‹ Le pair de FranceChapitre 1 sur 7 · CHARLES LACHAPELLE · texte numérisé non relu

CHARLES LACHAPELLE

Riih Saint-Jacqnes, 7».

Ces(Eonsrqumccsî>f l'3nt>is6olubilitfî>uilTona^i'.

Paul a vainement cherché le sommeil. Des projets confus, des craintes vagues, des espérances séduisantes l'agitent et le poursuivent tout-à-tour.

Vers les premières heures du jour , il allait enfin succomber au besoin de repos, quand on

>l LE PAIR Dl f i; \NCE.

vienl lui apprendre que Marsey demande à

lui parler.

Surpris, presque inquiet de cette \isitematinale.il se lève en hâte <i B'empresse daller la recevoir.

Marsey l'aborde d'un air d'humeur.

Après s'èlre plaint amèrement de la scène de la veille . il reproche à Paul de l'avoir remis en rapport avec Dupré. et lui défend de l'admettre désormais dans leurs réunions intimes . dont il ne cesse de troubler la bonne harmonie par son exaltation et ses principes erronés.

Paul veut se justifier. Marsey l'interrompt:

— C'est inutile, lui dit-il, je vous dirai plus tard ce que je pense de l'accident qui vient de jeter le désordre parmi nous. En ce moment un autre motif m'amène. Le duc m'a confié ce qui s'est passé hier chez vous, entre lui et sa femme.

Paul assure vivement qu'il est lui-même désolé d'une démarche que Sophie a hasardée

sans le consulter , et qui le réduit à craindre qu'elle n'ait cessé de l'aimer.

— Je crois sans peine qu'elle n'a pas été guidée par vos conseils, répond Marsey. Je ne vous dirai point mon opinion sur une femme qui a pu faire de pareilles offres , de pareils aveux: vous l'aimez!... le profond mépris dont elle a été accablée la fera peut-être revenir à des sentimens moins vils ; employez à cet effet toute votre influence sur son esprit. Je vous le repète , pour la dernière fois . si vous tenez à conserver les rapports d'amitié que la conformité de nos principes politiques a établis entre nous , suivez enfin le conseil que jusqu'ici je vous ai donné envain. Que Sophie cesse d'habiter sous le même toit que l'homme qui n'est plus son mari ; qu'elle et son enfant demeurent publiquement avec vous . et portent votre nom. Que votre union illégale, puisqu'on veut qu'elle le soit , offre au monde l'exemple d'une famille heureuse, estimable , et il aura des imitateurs . et le bon sens public rétablira

U LE PAIR l»K FRANCE.

le divorce de fail . jusqu'à ce que le gouvernement, forcé de revenu1 à ses véritables «lavoirs . consente enfin à purger nos lois des abus nombreux que la restauration nous a légués.

Paul l'assure qu'il est entièrement de son avis et lui promet de renouveler ses instances auprès de Sophie pour vaincre les préjugés dans lesquels elle a été élevée, et qui lui défendent de braver ouvertement les lois et les mœurs.

Après une sortie violente contre l'hypocrisie criminelle des femmes, qui se permettent sans scrupules de tromper à la fois un amant et un mari, et qui croient avoir accompli tous leurs devoirs quand elles ont caché leurs fautes , Marsey se retire brusquement.

Arrivé chez le duc. où il s'est rendu en hâte afin de l'instruire de la démarche qu'il vient de faire, il y trouve l'avocat.

Sa présence parait interrompre un entretien fort animé.

Le duc l'accueille avec empressement.

— Ah ! mon cher Jules, que je suis heureux de vous voir, s'écrie-t-il. vous m'avez sauvé la vie quand forcé de combattre pour une cause que je condamnais, je cherchais la mort dans vos rangs. Aujourd'hui je vous demande un service plus précieux. Vous connaissez l'amant delà duchesse, nommez-le moi.

— Je lui ai promis de me taire répond froi dément Marsey.

— Je le sais, vous me l'avez dit: mais vous vous croirez délié de cette promesse quand vous aurez appris le nouvel affront que je viens de subir. La raison froide et calme de Georges n'y voit aucun remède: c'est sur vous seul que j'ai fondé toutes mes espérances. Ecoutez -moi et jugez.

Lorsque cette nuit nous avons quitté ensemble la maison de Paul, je vous ai fait connaître mon entretien avec ma femme. Je suis rentré chez moi dans une agitation difficile à décrire. Malgré cet état je m'aperçus qu'il régnait à l'hôtel un mouvement extraordinaire, .l'en deman

dai la cause. On m'apprit que la duchesse qui m'avait précédé de peu d'instans, était gravement indisposée et qu'elle a\ait fait appeler son médecin. Convaincu que c'était une ruse pour exciter ma pitié, j'y fis peu d'attention et je me disposais à donner le reste de la nuit au repos, car je me sentais accablé. Ma tête s'égarait dans les conjectures et les projets les pins bizarres. Je ne sais combien de temps je passai dans ce délire: mais le jour était encore faible et incertain quand on vint m'apprendre que le docteur, qui depuis son arrivée à l'hôtel n'avait point quittéla duchesse, demandait à me parler. Il s'est présenté presqu'au même instant. Après un long préambule qui m'a mis à même de deviner sa véritable pensée sur l'événement dont il était chargé de m instruire, il m'a déclaré que j'allais être père: que jusqu'ici ma femme s'était obstinée à douter de son état malgré tout ce qu'il lui en avait dit plusieurs fois, et qu'elle venait enfin d'en convenir et de l'annoncer hautement à toute sa maison. Mes protestations éner-

giques, inspirées par la colère et l'indignation, ne l'ont point étonné. Il m' a avoué que la duchesse l'avait prévenu de l'effet que produirait sur moi la révélation qu'elle l'avait prié de me faire. Il n'a point cherché à me convaincre de l'innocence de ma femme: mais il m'a rappelé que la loi était claire et positive, et que toute tentative pour repousser la paternité causerait un scandale inutile. Désespéré, furieux, j'ai prié Georges de venir me trouver, il m'a confirmé les argumens du médecin. Ils ont raison, je le sais, mais je sais aussi que je deviendrai fou. si je ne puis laver mon injure dans le sang du vil complice de la plus méprisable des femmes. Maintenant refuserez -vous encore de me le faire connaître ?

— Si votre tête n'était pas égarée par la colère, ditMarsey. vousne supposeriez pas la possibilité que je puisse trahir une parole donnée . lors même que j'aurais eu le malheur de l'engager à un traître. J'ai vu ce matin l'homme dont vous avez le droit de vous plaindre. Jusqn'ici

tout me porte à croire qu'il n'a ni conseillé ni approuvé les honteuses perfidies de votre femme. Je vais retourner chez lui. s'il est coupable, je 1b saurai et vous connaîtrez son nom. sa mort ou la mienne vous l'apprendra.

A ces mots il veut s'éloigner.

Georges, qui a gardé le silence, tout en suivant l'entretien avec une attention inquiète, le retient. Le duc se joint à lui. et tous deux lui jurent qu'ils ne souffriront point qu'il accomplisse un dessein inspiré par un excès de générosité.

— Je m'attendais à te trouver ainsi. Jules, lui dit l'avocat. Si je blâme l'exaltation de tes principes, je rend justice aux vertus que tu leur dois. Tu fais bien de refuser au duc le moyen d'accomplir une vengeance insensée. Mais toi aussi tu ne dois point inutilement exposer tes jours. Un duel avec le complice de la duchesse ne changerait rien à un fait accompli. Qu'elle soit seule coupable ou qu'elle ait été guidée par

son amant, elle est maintenant forcée de persister dans la route de dépravation où elle vient d'entrer ouvertement. Il est impossible de prévoir à quelles extrémités elle pourra se porter ; mais il est certain que pour repousser d'avance les accusations que son mari pourrait faire peser sur elle . elle cherchera à prouver qu'il est infidèle , parjure : qu'il entretient une liaison scandaleuse avec une femme qu'il a enlevée à son mari. Une àme telle que la sienne ne peut | ignorer que le moyen de défense le plus efficace est d'attaquer celui qui pourrait nous accuser. C'est toi-même. Jules, qui nous l'as dit : elle connaît tous les détails de la passion du duc ; plus d'un motif la pousse à voir une ennemie mortelle en Francesca : elle n'épargnera rien pour la perdre, pour la flétrir. Les lois et l'opinion publique lui en fourniront mille moyens....

— Il n'est que trop vrai . interrompt le duc hors de lui : oui. elle perdra Francesca. Ah! Georges .je t'en supplie... et vous . Jules . sau-

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vez-là . ayez pitié de moi ; je n'ai plus que la

force de mourir a\ ec elle.

— 11 D'est qu'un seul moyen de vous sauver , dit Marsey . fuyez ensemble.

— Imprudent ! interrompt Georges . veuxtu hâter, assurer leur perte? la duchesse doit nécessairement faire surveiller son mari, elle empêcherait sa fuite, elle le ferait poursuivre... Une accusation de rapt...

— Et que m'importe! avant de me:séparer deFrancesca. il m'auront arraché la vie.

— Oh! je n'en doute point, dit Georges ; mais alors Francesca ramenée à son mari...

— Veux-tu me rendre fou ? interrompt le duc . d'une voix étouffée . déjà je sens une fièvre brûlante dessécher mon cerveau, bouleverser mes idées.

En prononçant ces mots . il porte la main à son front. L'égarement qui règne sur ses traits inquiète . effraie ses deux amis.

— Soyez homme ! s'écrie Marsey . luttez

contre l'infortune. Les enfans . les femmes s'en laissent accabler.

Malgré ses paroles sévères , il presse les mains du duc dans les siennes et s'abandonne à une sensibilité expansive que dans tout autre moment il eut condamnée comme une faiblesse.

Georges se promène d'un pas agité et parait réfléchir profondément. Tout-à-coup, ils arrête et regarde le duc d'un air presque triomphant.

— Si tu le veux . dit-il , tu n'as plus rien à craindre. Mon père a conservé des relations d'amitié avec un ouvrier Suisse, qu'il a connu à Paris et qui est maintenant établi à Zurich. C'est là que Francesca trouvera un asile. Tu ne peux l'accompagner, confie-la à Jules , il la conduira chez l'ami de mon père. Et si ton impatience ne te permet pas d'attendre le rétablissement du divorce . réalise ton patrimoine . prends tes mesures pour te soustraire à toutes les recherches et va rejoindre Francesca. Tu seras perdu pour

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la pairie, pour la gloire) pour L'amitié! l'amoui te dédommagera de tout.

Le due passe subitement de L'excès de l'abattement à celui de la joie . et Marscy accepte sans hésiter la tâche qu'on vient de lui proposer. Elle le forcera de quitter pour quelque temps Cécile, qu'il chérit tendrement. et les amis politiques dont il dirige les travaux: mais sa générosité lui fait un devoir de cacher les sacrifices que lui imposent le service qu'on lui demande. Il repousse froidement les remercîmens t\u duc.

— Ne perdons pas le temps en paroles, dit-il. il faut agir. Je vais prendre un passe port et commander des chevaux de poste.

— Bien. Jules, dit l'avocat: tu dois être content de moi . je t'ai prouvé que je sais l'apprécier. Nous nous rendons chez mon père . viens nous y rejoindre.

— J'y serai dans deux heures . répond Marsey . en sortant rapidement.

Le duc est parvenu à mettre un peu d'ordre

dans ses idées. Il regarde l'avocat avec une expression vague de crainte et d'inquiétude.

— Je ne te comprends plus . mon ami. dit-il ; pourquoi veux-tu faire partir Francesca avec Jules, qu'elle ne connaît point? tandis que toi....

— Je suis en ce moment accablé d'affaires.. . plusieurs familles m'ont confié leur avenir .. ma mère est souffrante... il m'est impossible de quitter Paris.

L'air embarrassé de Georges . le ton dont il a prononcé ces phrases incohérentes, ont achevé de convaincre le duc qu'il ne s'est pas trompé sur les causes auxquelles il attribue la résolution de son ami. de confier Francesca à un autre qu'à lui-même.

— Tu me trompes . Georges . pour la première fois de ta vie. tu me trompes! J'ai eu l'imprudence de l'avouer que. pour un instant du moins , la noire vengeance de Sophie avait produit une partie de l'effet qu'elle en attendait. Je reconnais maintenant que je m'étais

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abusé moi-même sur mesvéritables impressions... J'étais désespéré ; Don parce que je le croyais perfide, niais parce que la plus méprisable des

femmes avait surpris un secret quidei ait mourir avec nous, qui seuls sommes dignes de le comprendre!.. Tu m'accuses de nourrir contre toi des soupçons jaloux!., reviens de cette injustice cruelle, ou je refuse tes services., .je m'abandonne au hasard'... que m'importe ce qu'une fatalité aveugle pourra faire d'elle, de moi. si j'ai perdu ton amitié ! Oui , Georges , je te le jures au nom de tout ce que j'ai de plus sacré, au nom de Francesca : Elle partira avec toi . ou elle ne partira point.

— Tu le veux? s'écrie Georges avec enthousiasme.

— Je l'exige! à cette condition, seule, je consens à vivre.

Georges tend les bras à son ami et le presse sur son cœur.

— René . s'éeric-t-il . je te remercie de ta noble confiance ; j'en avais besoin. Oui , je t'ac-

cusais de nourrir contre moi des soupçons jaloux.... J'en étais humilié, anéanti... Car enfin , ces soupçons... je les mérite... Je puis braver mille supplices pour toi , pour Francesca... mais l'enlever, voyager avec elle... seul... jamais!... Je ne suis pas l'être parfait que tu voyais en moi.:. Cette femme que j'ai adorée, je l'adore toujours... Si elle pouvait m'aïmer. je te trahirais!... J'en mourrais; mais je te trahirais!... Je me faisais honte à moi-même ; car je craignais que les révélations de Sophie ne t'eussent fait lire cette pensée coupable au fond de mon âme! Je viens de t'en faire l'aveu volontaire, et j'en suis fier! Je le serais encore, lors même que tu ne pourrais jamais me pardonner.

— Te pardonner ! à toi ? le plus sublime . le plus généreux des hommes! Ah! si tu es coupable c'est ainsi que le sont les dieux !

— Tu m'excuses . René . parce que tu es sous l'empire de la même passion. Comprendstu maintenant que moi aussi je dois admirer

les finîtes qu'elle te fera commettre, Oui . j'ai perdu le droit de chercher à le rétenir au bord de l'abîme! Accomplis t;i destinée! Que Francesea parte. Tu la suivras de près. Si tu peux un seul joui- dire à tout ce qui t'entoure : Elle est ma femme , si lu peux lui répéter ee mot si doux en la pressant dans tes bras ; quand ee jour serait le dernier de la vie . ne te plains point : il t'aura donné plus de bonheur qu'une longue carrière ne peut en offrir au reste des mortels !

Ce langage passionné fait enfin comprendre au duc tout ce que Georges a souffert . tout ce qui lui reste encore à souffrir, et devant cette pénible pensée toutes ses espérances s'évanouissent.

— Mettons Francesca à l'abri des maux que la duchesse et Léonard pourraient attirer sur elle, dit il; quant à nous deux . ne demandons à l'avenir que la force de supporter nos douleurs secrètes. Envain chercherions -nous à les adoucir, le sort nous a condamnés à des regrets

bien différens , il est vrai : mais également cruels.

— Non , René , mon partage est plus beau que le tien : l'amour réclame ton existence; la mienne appartient à l'amitié! L'amour est un feu dévorant qui éblouit et consume ; l'amitié est une flamme douce qui éclaire et échaoffe ! Oui . je te le promets , René . dès que Francesca t'appartiendra ouvertement . dès que de fait ou de droit elle sera ta femme, je ne verrai plus en elle qu'une sœur chérie. Aujourd'hui , c'est à Jules seul que tu peux la confier. Ses principes austères te sont connus : ils ne nous permettent pas de concevoir les plus légères inquiétudes. Au reste . en lui demandant cette preuve d'amitié . nous lui rendons un service important. La scène qui a brus quement terminée cette nuit notre réunion poli tique aura des suites fâcheuses ; car il est im possible qu'elle reste secrète. Poussé par une fausse générosité . Marsey voudra défendre

des principes qu'il condamne ; il se perdra. La T. m, 2

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tâche que je \ iCMkS d.' lui imposer l'arrache a ce danger, en l'éloignant de Maris, de la France. Des qu'il sera parti, lu lui écriras: tu le prieras d attendre ton arrivée . lu le retiendras près de toi. L'aspect de votre bonheur, ton amitié . la solitude, le ramèneront a deâ opinions poli tiques plus modérées. Mate ces instans pleins de charmes|K»ur nous tous: viens décider Fran cegea a se séparer de loi pour quelques jours.

L'exaltation de Georges . si conforme aux sentimens du duc . el à laquelle jamais encore il ne s'était abandonné aussi franchement . le séduit et l'entraîne. Le rôle de son ami lui parait en effet plus beau et plus facile que le sien. Il ne songe plus à le remercier de tant de preuves de dévouement ; les accepter est en ce moment à ses yeux le seul prix digne de leur être offert. L'enthousiasme de la vertu exclut la reconnaissance.

Les deux amis ont quitté l'hôtel du duc pour se rendre à la rue St. -Denis.

Le duc entrevoit de nouveau un brillant

avenir : un seul regret lui reste cependant . celui de vivre loin de Georges.

— Mon bonheur ne sera jamais parfait , ditil , car nous serons séparés.

— Notre pensée ne le sera point répond Georges. Et puis . qui sait... les malheurs de la France me forceront peut-être un jour à venir chercher un asile près de toi.

— Veux-tu donc me réduire à désirer ces malheurs? Mais comment peux-tu en supposer la possibilité, toi. défenseur zélé d'un gouver nement...

— Plus nous avons lieu de craiûdre que ce gouvernement n'ait l'intention secrète de ne pas réaliser les espérances que nous avons fondées sur lui . plus il est imprudent, dangereux de lui dire qu'on le devine. C'est l'engager à franchir les limites qui séparent la perfidie timide qui forme des projets coupables . de l'audace qui les exécute.

Le duc s'aperçoit enfin que, sous le rapport politique aussi il a mal jugé son ami. Mais les

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intérêts trop chers « {in l'occupent en ce m<> ment ne Lui permettent pas de s'appesantir sur ce Bujet.

Leur arrivée à la maison du cordonnier interrompt cette conversation.

Georges Va trouver sa mère alin de lins nuire des projets qu'il vient d'arrêter avec son ami. et le due se rend chez Franecsea. que jusqu'ici il ne lui avait pas encore été permis d'entretenir sans iémoins. Marguerite a toujours assisté à leurs entrevues dont elle a souvent empoisonné le charme, par son air d'aigreur et de mécontentement.

Ainsi qu'elle l'avait prévu, les fréquentes visites d'un pair de France, chez un cordonnier, ont donné lieu a d'impertinentes railleries et le rétablissement du divorce qui, en permettant le mariage des amans mettrait fin à ces railleries, traîne tellement en longueur, qu'elle aussi commence à croire qu'il n'aura jamais lieu. Cepen dant cène sont pascesmotifs qui lui font regretter d'avoir reçu le duc chez elle: elle s'en ap-

plaudirait si celle condescendance avail produit les résultats quelle en avait espéré. Malheureusement mille circonstances insignifiantes en apparence, mais dont la portée ne saurait échapper à la pénétration d'une mère, lui prouvent que Georges n'a point cessé d'aimer Francesca: el les nouvelles qualités que chaque jour elle découvre chez cette jeune femme, lui font toujours sentir davantage combien ils eussent tous été heureux si elle eut pu devenir sa fille. Ces diverses causes donnent à sa conduite envers elle quelque chose de froid et d'embarrassé.

Ne pouvant deviner le véritable motif de cette froideur, le duc l'attribue à la mal veillance. au caprice, et il en est d'autant plus indigné, qu'il ne peut se dissimuler combien Francesca en souffre. Jamais cependant aucune plainte ne lui est échappée. Elle s'est aperçue du changement de Marguerite, et suppose qu'elle se repent de la protection qu'elle lui a accordée: et la froide réserve deGeorges achève de la convaincre que ses amis n'ont plus pour

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file que dr la compassion. Mais < Aie s'était promise dr supporter en silence tout ce que sa position à de cruel et d'humiliant, et jusqu'ici elle a eu la force de rester fidèle à sa promesse.

En voyant son amant entrer, seul, chez elle, une exclamation de joie lui échappe. Charmé de cet accueil . le duc la presse vivement sur son cœur.

— Je n'ai donc pas trop présumé, dit-il. quand j'ai osé me flatter que toi aussi tu désirais me voir sans témoins.

— Oh! oui. je l'ai désiré de toutes lesfon «s de mon âme. Mais dis-moi. comment as-tu trompé leur vigilance^ Ne crains pas de me l'avouer: ne sais-je pas que. pour nous, le bonheur ne saurait -être que le prix d'une faute!

— Tu ne m'aimes pas Francesca. si nos sacrifices mutuels le paraissent des fautes.

— Je ne t'aime point:' que faut-il donc pour te le prouver ? ton sombre abattement m'a fait deviner depuis long-temps que tu as cessé d'espérer le rétablissement du divorce.

Je ne serai jamais ta femme: eh bien ! je consens à èlre la maîtresse ! Dans une mansarde voisine de l'hôtel que tu habites avee la compagne que les lois t'ont donnée, j'attendrai que tu veuilles venir me consacrer un instant, à moi. être tlétri. qui. après avoir trahi ses devoirs, t'a entraîné à oublier les tiens. A ce titre honteux, je "ne cou serveraipas long-temps ton cœur! Et alors je serai seule au monde: la pitié, la charité même se détourneront de moi avec dégoût: lesminis très de Dieu refuseront des prières à mon ago nie, une sépulture à mon corps! tant de malheurs tant dehonte ne m'effraient point: douletu encore de mon amour ?

— Ce n'est pas là de l'amour . dit le duc dune voix étouffée, c'est du désespoir! je ne sais ce qui a pu t'y réduire. Je conviens que tu ne l'es pas trompéeen supposant que nous ne pourrons jamais rompre légalement les liens qui attachent chacun de nous à l'objet de son mépris et de sa haine: mais c'est quand les lois sonl absurdes qu'il est glorieux de les braver a\e< rclte \<>

lonté ferme, inébranlable qui triomphe de tous les obstacles. La France n'a pour nous que des ehaînesodieuses. Je croyais qu'en vivant inconnus sur une terre étrangère, nous y eussions trouvé le repos, le bonheur! car je te croyais l'âme assez forte pour conserver l'estime de toi-même, en dépit des sotsjugemens du monde. — Eh! que m'importe le monde! ce n'est point son jugement erroné qui à flétri mon cœur, c'est celui de deux êtres dont je croyais mériter l'affection. Ai-je donc besoin de le le dire, René, ne t'en serais-tu point aperçu :' Georges, après toi, le plus parfait des hommes, rougit de m'avoir promis son amitié. Depuis long-temps il n'a plus pour moi que cette pitié protectrice que la vertu accorde au coupable qu'elle plaint sans cesser de le blâmer. Et Marguerite ! elle qui m'avait accueillie comme une

fille chérie elle n'a pas cessé de m aimer:

mais elle se reproche ce sentiment comme une faiblesse, tandis que moi. je l'entourais de de cette tendresse enthousiaste et sans bor-

nés d'un cœur repentant , qui cherche à se justifier par une affection noble et pure. Je dois l'avouer, si Marguerite et son fils avaient su me comprendre, s'il m'avaient dit: La vertu qui se relève est plus belle que celle qui n'est jamais tombée ; relève-toi. et l'amitié d'un frère, la tendresse d'une mère te dédommageront de l'ivresse d'une passion coupable. Alors, peut-être, j'aurais eu la force de renoncer à toi, à la vie... Leur orgueilleux dédain m'a prouvé qu'il n'est point de sacrifice qui puisse réparer ma honte... et ils ne la connaissent pas encore tout entière! Toi seul, tu n'as pas le droit de me la reprocher... par amour ou par pitié, arrachemoi de cette maison; je ne veux pas la déshonorer plus long -temps par ma présence.

Le duc cherche à la calmer en lui expliquant les motifs qui l'amènent: mais la porte s'ouvre brusquement, et Marguerite accourt toute en larmes.

L'entretien qu'elle vient d'avoir avec son fils, la instruite de la conduite de Sophie: elle

m est tellement indignée, <|u*- l'amour du duc

pour une autre femme ;i cessé de lui paraître

coupable. Cette circonstance, jointe à la crainte de perdre Francesca, lui ote la (force de wdw sa vive tendresse pour elle.

— Tu vas me quitter! dit -elle en sanglotlant. je lai permis, puisque c'est pour ton bien ei que Georges le veut. Mais toi. si tu pouvais ne pas le vouloir, je te garderais malgré eux. <■! tu \ errais bientôt qu'il y a plus de bonheur a attendre de l 'amour d'une mère, que de la folle passion d'un amant.

Surprise, effrayée de ce langage et des len dres caresses qui l'accompagnent, Francesca de mande avec anxiété si un rêve l'abuse.

Marguerite et le duc en s'interrompanl mutuellement, lui apprennent enfin tout ce qui s'est passé chez Paul, et les projets qui en ont été la suite. Marguerite entremêle ses récils de représentations et de prières, afin d'engager Francesca à ne point la quitter.

— Georges est allé trouver son père pour Je

faire consentir à ton départ, continue-elle: mais ils auront beau le vouloir tous, je te le répète, si tu ne le veux pas. tu resteras... Les voilà! ajoute-elle, en courant au-devant du viel Antoine, et de son fils qui viennent d'entrer.

Le bon cordonnier s'est convaincu sans peine de la nécessité du départ de Francesca. Prévoyant que Marguerite chercherait à s'y op poser, il vient lui dire que c'est mal lui prouver son attachement, que de vouloir la retenir à Paris, où tant de dangers la menacent.

Marguerite assure en termes énergiques, qu'elle saura défendre sa fille adoptive contre les intrigues d'une fernme criminelle, et qu'elle ne la laissera envoyer à ce vieux Suisse, à qui Marsey doit la confier, que lorsqu'elle aura la certitude qu'elle-même le désire.

Pour toute réponse. Antoine lui montre le duc au genoux de Francesca.

Les amans ont oublié qu'ils ne sont plus seuls: ils se témoignent sans contrainte leur joie et leur tendresse.

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— Il est donc vrai ! s'écrie le duc, lu consens enfin à mon bonheur, tu me permets d'aller le rejoindre, de ne plus vivre que pour toi?

— Oui. René, j'accepte tous les sacrifices que tu veux me faire: je le puis sanshonte. Renonce à ta patrie, aux brillans avantages qu'elle t'offre, puisque les lois de cette patrie le forcent à laisser ton nom à une femme dépravée, à le donner à l'enfant de cette femme. Jusqu'ici notre amour seul, t'avait séparé de la duchesse: maintenant l'honneur te défend de la reconaître pour ton épouse. Ce titre m'appartient: je ne t'ai jamais trompé! je donnerais mille fois ma vie pour loi! Oui. je le sens enfin, un amour tel que le nôtre ennoblit toutes les fautes qu'il fait commettre.

A peine Francesca a-t-elle prononcé ces mots qui mettent le comble au joyeux délire du duc. qu'un bruit confus se fait entendre dans la pièce d'entrée. La domestique de la maison cherche à retenir une visite importune.

LE PAIR DE FRANCE. !jy

— Attendez - donc ! madame, s'écrie- t-elle, que je voie si mon maître pourra vous recevoir.

— Ne faudra-t-il pas que je me fasse annon cer chez mon cordonnier ? répond une voix de femme d'un ton de colère et de mépris.

Au même instant. Sophie et la baronne entrent, suivies d'un homme dont les yeux sont baissés et la tête inclinée vers la terre. Il se tient humblement derrière les deux dames, comme un valet dont elles se sont fait escorter jusques dans cette chambre, dans le but de donner une preuve de mépris à la famille du cordonnier.

Empressée de justifier sa visite extraordinaire, la duchesse adresse la parole à Antoine, d'un air hautain.

— Je viens de chez la princesse de ***. Vous lui avez fait une chaussure nouvelle et charmante: il m'en faut une pareille pour ce soir, et pour ne pas perdre de temps, je suis venue en passant...

— On ne vous écoute pas. ma chère du-

chesse. interrompt ia baronne un a autre chose

à faire ici : voyez...

Et levant la main, elle désigne insolemment du doigt Francesca. qui pousse un cri d'effroi.

Leduc, toujours à ses pieds, entrelace plus fortement ses genoux. Georges la soutient dans ses bras: Marguerite lève les mains vers le ciel, avec un mélange de crainte et d'indignation.

Antoine est resté immobile à sa place: lui seul a conservé du calme, du sang froid. Les yeux fixés sur la duchesse, il semble vouloir lire sur ses traits, si en effet elle a été amenée par le motif qu'elle vient d'indiquer, où si elle est guidée par des intentions malveillantes.

La présence inattendue du duc et de l'avocat fait craindre à la baronne que leur démarche n'ait pas le succès qu'elles en avaient espéré. Contraindre à force d humiliations et d'insultes le cordonnier et sa femme à retirer leur protection à Francesca. lui semble le seul moyen de détourner le danger qu'elle pressent.

— Vous le voyez, eontinue-t-elle. en s'a-

dressant toujours à son amie, votre cordonnier, que vous croyiez un homme d'honneur, autant qu'on peut l'être dans cette classe, a vendu sa nièce à votre époux.

La duchesse ne répond que par des excla mations de haine et de mépris. La vue de son mari et de Georges l'avait d'abord effrayée; mais presque au même instant, le désir d'humilier une femme que toujours et partout ils lui préfèrent, l'a emporté sur tout autre sentiment.

Francesca a retrouvé tout-à-coup l'énergie qui la caractérisait jadis: car elle a lu sur les traits de ses amis que leur indignation est prête à les porter à quelques excès violens.EUe les supplie de se modérer, et s'avance vivement vers la duchesse.

D'un geste impérieux . elle lui impose silence et lui ordonne de sortir.

— Des lois vicieuses vous protègent . ditelle avec dignité, un monde corrompu vous admire: mais ici vous le voyez vous n'inspirez

que de l'horreur et du mépris! Pour votre

propre intérêt retirez-vous.

— Souffrirez- vous que celte vile créature insulte votre femme en votre présence ? s'écrie Sophie, hors d'elle et en saisissant la main du duc.

Celui-ci la repousse avec force, et déclare d'une voix étouffée par la colère, qu'il ne reconnaît d'autre femme que Francesca.

La violence de son mouvement a fait chancheler la duchesse. Francesca seule s'est empressée de la garantir d'une chute.

Se dégageant aussitôt de ses bras avec une expression affectée de dégoût, la duchesse s'appuie sur l'épaule de sa noble amie: et ses regards fixés sur la jeune femme se lèvent et se baissent alternativement avec l'effronterie moqueuse d'une dame de la cour de Louis XV. qui aurait surpris une grisette dans la chambre à coucher de son mari.

— En vérité dit-elle, avec un sourire forcé, je ne sais où le duc et son inséparable ami avaient

les yeux: elle n'est pas même jolie!.. Ma petite, voire conduite scandaleuse mériterait un châtiment exemplaire : mais il faudrait divulguer la faiblesse du duc . et vous n'êtes pas assez belle pour excuser un caprice. Ne craignez rien : on vous rendra à votre mari . voilà tout.

Et se tournant vers l'homme toujours debout derrière la baronne . elle ajoute :

Allons donc . Léonard , emmenez votre femme et surveillez -là de près , afin qu'elle ne porte plus le désordre dans la société.

Ces mots font tout-à-coup reconnaître Léonard . que personne n'avait remarqué jusqu'ici.

Le duc . Georges . le cordonnier prennent la parole à la fois: Marguerite couvre leur voix à tous par ses clameurs.

— Misérable! dit-elle à Léonard, ose ia toucher et je t'arrache les yeux!

S'apercevant aussitôt de la pâleur mortelle de Léonard et du mouvement convulsif qni agite ses membres, elle le secoue violemment.

3<dj LE PAIR DE FRANCE.

Ne vas pas te trouver mal. J'auraisdeviné(|u'btl t'avait mis en avant malgré toi. Les scélératesses sournoises te vont bien ; mais quand il s';igil d'avoir un peu de cœur , tu n'y es plus. Sois tranquille . je ne te laisserai pas faire de mal par eelte duchesse qui t'a amené pour effrayer son mari . comme dans mon village . on met des mannequins dans les cerisiers pour effrayer les oiseaux. Dis-lui tout bonnement que si, dans son monde, à elle, on n'y regarde pas de si près . toi . tout plat coquin que tu es . lu aurais honte de reprendre ta femme qui. après avoir été enlevée par son amant, a passé tout une nuit seule avec lui.

Léonard continue à garder le silence et Marguerite est entraînée de nouveau par l'indignation et la fureur que la pitié avaient fait taire un instant.

— Serais-tu assez lâche pour croire qu'ilsont passé leur temps à réciter des prières? je t'empêcherai de commettre cette dernière infamie. Écoule-moi. jeté dirai tout, et aussi clairement

que possible. Si tu consentais à reprendre ta femme, tu serais forcé de reconnaître un enfant qui ne t'appartient pas.

Ces dernières paroles ont produit sur tous les acteurs dec elte scène un effet terrible, quoique d'une nature bien différente.

Francesca . dont le courage a été ébranlé à la vue de Léonard . et que îe duc et Georges cherchaient à faire passer dans une pièce voisine . pousse un sourd gémissment. Marguerite se précipite vers elle.

— Pardonne-moi ma fille . dit-elle, tu ne mas rien avoué : mais j'ai tout deviné. Celte femme déhontée qui te hait parce que tu vaux mieux quelle . n'a pas craint de s'entendre avec son médecin pour faire passer le fruit de son libertinage, l'enfant qu'elle porte, sur le compte de son mari. Toi tu mourrais plutôt que de voir le tien au pouvoir du père que la loi lui donne. Je le savais; c'est pour cela que j'ai parlé. Maintenant, quand Léonard serait

encore plus \ il qu'il n'est, il ne pourrait plus

penser à toi.

L'expression des traits et du maintien de Francesea ont prouvé au due la vérité des révélations de Marguerite. Loin de cacher sa joie . il s'y abandonne sans réserve.

Chaque instant a augmenté la terreur que Léonard éprouve au milieu d'une famille qui le hait et le méprise à si juste litre . et , où il n'a. pour le défendre et le protéger, que deux femmes qui semblent elles-mêmes très effrayées de la position où elles se sont si imprudemment jetées. Il fait un léger mouvement pour chercher à s'échapper.

Sophie, que les obstacles et les insultes ont irritée jusqu'au délire, l'arrête.

— Emmenez votre femme ! s'écrie-t-elle , en voulant l'entraîner vers elle.

Georges n'a plus la force de maîtriser son indignation . abandonnant Francesea aux soins de sa mère et du duc. il s'approche de Sophie.

lui reproche en termes énergiques son indigne conduite ; et accable Léonard de menaces effrayantes qu'à l'instant même il aurait réalisées si Antoine ne s'était empressé de le rappeler à lui-même.

— Tais-toi . Georges, s'écrie-t-il . je suis le maître ici . c'est à moi à faire respecter ma maison !

Et saisissant vivement le bras de Léonard qui . des mains de la duchesse était déjà passé dans celle de Georges, il entr ouvre la porte et le fait sortir.

— Sauve- toi misérable . dit-il . et si la vie

t'est chère, ne remets jamais les piedschez moi. Et vous, madame, eontinue-t-il. écoutez la raison . éloignez -vous . ne me réduisez pas à employer la violence.

— Oubliez-vous qui je suis :' Qui vous êtes ? s'écrient à la fois la duchesse et la baronne

Le cordonnier jette un regard de mépris sur la noble douairière, mais il dédaigne de lui répondre : c'est toujours à Sophie qu'il s'adresse:

38 LE PA1B DE 1-ït.W.U

— Je sii>. dit il. que je ne suis qu'un simple ohm ici: je n ai ni les manières . ni les principes des hommes parmi lesquels votre fortune vous a fait trouver une place. Ce n'est pas les yeux fixes sur telle ou telle page du Code? c est la main sur le cœur que je juge les Taules , les faiblesses de l'humanité. Devant ce tribunal, vous êtes un être méprisable et Francesoa esi la plus vertueuse des femmes. Allez devant d'autres juges chercher un autre arrêt!

La baronne a conservé assez de présence d'esprit pour sentir que cette scène ne peut avoir pour elles que les résultats les plus fâcheux. Elle veut entraîner son amie.

— Je pars, s'écrie Sophie, oui. \ ieillard insensé ! je, pars : mais ne vous flatlez-pas de m'avoir insultée impunément. Tout Paris connaîtra ja protection honteuse que vous accordez à l'adultère! Avant deux heures. Léonard viendra publiquement arracher sa femme de votre maison. Les gendarmes qui le suivront

lui donneront assez de courage pour la rédamer.

Ces mots prononcés avec l'accent criard de la rage ont été entendus par le duc. Il s'élance vers Sophie, saisit ses bras et les presse avec force.

— Cette menace, s'écrie t-il. est une vaine bravade ! Convenez- en !

— Non. monsieur, répond Sophie en fixant ses yeux égarés sur le visage décomposé du duc. Je serai impitoyable comme vous l'avez été? Forcée de rester votre femme, je ferai valoir tous les droits que ce titre me donne. Je me fortifierai de ceux de Léonard. Aujourd'hui même . cette Francesca que vous adorez sera livrée à la brutalité de son mari. Son désespoir, sa résistance ne la sauveront point. Le respect dû au saint nœud du mariage arrêtera tous ceux qui voudraient la défendre. Vous pourrez ensuite aller de nouveau la disputer à Léonard . je ne m'y opposerai plus : je serai assez vengée.

/iO LE PAIK DE FRANCE.

Leduc a vainement essayé de l'interrompre. Il n'a pu articuler que des sons sourds el étouffés. Des paroles mal articulées sortent enfin de sa poitrine oppressée.

— Misérable!... Tremblez!... Tremblez pour vos jours !... Je comprends enfin l'assassinat!... Il est légitime.... il est honorable, quand des lois inhumaines ne nous laissent plus d'autre moyen de nous garantir d'une perfidie atroce !

Sophie jette un cri terrible.

Les doigts du duc crispés par une irritation nerveuse viennent de s'enfoncer dans les bras de sa femme où ils ont laissé des marques sanglantes.

Secondé par son père. Georges, parvient à entraîner le duc. et la baronne consternée pousse Sophie hors de l'appartement.

À peine les deux dames ont elles passé le seuil de la porte, que la douairière reproche amèrement à son amie de n'avoir pas suivi ses conseils.

— Je vous ai prédit tout ce qui vient de vous arriver, dit-elle, en s'arrètant presque à chaque marche de l'escalier, que Sophie épuisée ne descend qu'avec peine. Vous vous êtes imaginée que votre présence , ou la mienne du moins, en imposeraient à ce cordonnier et à son audacieuse famille. Vous ne vouliez pas croire que des gens aussi corrompus ne respectent rien. Ils ont totalement perdu le duc ; je vous en avais également avertie. Il était naturel de prévoir qu'après s'être encanaillé ainsi, ils oublieraient jusqu'aux égards que les personnes de notre rang se doivent entre elles. Gardez-vous de le pousser à bout. Au reste ce que vous venez d'éprouver doit vous suffire pour vous amener enfin à mes sages avis. Contentez- vous des avantages réels que la loi vous accorde pour votre enfant; laissez à votre mari sa maîtresse.

Ces derniers mots ont rendu à Sophie toute l'énergie de la colère.

— Lui laisser cette femme que j'ai vue moi-

i : : i P \IH DE ! I'.am I.

même entourée de l'àdoratioD de ses <l<u\ amans, (jui n'ont pour moi que haine cl mépris!... Non. non, je briserai leur idole ! que le

duc m'assassine ensuite. que m importe! lia tons-nous de rejoindre Paul: lui, du moins est forcé de servir ma vengeance!

Effrayée <le .son exaltation . Ja baronne cherche à la calmer . en l'assurant que puis qu'elle le veut absolument, elle aussi la servira de tout son pouvoir.

Toutes deux sont arrivées à la porte de la maison. En la voyant entourée d'une foule nombreuse, elles s'arrêtent interdites. Des phrases entrecoupées leur apprennent bientôt le motif de ce rassemblement.

Léonard, persuadé qu'il trouverait de vives sympathies parmi les ouvriers d'Antoine, est entré dans la boutique . où il a raconté en pleurant la scène dans laquelle il venait de jouer un rôle.

Les propos qu'il s'est permis contre le cordonnier et sa famille ont indigné les ouvriers ,

(jui l'ont honteusement chassé. Ses cris et ses lamentations ont fait arrêter les passans et attiré les voisins . qui se redisent en ce moment les calomnies qu'il a eu le temps de répandre . en se frayant un passage à travers la foule.

En apercevant les deux dames . les curieux reconnaissent sans peine . à la pâleur et aux traits altérés de Sophie . qu'elle est l'épouse trahie qui est venue réclamer son mari. Des exclamations de bienveillance et d'intérêt l'accueillent et la suivent jusqu'à sa voiture.

En ce moment un fiacre s'arrête . et Marsey en descend. Les propos qui circulent encore dans les groupes lui font deviner une partie de ce qui vient de se passer. Impatient de connaître la vérité tout entière . il ordonne au cocher de l'attendre , et monte en hâte chez le cordonnier.

Suite Î*r9 (Conséquences uc Onînssolnbilite înt ittariagr .

Marsey s'est arrêté dans le salon qui précède la chambre de Francesca . et a fait prévenir Georges de son arrivée. Celui-ci accourt aussitôt , et lui apprend ; en peu de mots , tous les détails de la scène scandaleuse qui vient d'avoir lieu.

— Une partie de ces infamies est déjà le

ii. Il P .il; |)B II; \\( l

secret des rues, dit Marsej . Il faut qu'à i instant même Francesca quitte celte maison; elle n'\ est plus en sûreté. \ six heures ions mes pré paratils seront faits et nous quitterons Paris. Je vais la conduire chez moi.

— Nous t'y accompagnerons tons.

— Ce serait le vrai moyen défaire connaître sa retraite.

— 11 n'est que trop vrai, dit Georges.

— A sept heures vous pourrez vous rendre à ma demeure. Nous serons assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, et ma femme vous donnera tous les détails de notre départ.

— Tu es marié ? interrompt Georges.

— Oui.

— Ta femme ne trouvera t elle pas mauvais...

— Que j'accomplisse un devoir ?non:maisunc autre considération m'a fait hésiter: l'amitié l'a emporté. L'imprudence que nos amis politiques ont commise hier chez Paul . n'est plus un seeret. En passant ce matin la revue de la1 garde

LE PAIR DE FRANCE. hl

nationale, on lui a annoncé que la république avait été proclamée cette nuit . par une réunion de séditieux (1). Nous avions un traître parmi nous : nos amis vont être inquiétés . poursuivis peut-être . et c'est dans un pareil moment que je les abandonne. Je ne te demande pas de me justifier; mais de les défendre. Toi et le duc, remplacez-moi près d'eux : c'est pour vous que je les quitte.

— Je le jure . pour lui et pour moi . répond Georges.

— C'est bien. Maintenant fais venir Francesca ici sous un prétexte quelconque : car le duc et ta mère nous feraient perdre des momens précieux. .

— Le duc la reverra . dit Georges : mais moi... non . je ne m'en séparerai point ainsi pour toujours.

— Es -tu donc fou comme eux ? veux-tu donner à la duchesse le temps d'exécuter les

(1) Voir le Courrier Français du 17 février 1831.

i8 LE PAIR DE FRANCE.

nouvelles perfidies qu'elle médite sans doute?

L'avocat passe plusieurs ibis la maiii sur sou front . comme si par ce mouvement il voulait appaiser les pensées tumultueuses qui l'agitent.

— As-tu ton passeport ? dit-il enfin.

— Pas encore. J'irai le prendre après avoir conduit Francesca chez moi.

— Mon domestique t'attendra à la Préfecture pour te remettre les fonds nécessaires à ton voyage.

Et sans attendre sa réponse . il rentre dans l'appartement de Francesca.

Marsey se promène d'un pas agité. Après quelques inslans d'attente . Francesca paraît. Le peu de mots que Georges a trouvé moyen de lui adresser en particulier . lui ont appris que l'ami dévoué qui doit la conduire en Suisse n'est point un homme ordinaire. Elle lui exprime sa reconnaissance de l'important service qu'il veut bien lui rendre dans une circonstance d'où dépend tout son avenir. Marsey l'interrompt:

LE PAIR DE FRANCE. Zj9

Ne parlons point de cela . madame . veuillez me suivre à l'instant. Je vais vous conduire chez ma femme, où vous resterez cachée jusqu'au moment du départ.

Et saisissant son bras . il la conduit rapidement à la porte de la maison, où le fiacre les attendait.

Au bout d'un quart-d'heure . la voiture s'arrête et Francesca suit son guide à l'appartement qu'il habite. Cécile s'empresse de venir leur ouvrir.

Sans donner le temps aux deux femmes de se reconnaître . Marsey fait signe à Cécile de l'attendre dans la pièce d'entrée, et conduit Francesca dans la chambre la plus reculée.

— Ne sortez pas d'ici, madame, lui dit-il. ma femme vous tiendra compagnie: je vais vous l'envoyer.

Retournant aussitôt près de Cécile . il lui apprend que la jeune dame qu'il vient d'amener est Francesca. Il l'instruit brièvement de son pro-

..(i 1 I l'Vir, I > I I KAV K.

chain départ el des motifs qui lui en total «m

(icNoir.

Gécile ne voit dans cd incident imprévu que la nécessité de se séfterer pour quelque temps de Jules. Elle le supplie d'une voix entrecoupée de sanglots, de lui permettre de laccompagner.

Sa douleur vive et sincère touche Marsey.

— Rassure-toi , mon amie . lui dit-il en la pressant dans ses bras ; dans huit jours je serai de retour. Il me sérail impossible d'être plus long-temps éloigné de l'association patriotique que je préside... de loi . Céenei Oui. pourquoi te le cacherai-je . tu es devenue nécessaire à mon existence. Je croisa ton amour, je compte sur ton dévouement. Mes amis peuvent me trahir . ma patrie peut me méconnaître . me repousser : toi seule . tu ne me tromperas jamais : tu as toujours été sincère el vraie avec moi . la tendresse me consolerait de tout. Va rejoindre Francesca . ajoute-t-il en surmontant

LE PAlli DE FRANCK. j]

son émotion. Je ne tarderai pas à revenir : qu'elle se tienne prête à me suivre.

Ces témoignages de tendresse . que Jules ne lui accorde que rarement, ont charmé Cécile.

— Je suis la plus heureuse des femmes , se dit-elle à elle-même. Comment ai-je mérité tant de bonheur ?

Cette pensée lui rappelle quelle lui a caché une faute que . sas s s le vouloir . Francesca pourrait lui dévoiler. Elle s'empresse de se rendre près d'elle . lui fait l'aveu complet de sa position et la supplie de laisser ignorer à Aiarsey qu'elle a pu accepter les hommages d'un homme aussi a\ ih que Léonard.

Francesca sentqueileaelie-mêmetrop besoin d'indulgence pour refuser la sienne à l'amie que le hasard lui présente et à laquelle elle pardonne sans peine de lavoir trompée dans le temps, en jouant le rôle de la sœur du duc.

Bientôt elle s'aperçoit que la liaison de 1Y.;îcjenne marchande de modes avec Marsey a fait subira ses principes et à ses manières les chau-

52 1.1 PAIR 1)1 I ■!'. '. NCE.

gemens les plus favorables Laconformité appa rente de leur destinée qui . toutes deux . à <1< « titres différons, les flétrit aux yeux du monde, les rapproche : et une douce intimité s'établit entre elles.

Le bruil de la sonnette, qu'on agite avec violence, les arrache aux projets qu'elles commençaient à former et qui leur montraient un avenir plein de charmes

Dominées par un sentiment d'inquiétude que la circonstance autorise . les deux femmes font un mouvement d'effroi. Cécile s'éloigne ; son cœur bat avec violence, comme si un pressenti ment secret l'avertissait qu'une catastrophe funeste la menace. Elle ouvre la porte dune main tremblante. Un jeune homme entre vivement.

— C'est vous. Paul ! s'écrie Cécile d'une voix étouffée par la terreur, que venez -vous faire ici?

— Ce que je viens faire ? répète Paul en retenant la jeune femme qui cherche à lui échap-

per, je viens vous rappeler que votre sort est entre mes mains : que d'un mot je puis vous séparer de l'homme que vous adorez . sans lequel vous ne sauriez vivre . et qui mourrait de désespoir s'il savait que vous lui avez caché la plus grave . la plus impardonnable de vos fautes : votre liaison avec l'infâme Léonard. Ce secret, je l'ai gardé religieusement jusqu'ici, je le garderai toujours . si vous consentez à mériter cette bienveillance de ma part. Voici ce que j'exige de vous : Francesca a quitté la maison du cordonnier presque au même instant que la duchesse qui s'y était rendue pour se convaincre de l'infidélité de son mari. J'ai besoin de savoir où elle est : toutes mes espérances en dépendent. Marsey le sait. Il a pris un passeport pour lui et pour sa sœur. Cette prétendue sœur n'est autre que Francesca.

— Marsey s'est rendu ce matin chez vous , je ne l'ai pas revu depuis . répond Cécile . en affectant une assurance qu'elle n'a pas.

— Vous mentez! s'écrie Paul furieux . on l'a

m II PAIB 11] ! IIAV i

\u rentier ici avec Utte femme, il va deux heures

environ. Il est siotti >«'ijj depuiB. Cette femme est restée ;<\ ec vous : ou est-elle? je veux la \<>ir.

\ ces mots i! fait un mouvement pour entret" dans l;i chambre qui pfécède celle où Fran- . est retirée.

Égarée par la erainle. Cécile cherche à le repo(!v-er vers la porte d'entrée . qui est restée entromerle.

— Sortez secrie-l-elle ou je cri»' au \<> leur . ai: feu.

— Modérez, cette fureur inutile, répond froidement Paul, je neveux exercer sur vous qu'une contrainte morale. Vosefforts pour m'empècher de pénétrer dans \otre appartement me prouque mes soupçons étaient fondés. Cependant il inefaul une certitude ; si vous refusez de me la donner . je vais attendre le retour de Marsex pour lui apprendre que Léonard...

— Avez pitié de moi . interrompt Cécile . en se tordant les bras avec désespoir.

— \\ez pitié de xous-mème. Pourquoi vous

sacrifier à cette Francesca ? Elle a séduit Georges, elle a séduit le duc. elle séduira Jules si elle part avec lui. Elle causera votre perte à vous et à votre amant. Sauvez-vous tous deux: avouez qu'elle est ici.

— Vous pouvez m assassiner . mais jamais vous ne m'arracherez un pareil aveu.

— Il vient de vous échapper , s'écrie Paul avec joie, soyez sans crainte: Marsey ignorera toujours que vous avez trahi l'asile de Francesca.

— Je ne vous ai rien dit! s'écrie Cécile hors d'elle.

— Eh bien! soit. J'en suis fâché pour vous: car je ne me tairai que si vous pouvez m'indiquer le lieu où le duc a caché sa maîtresse. Répétez maintenant qu'elle n'est pas chez vous?... Vous ne répondez pas . continue-t-il après un instant de silence. Nous voilà d'accord enfin. Comptez sur moi . Cécile . et si jamais vous avez besoin de ma protection pour vous, pour Jules,

56 l.l l'UK DE PRANCÈ.

venez la réclamer avec confiance vous en ave

le droit.

Cécile n'a pas entendu ces derniers mois. Le désespoir à anéanti un instant toutes ses facultés morales. En retrouvant la force dépenser, ses yens cherchent Paul : il a disparu.

— Ai-je rêvé? se dit-elle. non. c'est une réalité horrible... qne pouvais-je faire? il savait tout... j'aurais du lui donner le change, le tromper... la crainte qu'il ne livre à .Iules ce fatal secret a troublé ma raison... j'ai commis une trahison infâme, je suis indigne de vivre!

L'espoir qu'il serait encore possible de prévenir les suites funestes de la faute qu'elle vient de commettre, ranime tout -à-coup son courage. Sans pouvoir se rendre entièrement compte des intentions de Paul, elle devine sans peine qu'il n'a voulu connaître l'asile de Francesca que pour empêcher son départ et la livrer à la haine de Sophie. La conduire n'importe où. pourvu que ce soit loin d'une maison où Paul a main-

tenant la certitude de la trouver quand il voudra . lui parait le seul moyen de déjouer une perfidie . dont sa coupable faiblesse l'a rendue complice.

C'est dans cette disposition d'esprit qu'elle s'empresse d'aller rejoindre Francesca.

— Vous n'êtes pas en sûreté ici. lui dit-elle : un instant de plus peut vous perdre! Partons, je vous en conjure, au nom du ciel! partons.

Effrayée de son agitation. Francesca lui rappelle que Marsey doit venir la prendre et qu'il ne tardera pas . puisque six heures viennent de sonner.

Cécile est hors d'état d'écouter la moindre observation. Elle entraîne la jeune femme vers la porte d'entrée, que dans son trouble elle avait oublié de refermer après Paul.

Elles allaient quitter l'appartement : mais Marsey accourt, et Cécile pousse un cri de joie, elle a lu dans ses yeux qu'il n'a éprouvé aucun obstacle.

j.i: PAIR DE hu\« r.

— Tout est prél ... Tu viens la prendre demande t elle sourdemenl

— Oui. répond Maysey, une chaise de poste nous attend à la porte. Dans huit jours, ajoute

i il . nous nous reverrons.

Et cédanj à l'émotion douloureuse que lui

cause celte séparation momentanée (.lune femme qu'il adore, il l'attire sur son cœur. La crainte de perdre desmoinens précieux . donne à (Yriic la forée de s'arracher à ses tendres caresses.

— Partez ! dit-elle . en passant le bras de Francesca sous ceh i de Marsey . chaque mi nute de relard est pour moi un siècle d'angoises.

Pour se mettre dans 1 impossibilité de retenir l'amant qu'une destinée bizarre force à fuir avec une jeune et jolie femme . elle se précipite dans la chambre voisine . lève les bras vers le ciel et éclate en sanglots.

Un bruit confus de voix menaçantes l'arrache tout-à-coup à cet état. Elle se lève, et reste

muette et immobile comme une statue de la terreur, jetée au milieu d'une scène de désolation.

Francesca et Jules viennent de rentrer dans la chambre entourés d'un groupe d'hommes qui se sont présentés à eux au moment où ils allaient passer le seuil de la porte. Un commissaire de police est à la tète de cette troupe. Il présente à Marsey un mandat de dépôt et l'engage à obéir à la loi.

— Elle est monstrueuse, la loi qui poursuit les citoyens prêts à sacrifier lenr vie à la liberté . au bonheur du peuple, s'écrie Marsey avec fureur, lui obéir serait une lâcheté. Qu'on me lie, qu'on me garotte. qu'on me traîne de force à Pélagie! Je ne vous suivrai point volontairement.

Depuis long- temps Francesca se croit sous l'empire d'une fatalité aveugle, qui la rend funeste a tous ceux qui prennent quelque intérêt a son sort: aussi l'arrestation de Jules ne lui semble-l-elle qu'une suite de l'appui qu'il vou-

60 LE PAIR DE l H MCE.

lait lui accorder. Dominée par cette pensée elle veul s'avancer 'sers le commissaire et le sup plier d'épuiser sur elle seule les \ engeances dont il est l'instrument.

Prenant sans doute ce mouvement pour une tentative d'évasion, un des agens. qui n'a cessé de l'examiner et de la surveiller, comme s'il était venu pour elle et non pour Marsey. la saisit par le bras.

— Tu ne m'échapperas plus ! dit-il d'une voix altérée par cette crainte insurmontable qu'on éprouve malgré soi à l'aspect d'un être dont on reconnaît la supériorité, et qu'on a enfin la certitude de pouvoir insulter impunément.

Léonard! s'écrie Francesca : et tout ce que ia vie peut avoir de souffrances morales l'accable à la fois.

— Léonard ! répète Marsey :

Et saisissant le commissaire à la gorge, il le serre jusqu'à lui faire perdre la respiration, en lui demandant si la présence de l'infâme Léo-

oard chez lui est l'effet d'un hasard infernal ou d'une trahison.

Le commissaire , encore à demi-suffoqué . ordonne d'employer la violence contre le forcené qui a osé menacer ses jours. Les agens de police se jettent sur lui.

Marseyest prêta succomber sous le nombre, quand le bruit de la chute d'un corps pesant frappe son oreille. Il tourne la tête et voit une femme étendue sur le plancher sans signe apparent de vie. Se dégageant aussitôt par un effort brusque et violent des mains qui le retiennent, il s'élance vers elle, la relève, la presse sur son cœur et l'appelle avec tout l'égarement de l'amour et du désespoir.

Le nom de Cécile qu'il a prononcé plusieurs fois a frappé Léonard, qui s'approche avec précaution.

— Dieume le pardonne ! dit-il. oui. c'est bien Cécile, la modiste de la rue Richelieu. Ces républicains recèlent donc chez eux tout ce qu'il

62 LE l'Ali'. DE FRÀ.NCE.

n a de n Ices dans Paris? Ge n'esl pas assez pour eux d'avoir juré sut' l'Évangile de tuer le roicitoyen, que les Français adorci il. et de cacher l'épouse légitime d'un homme d'honneur comme moi. il faut encore qu'ils aient des fil — les perdues pour bonnes-amies.

Et s'adressantà Francesca qui. par ses soins empressés . est parvenue à rappeler Cécile de son évanouissement, il continue : caria présence du commissaire et des agens de police lui donne une assurance qui ne lui est point ordinaire.

— Oui caressez, chérissez cette malheureuse qui m'avait séduit par son babil et ses présens.... J'avais peur de l'affliger en refusant de l'aimer... J'ai le cœur bon... Vous m'avez sur pris chez elle, la jalousie vous a tourné la tète. et vous m'avez abandonne.

Francesca est trop généreuse pour songer en ce moment à ce que cette pende révélation peut avoir d'offensant pour elle. Mais c'est en vain qu'elle cherche à défendre Cécile, ellemême se trahit et se perd.

L'etïet terrible que les paroles de Léonard ont produit sur Jules a troublé sa raison : car les reproches que dans son délire elle adresse à l'ancien cocher de cabriolet prouvent qu'il a existé entre eux des relations. sinon très tendres, au moins fort intimes.

Marsey qui fait de vains efforts pour maîtriser sa rage lui impose silence.

— Tais-toi . Cécile , lui dit-il d'une voix sourde . il est impossible que cet être avili se soit élevé jusqu'à toi. Non! tu n'as pu me tromper, te jouer ainsi de ma confiance! Non . tu n'es point une créature flétrie! méprisable!

Accablée par le remords et le désespoir. Cécile se jette à ses pieds.

— Je suis indigne de toi. s'écrie-t-elle. je t'ai trompé! Paul, l'infâme Paul, connaissait la faute que je t'ai cachée. En me menaçant de te la dénoncer, il est venu, il y a une heure à peine, m' arracher l'aveu que Francesca «rtait ici. Maudis-moi: mais souffre du moins que je

meure à tes pieds. C'est pour t avoir trop aimé que je t'ai trahi.

Plus impatienté que touché par cet incident, le commissaire ordonne de nouveau d'emmener Marsey. Celui-ci retient par un geste menaçant lesagens qui veulent le saisir, et se dégageant des bras de Cécile qui entourent ses genoux . il arrête sur elle un dernier regard où il y a plus de douleur que de haine; mais il ne lui adresse pas une seule parole.

— Partons, dit-il enfin au commissaire, je vous suivrai maintenant sans résistance. Pourquoi lutterais-je contre l'injustice des lois humaines, quand cellesde la nature elle-même ont trompé mes espérances!

La douleur déchirante de Cécile fait oublier à Francesca ses propres dangers : elle ne voit, elle îi'entend que cette infortunée qui vient d'avouer que c'est elle qui l'a livrée à ses plus cruels ennemis. Elle le lui pardonne, le lui dit avec effusion et l'assure que Jules ne tar-

dera pas à reconnaître quelle a suffisamment expié Si? faute par l'aveu publie quelle a eu le courage d'en faire.

Les témoignages d'intérêt et de tendre pitié d'une femme dont elle a causé le malheur, loin de consoler Cécile . l'exaltent et l'exaspèrent . Elle la repousse avec violence, et ses yeux égarés cherchent Marsey; s'apercevant qu'il est parti, elle l'appelle avec l'accent de la démence, s'élance vers la porte et disparaît.

Francesca a voulu suivre la malheureuse Ce cile.Deux agens qui. pour la surveiller, se sont détachés de l'escorte du prisonnier, la re tiennent.

— Pas si vite, ma petite dame, dit l'un d'eux avec un rire insultant . M. le commissaire nous a ordonné de vous conduire chez lui où vous vous expliquerez avec Léonard, puisqu'il soutient que vous êtes sa femme.

— Soyez tranquille , ma toute belle . ajoute l'autre agent, d'un ton de galanlerie brutale . que notre camarade ait été votre mari ou votre

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