DEUXIÈME ÉPOQUE
îl(n ilïleuttflf î)u bon ton.
Un modeste équipage vient de s'arrêter dans la cour de l'hôtel du duc de***. Une dame en descend , sa mise est presque ridicule par le goin qu'elle a pris de réunir toutes les bizarre-
ries d'une loiletteà la mode. Sa démarche rapide, sautillante, ses gestes précipités achèvent de lui donner un air d'autant plus choquant, qu'elle paraît avoir atteint la soixantaine. Cependant son visage, en dépit des mouvemens continuels de ses muscles, ne manque pas de noblesse , et son maintien a de la grâce , de la dignité même, dès qu'elle parvient à modérer un instant les gestes animés qui semblent être plutôt le résultat d'une irritation nerveuse, ou d'un dérangement du cerveau, qu'un défaut d'éducation. A ces manières extraordinaires, elle joint une affabilité peu commune, dans la classe à laquelle elle semble appartenir. Souriant à chaque valet qu'elle rencontre, elle adresse une phrase obligeante à celui qui lui ouvre la porte de l'appartement de la duchesse. où, en sa qualité d'amie intime, elle est introduite sans être annoncée.
Une dame en grand deuil vient à sa rencontre, avec toutes les marques d'une satisfaction réelle.
— Ah! ma chère baronne, lui dit-elle, vous voilà donc enfin de retour à Paris.
— Oui, madame la duchesse, et mon premier soin est de venir vous faire ma visite de condoléance, répond la baronne, en faisant une révérence, que le célèbre Marcel aurait trouvée digne d'une dame de la cour de son époque.
— Ma petite Sophie, continua-elle, en reprenant tout -à-coup son ton et ses manières habituelles, embrassons-nous. '
Et tournant aussitôt la tête avec précipitation, ses joues ridées touchent à plusieurs reprises, le visage frais et délicat de Sophie.
— Recevez mes compi imens , oui , mes compli mens très sincères, ajoute-t-elle.
— Ah! madame, dit la duchesse, en don nant à sa physionomie un air de douce tristesse, pourriez -vous douter du profond chagrin, que m'a causé la mort du duc...
— Chut, chut! mon ange, n'arrachez pas l'appareil que la main bienfaisante du tcmpicommence à poser sur une plaie aussi douloureuse.
Le duc était l'ami de feu mon époux, sou frère d'armes dans notre glorieuse Vendée, son compagnon d'exil ! J'ai partagé lem's fatigues, leurs dangers, leurs malheurs! En apprenant sa mort, j'ai eu des attaques de nerfs affi;eusesî Je me désespérais .'surtout, d'être loin de vous en ce cruel moment... Je connais votre cœur, je savais que vous seriez inconsolable... Mais, dites-moi donc, la douleur de vous avoir vue danser avec le fils de votre cordonnier, n'aurait-elle pas hâté son trépas ? C'est peu de jours après cette soirée fatale, qu'il a été frappé d'apoplexie...
— 11 était sujet à ces attaques, répond Sophie, et malgré les soins que lui donnaient nos plus célèbres médecins, nous craignions toujours pour lui une mort subite.
— Ah ! je respire... Savez-vous bien que vous êtes charmante avec ces vètemens lugubres, ma chère duchesse... Duchesse! ce mot ne
sonne-l-il pas agréablement à votre oreille ? Et vous portez ce titre comme si vous étiez iiéo
pour cela... Le duc en vous donnant à son fils, me chargea de vous former au monde... je m'admire dans mon ouvrage.
Le fiel que la baronne mêle à ses flatterie», n'est pas assez amer pour rendre Sophie entièrement insensible au plaisir de se voir traitée avec une tendresse maternelle, par une dame qui, après avoir figuré à la cour de Louis XVI, est encore traitée avec distinction à celle de Charles X. Cependant le compliment équivoque qu'elle vient de lui faire la choque. N'osant s'en plaindre ouvertement, elle détourne la conversation, et demande à la baronne si elle est satisfaite de son voyage en Bretagne.
— J'ai obtenu le succès le plus complet, répond la douairière, je suis redevenuc suzeraine de mon château et d'une partie de ses dépendances. Le vilain qui l'avait acheté s'est
stimé fort heureux de me le céder.
— Il avait établi dans ce château une fabrique qui répandait la prospérité dans le pays,
interrompt la duchesse, je craignais que cette
circonstance...
— J'avais eu soin de me faire précéder par le bruit que Sa Majesté avait daigné me remettre, de sa cassette, la somme qu'il lui paraissait convenable d'offrir pour dédommager l'acquéreur d'un domaine , dont un gouvernement révolutionnaire et spoliateur m'avait dépouillée. Est-ce qu'on résiste à de pareils argumens, aujourd'hui surtout que notre bon roi va enfin reprendre ses droits et forcer son peuple à être heureux, malgré lui, s'il le faut. Ce n'est plus un secret, le ministère prépare un coup d'état... un coup de maître... Voilà la politique qu'on aurait du suivre depuis long-temps. Je la pratique avec tout ce qui m'entoure, et je m'en trouve bien. Ressaisissons d'abord nos privilèges, et puis soyons affables, populaires avec tous ceux qui respectent les droits que le ciel nous a donnés. Un mot, un regard bienveillant d'un maitre. dont l'autorité est bien établie, suffit pour le faire aimer.
— J'admire voire profonde |>énétration, votre haute sagesse.
— C'est le fruit d'une longue et pénible expérience. J'ai connu tout ce que la beauté. le rang et la fortune peuvent avoir de charmes, tout ce que la gloire militaire a d'enivrant : car j'ai pris une part active aux exploits de nos immortels héros des bocages. L'exil et ses horreurs ont succédé à tant de jours brillans !.,. Moi qui avais le droit de m'asseoir en présence de Marie-Antoinette, j'ai fait antichambre chez de simples gentilshommes d'Angleterre, d'Allemagne ! Quelquefois même ces insensés refusaient les secours et les égards dus aux victimes d'une révolution qui. après avoir aboli nos privilèges , pouvait venir anéantir les leurs. C'est en de semblables occasions que le ciel fait éclater ce qu'il y a de grand, de sublime dans l'aristocratie. Un roturier dépourvu de toutes ressources, reçoit des aumônes de la main des valets: moi, je savais faire comprendre que la noblesse française jetée dans les pays étrangers
par une convulsion sociale, avait le droit de lever une contribution forcée sur tous les amis du droit divin et de la légitimité. Et aujourd'hui encore, quand les fidèles émigrés devraient jouir du fruit de leur long dévouement, n'ai-je pas besoin de toute la force de mon esprit pour soutenir dignement mon rang. Ma pension d'une année suffit à peine pour trois mois
— Vos amies, dit la duchesse, s'estimeront toujours heureuses de prévenir vos besoins.
— Mes amies? c'est à vous seule, ma petite Sophie, que j'accorde le droit de se mêler de mes finances ; mais je vous le refirerai, ce droit, si vous continuez d'en user aussi largement.
En ce moment la conversation est interrompue par un domesfique, qui vient annoncer le commis du magasin de nouveautés où se fournit la duchesse. La baronne ordonne de le faire entrer, et un jeune homme vêtu avec élégance, avec luxe, est aussitôt introduit.
Une harmonie parfaite règne dans les proportions de son corps robuste. Son teint est frais.
ses traits sont beaux; mais une expression très prononcée d'assurance, d'effronterie même, régne sur toute sa personne.
La baronne l'accueille avec un sourire gracieux; car elle se fournit dans là maison qu'il sert, et paie l'interminable crédit qu'on lui accorde, par les nombreuses empiètes qu'elle engage ses amies à y faire.
— Bonjour, mon cher monsieur Paul, lui dit-elle, il me semble que je ne vous ai pas encore vu ici.
— Non, madame, répond lé commis, j'en'viais depuis long-temps la tâche de mon collègue, qui a été chargé jusqu'ici de faire ses offres de services à madame la duchesse ; mais ce n'est qu'en ce moment que je sens toute l'étendue de son bonheur.
En prononçant ces mots du ton d'unegalante^
rie cavalière , ses yeux s'arrêtent sur Sophie avec
l 'intention de lui prouver que sa beauté l 'a ébloui .
Indignée de cette audace, elle lui jette un regard •r. I. 12
178 1,E TAIR DE FRAiSCE.
sévère, presque menaçant. La baronne semble \ ouloir faire oublier à Paul la fierté de la duchesse. Elle cause familièrement avec lui: choisit des dentelles et de riches étoffes de deuil, qu'elle vante et fait accepter à son amie.
Ces emplettes terminées, Paul sent qu'il doit se retirer : mais au lieu de remercier la baronne de la vente considérable qu'elle vient de lui faire faire, il l'accuse avec un sourire mélancolique de l'avoir privé du bonheur de réitérer incessamment ses offres de services à la duchesse. Le regard passionné qu'il arrête un instant sur elle, et la précipitation avec la- ({uelle il sort, donnent à cette plainte un sens clair et positif.
Cette conduite met le comble à l'indignation de Sophie, Elle se plaint amèrement à la baronne de la hardiesse d'un jeune homme qu'elle paraît connaitre depuis long-temps.
La noble douairière raille la duchesse sur sa pruderie, et lui reproche en riant de s'être offensée si mal à propos de l'effet tjue ce&
LE PAIR DE FRANCE. i'?^
charmes ont produit sur le galant commis.
— Oubliez-vous que cet homme est tellement au-dessous de moi, que son hommage est une offense, répond Sophie avec humeur.
— Vous vous trompez, mon ange, lisez l'histoire, et vous verrez combien de duchesses, nées telles, de reines même, nous ont laissé la preuve que l'amour ne connaît point les distinctions de rang.
— Le mépris public les a flétries !
--» Le public n'est pas aussi injuste, ma petite Sophie; il exige que les gens du peuple qui peuvent se marier à leur gré s'adorent toujours; mais lorsque des raisons d'état, ou des convenances sociales disposent de la main d'une femme...
— Je conviens, interrompt Sophie, qu'une jeune personne est bien à plaindre quand le mari auquel on l'a livrée, lui déclare, sans détour, que jamais il ne pourra l'aimer...
iSO LE PAIR DE FRA.NCE.
quaiul il habile ure partie séparée de ) 'hôtel...
— Vous voyez bien, mon ange, que vous abondez dans mon sens, ainsi n'en parlons plus. A propos, ajoute-l-elle légèrement, donnezmoi donc des nouvelles de la santé du duc... il se porte bien, au moins?...
— Je le présume. . . je ne le vois presque pas., . il ne va plus dans le monde.
— Il son est éloigné par une douleur très j ufete : mais aujourd'hui que les premiers mois de son deuil sont passés, nous l'y reverrons j'espère?
— .l'en doute, il a des affaires importantes.
— Préparerait il un morceau d'éloquence pour la chambres pairs? il a tort. Quand on veut absol ument faire preuve de zèle , il est plus simple de payer une plume mercenaire: pour quelques pièces d'or, on lui fera des discours fleuris.
— Il s'occupe peu de politique, la vie privée esttOLÎ pour lui.
— La vie privée? répèle la baronne, en mena çant Sophie du doigt. Vous disiez lout à l'heure qu'il habitait une partie séparée de l'hôleL.. Ah ! j'entends, ajoute-t-elle, avec un grand éclat de rire, c'est par ton... Prenez garde mon ange, «auvez au moins les apparences... Si vos charmes ont rendu votre époux tendre et fidèle comme un petit bourgeois...
— Rassurez-vous madame, répond froidement Sophie. Le duc a conservé tous les sentimens d'«n haut et puissant seigneur Si, depuis trois mois, il a cessé de me pour suivre de ses reproches continuels, c'est parce qu'il s'est éloigné des réunions brillantes où le hasard nous faisait rencontrer parfois. Il passe aujourd'hui son temps prés d'une jeune femme peintre . d'une réputation fort équivoque. Quatre fois déjà il lui a fait faire »<m portrait.
— ¥a comment savez-vous tout cela;' demande la baronne d'un ton sévère.
iSi LE PAIR UE FRANCE.
— Ori me l'a rapporté, dit Sophie en hé*titant.
On ne vous aurait point rendu ce mauvais service si vous ne vous étiez pas montrée jalouse... Madame la duchesse, ajoute la douairière avec dignité, il faut vous défaire de cette passion roturière, elle vous couvrirait de ridicule, et vous rendrait un objet de blâme universel. Songez que vous devez de grands égards à votre mari, qu'il a des droits à votre respect. Loin de le gêner dans ses goûts, dans ses faiblesses, il faut les ignorer. Si un éclat fâcheux vous en instruisait malgré vous, n'opposée aux railleries qu'on pourrait se permettre sur son compte, qu'un sourire de dédain, ou une indifférence glacée. Cette conduite vous est ordonnée par les lois divines et humaines, par les convenances sociales.
— Elles sont injustes, cruelles, ces con^e nances ! s'écrie Sophie, et des larmes de colère, d'indignation, brillent dans ses grands yeux bleus.
LE PAIR DE IRvNCK. 18^
La baronne saisit les mains do la dudiesso, passe son mouchoir sur ses yeux, et lui prodigue les tendres soins d'une mère.
— Allons, allons, ma petite Sophie, ne faites pas ainsi l'enfant, lui dit-elle, la destinée des femmes n'est pas aussi cruelle, que vous paraissez lecroire; leur liberté est illimitée. Dans labonnesociété, l'épithète de jaloux flétrit l'homme le plus aimable ; la loi ne permet pas aux maris de refuser le titre de père à nos enfans, lors même qu il serait prouvé qu'ils sont le fruit d'un instant d'erreur. Et s'il était [x>ssible que nous pus sions commettre des actions avilissames, crimi nelles, l'homme dont nous portons le . nom . serait forcé de les cacher; car il n'est pas en son pouvoir, quelque faute que nous commelr tions, de nous ôter ce nom qu'il nous a donné aux pieds des autels. S'il oublie les égards dus à notre sexe, lui seul, aux yeux;du niOÉ^dç, e#t cou pable . >I .i jui ac» Hnao t>J ■
Sopliie assure que les mœurs ne sont plusçc qu'elles étaient à la cour de Louis XVi, et que le
deshonneur flétrit la femme qui manque à ses devoirs. Pour lui prouver combien ses principes à ce sujet sont erronés, la douairière lui raconte, sous le sceau du secret , les nombreuses aventures galantes d'une foule de dames qui jouissent de la plus grande considération à la cour et à la ville. La duchesse les blâme avec aigreur. Elle conçoit qu'une femme puisse se plaire à enchaîner à son char un grand nombre d'admirateurs; mais répondre à une passion qu'on a fait naître, lui parait une faute impardonnable.
Inspirée par ses souvenirs, la baronne peint avec feu tout le charme d'un amour partagé, qui peu s'éteindre et se rallumer au gré des vœux d'un cœur sensible , et plaint vivement sa jeune amie, si la nature l'a condamnée à ne jamais connaître ces douces émotions.
— Oui, ma petite Sophie, continue^t-elle, je vous aime comme une mère tendre, vous m'avez été confiée par le feu duc. et c'est autant pour votre bonheur, que pour celui de votre éjwux . que je m'efforce d'é!eA or ^ olre âme à la hauteur
d'une position sociale pour laquelle vous n tétiez pas née. Ce ti'est pas un reproche que je vous fais; de tout temps les familles les plus illustres ont cherché à rétablir leur fortune délabrée, en s 'unissant à de riches héritières. Quoique sorties de races obscures, ces femmes sont dignes du rang dont elles ont relevé l'éclat. Et quand elles possèdent toutes les perfections comme vous, mon ange, la noblesse est fière de les proclamer hautement ses filles adoptives. Mais puisque nous parlons sans détour, il faut que je vous fesse une question qui me pèse. Dans les lettres que vous m'avez écrites en Bretagne, vous m'avez souvent entretenu de ce jeune homme, dont l'insolence troubla un instant la brillante soirée qui précéda la mort du c!uc. Vous l'accusez avec une aigreur qui m'ef fraie. Savez-vous bien que l'amour emprunte parfois le caractère de la haine ?
La duchesse repousse cette supposition a\ ec chaleur.
— Tant mieux, répond la baronnej une pa
•mtiiK -1^1*
reille inclination vous rendrait malheureuse. Le fils de votre cordonnier est aujourd'hui un avocat distingué ; sa position dans le monde n'est ni assez basse , ni assez élevée pour qu'aucune de nos dames pût sans danger l'accepter pour amant. Un homme marquant flatte votre vanité ; son crédit fait taire la médisance. Un être tout à fait obscur est le jouet de nos caprices, et reste toujours ignoré dans la classe où nous vivons. Mais ces bourgeois ambitieux qui , tout en feignant de dédaigner la noblesse, cherchent à se confondre avec elle.... Il y a là de quoi perdre toutes les dames de la cour.
Après avoir donné à la duchesse plusieurs conseils de ce genre , la baronne se retire en lui renouvelant l'assurance d'une amitié à toute épreuve.
Restée seule, Sophie semble craindre d'analyser les impressions que cet entretien lui a laissées. Si son orgueil lui montre toujouis les hommes comme indignes do lui inspirer le plus léger intérêt; cependant la peinture que
la baronne vient de lui faire de l'amour, la fait soupirer, et le nom de Georges se mêle à ce soupir. Elle le trouve supérieur aux autres hommes ; car lui seul a pu résister à l'empire de sœ charmes. Sans se rendre compte de ses dessins, elle a cherché à le rencontrer dans le monde. Toutes ses démarches ont été inutiles jusqu'ici : Georges est allé à Bordeaux plaider une cause importante. Par une bizarrerie naturelle à de pareils caractères , le désir de captiver le jeune avocat augmente avec les difficultés qu'elle éprouve pour le satisfaire. Elle lui a sacrifié le vicomte et évite avec soin toute autre liaison qui pourrait avoir les apparences de l'amour; elle veut que Georges, dont elle attend le retour avec impatience , puisse voir en elle une héroïne de vertu. L'ennui de œt isolement volontaire aigrit son esprit déjà irrité par le sentiment pénible que lui cause la découverte de la passion du duc pour Francesca. La jalousie sans amour est une monsiruosilé du cœur humain, dont on se voit a
regrel forcé de reconnaître l'existence par les nombreux exemples que l'expérience nous en fournit.
Sophie est arrachée à ses sensations contradictoires par l'arrivée du duc, qui entre brusquement. La surprise que sa vue cause à sa femme ne lui échappe point.
— Je conçois, madame, lui dit-il, que ma visite vous étonne ; je vous l'aurais épargnée si mes devoirs, comme votre mari; car je le suis toujours aux yeux de la loi du moins, ne m'y obligeaient pas. Je vous apporte le compte exact de l'étal actuel de votre fortune, ajoute-t-il. en déposant sur la table une liasse de papiers qu'il tenait à la main.
'- En vérité, monsieur le duc, dit Sophie en jetant un regard fugitif sur les papiers, je ne conçois pas comment vous pouvez vous charger d'une semblable besogne; on a un intendant pour cela.
— Vous vous ruinerez assez- tôt^ madame, sans le secours d'un pareil auxiliaire.
LE PA.IP. DE FRANCE. i89
— Mon père ma donné cent mille livres de rente, répond la duchesse avec une indifférence affectée; et d'un geste poli, elle invite le duc à s'asseoir; celui-ci refuse en assurant que sa visite ne sera pas longue.
— Vous n'ignorez pas sans doute, conlinuet-il en se promenant lentement, que vous dépensez mon revenu et le double du Vôtre. Après deux ans de mariage, votre fortune se trouve presque réduite d'un quart; si cette prodigalité continue, il ne vous restera plus rien.
— Cela est impossible, monsieur, mes dépenses sont extrêmement modérées, je ne me permets rien de superflu; vous-même m'avez souvent reproché de pousser trop loin l'esprit d'ordre et d'économie.
— Sans doute, madame, quand je vous ai vu recommander à votre maître d'hôtel de faire jeûner vos gens toutes les fois que les canons de l'Église autorisent ce genre de pénitence, j'ai rougi pour vous; car vous calculiez avec complaisance le montant de la somme que celt£ me-
sure pouvait vous épargner. Je vous ai blâmé de mettre les gages de vos domestiques au rabais, sans songer que, par-là, vous les réduisiez à vous voler ; une pareille économie est injuste, inhumaine et vous couvre en outre de ridicule, puisque d'un autre côté vous affichez un luxe effréné. Vous avez une loge à chaque théâtre, même à ceux où vous n'allez jamais.
— J'y envoie mes gens.
— lis ne vous savent aucun gré d'un plaisir que vous ne leur procurez que par ostentation, tandis que vous leur refusez le nécessaire. Enfin votre manie d'avoir deux équipages...
— Sur ce point, du moins, il me sera facile de vous convaincre de votre injustice, interrompt la marquise avec un sourire amer, nous ne sortons jamais ensemble; voudriez -vous que je vous réduisisse à aller en fiacre ou à pied, quand je me sers de ma voiture ?
— Je ne m'en plaindrais pas plus, madame, que si vous vous dispensiez de faire servir à votre table des pefits pois à Noël . des cerises
vl clu raisin au mois de janvier. Je ne vous accuserais pas non plus de parcimonie si vous cessiez de vous entourer d'un monde de valets inutiles; si vous ne faisiez pas changer tous les six mois la monture de vos diamants, et tous les ans les meubles de cet hôtel.
— Vous oubliez, monsieur le duc, répond Sophie, que sans parler de l 'éclat que ce luxe prêle à votre nom, il contribue à laprospérilé del'Élat. Ces dépenses qui vous paraissent superflues, dangereuses, font fleurir les arts, encouragent l'industrie.
— Ce n'est pas avec vous, madame, répond froidement le duc, que je voudrais discuter cette question sociale; mais lors même qu'il serait vrai que de pareilles folies individuelles pussent contribuer au bien-être général, elles ne seraient excusables que lorsqu'on possède une fortune colossale; la vôtre ne l'est point, vous l 'épuiserez et vous ne trouverez pas une àme généreuse pour vous plaindre. Les mêmes principes vicieux qui président à vos magnifi-
cences guident vos bienfaits; les infortunés les plus intéressans, les plus vertueux, n'obtiennent jamais de vous le plus léger secours, tandis que vous prodiguez des sommes énormes à des intrigans qui savent flatter votre vanité. La baronne par exemple...
— Le duc, votre père, me l'a choisie pour guide. Je croyais que le respect que vous deviez à sa mémoire...
— Elle me sera toujours chère , interrompt le duc avec l'accent d'une douleur profonde. Il est vrai que jamais il ne m'a demandé ma ten^ dresse; mais au moment où il me fut enlevé pour toujours, je compris qu'il l'avait obtenue malgré lui. La mort d'un père est un de ces événemens solennels qui influent sur toute notre existence. On s'y résigne comme à une loi immuable de la nature; on ne l'oublie jamais! son souvenir se mêle aux joies bruyantes, aux chagrins amers de la vie, en portant nos pensées vers le point où finissent ces joies et ces chagrins.
— Si vous éliez Anglais, monsieur le duc, dit
légèrement Sophie . je croirais que vous avez le spleen. La baronne serait fort étonnée si elle apprenait qu'elle vous a fourni le texte d'une aussi belle Homélie.
Le duc la regarde un instant en silence.
— Vous pouvez le lui apprendre, dit-il enfin, et même lui dire mon opinion sur son compte; je n'en fais point mystère. Le courage avec lequel elle a partagé les longues infortunes de son mari et de ses amis; les services qu'elle leur a rendus, grâce à son esprit souple et astucieux, ont pu tromper mon père sur ses défauts, sur ses vices. Au reste, il ne l'avait chargée que devons instruire des usages d'un monde qui vous était étranger; c'est vous qui l'avez choisie pour votre amie. La confiance que vous lui accordez achèvera de fausser votre esprit, d'égarer votre cœur. La baronne réunit aux principes de dépravation, que la certitude de l'impunité inspirait autrefois à la noblesse, la bassesse et l'intrigue', dont la nécessité a fait trop souvent un devoir à une aristocratie dispersée, fugitive, privée de
toutes ressources, et trop liaulaine pour en chercher dans le travail. Votre générosité en vers cette dame est déplacée sous tous les rapports; le gouvernement lui fait, comme émigrée et veuve d'un chef de l'armée vendéenne, une pension plus que suffisante pour vivre dans l'aisance...
— Monsieur le duc. interrompt Sophie, il me semble que l'heure à laquelle vous allez poser rue de l'Arbre-Sec vient de sonner.
A cette interpellation inattendue, le duc rougit, et ses regards embarrassés cherchent un objet qui puisse les fixer. Son trouble n'échappe point à Sophie: pour y mettre le comble, elle prend tout à coup cet air de douce candeur, débouté prévenante qu'elle ne donne à sa physionomie qu'au moment de paraître dans une réunion brillante, ou devant les personnes assez heureuses pour lui avoir inspiré le désir de leur plaire.
— Vous aurais-jc offensé ?^ dit-elle, je vous assure que je n'avais d'autre intention que de
VOUS rappeler l'aimable artiste, qui sans doute vous attend; je craignais que vous ne l'eussiez oublié.
— Vous ne vous êtes pas trompée, madame, répond le duc, d'un ton sombre et en jetant sur sa femme un regard sévère, qui semble vouloir lire sur ses traits la nature du sentiment quila guide.Oui. continue-t-il, j'oubliais près de St%ml' aimable artiste qui m'attend, et cependant c'est une femme jeune, jolie...
— Je le sais, monsieur, interrompt vivement la duchesse; sans cela ajoute-t-elle avec un rire affecté, j'aurais admiré votre courage; car il en faut pour se faire peindre tant de fois de suite, et poser pour chaque portrait pendant un si grand nombre de séances interminables.
— Vous devez sans doute ces détails au hasard... Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous me surveillez... Une pareille conduite serait inpardonnable!... si elle était inspirée par l'amour, peut-être...
Sophie veut l'interrompre.
— Je sais madame, continue-t-il vivement^ que vous n'avez point d'amour pour moi. S'il m'était resté quelques doutes à ce sujet, vous les auriez détruits par le calme avec lequel vous parlez de mes longues visites chez une femme que vous-même appelez aimable.
En dépit des conseils de la baronne, la duchesse n'a pas la force de se maîtriser plus longtemps.
— Voudriez -vous, s'écrie-t-elle avec aigreur, me voir fondre en larmes, m'entendre humblement mendier une place dans votre cœur ? La douleur d'une femme abandonnée flatte la vanité, je le sais; mais je ne vous donnerai jamais ce plaisir cruel.
— Sophie ! dit le duc en la regardant avec surprise, est-ce bien vous qui vous appliquez l'épilhète de femme abandonnée ? Souvenezvous, de vos railleries insultantes, de vos dédains, lorsque dans les premiers mois de notre union je cherchais à corriger les vices de votre caractère, que j'attribuais alors à votre éduca-
LE p.Am DE FRANCE 197
lion. Mes avis, mes prières m'étaienl diciés par le désir sincère de vous rendre heureuse, de pouvoir vous aimer. Oui, Sophie, à celte époque, je désirais qu'il me fut possible de vous donner mon cœur. Vous l'avez repoussé, vous m'avez prouvé que vous aviez acheté mon nom, mes titres, et que vous n'aviez accepté ma main que conmie un supplément fâcheux, sans lequel l'acquisition devenait impossible. Je me suis éloigné de vous, et vous m'avez prouvé que j'avais accompli vos vœux. Il est impossible que vous vous fassiez illusion sur les conséquences de votre conduite. Nous vivons séparés sous le lien conjugal; vous vous êtes bornée à me demander les égards dûs à la femme qui porte mon nom. Tant que je ne les oublierai point, vous n'avez aucun reproche à me faire.
— Vous les avez oubliés ces égards, s'écrie la duchesse; mais ne vous flattez pas ({iie je puisse atteindre à ce degré de corruption qu'on dit inséparable du rang que j'ai eu la folie
d'ambilionner. Jamais je ne descendrai à la lâche complaisance que vous croyez avoir le droit d'exiger de moi; loin de chercher à cacher vos faiblesses, je les publierai! je vous accuserai hautement de trahir vos devoirs... je saurai vous y ramener î Je mettrai un terme à votre passion criminelle, avant que vous n'ayez eu le temps de l'éteindre dans la satiété.
En prononçant ces mots, elle porte son mouchoir à ses yeux, pour cacher des larmes qu'elle rougit de n'avoir pu retenir.
Les plaintes d'une épouse qui réclame ses droits, semblent presque toujours dictées par le cœur ; car l'organisation physique des femmes donne, même à leur orgueil, une teinte de sentiment. Le duc croit reconnaître que s'il n'est point aimé, il pourrait l'être un jour; il la con temple en silence, s'approche d'elle et s'assied à ses côtés.
— Sophie, dit-il, ne craignez point mes reproches, vous ne m'avez pas offensé par un emportement auquel cependant j'étais loin de
m'altendre... Je le mérite peut-être... je n'aurais pas dû vous abandonner à vous-même... Je commence à l'espérer de nouveau... non. votre cœur n'est pas glacé, vous n'êtes point insensible, haineuse... Ah! si les flatteries dont on vous accable ne vous avaient donné de ces vices
odieux que les apparences le bonheur serait
encore possible pour nous. Osez venir le chercher avec moi, sur une de nos terres, loin de Paris et du monde corrompu qui s'y agite: loin des orages politiques qui s'y préparent. Votre fortune, la mienne, suffiront pour créer des établissemens qui répandront la prospérité autour de nous, sans nuire à la nôtre. Vous apprendrez à connaître les plaisirs purs et vrais d'une vie active, utile. A ces conditions, je vous offre une seconde fois de vous consacrer mon existence. Ce pacte sera plus sacré que le premier, s'il est cimenté par notre volonté mu luelle. Il me coûtera un sacrifice pénible... oui. Sophie, vos soupçons jaloux sont fondés: j'aime, j'adore une femme moins belle, moins sédui-
2a0 LE PAIR DE FRANCE,
santé que vous! Puisse un jour votre âme ressembler à la sienne, et vous comprendrez qu'avoir pu vous la sacrifier, c'est plus que de n'avoir jamais aimé que vous ! Nous serons heureux lors même que nous ne pourrions jamais éprouver l'un pour l'autre cet amour délirant, qui fait parfois le charme, mais plus souvent le tourment de la vie. L'homme d'honneur éprouvera toujours pour la femme vertueuse et aimante, qu'il peut appeler la sienne, pour la mère de ses enfans, un sentiment plus tendre que la simple amitié. Ce sentiment nous assurera une félicité durable, il nous garantira des écarts
d'une passion que le cœur seul approuve
Vous ne me répondez pas, Sophie, continue-t-il en saisissant sa main avec inquiétude.
— Je craignais de vous interrompre, monsieur; car le discours que vous venez de me faire, est vraiment remarquable. Mon cœur est glacé, je suis insensible, haineuse; c'est avec de pareils coinplimens que vous espérez me décider à aller m'enttsrrer avec vous au fond d'une
province, afin d'y faire revivre cet âge d'or qui n a jamais existé que dans l'imagination des poètes. En vérité, monsieur le duc, si vous avez pu me faire sérieusement une semblable proposition, je vous pardonne tout ce que vous m'avez dit d'offensant; car alofs votre esprit est bien malade. Mais non, vous avez cru devoir donner ce tour ingénieux à l'aveu tout-àfait original de votre coupable passion... J'en suis désolée; l'honneur me défend d'accueillir cet aveu, comme vous l'espériez sans doute. Votre réputation m'est chère, monsieur le duc, pour vous empêcher de la ternir par une liaison scandaleuse, j'invoquerai s'il le faut l'assistance des lois.
— Et qu'en pourriez-vous espérer? s'écrie le duc furieux; carie dernier espoir qui lui restait de trouver le bonheur sur les routes paisibles et légales de la vie ordinaire vient de s'évanouir pour toujours.
— Ces lois que vous invoquez, nous enchaînent l'un à l'autre en dépit de la haine et
202 LF: pair de FRANCE.
du mépris, qui cliaque jour désormais nous sépareront davantage. Ne livrons pas aux tribunaux l'histoire de nos défauts, de nos vices, nous n'en n'obtiendrions que ce que nous avons déjà: une séparation de corps et de biens; car dès ce moment je vous abandonne l'admi nistration de votre fortune. Ruinez-vous, que m'importe.
— Je ne le pourrais sans votre consentement, monsieur le duc, répond Sophie avec un sourire amer, vos droits comme chef de la communauté...
— J'y renonce, interrompt le duc, ces mêmes droits favorisent le prodigue, le libertin assez déhonté pour dissiper les biens de sa femme: l'homme d'honneur ne s'en prévaudra jamais. Unejeune femme peut, par de mauvais conseils, être poussée à de folles dépenses: si son cœur est bon. son mari la ram ncra par de sages représentations. Si ses efforts sont vains, il faudrait l'autoriser à détacher sa destinée de celle d'une pareilîcfemme. et non l'autoriser à la
traiter en esclave. Les législateurs doivent nécessairement tomber dans de pareils abus , quand pour régler les intérêts de la terre ils s'asservissent à des dogmes religieux, dictés par l'ambition et la cupidité d'une classe en dehors de toute société civile.
— Vous vous animez trop, monsieur le duc, dit Sophie d'une voix altérée , nos gens pourraient vous entendre et supposer que vous vous êtes oublié jusqu'à me quereller.
Le duc laisse reposer un regard sombre et farouche sur sa femme.
— Je vous remercie de votre observation . dit-il froidement , elle m'a rappelé fort à propos qu'un mari a toujours tort quand il parle haut dans l'appartement de madame. Il devient inexcusable quand il pousse l'audace jusqu'à dire que c'est un enfer anticipé que d'être pour toujours attaché à une femme qu'on ne peut estimer lors-même que celte femme serait aussi belle , aussi séduisante que vous.
Soit que la contrainte pénible que la du-
chesse s'est imposée ait en effet épuisé ses forces , soit qu'il lui paraisse convenable d'avoir recours au dernier moyen de son sexe pour terminer un entretien désagréable, elle pousse on profond soupir et se laisse tomber sur un canapé.
Le duc la regarde avec un sourire amer.
— Quand le cœur est sec , perverti , les nerfs sont sensibles, délicats, c'est dans l'ordre, dit-il.
A ces mots il sort , et ordonne à une femme de chambre qu'il rencontre sur son passage d'aller faire respirer des sels à sa maîtresse qui vient de se trouver mal.
îllu MénaQt ïr'apm la loi
Le duc s'est enfermé dans sa chambre et s'y promène avec agitation. Les sentimens pénibles qui l'accablent ; les résolutions contradictoires qu'il forme, lui font sentir vivement l'absence de Georges, dont les consolations et les conseils lui sont plus nécessaires que jamais. La crainte de lui confier une passion qui, sous tousles rap-
ports, ne peut manquer de lui paraître coupable, l'a empêché de lui écrire jusqu'ici. Entraîné enfin par le besoin impérieux de s'entretenir avec le seul être qui puisse le comprendre , il se place à son secrétaire et sa main trace en hâte les pensées confuses qui se présentent à son imagination exaltée.
a Reviens, Georges, je t'en supplie... tout « me manque à la fois !... Cédant aux principes « dans lesquels j'ai été élevé, je viens d'offrir à « ma femme tout ce qu'il m'était possible de lui « donner : mon estime , une tendre amitié et la « promesse de ne jamais revoir Francesca !... <( Ma femme m'a repoussé.., Francesca !... Je « l'adore... Elleaussi pourrait m'aimer... Notre « bonheur serait un crime; on me l'a dit... il <( est des momens où je le crois ; mais parfois « aussi mon esprit s'indigne d'un joug odieux; « mon âme se révolte contre la puissance ma- « térielle qui veut lui inspirer des lois! Mon « imagination alors brise les entraves qui s'op- « posent à mes vœux... Je fuis avec Francesca.
LE PAIR DK FRAiVCK. 507
en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, partout ou le mariage, sans cesser d'être un lien sacré , n'est point un pacte éternel que rien ne peut rompre, pas mênap l'infamie d'un des contractans !... Et cependant un mot de ma femme m'aurait rendu au devoir... Ce mot, je l'ai demandé moi-même; j'ai désiré le lui entendre prononcer... Je n'ai pas encore osé dire à Francesca combien je l'adore... les liens qui l'attachent à Léonard m'en imposent malgré moi... Qu'est-ce donc que cette voix faible et timide qui se fait obéir en dépit des argumens de la philosophie , des cris impérieux de la passion ? Est-ce la conscience innée du bien et du mal ? Est-ce le sot respect pour des préjugés qui ont bercé notre enfance ?... Ah ! Georges, si tu ne m'avais pas abandonné au moment où je croyais t 'avoir retrouvé pour toujours , tes conseils termineraient mes doutes ; et si c'était vraiment une vertu de laisser Francesca au pouvoir d'un misérable ; de dessécher de flétrir en
regrets stériles mon cœur, que ma femme repousse , ton amitié me garantirait du désespoir!... l'existence sans l'amour est froide, sombre^ mais elle est possible. Elle ne l'est point sans l'amitié. L'amour éclot avec le soleil riant de la jeunesse ; il meurt au milieu des orages de 1 âge mûr. L'amitié rapproche de faibles enfans ; sa force grandit avec eux, elle double les vertus , adoucit les peines dés hommes, des vieillards qu'elle unit ; elle survit à la mort!... L'homme qui vient de perdre l'ami de son cœur sent que l'âme qui s'était identifiée avee la sienne était trop belle, trop sublime pour s'anéantir avec l'enveloppe qu'elle animait; il sent qu'en mettant dans nos cœurs des affections qui s' étendent au-delà de la tombe , Dieu n'a pu condamner ces mêmes affections à trouver le néant, là où elles espéraient revivre pour toujours !... Ah ! Georges, si tu avais su deviner tout ce qu'il y a de dévouement , de passion même dans l'amitié que j'aurais pu t'offrir, lu ne m'aurais
« pas quitté !.. Reviens , je t'en supplie. Quel « motif te retient ainsi éloigné de moi?,., de « Francesca ?... Francesca!... ciel ! toi aussi tu « l'aimes !... Je suis indigne même de ta pitié ; « j'ai commis tous les crimes à la fois !.. »
La plume échappe de ses doigts.
— Non . Georges , murmure-t-il . non tu ne sauras point que je t'ai trahi ; que j ai su m'insinuer dans un cœur qui ne devait être qu'à toi ; car toi seul en es digne ! Et lors même, ajouta-t-il avec amertume, que je voudrais te faire un pareil aveu, tu m'en as ôté le courage... Ne m'as-tu pas dit que si jamais je pouvais être aimé de Francesca tu deviendrais mon ennemi... C'est toi-même qui m'a mis dans l'impossibilié de réclamer tes conseils.
Et déchirant le papier auquel il vient de confier les sentimens qui l'agitent , il sort de l'hôtel sans but déterminé. Après avoir longtemps erré dans les rues de Paris, l'instinct,
plutôt que sa volonté, le conduit à la porte de Francesca.
— Georges, soupire-t-il , tu l'aimes et tu as pu t'éloigner d'elle... Je connais ta force , ton énergie , tu as triomphé d'un amour qui te paraissait coupable... Francesca n'est plus pour toi qu'une sœur chérie...
En achevant ces mots, il passe le seuil de la porte cocher e et monte vivement l'escalier.
Le cœur humain est ainsi fait ; quand un devoir qu'il reconnait comme sacré lui devient trop pénible, il est rarement assez dépravé pour le violer ouvertement , il a recours à des subterfuges qui lui prouvent que ce devoir n'existe point.
Francesca aussi est enfin réduite à se faire illusion à elle-même. Le départ de Georges, dont elle n'a pas tardé à être instruite, a laissé dans son âme un vide douloureux ; renonçant à l'espoir de rencontrer jamais un ami véritable elle s'est abandonnée au plus sombre découragement.C'est dans cette disposition d'es-
prit que le duc l'a trouvée . et cependant il a su , dès les premières séances, l'engager dans des conversations vives et soutenues ; qui faisaient écouler les heures avec la rapidité de l'éclair, et lorsqu'il fallait se séparer tous deux, exprimaient sans crainte leurs regrets, et le désir de se revoir. Bientôt Francesca crut avoir rencontré enfin uu^^mi tel que son cœur l'avait rêvé. Cette certitude adoucit ses chagrins domestiques et lui fit oublier le départ de Georges. Mais peu-à-peu ses entretiens avec son nouvel ami ont perdu leur caractère calme et paisible ; une contrainte timide, des bouderies sans causes apparentes , des soupirs étouffés , ont remplacé ces causeries intimes, ce tendre abandon qui donnent tant de charmes à une liaison fraternelle. Francesca n'a jamais cherché à connaître le nom du duc, qui dans les premiers temps de leur connaissance a trouvé le moyen de glisser celui de René. Elle le lui donnait d'abord sans scrupules, et quand une crainte in-
définissable ne lui permit plus de s'en servir, ce nom lui était devenu si familier, occupait tellement sa pensée, qu'il sortait souvent de ses lèvres pendant son sommeil. Effrayée d'une préoccupation dont elle n'a pas encore osé s'avouer le véritable motif, elle a cherché à s'y soustraire en donnant à sa conduite avec le duc un air de dépit et d'akreur à l'aide duquel elle espérait l'éloigner d'elle, et se convaincre ellemême que l'impatience avec laquelle elle attend chaque jour son arrivée, n'est qu'un résultat de son vif désir de mettre un terme à ses visites, en finissant le plus tôt possiblele portrait qui les rend nécessaires. A l'aide de ce prétexte spécieux, elle s'abandonnait sans réserve au plaisir dangereux qu'elle éprouvait en s'occupant sans cesse de ce portrait. Elle le regardait avec la plus vive émotion et se perdait dans des rêves insensés au moment où le duc ouvre la porte du salon. La crainte qu'il ne devine les pensées qui viennent de l'occuper achève le désordre de ses idées.
L'accueillir aussi brusquement que possible lui semble le seul moyen de cacher son émotion.
— Ah! vous voilà enfin, monsieur, dit-elle d'une voix altérée, depuis deux heures je vous attends. Cela n'est pasbien , vous me faites perdre un temps précieux.
Le duc balbutie quelques mots d'excuse. Sans l'écouter Francesca le fait placer, et se met à ^ peindre sans jeter une seule fois les yeux sur l'homme dont elle retrace les traits.
Après plusieurs minutes d'un silence embarrassé, elle continue d'exhaler sa mauvaise humeur.
— Oui, depuis deux heures je ne fais qu'effacer. Il est honteux que je ne puisse faire de mémoire un portrait si souvent recommencé.... Votre physionomie ne me paraît jamais telle que je l'ai vue la dernière fois. Je la trouve toujours ou trop sombre ou trop riante... et puis... vous êtes fort difficile; vous ne vous dites jamais ressemblant.
— Je suis accoutumé à voir échouer sur ce point nos premiers artistes: pour me convaincre que vous êtes parvenue à surmonter les difficultés que mon visage semble présenter aux peintres, j'avais besoin du témoignage de ma famille. Elle s'est avidement emparée de chacun de mes portraits dés qu'ils sortaient de vos mains. C'est à cette circonstance, vous le savez, madame, que vous devez la tâche pénible de retracer tant de fois les mêmes traits...
Rougissant des impostures auxquelles il a eu recours pour prolonger ses relations avec Francesca, il s'est exprimé avec une contrainte pénible.
— Je sens, continue-t-il . qu'il faut mettre un terme àmesimportunités...
— Vos importunités ? monsieur . répète Francesca; je me suis résignée à faire des portraits pour de l'argent: vous devez présumer que je désire en avoir autant que possible. Me faire travailler et feindre qu'on m'importune est une dérision amére !
— Vous ne le croyez pas , madame , non vous n'ignorez pas ce qu'il m'en coûtera pour me résoudre à ne jamais vous revoir! répond le duc du ton d'une douleur profonde, presque solennelle.
Francesca se trouble; mais son émotion n'est que de la terreur, elle ne rougit point, elle pâlit, elle tremble ; le pinceau lui échappe. Le duc le relève avec précipation et le lui présente. Leurs doigts se rencontrent: Francesca tressaille comme à l'attouchement d'un corps électrisé et un vif incarnat colore tout-à-coup ses joues. Le duc sent son cœur battre avec violence ; les regards fixés vers la terre il reste muet et immobile devant l'aimable artiste qui reprend son travail.
Si l'empire que Francesca a sur elle suffit pour lui donner les apparences du calme, il ne saurait le lui procurer en effet. Son pinceau prend sur la palette une couleur pour uneautre, qu'elle emploie au hasard, et de manière à gâter la tête
qui était presque achevée. Le duc ne s'aperçoit point de ces nombreuses méprises, il l'a vue palir et trembler, il a senti ses doigts frémir sous l'étreinte rapide et involontaire de sa main et son cœurn'estpasassez novice pour ne pas reconnaître ces preuves d'un amour combattu. La certitude que sa passion est partagée, l'intention sincère de la dominer, lui font comprendre la nécessité de concentrer toute son attention sur lui-même. Cependant il s'est approché davantage de Francesca ; son épaule touche presque la sienne, son haleine brûlante effleure son cou : ses yeux suivent le mouvement précipité de sa poitrine qui se soulève avec effort. L'influence magnétique de cette position dangereuse s'empare de tout leur être. Ils se voient sans se regarder, s'entendent, se comprennent sans se parler.
Depuis que Francesca ne peut plus se dissimuler qu'elle aime, elle a été constamment en proie aux impressions les plus douleureuses.
Cet instant semble lui offrir ce que l'amour le plus passionné peut avoir de bonheur. Ce bonheur quoique tout idéal . peut-être même parce qu'il est idéal , cesse d'être en harmonie avec ses forces physiques. Le duc aussi ne peut plus contenir le sentiment qui l'accable.
— Francesca! soupire-t-il.
Et ce seul mot contient l'aveu le plus éloquent, la peinture la plus touchante de ce qu'il a souffert pour se taire jusqu'ici.
— Francesca. répéte-t-il.
Et ses bras entourent la taille de la jeune femme et l'attirent doucement sur son cœur.
— C'est par les angoisses d'un long désespoir que j'ai acheté ce moment ; je ne l'ai pas payé trop cher.... Tu lésais enfin... Je t'adore!...
Le malheur avait exalté l'âme naturellement ardente de Francesca : les tourmens d'un amour sans espoir ont augmenté cette exaltation qu'elle avait combattue jusqu'ici avec toute la force d'une âme chaste et pure; elle s'y abandonne enfin avec toute l'ardeur d'un cœur espagnol.
Sans se détacher des bras du duc. elle lève les yeux vers lui.
— Oui, dit-elle, je crois à la vérité, à la durée du sentiment que ton regard me révèle : cent fois j'ai demandé au ciel d'être aimée ainsi. Avant de t'avoir vu. mon cœur te jurait une tendresse égale à la tienne. Je serai fidèle à ce serment, lors même qu'il devrait me valoir le mépris des hommes en ce monde, la colère de Dieu dans l'autre: mais toi, que feras-tu pour me payer tant d'amour ?
— Ah ! parle, Francesca. ma vie est à toi, que medemande-tu?
— Que tu ne donne jamais à une autre le titre d'épouse que tu ne peux m'offrir puisque je suis la femme de Léonard.... Je ne l'oublie point, je sais combien je suis coupable... Je brave l'enfer pour toi sans crainte et sans regrets.... Tu m'as fait connaître déjà plus de bonheur qu'il ne peut m'offrir de tourmens.
La défense formelle de contracter des liens qu'il a formés depuis long-temps a fait frémir le
duc. Mais la phrase passionnée qui suit cette défense bannit aussitôt toutes ses inquiétudes. 11 est convaincu qu'une femme qui aime comme Francesca, doit tout pardonner et se donner sans réserves à l'amant qui a pu lui inspirer un pareil amour.
— Ange adoré, soupire-t-il, que maintenant le ciel et l'enfer se liguent contre nous, ils ne sauront t'enlever à mon amour !
Un long et brûlant soupir s'échappe de leur poitrine, leurs lèvres se rencontrent et répondent à la douce étreinte qui les presse.
Effrayée du frémissement presque douloureux que ce contact porte dans tout son être, Francesca s'arrache avec désespoir des bras du duc.
— Francesca! s'écrie son amant, je consens à payer de ma vie ce baiser que je viens d'obtenir. Oui, tu me l'as accordé; s'il n'eut été volontaire aurait-il pu faire tressaillir ainsi les fibres les plus secrètes de mon cœur ?
— Mon ami, ne nous abandonnons pas plus
long -temps aux charmes d'une passion qui ne peut plus avoir pour nous que des souvenirs. Leur puissance, je le sens, suffira pour me faire supporter notre séparation,
— Notre séparation ! repète le duc alarmé.
— Est-ce que tu n'en comprendrais pas la nécessité ? demande Francesca; tu sais que je t'aime avec toute la force d'un sentiment unique, exclusif. Je te l'ai dit, je le dirais au monde entier, si je ne craignais pas de t'exposer à son blâme; mais je rougirais de moi-même, si je pouvais consentir à te revoir.
Eh quoi! tu voudrais me bannir de ta présence, s'écrie le duc. quand à l'instant même tu me demandais de n'être jamais qu'à toi ?
— Je te le demande encore, et je ne crois pas avoir besoin d'ajouter que je t'appartiendrai toujours!... Pourquoi ce mouvement de surprise? Ne concevrais-tu point ce lien éternel, mystérieux, qu'en dépit du temps et de l'absence l'amour véritable établit entre les cœurs qu'il unit?
— Ma douce amie, dit le duc, dont les espérances commencent à se ranimer, je sens que si une nécessité cruelle nous séparait, mon âme resterait toujours identifiée avec la tienne; mais cette nécessité n'existe point. Quelque méprisable que soit l'homme que les lois t'ont donné pour maître, je respecterai la chaîne qui t'attache à lui. je t'aimerai comme une sœur chérie, je t'adorerai comme une divinité bienfaisante... Aucun désir coupable ne se mêlera aux transports purs, célestes que ton regard angélique portera toujours dans mon âme... Il n'est point de lois humaines, de lois divines qui puissent nous défendre un pareil amour, s'offenser d'un tel bonheur. Et si nous sonmies forcés de le cacher aux yeux des hommes, c'est qu'ils ne sont pas assez vertueux pour croire qu'un semblable sentiment puisse nous suffire.
— Nous suffira-t-il en effet toujours? dit Francesca; déjà tu demandes des rapports plus réels que ceux de la pensée. Ah! mon ami,
céder un pas à la faiblesse humaine, c'est s'v abandonner tout entier.
En ce moment la sonnette de l'appartement est tirée avec tant de violence, que son tintement arrivejusqu'à eux . La voix rauque et criarde de Léonard se fciit entendre, et presque aussitôt il entre au salon suivi de plusieurs individus dont la contenance et les gestes menaçans annoncent qu'il ne l'accompagnent que pour l'accuser et le surveiller.
— Voilà mon épouse, balbutie Léonard.
Et désignant d'une main Francesca, il s'appuie de l'autre sur l'épaule d'un de ses voisins, afin de rétablir l'équilibre que ses jambes perdent à chaque instant.
Un homme vêtu d'une capote bleue, et qui seul a eu la politesse d'ôter son chapeau, s'empresse de prendre la parole.
— Ne vous alarmez pas. madame, dit-il, l'accident qui nous amène ici, n'a rien de bien fôcheux.
Cette formule de consolation est prononcée avec une indififérence caractéristique. Lorsque les agens de la police ont affaire à des personnes d'une classe élevée, ils affectent des procédés, non pour les consoler, mais pour leur prouver qu'eux aussi savent vivre.
Francesca promène autour d'elle des regards effrayés et demande une explication. Le duc se tient près d'elle; le désir de la protéger, de la défendre, l'emporte sur toute autre considération.
Léonard, qu'un pouvoir extraordinaire semble avoir affranchi tout à coup du respect craintif qu'il éprouve toujours en présence de sa femme, s'avance vers elle en serpentant. Cette marche irrégulière suffirait pour dévoiler son état, lors même que la rougeur de son teint et l'odeur suffoquante de son haleine, chargée de vapeurs spiritueuses. ne l'indiqueraient pas clairement.
— Il ne faut pas tant de mystère, dit-il. pour dire de quoi il retourne; j'ai été avec des cama-
S2Zt LE PAIR DE FRANCE.
rades parler de mes malheurs... autour d'une bouteille... une course me survient... je n'avais pas la berlue; mais mon blond n'y voit que d'un œil... le coquin de maquignon qui me l'a vendu m'a trompé.... je le changerai... demain..en attendant... il a donné dans la charrette de Monsieur, que voilà...
— Oui, interrompt l'individu que Léonard vient de désigner, il a déchiré ma blouse, cassé mon fouet et renversé les cruches de lait...
— Dont monsieur est marchand , s'écrie Léonard, c'est vrai, çà... je ne dis pas que non... j'ai voulu tournera û?i:«... la tête de mon cheval est entrée dans le salon de notre voisin... pour la coupe des cheveux.
— Sans doute, dit le perruquier d'un ton lamentable , elle a cassé mes vitres et trois belles figures de cire si \)\en coiffées à la giraffe.
— Et des figures de femme encore... moi qui les respecte tant, ajoute Léonard avec une grimace qui, chez lui, annonce toujours les larmes, quand j'ai vu mon blond sur ces dames... çà
m'a fait saigner le cœur... je l'ai tiré à moi... de
toutes mes forces... j'ai reculé, reculé mon
cabriolet ferait encore cet exercice d'écrevisse , sans la voiture chargée d'œufs de ce brave homme...
— Il y en avait plus de cinquante douzaines, s'écrie le marchand: tout est cassé!...
— Ce n'est pas l'embarras, interrompt Léonard en pleurant, cela fait une furieuse omelette dans le ruisseau... il y aurait de quoi donner à dîner à toute l'armée de la Foi.,. d'Espagne... quej'ai eul'honneur de commander... quand j'étais en garnison chez sa grandesse... le père de mon épouse...
— Sortez! s'écrie Francesca hors d'elle, il est inhumain de me réduire à assister à de pareilles scènes.
— J'en conviens, madame, dit l'homme à la capotte bleue, et pour éviter de plus grands désagrémens, je vous conseille de payer le dégât.
— Oui, dit Léonard, en passant tout à coup du ton pleureur aune audace insolente, ne faites
pas labégueule... ce monsieur, qui est delapolice duquartier, a déjà misla griffe sur mon cabriolet et sur mon blond.... il ne m'a pas mis en prison parce qu'il sait que j'ai une jeune et jolie épouse... qui gagne beaucoup d'argent....
— Misérable! dit Francesca à demi- voix, ne savez-vous pas que je vous ai remis hier tout ce que je possédais.
— Eh bien! ne payez pas , répond Léonard avec un rire grossier, on vendra mon équipage.... je n'aurai plus rien à faire... je serai prés de vous toute la journée... ce sera un grand bonheur pour nous deux...
Francesca se tord les bras avec désespoir. Persuadée'qu'il ne lui reste d'autre moyen que de chercher à obtenir un délai de l'agent de police, elle va s'adresser à lui à cet effet. Mais déjà le duc l'a conduitjà l'écart ; il lui remet plusieurs pièces d'or, et Léonard se confond en révérences et en plats remerciemens.
L'agent de police, très satisfait des procédés du duc, ordonne aux i)laignans et à l'accusé de
le suivre chez le commissaire, afin d'acquitter légalement l'amende et les dommages -intérêts. Ils obéissent sans réplique.
Resté seul avec Francesca, le duc s'approche d'elle et veut saisir sa main; elle la retire vivement.
— Éloignez -vous, monsieur, dit-elle, laissezmoi croire que vous avez fait une bonne action , une aumône. A ce titre, je ne rougirai point de votre secours. Mais il mettrait le comble à mon malheur, à ma honte si je pouvais revoir comme amant celui qui me l'a offert.
— Francesca, s'écrie le duc, je ne veux point te forcer à accepter un don ; tu me rendras la petite somme que je t'ai avancée pour conserver à l'indigne Léonard son cheval et son cabriolet. Ah! je comprends maintenant pourquoi tu souffres qu'il exerce cet état, le seul dont il soit capable, et qui puisse l'empêcher de passer à tes côtés les loisirs que lui laisseraient ses débauches.... l'effroi que tu as ressenti quand il t'a menacée de ce dernier malheur, m'a prouvé
qu'il serait pour loi le plus terrible de tous.. pouvais-je balancer à t'en garantir ?
— Je vous en remercie, monsieur; oui, je A DUS en remercie avec toute la sincérité de mon âme : mais cette question d'intérêt jetée tout à coup au milieu de nous, me fait pressentir de quel poids avilissant la position aisée dont vous paraissez jouir m'accablerait. Léonard , je ne crains pas de vous l'avouer, est assez vil pour clîercher à l'exploiter...
— Je connais toute la bassesse de son âme , aussi chercherais-tu vainement à me bannir de ta présence. Tu as besoin d'un ami. d'un protecteur: àce double titre, permets-moi de veiller sur ta destinée... Mais que dis-je. j'ai des droits sacrés sur toi, tu m'aimes... tu me l'as dit... oui, lu m'appartiens et tu voudrais que je t'abandonnasse au plus vil des hommes ?
— La loi m'enchainc à lui , soupire Francesca^
— Elle est injuste, inhumaine cette loi; la braver est un devoir, une vertu. Une perfidie t'a livrée à Léonard, un préjugé absurde te re-
LE WUh DE FRANCE. :-20
tient prés de lui. ramour te donne à moi Ose lui obéir, il nous promet le bonheur.
Francesca n'a plus la force de se soustraire aux caresses passionnées du duc.
— Ah! Pvené, dit-elle, avec tout l'abandon de l'amour le plus tendre, souffre quejeresle digne de ton affection ; ne me fais pas descendre au niveau de Léonard. Le profond mépris avec lequel il m'a été permis de le traiter jusqu'ici lui a presque fait oublier que je suis sa femme. 11 s'en souviendrait s'il avait quelque chose à me pardonner. L'épouse parjure qui (ronfifDe un mari estimable est le rebut de la société; il a le droit de la repousser, de l'abandonner à l'ignominie. Celle que le sort lie à un Léonard, devient digne de lui, si elle cède à une passion que ce lien rend coupable. Oui, la femme adultère est la compagne qui convient à l'homme dépravé, flétri: îe crime les unit en les piarvint sur la même li2;ne.
Le duc est aux eenoux de France .ra.
no JE PAIR DE FRANCE.
— Prends pitié de moi, dit-il, songe que la vertu aussi a son délire. La crainte d'offenser Léonard, que tu hais, peut-elle t'égarer au point de vouloir me donner la mort, à moi que tu aimes ? Je le jure par toi-même, je ne survivrais pas au malheur d'être pour toujours séparé de toi...
— Nous ne serons pas séparés, interrompt Francesca, je t'écrirai chaque jour... tu me répondras... lu chercheras un lieu que nos pas seuls aient le droit de fouler; nous y déposerons nos lettres à des heures différentes, afin de ne pas nous rencontrer... Conçois-tu le bonheur de les presser sur nos lèvres avec la certitude qu'aucun attouchement profane ne leur a enlevé ce souffle d'amour dont nos soupirs les auront pénétrées... Si je manquais un seul jour de t'apporter ma réponse.... je serais malade... • Alors envoie -moi un ami sûr... tu dois en avoir... qui pourrait ne pas t'aimer?... presse sa main, défends-lui de la tendre à un autre qu'à moi. ..je la
LE PAIR DE FRAI^CE. 23i
saisirai... je la couvrirai de baisers... je la porterai sur mon cœur... elle me guérira si je puis l'être... Si Dieu m'appelle, que cette main encore sanctifiée par l'étreinte de la tienne, essuie de mon œil éteint la dernière larme que j'aurai versée pour toi... et je mourrai heureuse.
Cette preuve de l'amour le plus exalté, porte dans l'âme du duc autant de désespoir que d'ivresse. Il fait un mouvement pour attirer Francesca dans ses bras, elle le repousse doucement
— Ecris-moi par la poste, dit-elle, indiquemoi l'heure, le lieu où il me faudra porter ma réponse... pars maintenant.
— Partir! murmure le duc, quand tu viens de me montrer combien je suis aimé.
Et s'inclinant vers elle, ses lèvres effleurent les cheveux de Francesca.
— Fuis! lui dit-elle, d'une voix à peine intelligible, fuis ta faiblesse et la mienne.
Le duc rappelle toute son énergie.
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— Tu as mis le ciel et l'enfer dans inoii cœur, s ecrie-t-il , et au même instant il se précipite hors du salon.
YI.
Un Me'mxQt a In mo^f.
L'exaltation qui soutenait le dilIPen présence de Francesca, s'est évanouie dés qu'il a cessé de la voir, de l'entendre. Le lien idéal qu'elle veut établir entre eux. ne lui parait plus qu'une source intarissable de tourmens. Il l'accuse de bizarrerie, d'injustice, et cependant il seul qu'il est aimé comme jamais aucun homme
ne l'a été. Son agitation ne lui permet pas de s'occuper du chemin qu'il suit, de distinguer les rues qu'il parcourt ; le hasard le conduit aux Champs-Elysées. Le soleil d'une brûlante journée du mois de juin est encore trop ardent pour permettre aux promeneurs de quitter leurs salons ou leurs greniers. Les allées touffues, qui dans peu d'heures vont être remplies d'une foule bruyante, sont en ce moment désertes et silencieuses. Accablé de fatigues, le duc s'est jeté sur le gazon; une de ses mains soutient sa tète, l'autre cueille l'herbe et les fleurs qu'elle peut atteindre. Cette occupation d'abord purement machinale, captive bientôt sa pensée; la raison n'a plus d'empire sur lui, il devient femme, enfant; fÉtiterroge le hasard. Une Marguerite doit lui dire si Francesca persistera dans la résolution cruelle qu'elle a prise; s'il ne lui sera plus jamais permis de s'enivrer du bonheur qu'il vient de goûter près d'elle, et dont le souvenir accélère encore la course de son sang.
— Les passions, lorsqu'elles ne nous élèvent
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pas à des actions éclatantes, soit en bien, soit en mal , nous réduisent à un degré de faiblesse inconcevable pour celui qui ne les a pas assez observées pour se convaincre que leur condition unique est l'extrême, n'importe en quel genre. Tandis que le duc s'abandonne ainsi à tout ce que l'amour a de faiblesse, de niaiserie aux yeux des indifférens, une jeune femme traverse la pelouse d'un pas rapide. Sa robe de gros de Naples vert descend à peine jusqu'à la place où commence l'élégant brodequin qui renferme son joli pied. Son chapeau de paille de riz, orné de fleurs, est coquettement jeté sur la partie inférieure de sa tête, afin que son demi- voile de blonde ne cache pas des yeux vifs et brillans qui semblent désirer autant d'être vus que de voir. Une écharpe de crêpe de Chine rose se joue autour d'un corsage à la Vierge, dont la dénomination est peu en harmonie avec le mouvement précipité du sein qu'il renferme. Son maintien, quoique gracieux, a quelque chose de dégagé, de hardi.
A la vue d'un homme étendu sur le gazon et effeuillant une marguerite, elle s'arrête et le contemple en silence. Un sourire malin effleure ses lèvres et donne à sa physionomie spirituelle et expressive une teinte qui touche de près à l'effronterie. Un souvenir agréable semble la frapper tout à coup; car ce n'est plus avec ironie, mais avec un intérêt mêlé de tendresse qu'elle examine le jeune homme couché à ses pieds.
— Je jurerais que c'est lui, se dit-elle à ellemême; je puis me tromper cependant... Je veux avoir le cœur net.
Aussitôt elle agite avec adresse l'élégante ombrelle qu'elle lient à la m.ain. et touchant légèrement et comme par hasard le pied du duc. elle parvient à attirer son attention. Il fait un mouvement de surprise. La jeune personne lui demande pardon de sa maladresse avec un sourire aimable. Le son de celte voix a frappé le duc ; il lève les yeux et la jeune dame n'a plus de doutes.
— Lsl-ie que vous ne me recoiinaishcz pas,
monsieur leduc?demande-t-elle d'un ton doux, presque triste.
— Ah! c'est vous Cécile, dit-il avec un mélange de surprise et d'humeur.
— Oui. c'est moi, répond Cécile en détournant la tête pour cacher une larme qui malgré elle brille sur sa paupière.
Honteuse de cette faiblesse, elle la surmonte aussitôt et reprend son assurance habituelle.
— Seriez-vous devenu fier depuis que vous êtes duc et pair?... Cependant vous n'êtes pas arrivé aux grandeurs sans vous y être attendu.
— Vous auriez tort de m'accuser de fierté, dit le duc avec embarras, et sans changer d'attitude ; mais nos liaisons ne peuvent être renouées....
— A la bonne heure , interrompt Cécile en riant, vous craignez de résister à l'empire des réminiscences?... Soyez tranquille; je vous revois avec plaisir.... comme un ancien bienfaiteur..., rien de plus.... Ma reconnaissance, j'espère, n'a rien de redoutable ?
— Non , sans doute , répond sèchement le duc; mais je vous en dispense.
— Votre mauvaise humeur n'est pas naturelle, vous avez des chagrins... des chagrins de cœur... Je vous ai vu jouant avec de Therbe et des fleurs, comme un amoureux de l'Opéra-Comique... N'oubliez pas, monsieur le duc, que vous êtes marié.
— Oh ! je ne l'oublie point, dit le duc avec aigreur, et puisque vous avez le talent de deviner si juste, j'aurais mauvaise grâce de vous contrarier. Oui, j'ai des chagrins de cœur ; je suis amoureux fou.... de ma fenmie.... et jaloux comme un Turc.
— Tant pis, monsieur le duc, dit Cécile avec bonhomie, c'est fort vilain d'être jaloux, et sans motifs encore; car il est impossible qu'une femme que vous aimez puisse être infidèle... Je trouverai le moyen d'approcher de madame, je la surveillerai, je vous convaincr li de votre injustice à son égard , et vous redeviendrez tranquille, heureux.
Ces mots, prononcés avec efl[usion, touchent enfin le duc.
— Cécile, dit-il en se levant, vous êtes toujours une bonne, une excellente fille. Conaptez sur moi, si je puis vous être utile.
— Merci, monsieur, et puisque vous voilà si bien disposé, j'espère que vous ne refuserez pas de causer un instant avec moi. Il ne faut cependant pas nous arrêter ici, on pourrait nous reconnaître; remontons à la barrière de TÉtoile, nous ferons un tour sur leboulevart extérieur.... Vous hésitez, monsieur le duc? si vous me refusiez vous me feriez croire que vous me trouvez dangereuse.
Le duc suit d'un air contrarié la direction que Cécile lui fait prendre.
— Convenez, lui dit-elle, que vous n'êtes pas galant; il faut vous menacer pour vous décider à m'accorder un moment d'entretien.
— Je craignais de vous faire manquer un rendez-vous ; car quel autre motif aurait pu vous amener ici, seule, à une pareille heure?
— Un rendez -vous ? non, non, monsieur, je \iens de voir ma petite fille qui est en nourrice au bois de Boulogne.
— Vous avez un enfant ? Est-ce que vous seriez mariée ?
— Oui, monsieur, repond Cécile d'un air embarrassé.
— Quel est l'heureux mortel ? demande le duc en souriant.
— Un beau jeune homme, commis dans un magasin de nouveautés
— Quoi ! un commis peut nourrir une femme et un enfant ?
— Oh! s'il pouvait seulement se suffire à luimême... par bonheur j'ai bien achalandé le magasin de modes que vous m'avez acheté rue de Richelieu. Je fais d'excellentes affaires.
— J'en suis enchanté, répond le duc avec une satisfaction sincère ; mais vraiment, êtes-vous mariée.
— Dame, comme on l'est à Paris.
— Je le présumais... vous avez tort, Cécile ;
rien n'empêche votre commis de s'unir à vous par un lien légal, et puisqu'il ne veut pas vous donner son nom...
— Il ne demanderait pas mieux: mais je n'ose m'engager... pour la vie... Les hommes qui ont fait les lois les ont arrangées à leur avantage... Autrefois, c'était différent, je m'en souviens encore quoique je fusse bien jeune alors. Ma mère était une bien digne femme: si je ne l'avais pas perdue sitôt, je n'aurais pas été mise en apprentissage chez une marchande de modes. Mon père ne la rendait pas toujours heureuse... quand il se conduisait par trop mal elle lui disait sérieusement : Vous me donnez le droit défaire prononcer le divorce; j'en userai si vous ne vous corrigez pas. Cette menace le rendait, pour long-temps, le meilleur mari du monde: mais depuis la restauration, le mariage est devenu une galère. Un mari peut impunément dissiper la fortune de sa femme, manger le fruit de son travail et lui faire un enfer de la vie. Si elle le quitte, il peut la forcer à revenir,
2Û2 LE PAIR Dfc FRANCE.
aller s'établir chez elle ou bien la contraindre à lui faire une pension, comme si c'était une action méritoire de nous rendre malheureuses. Il est peu d'hommes assez vertueux pour ne pas abuser de pareils avantages : il faut bien les connaître pour s'y fier.
— Voilà, se dit le duc à lui-même, les suites de cet aveuglement funeste qui a proscrit le divorce. En donnant au lien le plus doux le caractère effrayant de la fatalité, on en a fait une chaîne redoutée; on lui préfère des liaisons scandaleuses !
La répugnance de Cécile pour le mariage l'a disposé en sa faveur. Par quelques demi-confidences il lui fait entrevoir la véritable cause de ses chagrins, et les questions adroites qu'elle lui adresse achèvent de lui arracher l'aveu complet de sa position envers sa femme, et de son amour pour Francesca.
Cécile le blâme avec chaleur.
— Puisque madame vous repousse, continuet-elle.je conviens que vous pouvez vous regar-
der comme libre; mais la dame que vous aimez est mariée aussi. ... ■
Le duc peint en traits énergiques le caractère vil et méprisable de Léonard. •;< > ^
— Puisque vous faites la cour à la femme , on ne saurait vous admettre comme juge des bonnes ou des mauvaises qualités du mari.
Le duc impatienté lui fait observer que son prétendu respect pour le mariage est d'autant plus absurde qu'elle n'a pas voulu s'y soumettre.
— Vous ne valez pas mieux que les autres . monsieur le duc, répond Cécile avec humeur. Les hommes, quand ils veulent nous séduire nous font des discours superbes sur l'injustice des convenances sociales qui. selon eux. ne servent qu'à gêner les liens du cœur : mais nous n'avons pas plutôt cédé à leurs désirs, qu'ils nous déclarent fort ingénuement. que l'opinion publique a raison de flétrir de son blâme, de son mépris la femme qui se confie à l'honneur, à la probité, aux tendres protestations de son
amant. En effet . ne faut-il pas avoir dans le cœur un grand fond d'injustice, de penchans vicieux pour présumer qu'il vaudrait mieux vous voir attachés à notre destinée par une affection . un dévouement volontaire, que par le collier de force du mariage ? Et n'est-ce pas une créature bien dépravée que celle qui ne peut se résoudre à croire qu'il faut absolument que la loi vous garotte. pour vous empêcher de faire du monde un sérail : des femmes, les esclaves ou les victimes de vos passions: de tous les enfans, des orphelins ou des bâtards? Eh! bien , j'ai plus d'orgueil que cela . moi! je ne veux pas plus être aimée par contrainte que je ne veux être ruinée par contrat. Je passe bien des folies à Paul, parce que cela me convient; mais s'ils commettait une bassesse, je n'en partagerais pas l'affront. Voilà ma morale, ma philosophie, à moi ; tant pis pour ceux qui la trouvent mauvaise. Je gagne de l'argent, avec cela on est toujours sûr d'être estimée. Quand j'ai fait présent d'un beau chapeau à une dévote en crédit ;
fourni le pain béni et les accessoires à la paroisse ; payé mes six francs par mois au bureau de charité, je pourrais avoir dix amans à la fois, sans que personne y trouve à redire.
— Cécile! s'écrie le duc, surpris, vous que j'ai connue si simple, si bonne.... où avez-vous puisé ces principes 1*
— Dans l'expérience, monsieur le duc, tous ceux qui voulaient me guider, sans en excepter mon confesseur, ne cherchaient qu'à me tromper.
— Votre confesseur! interrompt vivement le duc, vous avez un confesseur?
— Il le faut bien, monsieur : quand on est étabhe, on serait fort mal regardée dans son quartier si l'on se dispensait de communier à Pâques.
— Oui, dit le duc, le clergé a compris qu'en faisant de la dévotion une mode, il n'en fallait pas davantage pour contraindre nos têtes frivoles à s'y soumettre sans examen. Mais je ne croyais pas que nous eussions des prêtres assez.
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tolérans pour donner l'absolution à une pénitente qui s'est mise en insurrection ouverte contre le sacrement de mariage.
— Oh! Ils se garderaient bien de nous absoudre.
— Vous portez donc le mensonge jusqu'au pied du confessional 1*
— Que Dieu me garde d'un semblable péché. Il est un moyen plus facile et plus honnête de faire l'acquit de sa conscience sans sacrifier un amant qu'on aime. Huit jours avant Pâques, on se brouille avec lui : on se raccommode huit jours après. Toutes les femmes qui tiennent à la considération du monde en agissent ainsi et s'en trouvent très-bien.
— Il n'est que trop vrai, dit le duc. les pratiques d'une dévotion extérieure, loin de mettre un frein à la dépravation des mœurs . lui servent de voile, et font taire les scrupules en offrant un pardon que la morale et l'honneur refusent.
— Vous prêchez dalisle désert, monsieur le duc, je voi|S l'ai déjà dit, l'expérience m'a
LE PAIR Dt FRANCE. 247
forijnée; je suis résolue de ne plus prendre conseil que de moi-même.
— Je ne me fais pas votre censeur, Cécile; je dois cependant vous dire que vous n'êtes pas conséquente avec vous-même, en condamnant toute femme mariée qui n'adore pas son mari.
— Je sais que cela ne dépend pas toujours d'elles; mais au moins ne doivent-elles pas en aimçr un autre. Celles qui n'ont pas ce com'age sont coupables, à moins qu'elles ne fassent comme moi.
Le duc sourit.
— Ma chère Cécile, dit-il. vous n'auriez jamais adopté la philosophie cynique dont vous faites parade, si au lieu d'avoir été abandonnée à vous-même, entourée de mauvais exemples, vous eussiez vécu au milieu d'une famille vertueuse, sous les yeux d'une mère jalouse de vous conserver une réputation sans tache. On vous aurait répété sans cesse que l'amour étant la plus aveugle, la plus passagère des passions, elle renverserait bientôt Torde social, si la loi ne
donnail pas de la stabilité aux liens du mariage". La religion . la piété filiale vous auraient persuadé que la bénédiction d'un prêtre ou la volonté des parens suffisent pour rendre heureuse l'union qu'elles font contracter. Mais si plus tard vous reconnaissiez dans votre mari un mauvais caractère, des vices honteux, vous ne manqueriez pas d'accuser d'injustice, de cruauté les lois inhumaines qui vous condamneraient à passer votre vie avec un pareil être.
Cécile n'a que de faibles argumens à lui opposer : ses chagrins la touchent vivement et elle finit par lui offrir de protéger ses amours.
Transporté de joie . le duc saisit les mains de Cécile et les couvre de baisers: elle les retire et une vive rougeur couvre son front,
— Puisque je puis vous être ofile, monsieur le duc . il faudra que nous nous voyions souvent ; mais j'exige que vous soyez très réservé : je ne veux pas manquer à Paul , même par la pensée.
Le duc sourit de cet aveu naif et cherche à la rassurer.
LE PAIR DE FRAJVCE. 2/i9
— Oh ! je sais bien dit-elleque vous m'avez entièrement oubliée, je ne vous en fois pas de reproches... vous ne m'avez pas trompée... jamais vous ne m'avez fait entrevoir qu'un jour je pourrais devenir duchesse... quand vousm'avez annoncé que vous alliez vous marier, je n'ai point essayé de vous retenir. J'ai pensé que si vous continuyez à me voir cela pourrait vous faire faire mauvais ménage. C'est par cette idée que j'ai cherché à me consoler.
— Et monsieur Paul a fait le reste . dit le duc en souriant ?
— Eh bien ! oui . dit Cécile en rept-enant toul-à-coup sa gaieté, et j'espère bien que je n'aimerai jamais que lui. Mais revenons à madame Francesca, je ne lui connais que ce nom, et je ne veux pas même lui en savoir un autre. Vous devez lui écrire demain pour lui indiquer le lieu où elle doit vous porter sa réponse. Le hasard vous sert à merveille : mon propriétaire a un pavillcii à louer sur le boulevarl du Mont-Parraàse. Je vais l'arrêter sur-le-champ.
Envoyez chercher la clef ce soir, vous en ferez faire une autre pour Francesca. ensuite nous verrons. Il faudra les premières semaines, au moins, rester fidèle à vos conventions, et vous borner à aller chercher le bienheureux papier dès que la dame de vos pensées aura quitté le lieu solitaire... Plus tard nous trouverons moyen de vous faire rencontrer ensemble. Je sais fort bien que je ne fais pas là un fort joli métier : mais je vous oblige, et s'il est vrai que le mari de votre maîtresse soit aussi mauvaissujet que vous le dites, elle me saura gré de l'avoir forcée à ne pas désespérer un amant tel que vous.
Le duc e;xprime avec feu sa reconnaissance à la marchande de modes, qui s'aperçoit enfin
qu il est tard..j ^^j \„[ .jfn{»m gfi'] /.nrr sa 9i i'^ ., Tous deux prennent aussitôt la rue du Faubourg-Saint-Honoré. et un fiacre ramène Cécile à son magasin. ,,^i , .i^^^ joy .>. ;. ;i|^en4ant toute la course, une vive inquiétude
a oppressé la poitrine de Cécile, elle craint que Paul . qui doit être chez elle en ce moment , ne lui fasse des reproches de sa longue absence. En entrant dans son magasin, elle interroge du regard sa première demoiselle. Celle^cil'a comprise. I' ) -7'>/
— Il est en haut, madame, dit-elle.
— Depuis long-temps r*
— Depuis une heure environ, répond une autre; j'avais déjà' commencé ma passe quand il est entré ; elle n'est pas encore finie.
— A-t-il demandé après-moi ?
.1 — Oui , madame; mais nous lui avons dit que vous étiez allée voir votre petite. Il a assuré qu'il était fatigué et qu'il allait dormir en attendant, jtfi 'iuix| MûiTin iyù^fio'J "tnv.
— Il dort ! se dit Cécile à elle-même , il n'était pas toujours aussi calme quand il ne me trouvait pas à la maison; aurait-il cessé d'être jaloux ?
Préoccupée de cette pensée , elle monte en
hàle à sa chambre, ouvre la porte doucement, s'avance sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller son amant . qui est fort cavalièrement étendu sur une causeuse. Il l'a cependant entendue; se soulevant à demi, il tourne la tète vers elle.
— Ah ! c'est vous, madame, dit -il.
— Oui, c'est-moi. monsieur, j'arrive trop tôt puisque je vous réveille... En vérité conUnuet-elle avec humeur, je ne conçois pas comment on peut dormir ainsi au milieu du jour.
— Aurais-tu oublié, ma petite Cécile , que je suis chargé maintenant d'aller faire des offres de services aux pratiques. On a pensé que j'étais assez joli garçon pour cela ; mais c'est une corvée terrible pour les jambes... et pour le cœur... parcourir tous les quartiers de Paris, se trouver en tète à tête avec les plus jolies femmes...
— Ce danger ne vous a pas encore atteint, monsieur, puis ju'* vous dormez, répond Cécile.
— Eh ! n'a-t-on pas la ressource des rêves? Je t'assure que j'avais continuellement sous les yeux la charmante duchesse de ***
— Est-ce que vous la connaitriez , monsieur ?
— Sans doute . madame . j'ai eu le bonheur de la voir aujourd'hui : il n'existe rien de plus beau '....Vous paraissez surprise? Ignoriez-vous que la femme de votre premier adorateur est un chef-d'œuvre delà nature?
— Je savais qu'elle est belle, répond sèchement Cécile; en vérité, ajoute-t-elle avec un sourire amer, c'est un hasard assez singulier que le même jour nous ayons rencontré, vous la femme, et moi le mari.
— Vous aviez donné rendez -vous au duc, dit Paul i^.en riant.
— Et vous pouvez en supposer la possibilité avec tant de calme ? s'écria Cécile.
— Oubliez-vous, ma chère amie, que nous sommes mariés depuis deux ans ?
2bU LK PAIR DE FRANCE.
— Mariés! non. monsieur, non. nous ne le sommes pas.
— Eh! mon Dieu, c'est tout comme. Croismoi , ma chère . ce n'est pas la bénédiction d'un prêtre . c'est le temps qui porte malheur à l'amour.
— Paul! dit Cécile, vivement émue, voilà déjà plusieurs fois que tu me tiens ce langage. J'ai cherché à me convaincre que tu voulais faire de l'esprit. Je te suis assez attachée pour te pardonner des plaisanteries mêmes impertinentes : mais si tu avais cessé de m'aimer...
— Eh! bien, que ferais-tu? Tu m'épouserais? demande le commis, avec un bruyant éclat de rire.
— Non. monsieur, je vous défendrais ma porte. ^
— Bah ! est-ce que nous pourrions vivre l'un sans l'autre ? Là où finit le sentiment commence l'habitude ; son empire est comme tout ce qui est despotique: il gagne chaque jour du
terrain et finit par dégénérer en droit divin.
— Pour achever de me convaincre de ta fidélité, dit Cécile, tu devrais me réciter . tout au long, l'article du journal de l'opposition où tu as puisé cette belle phrase.
— Je sais fort bien . madame, que les phrases de l'opposition ne vous plaisent pas: vous êtes ultra, parce que vous avez été la maîtresse d'un grand seigneur, et que vous vendez des chapeaux aux nobles dames du fauboug Saint- Germain.
— Quand cela serait, monsieur, mes raisons seraient plus justes que les vôtres. Vous êtes libéral, vous, parce que les gens de votre parti soutiennent qu'un commis vaut bien un duc et pair.
— Eh, bien ! madame, dit Paul avec un sourire malin, décidez vous-même la question: il m'est impossible de décliner votre compétence dans cette affaire.
La colère, l'indifi^nation altèrent les traits de
la marchande de modes. Paul sent qu'il est temps de mettre un terme à ses railleries.
— A propos ma bonne, dit-il. en prenant tout-à-coup un air de tendresse et de douceur, tu ne m'as pas encore donné de nouvelles de notre fille; comment va-t-elle? La dernière fois que je Tai vue. je l'ai trouvée un peu pâle : il m'a semblé même qu'elle avait de la fièvre.
Cette tendre sollicitude pour sun enfant a fait oublier à Cécile tous les torts de Paul.
— Mais sans doute, elle a la fièvre, dit- elle, et très-forte. La dentition se fait trop vivement.
— Ces maudites dents ! s'écrie Paul du ton le plus paternel, elles m'ont déjà donné tant d'inquiétudes pour ma fille que je voudrais qu'elle n'en eût jamais.
— Te moques- tu de moi. dit Cécile, une femme sans dents, quelle horreur,
S'apercevant que sa tendresse affectée pour son enfant. Lui a fait dire une sotHse il cherche à la réparer.
LB PAIR DE FRANCE. 25l
Oui. continue- t-il. j'aimerais mieux que ma fille dut, comme beaucoup de nos jolies dames, le beauté de son râtelier à l'art du dentiste qu'à la nature, puisqu'elle fait payer cet avantage par tant de douleurs. Conviens , ma chère Cécile . ajoute-t-il d'une voix caressante, que si je ne suis pas toujours un amant parfait, je suis bon père, du moins.
— Oui, pourvu qu'il ne t'en coûte rien, répond Cécile en riant: jamais tu n'as songé à payer un mois de nourrice.
— Je suis dans une des premières maisons
de Paris, il faut tenir un ton, étaler un luxe
tu sais bien que mes appointemens ne peuvent me suffire.
— Oh ! je ne le sais que trop, ma bourse s'en aperçoit.
— Je t'assure qu'il m'est impossible d'être plus économe.
— Économe ! toi ? tu as de gros appointemens , lu en dépenses au moins le double... si j'en fesais au'ant, qu'en résulterait-il i*
— Que nous ferions des dettes, voilà tout.
— Des dettes ! et comment les payer ?
— Par quelque bonne fortune qui ne peut manquer d'arriver à des gens comme nous.
— Allons, il n'y a pas moyen d'avoir raison avec lui. Tout cela n'empêche pas que tu aurais dû faire quelques petits cadeaux à ta fille, à la nourrice, surtout, quand je devrais les payer; cela prouverait que tu penses en père...
— Sois tranquille, ma chère amie, je réparerai ma faute; demain je choisirai tout ce qu'il y a de plus élégant au magasin, et nous ironsensemble le porter à notre fille et à sa nourrice.
Paul était sûr d'avance qu'en flattant ainsi le cœur maternel de Cécile, il la ramènerait à cette confiance sans bornes qui régnait entre eux dans les premiers temps de leur amour, et Jont il a besoin en ce moment pour connaître la nature de l'entretien qu'elle vient d'avoir avec le duc. Sa vive curiosité à ce sujet ne lui a point fait oublier que ce n'est ni par les prières, ni par, les menaces, mais uniquement par la
ruse, qu'il peut obtenir les renseignemens qu'H désire. Il attire Cécile près de lui, sur la causeuse, passe son bras autour de sa taille, et faisant succéder adroitement aux tendres caresses les questions insidieuses, il obtient la certitude que le hasard seul, l'a mise en rapport avec le duc. Bientôt il est dépositaire du secret
que ce dernier à confié à la marchande de modes.
La passion du duc pour Francesca enchante le commis, il y trouve des chances de succès pour les projets qu'il a conçus sur la duchesse, IVIais ce qui lé charme surtout, c'est le rôle dont Cécile s'est chargée dans cette intrigue, car il lui paraît une mine d'or inépuisable. Entraîné par la joie que lui cause la réunion de tant d'événemens heureux, il exprime sans détour ses principes et ses desseins. Sans s'apercevoir que sa morale plus que relâchée choque la marchande de modes, il expose avec complaisance les moyens qu'il compte employer pour assurer leur fortune.
— Oui. ma chère Cécile, dit-il, bientôt une partie des cent mille livres de rente que le duc a reçu de' sa femme sera en notre pouvoir. Je t'ai déjà dit que j'ai vu la duchesse aujourd'hui: un seul de mes regards a suffi pour embraser son cœur. Une vieille baronne que je connais depuis long-temps, et que j'ai trouvée chez cette dame, plaiderait ma cause au besoin : mais cela ne sera pas nécessaire. Quand j'aurai fait quelques-unes de ces extravagances romanesques qui ont tant de pouvoir sur les femmes, elle n'aura plus rien à me refuser... Bien entendu que je n'userai de mon empire que sous le rapport des finances... Oui, je te promets d'être cruel., je résisterai à la tentation de faire payer au duc l'avantage qu'il a eu d'être mon prédécesseur près de toi... je te serai fidèle... mais il faut que tu me secondes, que tu me fienne au courant de l'intrigue du mari, afin que je puisse exciter la jalousie de la femme, et la captiver entièrement...
Cécile l'a éccxulé a> ec surprise, avec stupeur.
— Ltes-vous devenu fou! monsieur, s'écrie-
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telle, vous voulez séduire une duchesse?
— Et pourquoi pas? Ces dames aiment autant, et plus que les autres, les jolis garçons. Au reste, celle dont il s'agit n'est que la fille d'un facteur de pianos.
— Qu'importe, monsieur, elle est la femme d'un homme que je respecte, que j'estime, à qui je dois tout ce que je suis... je ne souffrirai pas que vous cherchiez à le déshonorer.
— La jalousie t'égare, ma chère Cécile, il ne s'as;it ici que d'une question d'argent. Tu soutiens que le due a été généreux envers toi : je dis, moi, qu'il est toujours ton débiteur. De façon ou d'autre, il faudra qu'il s'acquitte. Quand nous aurons atteint notre but . nous nous marierons : nous achèterons un beau château et nous donnerons notre fille à un grand seigneur ruiné, qui s'estimera fort heureux. Personne ne nous demandera la date de notre contrat de mariage, ni de certificats sur la manière dont nous aurons acquis nos richesses. Sois donc raisonnable, aide-moi àVrom-
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per une femnie pour laquelle ton amant t'a abandoniiée.
— La tromper ! non, monsieur, dit Cécile d'une voix étouffée; vous n'avez pas cette intention ; vous êtes incapable de faire croire à une femme que vous l'aimez quand votre cœur est froid; la soif de l'or ne saurait avoir cet empire sur vous.
— Oh ! c'est trop fort de douter ainsi de mon talent. Je t'assure . ma chère amie , que si je le voulais, je ferais accroire à une borne que je l'adore.
— Il est effroyable, c€, talent! murmure Cécile, avec une agitation toujours croissante; oui, effroyable! Et qui me dit que vous ne l'exercez pas avec moi: que vous ne feignez de m'aimer que parce que j'ai de l'argent à vous donner ?... Paul , continua-t-elie en sanglotant, Paul, pourquoi m'as-tu fait uii pareil aveu ?
— Point de scène tragique, madame, vous savez que je les déleste. Je vous croyais de î'esprit. j^ n7P suis trom[>é, Vous refusez de me
sccoiidcr , di bien 1 soit, j'ai le secret du duc; c'est assez pour le moment.
— Mon ami, s'écrie Cécile, avec désespoir et en saisissant sa main, tu es incapable de trahir ma confiance !... Tu as voulu savoir si je serais capable de me prêter à une basse perfidie... Tu ne me réponds point?... Eh bien! tremble! Si tu as pu en effet concevoir l'infâme projet que tu viens de me communiquer, je m'attacherai à tes pas, je te forcerai à devenir homme d'honneur!
Paul la repousse avec violence.
— Qui donc es-tu ? dit-il avec mépris, pour t arroger le droit d'inspecter ma conduite ? Tu n'es point ma femme ! La loi et le monde ne voient en toi qu'une de ces viles créatures que nous autres hommes nous prenons pour nos plaisirs. Quand nous vous quittons par dégoût on nous admire , on dit que nous rentrons dans la bonne voie. Tu n'as pas voulu m'épouser lorsque j'aurais pu faire cette folie; tu as craint de te
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donner un maîlre légitime, subis les conséquences de la liberté telle que la femme peut la connaître. Puisque tu m'as accordé les droits d'un mari sans que nos lois t'en fissent un devoir, je puis te faire sentir mon mépris par les traitemens les plus cruels ! Tu réclamerais en vain l'appui de la justice, la pitié des honnêtes gens; mais je ne veux pas user de tous mes avantages, je me borne à te quitter. Tu ne peux vivre sans moi, je le sais; quand tu seras malade de chagrin, tu consentiras à tout ce qu'il me plaira de t 'ordonner. Alors je reviendrai te consoler. J'espère que je suis généreux ?
A ces mots, il sort et descend rapidement l'escalier.
La honte, 'le désespoir, peut-être aussi la crainte de perdre pour toujours l'homme qu'elle aime, égarent entièrement la tête de Cécile. Elle suit le jeune commis et lui adresse, d'une voix rauque et criarde, les prières et les imprécations que lui dicte son délire.
Furieux de se voir accabler de reproches et d'injures devant toutes les jeunes filles du magasin, Paul se retourne, applique deux soufflets à la marchande de modes et sort du magasin ù pas lents et mesurés.
Les demoiselles ont baissé les yeux sur leur ouvrage afin de cacher un sourire d'ironie ou de pitié.
— Il faut êlre bien brutal pour frapper une femme, dit l'une d'elles à voix basse.
— Et bien folle pour vouloir retenir un homme malgré lui , ajoute une autre.
— A moins qu'on ait peur de ne point lui trouver un successeur, dit une troisième.
En ce moment un riche équipage s'arrête à la porte du magasin ; des dames élégantes en descendent. Les demoiselles se lèvent aussitôî et entourent leur maîtresse qu'elles n'avaienJ pas osé regarder.
— Remettez- vous, madame, dit l'une d'elles, voici des pratiques.
Cécile ne répond que par des cris étouffés et des contorsions.
— Ne voyez -vous pas, mesdemoiselles, dit la première, qu'elle a ses attaques de nerfs ; conduisez -la dans sa chambre, je ferai l'article.
Cécile est emmenée sur-le-champ; les dames entrent et sont accueillies avec un calme respectueux, une politesse prévenante, des manières distinguées.
Elles savent vivre et se mettre au niveau des circonstances, ces jeunes filles pour lesquelles la scène scandaleuse qui vient de se passer sous leurs yeux n'a rien d'extraordinaire.
ïh /f
OU LE DIVORCE