— Vous nem'en devez pas. Je me suis aperçu que, pour gagner votre confiance, il fallait vous prouver quej 'appartenais réellement aupartilibéral. Je vous ai conduit ici où vous ayez vu les Casimir Périer , les Laffîtte. me parler en ami . où le duc lui-même m'a adressé des paroles bienveillantes,
— Ah! monsieur le vicomte, je vous demande mille pardon de mon incrédulité; mais comment pouvais-je supposer que vous, noble, fils d'émigré vous ne fussiez pas un ultra ?
— Eh! cher ami la manière dont nous avons fait connaissance aurait dû vous prouver que j'étais démocrate dans l'àme. N'est-ce pas au café, àFrascati. que nous nous sommes rencontrés et non dans les salons dorés ?
— Cependant monsieur le vicomte, vous les fréquentez, ces salons, et puis les ultra s'amusent et jouent tout comme les libéraux.
En ce moment plusieurs députés supplient
le duc de *** de ne pas refuser le concours de ses talens à la France menacée.
— Eh ! que puis-je pour elle ? leur dit-il , tout mon sang lui appartient, s'il peut lui être utile, je suis prêt à le verser; mais quand un roi mal conseillé a violé ses engagemens; quand un peuple justement indigné cherche à le faire rentrer dans les voies légales, je puis à peine associer mes vœux aux vôtres; car ce roi. je lui suis attaché et par les liens du sang et par mon serment. Quandje l'ai prononcé, ce serment, j'étais convaincu qu'une famille si cruellement instruite par le malheur avait appris comment le peuple le plus généreux de la terre doit être gouverné. Qu'elle savait enfin que la couronne n'est point un hochet, que celui qui la porte doit compte à tous les citoyens de ses actions, de ses pensées ; qu'il appartient tout entier à l'État, et que rien dans l'État ne lui appartient, pas même ses propres enfans Espérons encore, messieurs, continue-t-il, en cherchant à surmonter la vive émotion qui vient de le surpren-
dre, que Charles X reculera devant l'horreur qui s'allacherait à son nom, s'il pouvait ordonner le massacre de son peuple. Son cœur noble et généreux ne lui permettra pas d'armer des Français contre des Français. Il révoquera ses fatales ordonnances, renverra un ministère que la nation repousse , et n'emploiera jamais des moyens violens pour mettre sa volonté au-dessus delà loi. Un monarque du sang d'Henri IV, de ce roi qui envoyait des vivres aux sujets révoltés qu'il assiégeait, renoncerait à la couronne s'il ne pouvaitla conserver que par la force brutale.
Casimir Périer assure avec une franchise noble et énergique qu'il serait dangereux en ce moment de bercer le peuple de pareilles chimères ; qu'une lutte est inévitable; que le sort des armes décidera entre le despotisme et la liberté.
Le duc lui presse la main en silence.
— Si la liberté triomphait par la force des armes , dit - il , je serais enveloppe dans l'anathême qui frapperait le roi parjure ; et
cependant je gémirais si elle succombait. — Un homme tel que vous s'écria La Fayette, fera toujours la gloire de son pays, quelle que soit la forme du gouvernement qui puisse le régir. Je n'ai jamais cessé de regarder les principes républicains comme l'unique source du bonheur des peuples ; mais je haïrais ces principes si , en les admettant de nouveau, la France refusait de rendre hommage à vos vertus, à vos anciens services sous le glorieux drapeau tricolore.
Le duc de *** reproche doucement à son vieil ami d'avoir évoqué des souvenirs qui, dans sa position , sont peut-être un crime. Et comme entraîné par un sentiment involontaire, il ajoute tout-à-coup :
— Pourquoi craindrais-je de vous laisser lire dans le fond de mon âme ? Oui, cette république dont le nom seul fait trembler plusieurs d'entre vous . je l'ai servie, et j'en suis fier! he soldat de Jemmapes était quelque chose aux yeux de la France, le pa-
rent. le premier sujet d'un roi n'est rien; il ne lui est pas même permis de mourir pour la patrie.
Paul saisit le bras du vicomte et le conduit à l'extrémité du salon.
— Les opinions exaltées du duc de *** m'effraient, dit-il à voix basse, on dirait qu'il se croit encore en 1791 . au club des Jacobins, dont il faisait partie.
— Rassurez-vous, mon ami , à la vue du général Leifayette, les souvenirs de gloire républicaine le dominent malgré lui ; mais si jamais un événement quelconque lui en faisait un devoir , des conseils prudens et conformes aux vœux de la nation, triompheraient sans peine de ses penchans démocratiques.
— C'est possible, monsieur le vicomte ; mais si l'on rapportait à Saint- Cloud, ce qui se passe ici . nous serions tous compromis ; car il faut en convenir, nous n'avons pas mal l'air de conspirateurs, excepté que nous ne savons ni pourquoi ni pour qui nous conspirons.
— Vous l'ignorez, dit le vicomte avec feu, c'est pour la patrie, pour nos libertés, pour notre indépendance. Quoique le mot de conspirateur soit faux je l'accepte. Oui , nous conspirons ; mais c'est à la face de l'univers ; nous avons pour correspondances secrètes les feuilles publiques; pour conjurés la nation entière; pour chefs tout ce qu'elle a de citoyens illustres. Je croyais que vous vous estimeriez heureux d'avoir été admis dans une pareille réunion !
— Je vous assure, monsieur le vicomte, que j'en suis enchanté; mais je ne puis m'expliquer comment je vous ai paru digne de cet honneur.
— Vous m'avez inspiré de l'intérêt: car
votre éducation vous place au-dessus de votre état.
— Il est vrai, dit Paul, que mes parens ont fait des sacrifices pour moi. Leur mort prématurée m'a forcé de prendre la première place qui s'est présentée ; celle de commis chez un marchand de nouveautés.
— Et vous végéterez toujours dans celte situation obscure , à moins qu'un changement de gouvernement ne vienne vous offrir le moyen de faire valoir vos lalens et votre patriotisme.
— Je sais, monsieur le vicomte, que dans les révolutions on s'élève promptement, aussi ne serai -je pas fâché d'en voir une. Pas trop longue, cependant; car lorsqu'on est arrivé à la fortune, aux honneurs, on s'attache à l'ordre de choses existant.
— Sans doute, et cette opinion est celle de toutes les personnes sensées. Retournez à Paris; voyez vos connaissances, vos amis et faitesleur partager les sentinions qui vous animent..
Paul renouvelle au vicomte l'assurance de son dévouement à la cause de la liberté et se retire. L'importance politique qu'il croit avoir acquise flatte sa vanité; mais elle ne lui fait pas oublier les avantages plus réels qu'il espère tirer de son intrigue avec la duchesse. Résolu de lui consacrer le reste de la soirée , il dine en hâte chez le premier restaurateur qu'il trouve en sortant du château, et retourne à Paris.
Persuadé que pour réussir dans ses desseins, il fallait saisir toutes les occasions propres à captiver l'attention de la femme près de laquelle il veut jouer le rôle d'un amant passionné, Paul n'a cessé de consacrer ses loisirs à circuler autour de la demeure de Sophie. Dès le premier jour il l'a aperçue sur la terrasse où elle ^ient chaque soir prendre le frais, et ses yeux se sont arrêtés sur elle avec une telle affection, qu'il lui était impossible de ne pas le reconnaître. Soit que cette assiduité l'ait flattée, ou qu'elle ait craint de prouver en s'éloignant qu'elle y attachait quelque importance, la du-
chesse s'est bornéeà rester moins long-tempssur cette terrasse, où les regards enflammés d'un amantobscurla poursuivent et l'attendent: mais elle continue d'y paraître presque journellement.
La vanité interprète tout en sa faveur. Paul est persuadé qu'il est aimé, et que bientôt il obtiendra un rendez-vous en règle. Aussi vientil à son poste avec la plus grande assiduité, s'attendant chaque jour à trouver une clef, un billet, ou toute autre invitation mystérieuse.
Déjà plusieurs fois Paul est passé sous les murs du jardin, lorsqu'il s'aperçoit enfin que la porte est entr'ouverte. Il entre sans hésiter; pour lui la prudence est l'apanage des sots ; l'audace qui s'aveugle sur les dangers et la folle confiance en des hasards favorables lui paraissent le sceau du génie. Convaincu que sa témérité doit nécessairement le conduire à une bonne fortune, il s'enfonce dans les massifs de verdure et s'avance avec précaution. Bientôt il entend à quelque distance une voix de femme.
— C'est-elle, se dit-il à lui-même.
Et écartam légèrement le feuillage, il voit la duchesse s'avancer vers la place qu'il occupe. Il se croit au comble de ses vœux, quand une femme de chambre accourt.
— Il vient d'arriver, madame, il me suit
Ces mots paraissent causer à Sophie la joie la plus vive. Elle retourne aussitôt sur ses pas: et toutes les brillantes illusions de Paul se sont évanouies; il reconnait que ce n'est pas lui qu'on attendait; mais un rival préféré. Craignant d'être découvert, il reste immobile à sa place.
La hardiesse fanfaronne qui brave des dangers douteux . parce qu'elle en nie l'existence , est incompatible avec ce courage raisonné qui affronte des périls certains.
Dominé par la peur, le commis se dispose à quitter le jardin. Il se promet même de renoncer entièrement à Sophie et de chercher à renouer avec la marchande de modes. La position fâcheuse ou il se trouve réduit, lui rappelle qu'il a payé plus cher les espérances qu'il avait feux-
dées sur la riche duchesse, que les avantages réels qu'il trouvait auprès de Cécile. Étranger aux détours du jardin, il s'y égare, et se trouve arrêté par un rocher factice dans lequel on a pratiqué une grotte. Au même instant il entend parler et reconnaît Sophie qui s'entretient avec un homme qui lui est inconnu. Dans cette extrémité dangereuse, il se jette dans la grotte. A peine y est-il entré, que la duchesse invite son cavalier à se placer près d'elle, sur un banc adossé au rocher.
— Asseyons-nous, lui dit-elle, j'ai besoin de me recueillir pour vous expliquer les motifs
qui m'ont engagée à réclamer vos conseils
Votre froideur achève de m'embarrasser je
vois avec chagrin que vous avez conservé un
souvenir fâcheux de cette fatale soirée j'ai
été coupable sans doute je voulais me venger Mais vous 1 que vous avais-je fait
pour m'insulter aussi cruellement dans la personne de mon père ?
— Brisons là-dessus, madame, dit Georges;
car c'est lui que la duchesse avait eu l'adresse d'attirer près d'elle.
— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que ma faute fut le résultat de l'enthousiasme que votre talent m'avait causé. Quand à la manière dont vous avez cru devoir m'en punir, il est inutile d'en parler: je ne suis pas assez fat, pour m'imaginer que mon opinion à ce sujet puisse être de la moindre importance pour vous.
Sophie arrête sur l'avocat un regard pensif, triste, presque tendre, et qui prêterait un charme irrésistible, moindre à une femme moins belle.
Georges cherche à donner à la conversation un tour officiel; car il sent qu'en la laissant sur le terrain du sentiment, la duchesse pourrait le convaincre qu'elle est aussi bonne, aussi douce qu'elle le paraît, et que ses torts ne sont que des erreurs que sa jeunesse et sa position dans le monde rendent excusables.
— Madame, dit-il avec une gravité affectée, vous m'avez écrit que votre avenir, celui du
duc votre époux, dépendaient de l'entretien que vous désiriez avoir avec moi. Je me suis empressé de me rendre à votre appel, présumant que vous vouliez me consulter en ma qualité d'avocat. A ce titre, je suis prêt à vous donner tous les avis que vous pourrez désirer.
— Je vous remercie, ip-^nsieur. répond Sophie d'une voix émue: mais ayez du moins la
bonté de ne point m 'intimider je vais vous
donner une grande preuve de confiance
vous la devez à votre talent distingué, et surtout à votre haute réputation d "homme d'honneur Je vous crois tel. puisqu'en me décidant à invoquer l'assistance des lois, contre le maître que ces lois m'ontdonné, c'est à vous, son meilleur ami, que je m'adresse.
Georges fait un mouvement de surprise, presque d'effroi.
— Oui, continue la duchesse d'une voix altérée par les larmes, mon mari m'a constamment dédaignée, parce que mon père est comme
le vôtre, un artisan obscur, qui ne doit sa for
tune qu'à son travail.
Et dénaturant avec toute l'adresse dont un esprit féminin est susceptible, les actions les plus louables et les plus innocentes du duc, elle le peint comme un tyran domestique et appuie surtout sur cette argument tant rebattu; mais toujours employé avec succès; qu'il existe dans la vie privée des époux, une foule de détails qui^ dès qu'on les raconte perdent tout ce qu'ils ont de cruel et d'insupportable.
L'effet que le son de sa voix carressante, l'expression mélancolique de son regard ont produit sur Georges ne lui a point échappé. Elle ne doute pas que la preuve de haute estime, qu'elle lui donne en le choisissant pour arbitre entre elle et son mari, n'achève defascinerson esprit, de captiver son cœur.
— Maintenant ajoule-t-elle, vous connaissez ma position, mon malheur. Prononcez! si vous ne pouvez rien pour moi, comme avocat, osez être mon ami.
Georges veut l'interrompre.
— Ne me rappelez pas mes torts, continuet-elle, je suis prête à reparaître avec vous dans ce même monde où je vous ai fait un affront public. Fortifiés l'un par l'autre, nous pourrons le braver impunément; je ne me fais pas illusion, ces grandeurs auxquelles- mon père a voulu m'élever, j'ai pu les approcher et non les atteindre. N'importe, le^titre que je dois à mon mariage ; la considération que vous donnent vos talens, nous ouvriront constamment toutes les portes. Imposons à cette noblesse arrogante le fils d'un cordonnier et la fille d'un facteur de piano; elle nous dédaigne, qu'elle apprenne à nous craindre.
Cette proposition a détruit une partie de l'émotion que ses douces plaintes, sa tendre langueur avait causée à Georges. Mais il doute encore que des dehors aussi séduisans puissent renfermer une âme corrompue ; l'alliance qu'elle lui offre le surprend encore plus qu'elle ne l'indigne, il cherche en vain une réponse
convenable: car il craint de l'avoir mal comprise. Son silence parait à la duchesse la preuve d'une passion naissante, et pour la première fois de sa vie, un tendre sentiment accélère le battement de son cœur. Ce Georges, qui depuis long-temps occupe son imagination , est enfin près d'elle, entouré de tout le prestige de la jeunesse, de la beauté, du talent, de la célébrité. Quelle gloire pour la femme qui pourra fixer un tel homme; tout l'autorise à croire que cette gloire sera la sienne. Le trouble que lui cause la vanité satisfaite a tout le caractère de l'amour : elle est réellement émue.
— Ne me refusez pas votre amitié, dit-elle, si les lois m'enchaînent pour toujours au duc, aidez-moi à supporter mon malheur , à conserver l'estime de moi-même. Je chercherais envain à vous le cacher, il est des hommes que les dédains de mon mari enhardissent jusqu'à me parler d'amour... vous avez vous-même entendu le vicomte... je l'ai banni de ma présence... pour un pareil èlre. ce sacrifice fait à
LE PAIR DE FRA.NCE, â87
mon devoir m'a été facile... mais je puis , tôt ou tard , rencontrer un homme digne de mes affections.
— Elle se sent capable d'aimer , se dit Georges à lui-même, il est encore possible à mon ami d'être heureux.
Entraîné par cette pensée, il peint avec chaleur les bonnes qualités du duc et assure qu'il adorera sa femme, dès quelle aura daigné faire une légère démarche pour lui prouver quelle désire obtenir sa tendresse.
Un têle-à-tête avec une jeune et jolie femme aura toujours un attrait dangereux pour tout homme dont l'âge n'aura pas encore glacé le cœur, paralysé les sens. A cet attrait se joint en ce moment, pour Georges, le plaisir de se voir recherché par celle qui l'avait d'abord dédaigné; aussi ne résiste-t-il que faiblement à tant de séductions. Il ne s'aperçoit pas que le jour commence à baisser et que sa visite s'est prolongée au-delà des bornes ordinaires. La duchesse aussi s'abandonne sans réserve aux
cifârmes d'un sentiment nouveau pour eUe. L'avcwîat lui peint avec feu le bonheur d'un amour partagé. Enhardie par le jour mystérieux qui les entoure , Sophie arrête ses regards sur lui. Bientôt elle ne le comprend plus; mais elle l'écoute toujours, et semble lire sur ses traits animés l'aveu de la passion qu'elle croit lui avoir inspirée et qu'en ce moment elle éprouve réellement pour lui.
Grcorges est loin de supposer ce qui se passe dans l'ame de la femme qu'il veut rendre à son mari
— Vous ne répondez pas, madame, dit-il, vous aurais-je offensée en cherchant à vous prouver que le duc est digne de toute votre tendresse ?
— Il me refuse la sienne, répond la duchesse en soupirant ; il me l'accorderait peutêtre si vous vouliez me consacrer une partie de vos loisirs... les passer près de moi avec l'intention de me tmuver quelque mérite... de le feipe valoir près du duc...
LE PMR DE FRA.W€E. 3t9
' — Il n'est pas besoin d'un parai moyen, interrompt Georges, pour lui apprendre à chérir une femme telle que vous. Qu'il entende une seule fois le son de la voix émue qui vient de frapper mes oreilles, et il tombera à vos pieds, i! vous suppliera de partager ses transports.
— Il me le demanderait en vain, murmura la duchesse.
Et comme effrayée de ces paroles, elle porte une de ses mains à son visage et présente l'autre à Georges. Celui-ci la presse doucement et y appuie ses lèvres avec plus d'émotion que de respect.
— Laissez-moi croire , dit-il , que vous vous trompez sur vos véritables sentimens pour votre mari.
— Ah! Georges, soupire Sophie, s'il est vrai que vous voulez que j'aime le duc , que le sonde sa voix, l'étreinte de sa main porte dans mon âme l'ivresse du boiilieur, faites qu'il vouë resaembleM
En prononçant ces mots, ses yeux se ferment, son corps se penche.... ne rencontrant d'autre appui que le rocher de la grotte, elle se lève avec précipitation ;
Georges a disparu.
— Homme cruel! s'écrie-t-elle avec désespoir, reviens! mets le comble à ma honte; dis-moi que tu refuses l'amour que je t'ai offert!
Ses forces l'abandonnent réellement; ses genoux fléchissent ; des bras robustes la reçoivent et la pressent avec passion. Cette douce étreinte la rappelle à elle-même.
— Georges! soupire-t-elle...
— Ce n'est point Georges, c'est Paul ! Paul qui vous adore ; Paul qui est prêt à mourir pour vous , répond le commis.
Il n'a pas perdu un mot de l'entretien que la duchesse vient dWoir avec l'avocat , et persuadé qu'elle a donné des ordres pour que personne ne vienne interrompre ce tête à tête, aucune crainte ne modère son audace. i>a bou-
che presse celle de Sophie et étouffe le cri de terreur qui vient de lui échapper.
— Vengez -vous d'un amant qui vous dédaigne , dit-il en la pressant sur son cœur ; punissez un mari qui vous trahit. Je vous instruirai de tous les détails d'une intrigue scandaleuse qu'il poursuit depuis long-temps ; mais payez enfin la passion violente qui m'attache à vos pas...
— Laissez-moi , dit Sophie, laissez-moi ou j'appelle mes gens...
— Songez que j'ai votre secret ! que je puis le faire connaître à votre mari, au public...
Et passant de la menace aux tendres protestations, il la supplie de pardonner à son délire, jure d'être à jamais l'esclave soumis de ses moindres volontés.
Soit que sa tête égarée confonde les deux hommes dont l'un la fuit et l'autre lui promet de l'adorer toujours , ou que la passion de Paul lui paraisse une vengeance un dédommagement des refus de Georges , la duchesse
ne résiste plus que faiblement à ses caresses téméraires. Tout-à-coup le bruit d'une porte que l'on ferr se fait entendre , Sophie fait un mouvement d'effroi el cherche à repousser le commis.
— On vient , lui dit-elle, fuyez et je vous pardonne.
— Fuir ! mm-mure Paul, qui en ce moment croit vraiment adorer la duchesse ; car ses charmes ont allumé dans ses veines un délire insensé. Fuir ! quand ton cœur bat sur le mien, quand je respire ton haleine, ruanddéjà tu m'as rendu mes brùlans baisers... Cu m'appartiendras ou tu te perdras avec moi !...
— Qui est-là? demande une voix que Sophie reconnaît avec terreur pour celle du duc. Son sang s'arrête, le mouvement et la pensée l'abandonnent.... et Paul l'emporte vivement dans la grotte....