CONCLUSION
(EflneUmon
Le choléra -morbus et les ministres avaient mis Paris en état de siège ; mais . malgré la justice expéditive et équivoque de l'épidémie et des conseils de guerre, il était resté à cette malheureuse ville assez de républicains et d'agens de police pour faire éclore la révolte d'avril.
Des scènes sanglantes ont éclaté sur plu-
LE pair ni ; R v ME sieurs points de la France; et, comme si la politique de Machiavel avait préparé, dirigé tous ces événemens, ils ont été suivis de près par l'ont erture des collèges électoraux. Le pays surpris, effrayé, ne sachant plus où étaient ses amis, ou ses ennemis, a assisté en silence à l'élection d'une nouvelle chambre, et s'est abandonné tour à tour à de sinistres pressentiinens et à de séduisantes espérances.
L'été de 1 834 • cet été dont les brûlantes chaleurs on! couvé le germe d'un avenir si riche en procès, en mesures d'exception, en dévoûcnens fanatiques pour le bien cl le mal . touche à sa fin.
Déjà les soirées commencent à devenir plus longues: mais le bon ton ne permet pas encore de les destiner aux assemblées . aux bals qui l'ont le charme de l'hiver.
L'activité qui règne dans un petit hôtel près du bou'evart des Invalides . et qui est toujours » troupe parla baronne, prouve cependant qu'on s'y préparc à donner une fête brillance pré-
LK l'Ali; DR FRANCE/. 3<S$
cédée d'un dîners Un événement important autorise et justifie cette fête.
La plupart des convives sont déjà réunis au salon. Des conversations animées et familières se sont engagées . la représentation et son froid cérémonial sont réservés pour la soirée : car la baronne n'a admis au diner. qu'elle appelle une réunion de famille , que les personnes qu'elle qualifie du titre d'amis. Dupré est du nombre. Il arrive un des derniers, accompagné d'un jeune étranger; chargé en France d'une mission secrète par la police de son gouvernement. La baronne les accueille avec une bienveillance marquée.
Dupré s'empresse de la féliciter de la justice que les électeurs de * ;ï* ont rendue aux vertus privées, au patriotisme éclairé de monsieur de la Poulinière, en le nommant leur député.
Quelques phrases, ajoutées à voix basse, prouvent qu'il aura soin de rappeler au nouveau représentant à qui il doit celle prétendue justice.
3kO I.K PAIR DE FRANCK.
La sagacité naturelle de la noble dame lui fait deviner sans peine le sens flatteur de ces paroles. Elle les paie par un sourire d'intelligence et le quitte pour aller recevoir un nouveau personnage qu'on vient d'annoncer.
Les rapports de l'étranger avec la baronne lui ont été aussi utiles qu'agréables. Un seul point dans la conduite de cette dame lui a toujours paru inexplicable, et il ne peut s'empêcher d'adresser à Dupré quelques questions à ce sujet.
— Pourquoi donc . dit-il . 1 appelons-nous toujours madame la baronne? car enfin, elle est l'épouse légitime de M. de la Poulinière.
— Sans doute . mon ami : mais elle a voulu conserver le titre de son premier époux . son second n'étant ni noble ni titré.
— Il y a cependant quelque chose d'aristocratique dans ce nom.
— Aussi n'est-ce pas le sien . mais celui du magnifique domaine qu'il possède dans l'arrondissement qui vient de le nommer député.
— Convenez, monsieur le vicomte, que c'est
une singulière union que celle de ces deux êtres. La baronne a presque le double de l'âge de son mari, et cependant il est riche et elle n'avait rien...
— Comment donc, elle a son titre, ses relations, son crédit à la cour, son mystérieux et lucratif emploi. La Poulinière n'avait que de l'argent, il voulait de la considération: il doit tout à la baronne, même sa fortune.
Et quittant brusquement l'étranger, il s'avance vers le personnage qu'on vient d'introduire . lui serre affectueusement la main et le conduit dans l'embrasure d'une croisée.
— Que je suis charmé de vous revoir . mon cher Paul . lui dit -il , si je n'avais écouté que mon ancienne affection , j 'eusse été vous trouver : car je sais que depuis plusieurs jours vous êtes à Paris pour recevoir des instructions et donner des renseignemens qu'il serait imprudent de confier au papier. J'ai été obligé de mabstenir afin de ne pas compromettre ma réputation républicaine par des rapports avpç un homme du
pouvoir, un préfet: Ici. seulement, je puis nous entretenir sans crainte.
— .T'entend»; dit Paul en souriant, vous (Mes ici tous diplomates .
— Diles : nous sommes ; car il est impossible que vous ayez exercé vos fonctions depuis trois ans . sans reconnaître que tout ce que je vous en ai dit dans le temps n'était que l'exacte vérité.
Paul ne répond rien.
— Je comprends votre silence . monsieur le préfet. Vous devez au reste, avoir pris
votre parti là-dessus J'espère que vous êtes
heureux? Le voisinage du château où le duc s'est retiré, et qui se trouve dans votre département . ne vous a-t-il pas donné quelque inquiétude.'
— Jamais : le duc et les amis qui partagent sa solitude mènent une vie extrêmement retirée: l'étude seule remplit tous leurs momens.
— Delà partialité, monsieur le préfet r' Vous voulez ménager des personnes envers lesquèT*
LE PAIR DE FRANCE. %'l\5
les vous croyez avoir des torts à vous reproicher? Faites l'acquit de votre conscience si cela vous plait ; mais que ce ne soit pas au dépens du gouvernement qui vous paie. J'ai le droit de vous faire celte observation et vous devez la souffrir sans vous en plaindre. Lorsqu'il en était temps encore . je vous ai averti que tous les fonctionnaires de l'Etat étaient plus ou moins directement placés sous notre surveillance... Ne craignez rien, ajoule-t-iî gaîment. c'est pour vous rendre service que je vous avertis que nous savons aussi bien que vous ce qui se passe dans votre département. En donnant, peu après son départ de Paris, sa démission de pair, appuyée sur des motifs offensans pour le gouvernement, le duc est devenu suspect. Le manoir féodal.qu'iI habite avec Fa l'a mille d'un cordonnier et un républicain . qui prend publiquemcnlce titre, est regardé comme un des foyers de l'union carlo-répuBlicàine. Les écrits que Marsey répand dans le public... — J'ai lu tous ces écrits, interrompt Pau! ;
2ik LE FAIK DE FRANCE.
ils blâment les mesures violentes, ils demandent à éclairer et non à exterminer les adversaires de la république.
— C'est ce qui les rend dangereux ; ils assurent à cette république un avenir éloigné , mais certain. Tandis que les hommes qui prennent pour drapeau 93. Robespierre et Marat, la rendent impossible, Les souvenirs de violence et de sang qu'évoquent ces noms et cette date , forcent les hommes qui accepteraient la démocratie . telle que votre Marsey la conçoit , à soutenir la monarchie, quelles que soient les fautes qu'elle puisse commettre.
— Je ne serai jamais ni l'avocat ni L'accusateur de Marsey. répond sèchement le préfet : quant à Georges...
— Celui-là est inoffensif, j'en conviens.
— Le duc l'est encore davantage. Ne vivant qu'avec le souvenir de la femme qu'il a tant aimée . sa santé ne s'est jamais entièrement rétablie. Ses forces diminuent visiblement Je
crains.
— Point d'hypocrisie. Je suis convaincu que loin de craindre l'événement auquel vous faites allusion . vous le désirez : il rendrait votre Sophie libre. Vous l'aimez toujours et je crois qu'elle le mérite. Sacrifier dix mille livres de rente pour vous faire préfet !...
— Du moins ne lui ai-je jamais demandé un tel sacrifice.
— 11 n'en a que plus de mérite, et certes, l'offre de votre main...
— Brisons là-dessus, dit Paul en s'efforçant de sourire,' mon interrogatoire a été assez long, il est temps que le vôtre commence. Voyons : qu'avez -vous fait depuis que nous nous sommes perdus de vue ?'
— Singulière question? il me semble que les faits parlent assez haut : s'ils ne suffisaient pas pour vous faire comprendre tout ce que moi , mes collègues et mes subordonnés nous avons déployé de génie . de zèle et d'activité : vous seriez le plus inepte des hommes.
Paul ne répond rien , tous deux vont se join
r>&6 LE PAIR DE FRAN( I .
dre au groupe qui \ieut de se former autour
de la baronne et de son mari.
Le costume de M. de la Poulinière, homme jeune et robuste, est élégant et riche; toute sa personne estsurchargée de chaînes d'or, d'épi ngles en diamans, de breloques et de bagues . Son visage est péniblement contracté par un mélange d'effronterie et de timidité. Sa contenance et ses gestes annoncent tour-à-tour une arrogance presque insultante et une gaucherie qui contraste singulièrement avec l'air de grandeur des objets, et le bon ton des hommes dont il est entouré.
La baronne le regarde un instant avec une satisfaction secrète. Ce vernis bizarre passé sur un mauvais tableau lui a coûté tant de peines, que l'amour-propre la pousse à juger son œuvre, non selon son mérite, mais d'après léfe efforts pénibles qu'elle' lui a coûtes.
— Je sais, messieurs, dit-elle, en s'adres-sanl à ses amis, que vous applaudissez sincèrement à l'élection de monsieur de la Pouli-
fcfe PAIR DE FRANCK. 2t&
nière. et j'espère que vous voudrez bien lui aider, par vos sages conseils, à soutenir dignement la haute mission qu'il est appelé à remplir. Il répondra à vos bontés; la nature l'a doué d'une rare facilité. Un seul exemple suffira pour vous en convaincre.
Lorsque l'affreuse épidémie qui désola Paris nous força de chercher un refuge sur nos terres, les bons campagnards, qui voient en nous leurs seigneurs suzerains . ne tardèrent pas à me prier de permettre à mon mari d'accepter le grade de commandant de la garde nationale du canton. J'hésitai d'abord, car je craignais l'excessive douceur de son caractère : eh ! bien messieurs . deux ou trois leçons de son prédécesseur...
— Je n'en avais pas besoin . madame la baronne, interrompt le député, n'avais- je pas déjà fait partie de la brave garde nationale de Paris, à une époque fort difficile: lors du procès des ministres?... mies mes fonctions...
TTn regard de sa femme PaVèr'tit qu ?1 est ^ ( i v
348 LE PAIR DE FKA.Ni E.
le point de dire une sottise . et il s'interrompt brusquement. Paul se pince les lèvres pour retenir un sourire ironique.
— Allons, se dit-il à lui-même . mon digne tambour, le cher Léonard . a marché avec l'esprit de notre époque.
La noble dame a deviné sa pensée . ses yeux rencontrent les siens et semblent lui dire : n'oubliez pas que les anlécédens du préfet . vous font un devoir de respecter les antécédens du député.
— Enfin messieurs . continue-t-elle , je puis vous avouer que depuis cette époque . j'ai entendu citer M. de la Poulinière comme un des meilleurs commandans de notre garde civique. Il deviendra un excellent député, car il est vivement pénétré de ses devoirs, et s'il avait l'habitude de parler en public...
— C'est fort inutile . madame . dit aussitôt Dupré : sa conscience et les secrets avertissemens par lesquels les ministres ne manquent jamais d'éclairer la majorité quand il s'agit de
voter, suffiront pour lui faire connaître quand il devra mettre une boule blanche ou une boule noire. S'il veut absolument faire preuve de zèle, eh bien! à chaque fois qu'un député de l'opposition prendra la parole, il l'interrompra en criant à tue-tête : Assez , assez, la clôture, aux voix ! Vous le voyez . madame la baronne , la grande difficulté pour arriver à l'honneur de représenter son pays . c'est de payer le cens voulu.
— C'est vrai çà , dit Léonard . en se gonflant d'orgueil ; c'était une infamie d'avoir baissé ce cens ; car il ne m'aurait pas empêché d'être éligible. Je suis riche, et il n'y a que les gens riches qui sachent ce qui convient au pays. Je parlerai tout comme un autre quand je le voudrai.
— Il serait peut-être plus prudent de ne pas vous mettre en évidence, dit Paul . les journaux sont impitoyables, ils fouillent le passé...
— Je me moque des journaux et des journalistes, répond M. de la Poulinière, avec emportement . je les dénoncerai à la chambre.
.Vo LE l'A lit DE FRANCE.
Je lui dirai : j'étais sincèrement attaché à la liberté do la presse, je l'aimais, il a fallu tous ses excès pour que mon amour diminuât pour elle. Maintenant je la hais! c'est la lèpre du pays! Il y a eu du sang versé! il y en aura encore ; c'est l'ouvrage des journaux , des journalistes! Il faut les exterminer si vous voulez avoir la paix ! Oui , c'est au nom de la paix que je parlerai : car je ne suis pas violent, tous ceux qui me connaissent savent que je ne le suis pas. Mais j'ai un amour passionné pour mon pays: c'est précisément pour cela que je suis indigné des maux que la presse répand sur ma patrie. De bruyans applaudissemens couvrent la voix de l'orateur.
— Je vous fais mon sincère compliment, lui dit Dupré. Si vous avez de pareilles inspirations à la chambre, vous irez loin. Les fonctions de député sont gratuites . il est vrai . mais il est tant de moyens...
— Sans doute, interrompt Léonard.
Kl îe gros rire qui accompagne ces mots .
prouve qu'on n'a pas manqué de iui faire connaître ces moyens , et que son zèle et son éloquence sont le résultat de promesses reçues.
En ce moment un domestique vient annoncer qu'on est servi. La baronne prend le bras de Paul, et passe avec lui dans la salle à manger: le reste des convives les suivent. Leur petit nombre permet à la conversation de rester générale. Elle continue à rouler sur les hautes fonctions dont M. de la Poulinière vient d'être revêtu.
Pour achever l'éducation du nouveau député, on lui rappelle l'importance de la police et le respect que lui doivent tous les bons citoyens. On lui recommande, surtout, d'appuyer toujours et avec feu le vote des fonds secrets et de s'opposer énergiquement aux propositions qui tendraient à remonter à l'origine des émeutes et des conspirations, qui arrivent toujours si à propos pour fournir aux ministres l'occasion de sauver la France. Léonard le promet, et la tête un peu échauffée par le vin. il commençait à
laisser deviner les fonctions de cocher de cabriolet . de tambour de la garde nationale et d'agent subalterne de la police, qu'il a successivement exercées avant de s'être enrichi en vendant à la duchesse Francesca et son enfant. La baronne qui le surveille avec une sollicitude maternelle, l'interrompt brusquement et donne le signal de quitter la table.
Le dîner est fini . la soirée va commencer.
Tous les détails de la réception reposent sur monsieur de la Poulinière. Son zèle à remplir cette tâche, à laquelle il a été dressé par la baronne comme un cheval au manège , est plus ardent qu'adroit. Jamais, il est vrai, il n'oublie une de ces attentions . de ces prévenances . de ces politesses outrées . qui . pour n'être plus à la mode, n'en annonceraient pas moins l'habitude du grand monde , si elles n'étaient pas gâtées par une niaiserie effrontée , par des gaucheries . des méprises perpétuelles, qui lui font confondre les âges, les sexes et les rangs.
Plus d'un regard malin ou méprisant s'est fixé sur le pauvre député qui . le front couvert de sueur . le visage enflammé . les yeux presque égarés, s'acquitte de ses devoirs de maître de maison d'une manière aussi pénible que ridicule: mais en général on l'ad mire comme le type de l'ancienne galanterie française ; car la société est plus nombreuse que choisie.
La baronne admet, sans distinction de naissance, d'état ou d'opinion . toutes les personnes qui consentent à payer cet honneur par la dépense qu'exige une mise convenable, et le modeste fiacre, à l'aide duquel la toilette et la chaussure arrivent dans les salons tout aussi fraîches, que si elles avaient été charroyées dans un brillant équipage. Celte facilité a valu à la noble dame une immense popularité ; on la regarde comme un modèle de tolérance pojitique et sociale. Cette tolérance cependant n'est qu'une ruse adroile pour former un centre d'observations où toutes les
classes viennent poser et découvrir les faiblesses et les vices quelle. Dupré et ses collègues, exploitent avec bonheur.
M. de la Poulinière est incapable d'apprécier les vues élevées de sa femme , mais la n<» ciété bigarrée qu'elle réunit chez elle l'enchante: il y trouve parfois des individus prèsdesquels il se sent aussi à uon aise qu'avec ses anciens camarades les cochers et tambours, lorsqu'ils vidaient ensemble un canon chez le marchand de vin du coin. Cependant ces momens de satisfaction sont rares et courts . car les yeux de la baronne le suivent sans cesse et ne manquent jamais de le rappeler à l'ordre. Un de ces regards vient de tomber sur lui , et iui fait rompre brusquement une conversation entamée avec un ancien brocanteur . auquel une fortune acquise par des friponneries a donné des droits politiques qui. pour lui aussi , ne sont qu'une marchandise qu'il cherche à vendre aussi cher que possible.
Pour se dédommager de ce sacrifice . M. de
la Poulinière s'établit à côté des plus jeunes et des plus jolies femmes : il sait que la baronne n'est jalouse que de sa réputation d'homme de bon ton. et qu'elle ne tient point à ce qu'il mérite celle de mari fidèle.
Sa galanterie à la fois cavalière et fade, ses eomplimens presque impertinens à force d'être outrés ou naïfs : les gros baisers humides qu'il dépose sur les mains délicates et blanches dont il s'empare sans façon . déplaisent vivement à ces dames ; mais toutes ont un frère un cousin . un ami à pousser dans le monde . et la protection d'un député ministériel est si puissante ! Pour l'obtenir il faut bien se résigner à quelque sacrifices : la conséquence naturelle d'une époque où tout se vend, est d'être réduit à tout acheter. Le simple bon sens suffit pour faire comprendre cette vérité , et certes, les femmes manquent rarement de bon sens.
Tandis que Léonard goûte ainsi les prémices des avantages que lui offre sa nouvelle position . la baronne et les hommes qu'elle a ad-
356 II PAIR Dl l-'K WCK.
mis à sa table cherchent à profiter de toutes les ressources que cette réunion offre à leur esprit d'observation.
Le préfet se borne au rôle de tapisserie. Dans eette cohue mêlée, il ne retrouve ni le libertinage gai et franc des parties de débauche qui occupaient ses loisirs lorsqu'il n'était encore que commis d'un marchand de nouveautés, ni la simplicité imposante . la cordialité rude et fraternelle des réunions patriotiques, où Marsey l'avait introduit: ni le ton exquis et la dignité des assemblées qui se tenaient chez lui quand il était le collègue de Dupré. 11 n'a pas même le faible dédommagement de se voir l'unique objet des attentions . des respects de tous . comme il est maintenant accoutumé à l'être dans son département.
Accablé d'ennui et de dégoût il quitte l'hôtel delà baronne, remettant au lendemain à justifier cette disparution subite.
De retour chez lui il trouve une lettre de son secrétaire particulier, qui lui annonce la
mort du duc. L'opinion que peu d'heures auparavant. Dupré avait manifestée sur les suites naturelles de cette mort, se présente à sa pensée: il ne cherche pas à l'en bannir : car elle est conforme aux espérances qu'il n'a cessé de nourrir à ce sujet. Il sait que Sophie a assuré la plus grande partie de sa fortune à l'enfant de son mari; ce n'est donc pas la cupidité qui le guide, cependant un mariage avec la veuve d'un pair de France, d'un duc, peut flatter sa vanité et augmenter son influence et son crédit. Est-ce ce sentiment qui l'inspire? ou son amour qui n'a pas eu le temps de s'éteindre dans la satiété , a-t-il résisté à l'épreuve d'une séparation de plus de trois années? Lui-même l'ignore ; jamais il n'a eu l'habitude de se rendre compte de ses sensations, il s'est toujours laissé dominer par elles. Sa vie est désanchantée . non parce que le remords a été la suite des bassesses et des trahisons dont il s'est souillé . mais parce qu'il regrette les plaisirs qu'il a perdus. C'est malgré
lui qu'il est devenu grave, presque sensé. Cette métamorphose s'est faite sans sa participation. Il voudrait être encore le libertin aimable et roué qui, tout en convoitant la fortune de la duchesse , s'est sérieusement épris des charmes de sa personne, et ce désir lui fait souhaiter de la revoir. Il n'a conservé aucune relation avec elle et il ignore complètement comment il en sera reçu. La mort du duc lui paraît un prétexte suffisant pour justifier sa visite, et il abandonne le reste au hasard. Une inquiétude vague et des émotions tantôt douces et tantôt pénibles, le poursuivent néanmoins le reste de la nuit et toute la matinée suivante.
L'heure à laquelle les convenances permettent de se présenter chez une dame est enfin arrivée. Il part, sa voiture s'arrête bientôt devant une maison habitée par plusieurs locataires. On lui indique un rez-de-chaussée au fond de la cour. Une femme de chambre le reçoit et lui demande son nom. il répond qu'il suffira de
dire à madame qu'il vient du déparlement de*** . pour lui faire part d'une importante nouvelle qui concerne ses intérêts de famille
La femme de chambre va trouver sa mai tresse au jardin pour l'instruire de cette visite, Sophie est assise sous un sicomore.une religieuse est à ses côtés et un enfant de trois ou quatre ans joue à leurs pieds sur une nappe de gazon. C'est à cet enfant que la duchesse a consacré sa vie ; c'était l'unique moyen de la rendre utile. La culture des lettres, des arts: les études sérieuses et indispensables pour former . seule . l'éducation de son fils . occupent tous ses instans. L'affection et la société de Cécile qui vient la voir aussi souvent que ses pénibles de voirs le lui permettent, sont devenus son unique consolation, son seul délassement. Et cependant une tristesse profonde, une sombre mélancolie , président à leurs entretiens . qui roulent toujours sur un passé trop cruel : mais cette tristesse, cette mélancolie, c'est-là leur bonheur, à elles. La douce piété de la religieuse
a fait comprendre à son amie que c'est l'oubli d'une faute commise et non l'impossibilité de la réparer, qui fait du repentir un vain mot.
Le message de la femme de chambre a visiblement troublé les deux dames. La duchesse hésite à recevoir l'homme qui se fait annoncer d'une manière aussi singulière. Cécile la décide en lui rappelant le nom du département d'où viennent les nouvelles qu'on va lui apprendre.
Les informations secrètes qu'elle s'est procurées sur la situation du duc . lui ont fait connaître que sa santé est toujours restée chancelante. Un sinistre pressentiment 1 occupe depuis long-temps . et une voix secrète semble lui dire qu'il va devenir une certitude: cependant aucune émotion visible n'altère ses traits. Pour elle, les tortures de lame sont des événemens de tous les instans : son visage n'en reçoit plus les empreintes.
Elle vient d'entrer au salon où Paul l'attend.
EE l'AIR DE FRANCE. 361
Elle la reconnu et l'indignation la retient muette et immobile.
Ne voyant dans cet accueil que delà surprise, le préfet s'empresse de lui adresser la parole.
— Mon aveugle soumission aux ordres qui m'avaient banni de votre présence, doit vous prouver, madame, que pour braver aujourd'hui ces ordres, il faut qu'un événement grave m'en fasse un devoir... Vous saviez sans doute que la santé du duc était toujours chancelante : vous en avez prévu le résultat... Vous devinez le motif qui m'amène.
Sophie a retrouvé tout son empire sur ellemême.
— Le duc a cessé de souffrir, dit-elle, c'est un accident purement matériel: son existence morale a été brisée par vous, par moi. le jour où nous lui avons enlevé Francesca. Je ne vous demanderai pas dans quelle intention vous venez me dire : « le poison dont les traces échap- « penî aux recherches des médecins . à la ven- « geance des lois . et que nous avons administré
« à l'homme dont la vie nous gênait, a produit « son ofFel. » Vous avez le droit de nie croire toujours la femme pervertie qui ne pouvait êlre aimée que d'un être aussi vil. aussi dépravé que vous. Mon privilège, à moi. est de vous exprimer tout le mépris, tout le dégoût que \ dus m'inspirez! Sortez, monsieur, votre présenee ici est un sacrilège !
En ce moment . elle entend prononcer son nom dans l'antichambre, et se précipite vers la porte qu'elle ouvre vivement. L'homme dont elle a reconnu la voix entre aussitôt. Cécile le suit de près; une vague inquiétude l'a poussée à venir rejoindre son amie. La scène qui s'offre à sa vue la rend muette et immobile.
La duchesse s'est jetée aux pieds de l'homme qui vient d'entrer.
— Georges! Georges! lui dit-elle dune voix étouffée: c'est votre main qu'il a pressée avant de mourir! c'est votre main qui a ferme sa paupière!., m'est il défendu de la toucher.'
— René ma ordonné de \ous la tendre en
signe de pardon . répond l'avocat dune voix solennelle.
La duchesse toujours à genoux . saisit la main qu'il lui présente et l'arrose de larmes. Georges la regarde avec une douce pitié : son humilité n'a plus rien qui le blesse; ce n'est point devant lui qu'elle se prosterne ainsi: mais devant l'homme dont elle a empoisonné la vie . causé la mort . et dont en ce moment il lui rappelle l'image.
— Calmez- vous . madame, dit-il enfin.
Et l'entourant de ses bras, il la relève, la conduit vers un fauteuil et se place près d'elle.
— La fin prématurée du duc. continue- 1- il. ne doit point vous causer de douleur : elle était un bienfait pour lui. il l'appelait de tous ses vœux. La veille du jour qui nous l'a enlevé, il me pria de descendre avec lui dans le caveau où il avait fait déposer les restes de Francesca. Ce n'était plus qu'un squelette ,1e ne pus m'empècher de frémir à cette triste vue .ce fût
. i. i II PA1B !>l I li \N« I
lui qui me consola. « Qu'est-ce donc que la des-
« truction:' me dit-il . une puissance bienfaisan- « te qui . dans les élémens du passé . trouve les « créations du présent et le germe de l'avenir! <* Oui . pour que la nature vive, il faut que les « corps se décomposent : le souffle qui les ani - -< mait leur survit!... avec le dernier soupir de « ma femme, j'ai respiré son àmeîjela porte en « moi ! nous sommes toujours réunis ; nous le « serons davantage quand j'aurai . comme elle. « rendu à la terre ce qu'elle m'a prêté pour y « vivre! » L'amitié même n'était plus pour lui qu'un supplice: il se reprochait sans cesse de m 'enchaîner à sa longue agonie. Il m'a quitté sans regrets, et pourtant il m'a laissé un éclatant témoignage de sa reconnaissance : il m'a légué son fils! Je ne serai jamais époux, mais l'orphelin de René et de Francesca me donnera le doux nom de père! un jour, madame . il verra en vous une amie : je lui apprendrai ce qu'il vous doit et...
— Oh! non. non. jamais!., interrompt
Sophie d'une voix entrecoupée de sanglots: auriez- vous eu la cruauté d'avouer au duc ?..
— Non. madame, je lui ai laissé ignorer tous vos sacrifices . et cependant il est mort en vous pardonnant ! cessez de courber la tête sous le poids duremords ; le pardon d'un mourant absout!
— Le pardon de la victime, dit Sophie avec désespoir . n'est pour le coupable qu'une torlure de plus: car jamais il ne peut se pardonner à lui-même.
Cette douleur si profonde, ce repentir si vrai . rappellent à Georges que les égaremens de cette femme ne sont pas l'unique cause du malheur des amis dont il déplore la perte.
— Près du cercueil de Francesca. dit-il. près du cercueil du duc. j'ai maudit l'obstination fanatique qui a refusé de sanctionner le rétablissement du divorce. Vous me forcez à la maudire de nouveau : elle est plus coupable que vous! Que d'existences déjà ont été brisées par elle! combien d'êtres qui auraient pu deve-
nir des époux \ertueux se sonl trouvés entraînés au crime!... si nos législateurs avaient pu comprendre que le bonheur des familles fait la prospérité des états . René serait heureux aujourd'hui avec la femme de son choix. Et vous, madame, en devenant l'épouse du père de votre enfant...
— Il en est temps encore . interrompt vivevement Paul ; Sophie est libre . et je suis venu lui offrir ma main.
— Vous étiez encore ici:* Ah! c'est le comble de l'infamie! s écrie la duchesse . qui avait entièrement oublié sa présence.
L'avocat aussi ne l'avait point encore remarqué: sa vue et les paroles qu'il vient de prononcer lui causent une surprise égale.
Paul s'en aperçoit et s'applaudit d'avoir enfin attiré son attention ; car il se flatte qu'il va seconder la proposition qu'il vient de faire, et qu'il répète d'un ton d'assurance:
— L'impossibilité de nous unir . dit-il . en s'adressant à Georges . nous à fait commettre
de grandes fautes. Je ne prétends pas les justifier : mais je suis prêt à les réparer.
A ces mots, la duchesse et la religieuse pous sent un cri d'indignation : toutes deux se précipitent vers lui . et leurs regards et leurs voix l'interpellent à la fois.
— Pouvez-vous ressusciter les morts ? dit Sophie.
— Pouvez-vous me laver de l'infâme trahison dont vous m'avez forcée de me rendre coupable ? demande Cécile.
Une terreur insurmontable paralyse la pensée de Paul
La vue delà religieuse captive l'attention de ireorges, il l'a reconnue.
— Ma sœur lui dit il. Marsey m'a chargé de vous assurer que le souvenir de la nuit qu'il à passée à l'Hotel-Dieu. ne s'est point effacé de sa mémoire, et qu'il a conservé pour vous l'affection, l'amitié d'un frère.
— C'est plus que je ne mérite répond Cécile
d'une voix agitée. Où est-il? vous a-l-il défendu de me le dire?
— Non ma sœur . car il est eonvaineu que vous ne chercherez jamais à le revoir. 11 m'a suivi à Paris. Quoique étranger aux fautes commises par ses amis . il veut en partager les conséquences. J'admire je respecte ce dévouement généreux ; puisse-t-il ne pas le con duire à sa perte.... Ma mission est remplie, continue -t -il en faisant un mouvement pour s'éloigner.
La Duchesse Je retient.
— Nous ne pouvons nous quitter ainsi lui dit-elle, c'est devant vous que Paul a osé m'offrir sa main: vous devez entendre ma réponse. 11 ne m'accusera point de trahir un secret que je lui avais promis de garder, puisque c'est lui même qui vient de se dénoncer à vous comme mon complice, comme l'assassin de Marsey !
— Dans cette dernière circonstance, du moins, il s'est conduit en homme d'honneur :
LE PAIR DE FRANCE. ^6y
Jules me l'a dit. Je crois en général que vous le jugez trop sévèrement.
— Non , monsieur . daignez m'écouter et vous allez vous en convaincre. Paul . continuet-elle. oubliez si vous le pouvez que vous êtes en présence de deux femmes que vous avez aimées. Je suis dans une position semblable et j'avoue hautement que je m'en souviens. Oui. j ai aimé Georges, et j'en suis Hère! que dis-je je l'aime encore comme le fanatique adore son Dieu! Le sentiment moins élevé moins pur que vous étiez parvenue m'inspirera fait long-temps mon désespoir, car je sentais que vous en étiez indigne! J'ai fini par m'apercevoir qu'en vous accordant le titre de mon époux j'aurais élevé . purifié votre àme. Cet espoir se serait réalisé . nous serions heureux aujourd'hui, si, comme nous nous en flattions alors, le divorce eut été rétabli. Maintenant, lorsmêmeque notreamour eut été une de ces passions nobles . généreuses dont on ne rougit jamais . en dépit des préjugés qui cherchent aies flétrir, nous n en serions
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pas moins séparés pour toujours, puisque les suites de cel amour ont l'ait d'autres victimes que nous-mêmes. Vous ne comprenez poinl ce scrupule:'... Eh bien ! supj)osez que moi aussi je sois assez vile pour ne pas le connaître ; assez dépravée pour vous accepter tel que vous êtes devenu depuis que vos relations avec moi vous ont ouvert la carrière de tous les genres de trahi sons et de bassesses ! Dans ce cas. la prudence, la raison me feraient encore un devoir de vous repousser comme mari, vous et tout autre. Quand le mariage est une chaîne que la mort seule peut rompre: la démence, seule, peut consentir à traîner cette chaîne! Toutes les femmes, comme Francesca . ne sont pas livrées à des Léonard: tous ies hommes comme le duc n'ont pas eu le malheur de rencontrer des compagnes telles que moi: mais il est une foule de souffrances de tous les jours et insignifiantes en apparence, qui rendent la vie domestique insuportable. La plupart des ménages sont agités par cette tourmente secrète: elle disparaîtrait
avec la possibilité d'une séparation: car ellesne prennent leur source que dans la certitude que. quelques soient les maux dont on accable l'être qui s'est associé à notre destinée, il est forcé de les supporter. Dans un siècle d'égoïsme comme le nôtre. être revêtu d'un droit illimité et ne pas en abuser, serait presque un ridicule. Il est inutile, continue-telle, d'appuyer davan tage sur les motifs qui rendraient mon refus irrévocable, lors même que j'aurais pour vous autant d'estime et d amour que vous m'inspirez d'aversion et de mépris! Je vous offense, je le sais. Il y a peut-être quelque courage à le faire quand vous possédez un acte qui peut vous fournir une vengeance cruelle. Faites valoir ce titre : dévoilez ma honte aux yeux du monde . que m'importe ! Le duc est mort : mon infamie ne retombera plus sur lui. et l'enfant que vous flétrirez n'est pas le sien : c'est le vôtre ! Que ce soit là l'héritage qu'il reçoive de son père, je l'accepte avec reconnaissance.
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s'il me vaut le bonheur d'èlre pour jamais délivrée de votre vue!
Cécile qui s'était vainement efforcée de calmer son amie . passe son bras sous le sien et l'entraîne doucement.
— Adieu . murmurent-elles toutes deux eu passant prés de l'avocat.
— Georges! ajoute la duchesse, si jamais on venait vous dire : Sophie fait un dernier appel à la miséricorde du frère de René ; elle le supplie d'assister à son agonie , viendriezvous ?....
— Vous me verrez chaque fois qu'un malheur, un danger pourra vous rendre ma présence utile . répond Georges.
Et ses yeux suivent la duchesse qui s'éloigne lentement. Sa pensée oublie les fautes dont elle s'est rendue coupable : elle ne s'arrête que sur les remords qui l'accablent.
La voix de Paul l'arrache à cette pénible impression. Le préfet vient de froisser avec colère un papier qu'il lance sur le parquet.
— Écrit infernal ! dit-il , si tu tombes aux mains de valets indiscrets . ce sera sa faute et non la mienne... Elle ne m'a pas même donné le temps de lui répondre...
Quel est ce papier, demande Georges ?
— L'acte dont elle vient de parler, répond Paul avec humeur.
— Vous vouliez le lui rendre?
— Oui.
L'avocat le ramasse et le lui présente.
— Déchirez-le.
Paul obéit machinalement
— Que faire de ces morceaux ? demandet-il d'un air embarrassé.
— Je les mettrai sous enveloppe et les lui enverrai.
— Vous . monsieur:" vous voulez me rendre un service!
— Je suis heureux chaque fois que je puis être utile.
— Même à moi ?
— .le ne vous hais pas.
— Marsey. cependant, a dû vous dire combien je suis coupable, el il ne connaît pas encore tous mes crimes.
— Il les connaît : il sait que comme ami politique aussi vous l'avez trahi! que vous ave/ appartenu à la police... il m'a souvent parlé de vous sans jamais vous donner d'autre nom que celui d'amant de la duchesse. Le hasard seul vient de rne faire connaître que vous êtes cet amant?
— El vous me méprisez trop pour me haïr:'
— Je ne vous méprise pas assez pour croire que vous resterez toujours ce que vous avez été jusqu'ici. Vous n'étiez pas né pour ne commettre que des bassesses el des perfidies. A la première action honorable . généreuse que vous ferez . vous sentirez votre cœur battre avec une émotion inconnue , qui vous rendra content de vous-même ; et ce jour-là vous serez sauvé !
Paul pose involontairement la main sur son cœur.
— Me permettez -vous, monsieur, de sortir
de celte maison avec vous '■ dcmande-t il après un instant de silence.
L'avocat répond par un signe affirmatif , el tous deux s'éloignent lentement.
Oubliant que sa voiture l'attend à la porte, le préfet descend la rue avec Georges. Celui-ci s'arrête tout-à-coup.
Il faut nous séparer, dit-il : la route que nous suivons n'est pas la même.
Paul cède enfin à un sentiment qu'il n'a plus la force de maîtriser.
— J'aime Marsey! s'écrie-t-il , je l'aimerai toujours! ne le lui dites pas , mon amitié l'offenserait ; mais priez-le d'être prudent : avertissez le que la police le surveille.
— La crainte ne pourra rien sur lui , répond Georges d'un ton mélancolique; car il a repoussé mes conseils et mes prières. Je me suis en vain efforcé de lui faire comprendre qu'il était insensé de chercher des dangers inutiles et de fournir ainsi à l'arbitraire le moyen de se fortifier, sous le prétexte spécieux d'une répression
Mb LE l'AIR Dl FRàJÎCE.
Légitime. « Qu'on nous extermine, m'a-t-il dit: « qu'on nous fasse mourir dans les cachots: « notre mémoire sera plus utile au triomphe de la république que notre vie n'aurait pu l'e- « tre. Je le reconnais enfin: pour s'étendre et «s'affermir, les principes politiques, comme « les croyances religieuses . ont besoin demar- « tyrs ! » Voilà le délire où l'on est parvenu à pousser un parti qui . d'abord . ne demandait que la presse pour interprète, pour auxiliaire de ses doctrines. Et on l'appelle l'ennemi du pouvoir! C'est vous, vous tous hommes serviles. toujours prêts à exécuter, à surpasser les ordres de ce pouvoir, qui méritez ce titre. Vous seuls vous êtes les ennemis de la royauté . de la prospérité publique . et vos lâches complaisances n'ont pas même l'excuse d'être fondées sur un dévoûmenl aveugle à la personne du monarque : vos cœurs secs n'aiment rien. Que demain Robespierre ressuscite, s'il vous offre des places . des cordons , de l'argent surtout . vous tomberez à ses pieds, vous lui
direz qu'il n'abat pas assez de têtes ; vous \e. prierezde se montrer fort, d'éviter la clémence, qui le ferait taxer de faiblesse !
— Quoi! vous me tenez un pareil langage, vous constitutionnel, monarchique?
— C'est à ce titre que j'adresse des reproches au pouvoir. Les républicains ne lui en feront plus : ils s'applaudissent de ses fautes . ce sont là leurs triomphes.
— Séparons-nous, dit Paul, vous aviez raison ; la route que nous suivons n'est pas la même . mais tous deux nous chercherons vainement le bonheur! Vous êtes condamné à des regrets sans fin . et moi au mépris de moi même.
Et retournant à sa voiture, il y monte en hâte.
Georges reste un instant immobile à sa place.
— Oui . se dit-il à lui-même, il est au-dessus des efforts individuels de réparer la honte ou les malheurs causés par de mauvaises lois ; ce sont ces lois qu'il faut réformer. Et au lieu de
s'occuper de ces réformes , nos législateurs perdent des momens précieux à servir des haines , des rancunes politiques !
A ces mots il s'éloigne lentement , et retourne à la demeure qu'il est venu occuper à Paris. Si la mort de son ami a laissé dans son cœur un vide qui ne se remplira jamais . elle ne lui a pas fait oublier qu'il lui reste des devoirs sacrés à remplir : qu'il est resté seul chargé du soin d'embellir la vieillesse de son père , de sa mère : de diriger l'éducation , et préparer le bonheur de l'orphelin du duc. Son talent . son énergie seront consacrés à la défense des victimes d'une opinion qui n'est pas la sienne ; mais que les persécutions que lui préparent le procès qui s'engage rendent sacrée à ses yeux.
Sa vie n'a été et ne sera jamais qu'une longue suite de dévoùment aux malheurs que causent les grandes et nobles passions; il ne les partage pas. il fait plus il les
plaint , les admire et les protège de toute la puissance de son àme aimante, de son génie élevé.