‹ Le pair de FranceChapitre 6 sur 7 · S LE PAIR DE i U v m · texte numérisé non relu

S LE PAIR DE i U v m

— Maintenant, ajonte-t-il d'une voii sèche el

brève, nommez moi l'ennemi que vous voulez perdre'?

— Vous vous méprenez complètement sur mes intentions, <lii la douairière d'un air doux

etr.irressant.je ne vous demande pas d'exercer une vengeance: mais de faire une bonne action qui obligera à la fois Sophie et Léonard*.

— Sophie et Léonard ! s'écrie Paul. Eh ! quels rapports peut-il exister entre la duchesse et cet homme vil et méprisable:'

— Vous êtes tous injustes envers ce pauvre Léonard, dit la baronne: son éducation a été négligée, j'en conviens: mais il n'en est pas moins vrai qu'il a un cœur excellent et une foule de qualités précieuses.

— Puisque vous le dites, madame, je le crois. répond Paul avec un sourire ironique.

— Riez, monsieur, perdez -vous dans des conjectures bizarres, je vous le permets. L'expérience ne tardera pas à vous prouver que j ai su faire de Léonard un homme très comme il faut.

LE PAIR DE i-'R a\< 159

\vant tout j'exige qu'il renonce à ses fonctions

— Comment, madame, vous qui les trouvez si admirables....

Sans doute, dans la sphère où nous les exerçons vous et moi. Tout ce qui s'élève s'épure: tout ce qui se traîne terre-à-terre se salit dans la fange. Léonard n'a pas cet esprit vif et pénétrant qui convient à un diplomate.

— Diplomate! répète Paul.

— Oui. monsieur, diplomate, c'est là le vrai titre d'un haut fonctionnaire de la police d'état; cette branciie importante du gouvernement comprend les ministres, les ambassadeurs, tout ce qu'il y a de distingué dans l'administration. Cet{e glorieuse carrière n'est pas faite pour Léonard : mais il ferait un rentre: accompli. Oui. avec dix mille livres de rente , Léonard deviendra 1 objet de l'estime, de la vénération publique.

— Je vous assure, madame, que je serais enchanté de le voir seigneur suzerain de dix mille livres de rente.

ItiO LE PAIR Ul I HA.Nl I .

— En ce cas il les aura: car il dépend de vous de les lui assurer.

— De moi. madame !

— )ui. monsieur. Francesca est mourante: son fils lui survivra. Léonard peut le prendre : en faire un mendiant . un escamoteur : tout ce qu'il y a de plus bas. de plus vil enfin. La loi lui permet cette vengeance contre une femme, contre un homme qui l'ont publiquement déshonoré....

— Déshonoré! lui.... Léonard! Oh! madame, c'est impossible!

— Ne discutons pas là-dessus, répond légèrement la baronne, il est certain du moins que Sophie doit envier de pareils droits sur un être si faiblepar lui-même, si puissant par le bien ou le mal qu'on pourra lui faire.

— Je sais, madame, que la duchesse ne reculerait devant aucun sacrifice, pour devenir maîtresse de l'enfant de son mari.

— Ehbien ! celui que vous lui demanderez est fort modéré : Qu'elle assure dix mille livres de

LE PAIR DE FRANCE. l'ol

rente à Léonard et il signera tous les actes nécessaires, pour céder ses droits sur un enfant dont la loi le force d'être le père. Ne m'objectez point qu'il n'est pas indispensable que cette proposition lui soit faite par vous. Pour en charger un autre, il faudrait lui divulguer des secrets qu'il nous importe de cacher. Et puis, vous seul . vous avez le droit de lui imposer des conditions: car il est très possible qu'elle ne soit pas disposée aujourd'hui à sacrifier volontairement une partie de sa fortune, pour satisfaire un caprice dont je me rappelle lui avoir entendu parler dans le délire de sa maladie.

— Je ne crois pas qu'elle ait changé d'avis. Je suis convaincu, au reste, qu'elle se prêtera à tout ce qui pourra assurer mon élévation. Je lui écrirai : elle ne me répondra point: mais elle fera porter à Léonard les actes à signer.

— Et le même jour, vous recevrez votre nomination : ainsi c'esi une affaire convenue. Embrassons-nous, monsieur le préfet.

Les lèvres de Paul effleurent à peine les joues t. m. 11

de la douairière: car il craint d'effacer, par un contact réel, les nuances de ce visage où l'azur des veines, et les couleurs de la santé et de la jeunesse, se dessinent avec tant d'art sur un fond dune blancheur éblouissante.

— Convenez, cher ami. continue la baronne, que vous avez fait votre chemin bien rapidement? Il n'y a pas encore un an que vous vîntes, pour la première fois, offrira la duchesse des marchandises du magasin où vous étiez commis.

Cette réminiscence a choqué Paul.

— Une fortune aussi rapide, dit-il, me donnerait, en effet, une haute idée de mon mérite, si je ne voyais pas en mème-lemps une foule d'êtres ineptes s'élever plus haut que moi. En dépit de mon amour-propre, ces tristes expériences me font un devoir de me regarder comme l'œuvre du hasard et de vos bontés pour moi. pour Léonard surtout, ajoute-t-il avec une expression d'ironie et de malice.

La baronne s'empresse de lui faire oublier, par des paroles carressantes . ce qu'il a pu

trouver d'offensant dans l'observation qui vient de lui échapper.

Après un court échange de promesses, de dévouement et d'amitié à toute épreuve , que chacun d'eux réduit à sa juste valeur, l'ancien commis se retire. L'expérience l'a formé ; il sait que l'intérêt est le seul lien indissoluble; et que, si ceux qu'il unissait se séparent, ce n'est pas parce que ce lien s'est rompu ; mais parce qu'il a cessé d'exister.

La certitude qu'il obtiendra bientôt le poste qu'il ambitionne a déjà ôté à ce poste une partie du prix que Paul y attachait. Les fonctions d'agent de la police secrète ne lui répugnent, que parce qu'une femme, qu'il a toujours méprisée et qu'il ne voulait employer que sous ses ordres, s'y trouve placée au-dessus de lui. et qu'il est. en général, dans une dépendance pénible, sans exercer aucune autorité ouverte qui lui permette de faire expier à ses subordonnés, les humiliations qu'il est parfois obligé de supporter.

lo.'i I I PAIR IH ! K \N( E.

Une préfecture semblait lui offrir cet avantage; mais il commence à croire qu'il pourrait s'être trompé.

— Partout, se dit il a lui-même, des chaînes honteuses à traîner et à imposer! Partout des marques de distinction pour prix de bassesses commises! Et l'or couvrant toutes ces infamies! et la perversité flétrissant toutes les vertus!.. Tu avais raison. Jules: il n'est de véritable bonheur que sous le régime républicain! Mais la première condition d'une république est le désintéressement , la pureté des mœurs , le dévouement à la chose publique! Qui donc possède aujourd'hui ces vertus!' Personne... en pratique du moins. Pauvre Marsey!.. en ce moment on te condamne, sans doute, pour avoir osé croire que la France pourrait comprendre, apprécier tes vues pures et élevées... Marchons avec l'esprit de notre siècle. Il faut avoir les travers, les vices de son époque, ou se résigner d'avance à l'arrêt de mort dont elle

frappe tout ceux qui veulent l'éclairer . l'élever au-dessus d'elle-même.

Cherchant à s'arracher à ses pénibles ré flexions . il ne s'occupe plus que de la conduite de son cabriolet et traverse rapidement l'espace qui sépare l'extrémité du faubourg Saint Germain de la Chaussée d'Anlin.

Ce ÏDuel.

De retour chez lui, Paul y trouve Dupré. qui l'attendait depuis près d'une heure.

Il l'accueille avec tous les témoignages d'une affection vive et sincère, et le conduit dans son cabinet.

— Que je suis heureux de vous revoir, mon cher Dupré , lui dit-il , j'ai été sincèrement affligé!..

— Est-œ que vous voulez jouer la comédie avec moi. interrompt Dupré , en riant, pourquoi nous seriez-vous désolé de ma captivité puisque vous en commissiez le motif et le but?

— A la bonne heure! Mais je ne m'attendais pas à la voir se prolonger aussi long-temps.

— J'ai trouvé tant de choses à observer! c'est une mine inépuisable de remarques précieuses que cette partie de Sainte-Pélagie qui contient les détenus politiques. Les individus s'y renouvellent sans cesse, et au milieu de ce mouvement perpétuel . les diverses nuances d'opinions hostiles au gouvernement s'y dessinent avec une franchise merveilleuse . aux yeux de l'homme placé dans ce centre de sédition à titre d'ennemi du pouvoir. Il faut s'être trouvé dans une semblable position pour se faire une juste idée de l'importance des services qu'elle nous permet de rendre.

— J'en conviens . mon ami : mais il n'en est pas moins vrai que ce sont là les épines du métier.

Bah! les fonds secrets consolent de tout :

avec une bourse bien garnie, le séjour d'une

prison ne laisse pas que d'avoir des charmes.

— Tant mieux . si vous y en avez trouvé . et puisque vous voilà libre enfin....

Libre? jusqu'à un certain point... j'ai reçu l'ordre de m'évader. L'instant approchait ou il aurait fallu subir un jugement, et vous sentez bien qu'il eût été imprudent de m'y exposer. J'ai trompé sans peine la vigilance d'un gardien que l'or avait rendu aveugle . et je suis accouru vers vous.

— Je vous sais bon gré de cette preuve d'amitié.

— Je viens en effet vous donner une preuve d'amitié : mais c'est en vous faisant des reproches.

— Et à quel sujet '

— Auriez-vous déjà oublié les nombreuses imprudences que vous avez commises, le len demain de cette réunion politique, où j'eus le

bonheur de pousser quelques jeunes fous à se déclarer hautement pour l'établissement de la république?

— Ne parlons plus de ce jour funeste, «lit Paul avec humeur, tout ce qui s'est fait n'était-il pas convenu d'avance entre nous ? Les partisans de la royauté déchue avaient troublé l'ordre public, le peuple demandait la punition des coupables... Alors comme aujourd'hui, les républicains étaient destinés à servir d'enfans de fouet aux légitimistes.... Je désire que ce moyen leur soit plus utile qu'il ne Ta été aux princes pour lesquels il fut inventé jadis.

— Votre comparaison est fausse. A l'époque dont nous parlons, nous craignions encore trop l'opinion publique pour châtier les républicains sans leur avoir fait commettre quelque imprudence devant leurs amis qui, sans partager leurs opinions aimaient à se trouver avec eux. J'avais complètement atteint ce but . et les arrestations que j'avais désignées eussent

été trouvées fort justes, sans la folie que vous avez commise en faisant arrêter Marsey. et Georges surtout.

— J'avais besoin que ces deux hommes, coupables ou non, fussent privés de leur liberté. Je le pouvais, je l'ai fait. Être revêtu d'un pareil pouvoir et ne pas s'en servir quand notre intérêt l'exige, serait une stupidité dont vous me blâmeriez tout le premier. Ne vous ai-je pas aidé plus d'une fois à punir vos ennemis personnels ? Ces complaisances réciproques ne vous ont jamais attiré aucun reproche: elles sont rarement remarquées, et il est toujours facile de les justifier par un excès de zèle.

— J'en conviens : mais du moins ne faut-il recourir à cette prérogative illimitée, que lorsqu'elle peut nous être réellement utile: et vous n'en avez tiré aucun avantage . puisque vous n'en êtes pas moins brouillé avec votre duchesse. C'est donc en pure perle que vous avez aigri l'avocat, que nous avons été obligés de relâcher au bout de quelques jours, et qui maintenant

172 I r l'MJ; DE FRANCE,

défend les accusés politiques avec un acharnement, un bonheur désespérant Vous ayez rendu Marsey furieux contre le pouvoir et contre vous. Il a juré de vous arracher la vie . pour vous punir je ne sais de quel crime...

— Je lésais moi. interrompt Paul dune voix étouffée.

— Raison de plus pour éviter le duel qui vous attend.

— Ce n'est pas un duel, c'est une explication avec lui que je voudrais éviter au péril de mes jours !

— En ce cas. il est temps de vous en occuper : car Marsey vient d'être acquitte.

— Acquitté! repète Paul en pâlissant.

— Oui. j'en avais le pressentiment . le jur\ est capricieux comme une belle femme. Croyez moi. mon ami. partons ensemble.

— Quoi ! vous partez.

— Dans deux heures au plus tard.

— Impossible, vous ne sauriez ^ ivre hors de I atmosphère parisienne.

— Je suis au contraire charmé de la quitter. Si je restais, je serais chargé de la surveillance spéciale des partisans trop zélés du ministère du 1 3 mars.

— xMlons donc, je ne suis pas disposé à écouter vos railleries.

— Des railleries ? Est-ce que nous pouvons laisser établir une royauté élective et puissante à côté de la royauté héréditaire et nulle ? Il faut que cette dernière l'emporte sur sa rivale, sur celte fatale présidence du conseil. C'est notre tâche à nous, gens du château. Elle n'est ni facile, ni agréable , vous comprenez maintenant pourquoi j'ai accepté avec joie une mission secrète pour l'Allemagne. La rudesse du climat et du langage ne m'effraient point ; le courage et l'amabilité française en triompheront sans peine. A titre de républicain persécuté, je serai accueilli par la burschenschaft (I)

(1) Burschenschaft (association de jeunes gens.) Le but et le devoir des membres de cette société est de répandre dans les classes les plus obscures et les plus méprisées les lumières

et môme par les sckwartzen (1). Je renchérirai sur les rêveries bizarres des premiers, j'admirerai lesatroeeseoneeptions des derniers, et je m'initierai ainsi à tous leurs secrets , afin de pouvoir les livrera la diète de Francfort, comme une preuve incontestable que la France mérite l'absolution de sa petite révolution de trois jours. Je serai charmé de vous avoir avec moi : nos efforts réunis opéreront des prodiges. Nous demanderons ensuite à exploiter l'Angleterre, le Portugal. l'Italie , et partout nous trouverons des plaisirs nouveaux. Les républicains de tous les pays sont des gens de bonne compagnie: on rit, on boit

et l'instruction nécessaires pour en faire des citoyens vertueux et dévoués; car, d'après les principes des républicains allemands, les réformes doivent s'opérer de bas en haut.

(1) Les Schvcartzen (ou les Noirs), association mystérieuse d hommes exaltés qui se sont chargés de punir secrètement et d'une manière sanglante les- crimes dont les princes et les hommes-d'état d'Allemagne pourraient se rendre coupables envers les peuples. C'est une réminiscence des anciens Francs-Juges , dont la résurrection est fort douteuse. En effet , comment croire qu'une pareille société existe de nos jours, quand aucun attentat n'a pas même été essayé sur la personne des souverains et des ministres les plus despotes?

avec eux. Quand l'échafaud ou les prisons d'état ont dépeuplé cette joyeuse table ronde . on en cherche une nouvelle, et la vie s'écoule comme un beau rêve.

— Je n'aime pius ni à rire ni à boire . dit Paul.

— En ce cas . vous êtes devenu réellement méchant.

— J'en conviens et je veux pouvoir l'être ouvertement. Vous devez concevoir maintenant mon aversion pour l'espionnage?

— Pas le moins du monde . puisque vous voulez être préfet. Dans ce poste , comme dans celui que vous occupez aujourd'hui . il vous faudra sonder l'esprit public et en rendre compte. Croyez-moi . tout ce qui tient au pouvoir tient à la police. Je n'en veux d'autre preuve que la crainte , la défianee qu inspirent tous les fonctionnaires, quelque soit leur rang. Qu'un d'eux se montre dans une société : Avant son arrivée on exprimait librement sa pensée: dèsqu'il parait les cœurs se resserrent, les visages

L76 LE PAIR 1)1 I KAV I .

s'allongent. Mais nous, grâce au mystère qui nous enveloppe, nous répandons sans cesse autour de nous la confiance et la gaîté. Vous avez été patriote de bonne foi : moi aussi j'ai été républicain, au collège du moins. Mais puisque dans une société bien organisée il est impossible d'être indépendant, c'est quelque chose que d'en conserver les apparences.

Et l'engageant de nouveau à partir a\ec lui. il lui peint avec feu tout le charme de la vie aventureuse qui les attend.

Les résolutions de Paul commençaient à s'affaiblir quand on vient lui apporter un billet. En reconnaissant l'écriture il pâlit et le papier échappe de ses mains. Dupré le ramasse et lit d'une voix mal assurée :

« Je sais . Paul . que vous êtes un homme vil « et perfide, mais je ne puis encore vous croire « un poltron : Je vous ai vu combattre dans nos « glorieuses journées. Le courage est la der- ■< niére vertu qui reste à un Français! Suivez « l'homme qui vous remettra ce billet. Il vous

■< conduira près de moi: vous trouverez des « armes pour vous défendre.

« Jules M arsey. »

J'espère que vous n'irez pas:' s'écrie Dupré . l'adresse de Marseyest bien connue: il est de première force à l!épée au pistolet.

— Le courage est la dernière vertu qui reste a un Français! répond Paul : j'irai.

— Songez donc, mon ami . que sous le maudit régime de publicité où nous vivons . il n'est plus de secret possible. S'il ne vous tue pas. les journaux s'empareront de votre duel avec un républicain: votre nom sera inscrit sur la liste des amis du pouvoir. Publiquement connu comme tel. la carrière qui vous promettait un avenir si brillant est à jamais fermée pour vous

— Tant mieux! je maudis le jour où j'y suis entré! je maudis le jour où je me suis séparé de Jules!

— La peur vous égare.

— La peur! non . c'est le remords!... je con-

17S l ! PAIR DE PRANi l .

nais enfin seri totrrmens. . j'ét;iis a\ide. vil. dé baucfaé : l'amitié de. Iules aurait fait de moi un homme d'honneur . mon union ave» Sophie eût achevé ma conversion... En suivant les traces de la restauration, en continuant à faire du mariage une chaîne que la mort seule peut rompre, en punissant comme nn crime d'état tout sentiment d'indépendance, de patriotisme, le gouverne ment m'a forcé de me perdre! lui seul est coupable . j'ai le droit de l'accuser de toutes mes fautes

— Je pardonne ces propos insensés à votn délire. Vous changerez bientôt de langage. Mais vous n'en serez pas moins perdu pour moi. Si vous vous battez avec nn républicain . je ne pourrai continuer mes relations avec vous sans compromettre mon influence. Parlez maintenant, répondr^z-vous à l'appel de Mar-r\

— Oui

— En ce cas je pars sans vous. Adieu . mon cher Paul. Demain je serai à Strasbourg.

— Bon voyage.

— Merci . et tâchez de ne pas en faire un plus long et plus désagréable que le mien.

A ces mots il sort avec précipitation. Paul le suit des yeux.

— Et j'ai eu la folie de le croire mon ami , se dit-il à lui-même. moi. un ami !... étais-je digne de ce bonheur?... et pourquoi pas.J plus d'un galérien a un ami... Un galérien, cela se conçoit . mais un agent de la police secrète!... Dans cette fange dorée, rien n'est vrai, pas même le vice, pas même le crime...

Un domestique vient lui rappeler que le commissionnaire qui a apporté le billet attend une réponse.

Paul se rend aussitôt prés de lui et tous deux s'éloignent rapidement.

Arrivés au bois de Boulogne, le commissionnaire désigne à Paul le sentier qu'il doit suivre pour rencontrer Marsey. et se retire.

A mesure que Paul s'avance, les arbustes et tes lises élevées du tremble, du bouleau, de l'accacii. semblent se serrer autour de lui : mais

180 l I. P \!i; m i R v NCE

leur feuillage embaumé n'est pas encore assez développé pour intercepter les rayons du soleil.

La lumière et la chaleur . en pénétrantjusqu'au fond du taillis, lui donnent un aspect riant, et font ressortir les nuances et le parfum des fleurs printaniéres qui croissent au pied des ar bres. Le regard de l'homme perce encore en tous sens ces branches entrelacées, et découvrent sans peine l'azur d'un beau ciel, et cette multi tude d'oiseaux qui viennent sous la verdure naissante des bois célébrer les mystères voluptueux de leurs amours.

La compagne coquette du gai pinson se plaît à fuir des désirs que sa feinte résistance rend plusardens. la fauvette suit timidement la voix tendre qui l'appelle, le ramier provoque par ses roucoulemens langoureux lescaresses qu'on lui prodigue, et le rossignol s'efforce de mériter par ses chants harmonieux et mélancoliques le bonheur qu'il demande, tandis que le passereau et sa nouvelle épouse, dans leurs ten-

dresse hâtive, construisent déjà le berceau de leur famille à naître.

Et la jeune plante à peine sortie du sol, s'empresse de répandre le parfum qui doit trahir sa présence à la plante yoisine. dont la poussière portée dans son sein par un souffle caressant, la fécondera.

Paul s'est arrêté . il respire à peine, son front est couvert d'une froide sueur ; cet air chargé d'odeurs balsamiques, de chants, de soupirs amoureux, le fatigue et l'accable. Il ne se dit point : au milieu de cette immense noce de la nature, au milieu de cette résurrection enchantée, je vais donner ou recevoir la mort! Il ne le pense pas même : mais il le sent.

Tout -à coup une main desséchée s'appuie lourdement sur son épaule. Il fait un mouvement d'effroi, lève les yeux et les reporte presque aussitôt vers la terre.

Un homme, les vêtemens. les cheveux en désordre, est devant lui. Son visage est écoulé.

PAIB DE I RANl !

pâle, presque livide : ses traits son! altérés, son regard est farouche.

— Non. ee n'est pas là Marsey, s'écrie Paul, il <st impossible que trois mois aient pu le changer ainsi.

— Trois mois! répète Marsey, ce laps de temps ne vous semble rien à vous autres qui êtes libres... qui voyez tous les jours le soleil!... vous ne comprenez point que chaque jour de captivité est un siècle de tortures morales et physiques.

— Votre innocence a été enfin reconnue, dit Paul en hésitant . vous avez été acquitté.

— Eh ! qu'est-ce donc qu un verdict d'acquittement pour ceux qui ont subi une longue détention préventive? L'un a vu sa famille succomber à la misère, aux chagrins, ou bien les êtres qu'il a aimés, l'ont oublié, trahi: l'autre a perdu son état, sa fortune! Pour tous, les liens du cœur se sont brisés par la mort ou par la perfidie ! Les forces du corps et de l'àme se sont

usées, et les» têtes se sont exaltées jusqu'à la démence dans des fureurs inutiles. Et quand, dans cet état; l'accusé paraît enfin devant ses juges, c'est en vain qu'il le déclarent non-coupables: en souffrant qu'il subisse une peine non méritée . ils l'ont perdu! Il ne rendent à la société qu'un être aigri qui ne voit partout que des ennemis perfides et prêts à le persécuter de nouveau. Et ces vengeances anticipées, ces jugemens tardifs, se décorent du titre pompeux de justice! Quelle horrible justice! j'aime mieux celle des lions, des tigres. Ils ne nous enferment pas dans leurs tannières. jusqu'à ce que les lois de leur estomac aient dicté notre arrêt de mort. Quand la faim les pousse, ils nous poursuivent, et s'ils peuvent nous atteindre ils nous dévorent à l'instant.

— Espérons qu'on pourra réparer...

— Il n'est pas au pouvoir humain de réparer cette foule innombrable de maux que cause la détention préventive! Cette invention infernale met tous les citoyens à la merci des mil le despotes

IV, LE PAIR !<l. fil \\< I

qui les gouvernent j depuis le dernier agent de police, (jui . pour gagner son argent, dénonce les conspirations qu'il invente: jusqu'au monarque tremblant sur son trône, qui veut qu'on lui trouvé des ennemis à exterminer parce qu'il sent qu'il mérite d'en avoir!

— Vous voyez les choses trop en noir: redevenu libre...

— Il n'est plus possible de l'être: la liberté est un rêve... ce trône populaire, ces institutions républicaines dont on vous avait flattés, n'étaient que des pièges grossiers... N'importe, je veux mourir pour cette liberté que nous n'avons pu saisir: il lui restera assez d'amis courageux et nobles... vous n'avez jamais été digne d'en faire partie: je nous somme de renoncer au litre de républicain: j'exige que vous me rendiez compte de l'insulte que vous m'avez faite en osant usurper ce titre.

— Donnez-moi des armes, vous me l'avez promis, répond Paul.

— Vous n'avez donc rien à dire pour votre

justification^ demande Marsey. en tirant deux pistolets de sa poche.

— Je suis venu ici pour me battre, et non pour me justifier.

— Nous sommes sans témoins: avez-vous assez de confiance en mon honneur pour nous dispenser de cette formalité ?

— Oui.

— Souvenez -vous que vous avez pour toujours renoncé au titre de républicain, que vous ne le reprendrez jamais, lors mène que je succomberais.

— Votre adresse bien connue, dit Paul avec un sourire amer...

— Mon adresse! interrompt Marsey. autrefois je pouvais en avoir pour viser juste... mais aujourd'hui... Après l'air fétide de Pélagie, l'atmosphère de liberté et de bonheur dont nous sommes entourés me donne des vertiges. Après le jour sombre des prisons, le soleil m'éblouit je suis fou. et presque aveugle.

186 LE PAIR DE I \\\\( l

— En ce cas. je ne puis me battre avec vous.

— Cher/ lu "riez-vous à échapper au danger que présente toujours le hasard d un duel:' Où votre refus n'est-il dicté que par la crainte que la partie ne soit pas égale ?

— Ce dernier motif seul me guide.

— Il est possible de le faire disparaître: lirons à six pas. et tous deux à la fois.

— Alors nous pourrons tomber tous deux.

— Je désire la mort.

— .le ne la crains pas, répond Paul en prenant le pistolet que Marsey lui présente.

— Il est chargé, dit Marsey : encore un mot. ajoute-il: personne ne présume ce duel, pas même Georges. J'ai trompé sa vigilance, je me suiséchappé de lasalle des assises, pendant queses confrères et ses amis le félicitaient sur sa brillante; défense et sur le succès qu'elle venait d'obtenir. Si vous me survivez, promettez de vous taire sur tout ce qui s'est passé entre nous

jusqu'à cet instant: sur tout, entendez-vous?

— Je le jure.

— En place! dit Marsey.

— Et reculant de six pas. il arme son pistolet. Paul imite son exemple d'un air froid el calme.

Debout, en face l'un de l'autre, les regards des deux adversaires se rencontrent. Paul croit reconnaître dans l'expression des yeux fixés sur lui le désir de lire sur ses traits ce qui se passe dans son âme. et non l'intention deviser juste un but proposé.

— Voulez- vous tirer au hasard '? demande Ml.

— Non. répond Marsey.

Leurs paupières s'inclinent à demi, leurs fronts se rident, leur bras droit, qui tient l'arme meurtrière, cherche, s'arrête, immobile et tendu vers une tête qui jadis leur fut chère.

Le chant lointain des oiseaux . que leur présence avait fait fuir . se mêle au silence de ce prélude de mort, et un rayon de soleil qui.

LE l'A n; DE I i; \\< E. déjà commence a s'incliner vers l'horizon oc cidental . tombe obliquement à travers les branches d'arbres, but l'acier poli des pistolets, el sur les mains qui les tiennent.

Marsey a paru plus occupé des mouvemens de son adversaire que du soin de sa défense.

— Attention! dit-il: au troisième coup

un... deux... trois...

Deux étincelles ont fait pâlir le rayon de soleil . une odeur de poudre remplace les exhalaisons des fleurs: mais une seule détonnation a fait vibrer l'air.

Marsey est tombé. Paul est resté immobile et comme frappé par la foudre. Un soupir étouffé attire enfin son attention. Il se précipite vers son adversaire étendu sans mouvement: il le soulève, visite et panse sa blessure.

Marsey revient à la vie. repousse ies soins qu'on lui prodigue, et veut arracher le mouchoir qui entoure sa tète. Paul lui retient les mains avec force.

— Vous n'avez pas le droit de refuser mon

assistance, dit-il; vous n'avez pas voulu de témoins: si maintenant je ne vous secourais pas. je serais votre assassin.

x\ ce mot. un sourire sardonique contracte les traits de Marsey.

— Ah! Jules, continue l'ancien commis, comment avez -vous pu. dans une circonstance aussi grave, vous servir de pistolets de pacotille?

— De pacotille, répète Marsey. en cherchant à rassembler ses forces, ils sont de Lepage... je n'ai pas à m'en plaindre.

— Ne vous êtes- vous donc pas aperçu que votre arme a fait long feu.

Marsey retombe épuisé: mais avant que ses sens ne laient-abandonné . ses lèvres se sont contractées de nouveau par un sourire ironique qui frappe enfin l'attention de Paul. Une pensée effrayante le fait tressaillir. Il ramasse il examine le pistolet qui vient de s'échapper de la main froide de son adversaire.

)<>u LE PAIR DE FRANCE.

— Malheureux! s'éerie-t-il avec toute l'horreur d'un désespoir profond et vrai.

El s'agenouillant près de Marsey . il saisit son bras et le secoue vivement.

— Malheureux! répète-t-il . votre arme n'était point chargée! répondez ? était-ce uri affreux oubli! ou m'avez-vous forcé de commettre un assassinat ?

Cette interpellation semble exercer sur Jules un pouvoir magique qui l'arrache à son évanouissement. Il se redresse à demi ; et pour se soutenir, il appuie une de ses mains sur le gazon. Le mouchoir dont sa tête est entouré s'est teint d'une nuance pourprée et laisse échapper de grosses gouttes de sang qui coulent lentement sur ses joues pâles et creuses. Et comme pour achever de donner à son visage l'expression d'un spectre menaçant . un feu surnaturel brille dans ses yeux fixés sur Paul . et semble vouloir, par ce regard terrible, lui faire pressentir la punition que le ciel réserve aux crimes que les lois humaines ne sauraient atteindre.

LE PAtil DE FRANCK. 191

— Oui , tu mas assassiné ! dit il . d'une voix entrecoupée de soupirs semblables aux râle mens de la mort. Oui , le jour où te* affreuses machinations m'ont prouvé que l'honneur de l'homme . la vertu de la femme , n'étaient que des mots vides de sens : ce jour-là... tu m'as assassiné... Ce que je t'ai réduit à faire aujourd'hui... n'était qu'un complément nécessaire à ma destinée... à la tienne... la main qui m'avait tué moralement... devait m 'arracher un reste d'existence animale... c'était presque une bonne action...

Marsey est retombé de nouveau.

Paul ne cherche plus à le secourir. Immobile et les bras croisés . il le regarde avec cette indifférence apparente qui caractérise les émotions dont l'effet est trop puissant sur les qualités intellectuelles pour se manifester par des explosions extérieures.

Le bruit de l'arme à feu a attiré l'attention de quelques jardiniers du voisinage qui re-

192 l-K PAIR DE FRANCE.

viennent de Parie <>u ils onl été porter le produit de leur industrie.

Ds se sont approches

A la vue d'un homme baigné dans son sang. ils se persuadent qu'un assassinat Nient d'être commis.

Les uns saisissent Paul . les autres s'empressent autour du blessé, que ce bruit de voix confuses et les soirs brusques et maladroits qu'on lui prodigue ont rappelé à lui-même.

Il comprend le danger de Paul : pour le détourner . il retrouve un reste de forces.

— Laissez-le . dit-il . ce n'est point un meurtrier... il s'est battu en duel... il s'est conduit en homme d'honneur...

Paul est plus humilié que touché de cettji générosité.

— Pourquoi les empêchez-vous de me livrer à la justice? Elle accomplirait votre vengeance!

— Elle est complète... trop, peut-être... j'ai empoisonné le reste de votre vie...

Os paroles ont éveillé chez Paul l'espoir

d'obtenir son pardon , et c'est maintenant aux

dépens de ses jours qu'il voudrait conserver les

siens.

— Souffrez que je vous fasse porter chez moi...

— Non . non , interrompt Jules avec force.

— Eh bien! je vous accompagnerai chez vous ..

— Chez moi! me réduire à la revoir

elle... ce serait trop horrible...

— Quoi ! demande Paul avec la plus vive surprise . vous ignorez ?

— Éloignez -vous . interrompt Marsey.

L'énergie fiévreuse qui le soutient lui permet

encore de parler ; mais il est hors d'état d'écouler ce qu'on peut lui dire . car il sent qu'il lui reste à peine assez de force pour exprimer sa dernière volonté.

— Mes amis, dit-il aux jardiniers, je respecte le motif... qui vous défend... de me laisser

mourir... sans secours.. .Eh bien !... portez-moi...

à l'Hôtel-Dieu...

Sa tôte est tombée sur lepaule d'un des hommes qui le soutiennent.

Paul leur jette deux pièces d'or et s'éloigne. Cette générosité achève de les convaincre qu'ils ne peuvent retenir comme assassin celui que le blessé lui-même s'est empressé de leur désigner comme un homme d'honneur.

Entrelaçant leurs bras de manière à former un brancard, ils y placent Marsey et l'emportent doucement.

Paul s'est enfoncé dans le taillis du côté opposé , il répète à voix basse et à plusieurs reprises.

— L'Hôtel -Dieu... l'Hôtel -Dieu... est-ce la main de la Providence qui a conduit tout ceci ? La Providence?... Non ! le hazard est le Dieu de l'univers !...

fa Demande en #rncf.

Guidé par l'instinct plutôt que par le raisonnement. Paul s'est dirigé à grands pas vers la barrière de l'Étoile.

Après avoir traversé les Champs-Elysées, il est entré au jardin des Tuileries, il s'est laissé tomber sur un banc . sans autre sensation que celle delà fatigue, de l'accablement physique.

19(» LE PAIR de er vx.k.

Sa pensée s'arrête avec plaisir sur tout ce que sonccrps. dont l'organisation semble avoir été ébranlée, éprouve en ce moment de douleur et de souffrances. En s'absorbant ainsi dans une vie toute animale, il oublie les tortures de l'Ame qu'il vient de subir.

Cette paralysie totale de ses facultés intellectuelles, rend bientôt à ses organes leur énergie habituelle. Il entend , il voit , il respire librement.

L'heure où le monde élégant se porte à la promenade n'a pas encore sonné ; mais le jardin est loin d'être désert. Des gens occupés le traversent pour abréger leur chemin ; des oisifs lisent les journaux: plus d'un amant se promène heureux et fier avec la jolie mai tresse à laquelle il a déjà pardonné de s'être fait attendre trop long temps, et de gracieux enfans et leurs jeunes bonnes quittent et reprennent leurs jeux bruyans. qu'entrecoupent des éclats de rire et un joyeux babil.

Plus que jamais disposé à recevoir ces per-

ceptions des objets extérieurs qui l'entourent. Paul sourit de la maladresse d'une petite fille qui se laisse tomber: admire le joli pied d'une bonne et soupire en voyant une jeune dame fixer tendrement l'aimable cavalier qui. sans doute, lui jure un amour éternel.

Charmé de se retrouver tel qu'il était il y a à peine un an, il se lève, bien résolu de profiter de ces heureuses dispositions pour passer le reste de la journée en plaisirs étourdissans.

Il a entièrement oublié son entretien avec la baronne, et la condition qu'il devait remplir peur obtenir la place qu'il ambitionne. Sa mémoire n'est occupée en ce moment qu'à repasser les noms des jeunes gens de sa con naissance qu'il veut associer à ses projets de débauche.

En traversant le jardin, il rencontre un jeune homme qui passe rapidement à ses côtés: c'est Georges.

La disparition inexplicable de Marsey de la salle des assises a vivement affligé l'avocat. Sans

li)!> LE l'AIK DK I -'KANCK.

pouvoir s'expliquer pourquoi l'ami dont il vouait défaire prononcer l'acquittement le fuyait d'une manière si bizarre, il l'a cherché partout où il pouvait raisonnablement espérer de retrouver ses traces. Ses soins ont été sans succès, et il s'est vu forcé de les suspendre: car un intérêt plus pressant l'appelle en ce moment au ministère de la justice.

C'est pour s'y rendre qu'il traverse les Tuileries.

Paul l'a reconnu. Il tressaille et porte la main à son front ; il lui semble qu'un fer rouge vient de percer sa tête. Son duel , ce qui l'a précédé, ce qui peut le suivre se présente tout-àcoup à sa pensée. Il sent combien Georges doit être inquiet sur le sort de Marsey. Entraîné par un mouvement involontaire d'humanité . il fait quelques pas vers lui, résolu de lui avouer toute la vérité.

L'âme de Paul n'a jamais été assez pure, assez généreuse, pour qu'un pareil élan puisse être chez lui quelque chose de plus qu'une

lueur éphémère. Un homme tel que lui peul commettre de grands crimes ; mais c'est sans avoir osé le vouloir: comment pourrait il avoir la force de revenir à une vertu qu'il n'a jamais eue.

La crainte, la honte et cette foule de considérations puériles qui en découlent, ont subi tement changé la détermination de Paul.

— Je lui écrirai . se dit-il à lui-même . je lui dirai sans me trahir où il pourra trouver Jules ; c'est plus que je ne dois. Si j'allais m'exposer à ses reproches, à sa vengeance, je serais fou: car enfin, de quoi suis-je coupable ? J'ai causé de grands maux : mais je ne les ai ni prévus ni provoqués.... Les événemens sont plus coupables que moi... Je ne suis pas res ponsable du hasard !

Tout en cherchant ainsi à retrouver les dis positions d'esprit qui. autrefois, ne lui faisaient entrevoir partout que plaisir et bonheur, il prend une allée opposée à celle que Georges suit en ce moment.

500 LE l'A lit M I KAN( !..

L'avocat ;mssi a reconnu Paul. Son premier niouvement ;i été de I aborder pour lui demander des renseignemens sur Marsey : mais se rappelant aussitôt les puissans motifs de haine qui séparent ces deux hommes . il lui a paru absurde de supposer qu'il puisse encore exister le moindre rapport entre eux.

L'horloge du château, qui vient de sonner trois heures. lui rappelle qu'il n'a pas un instant à perdre.

Quittant le jardin d'un pas précipité, il se rend au ministère de la justice, où il est introduit près d'un factionnaire qui l'accueille d'un air affable et gracieux.

— Soyez le bien- venu, monsieur, lui dit-il. jesuis heureux de pouvoir vous annoncer que j'ai de l'espoir, beaucoup d'espoir. Vous avez des amis puissans qui vous appuient avec chaleur, je vous en fais mon compliment. Tout serait terminé depuis long- temps, si vous aviez commencé par la. ainsi que je vous l'avais conseillé : sans protections on obtient rien.

— Je n'ai à réclamer la protection de personne, répond froidement Georges, la demande que j'ai présentée est tellement juste...

— Il s'agit d'une faveur, d'une grâce, interrompt l'employé.

— Non, monsieur, il s'agit de réparer, autant qu'il est au pouvoir humain, une erreur déplorable commise au nom de la justice. Sans cette conviction, aurais-je osé demander au roi d'annuler l'effet d'un arrêt légalement prononcé ?

— Et pourquoi pas. monsieur. Sa Majesté à le droit de faire grâce: c'est un des plus beaux privilèges de la couronne.

— Mais il ne consiste pas à soustraire à leur juste punition des êtres dépravés. En accordant ce privilège au roi. la nation a voulu le mettre à même de servir d'égide à l'innocence, que les juges ordinaires ont condamnée par méprise, ou par respect pour la lettre de la loi.

— Je me rappelle d'avoir vu cette phrase

202 LE PAIB DE I il V.\C£.

il.ni-> votre pétition dit le fonctionnaire en souriant, elle ;i produit un far! mauvais effet. Il ne foui |>;i> vouloir donner une leçon, quand on sollicite nue faveur; dans votre position bot tout, c'était très imprudent: car enfin . VOUS a\ez fait partie d'une association qu'on a été forcé de dissoudre, et dont tous les membres ont été plus ou moins compromis... je crois que vous-même...

— Oui. monsieur, j'ai subi plusieurs jours de détention, sans savoir pourquoi, et j'ai été remis en liberté, sans qu'on ait pu m'en expliquer le motif.

— C'est qu'il n'y a\ ail pas de charges suffisantes contre m>us. cependant ces sortes d evénemens laissent des souvenirs fâcheux.

— Je le sais fort bien . monsieur : le pouvoir le sait donc aussi !'... et il continue à agir avec cette légèreté monstrueuse qui met les citoyens les plus paisibles à la disposition de ce rebut de l'humanité, que l'on appelle agens de police !

— je ne puis vous écouter davantage, monsieur, je suis employé du gouvernement.

— Le gouvernement paie le travail de ses fonctionnaires, dit l'avocat: si leurs convictions sont comprises dans ce marché, il est vil. honteux. Ils s'en convaincraient sans peine, s'ils pouvaient se souvenir que leurs appointemens ne sortent pas de la bourse du roi ou des ministres: mais des caisses de l'État, qui sont alimentées par les fonds des contribuables.

— J'en conviens, monsieur: mais ce ne sont pas les contribuables qui nomment et maintiennent aux emplois. Vons êtes riche, il vous a été facile de choisir une carrière indépendante, et vous ne pouvez vous faire une juste idée de la position d'un jeune homme, dont les premières études déjà . ont épuisé les ressources de ses parens. Forcé de se suffire au sortir du collège, et poussé par le désir de récompenser sa famille des sacrifices qu'elle a faits pour lui. quelle carrière peut-il embrasser? Les arts, les sciences, la littérature, le barreau, n'offrent

20/i LE PAIR DE m W< I

(jiK' des succès douteux, et qui. toujours, se font longtemps attendre. Une place seule, lui procure à l'instant même des moyens devis tence: la reconnaissance l'attache au protecteur qui la lui a fait obtenir: le besoin de la conserver le soumet au chef qui pourrait la lui faire perdre. Les dédains des hommes trop fiers dune indépendance qu'ils ne doivent qu'au hasard, l'aigrissent bientôt, et il finit par croire que le peuple se di\ ise nécessairement en deux camps ennemis, dont l'un se compose d'individus qui possèdent des places, et l'autre, de rivaux qui en désirent, Je suis trop jeune encore pour être arrivé à ce point, et je voudrais pouvoir détruire le préjugé absurde qui nous peint comme naturellement hostiles à la nation. Si nous ne pouvons la défendre contre les injustices que le gouvernement se permet parfois, du moins ne troublons-nous jamais l'ordre, la tranquillité publique Des émeutes éclatent souvent dans les écoles, dans les régimens. dans toutes les corporations qui composent un Etat:

en vit- on jamaisdans une administration ? dans un ministère:1 Que notre chef se nomme Carnot, Villèle ou Polignac. nous obéissons. Tant r)is pour les électeurs, s'ils nomment des députés qui souffrent de mauvais ministres. .Te ne vous tiendrais pas ce langage, monsieur, si je ne savais pas que vous aimez à entendre la vérité, iors même qu'elle contrarie vos opinions. Depuis long-temps votre réputation m'avait inspiré le désir de vous connaître, et j'ai été charmé du hasard qui m'a mis en rapport avec vous.

— Il ne tiendra qu'à vous, monsieur, de prolonger ces rapports ; votre extrême obligeance vous a donné des droits à ma gratitude, et la franchise avec laquelle vous venez de vous exprimer vous a acquis mon estime.

Flatté deses avances, l'employé l'en remereie vivement.

— Revenons à l'affaire qui vous amène, continue-t-il. croyez -moi. cessez de la considérer comme une justice que vous avez le droit de réclamer ; car enfin . s'il ne s'était agi que

-"•'• LE PAIR DE l B W< T

d'annuler un Jugement vicieux, il eut suffi, vous le savez . de vous adresser à la cour de Cassation.

— Elle ne s'occupe que des \ ices de formes^ répond Georges, et il n'y en a point dans l'arrêt qui condamne la plus généreuse, la plus sublime des femmes . à cinq ans dune peine qui la stigmatise du nom de J~oleusc! C'est le fond . c'est l'esprit de cet arrêt qui est inhumain . révoltant!

— Vous attaquez à la fois el la Cour et le Jury.

— C'est que le Jury et la Cour ont été coupables: le Jury surtout. Trop de fois déjà, il s'est laissé égarer par les conseils que certains journaux du pouvoir ne cessent de lui donner. Ils veulent le réduire à ne jamais envisager que le côté matériel de délits soumis à sesjugemens. -ans songer aux punitions qui peuvent en résulter. Si nos citoyens, en entrant dans la salle des assises . se croient forcés de faire abnégation de l'intelligence qui les dis-

tingue dans la vie privée : si . devenus juges . ils ne sont plus que des machines propres à peser les probabilités physiques, et dont la balance, en s'inclinant d'un côté ou de l'autre . décide de l'honneur, de la vie d'un homme comme jadis la cloche de la tour de l'horloge annonça l 'heure de la Saint Barthélémy . la plus belle de nos institutions, ne sera plus qu'un instrument passif du despotisme, qu'un abus intolérable et plus inhumain que l'inquisition. Devant ce tribunal, si justement abhorré, l'homme accusé, convaincu d'impiété . est absous . s'il peut prouver que ce n'est pas la haine de la religion qui Ta guidé , et que dans le fond de son àme il est chrétien . catholique zélé. L'accusée dont j'avais clairement démontré l'innocence morale a des juges humains . équitables . a été condamnée : car on a demandé aux jurés : est-elle coupable de vol avec effraction ? et le Jury a répondu : Oui!

— Je conviens , monsieur . dit l'employé qu'il n'est pas agréable pour un avocat célèbre,

206 Ll. PAIR DE FRANCE.

de perdre une cause qu'il s'étàil flatté <l<- gagner Vous avfcz un peu trop présumé de voire lalent-; car enfin comment pouviez-vous espérer

do sauver une femme dont le crime a été constaté par une foule de témoins, el par ses propres aveux?

Georges le regarde avec surprise.

— Celte observation me ferait presque croire que vous n'avez pas lu le mémoire que j'ai joint à la demande en grâce, et que le ministre m'avait promis défaire examiner avec soin.

— C'est un tissu d'événemens plus ou moins scandaleux . qui prouvent tous qu'un vol a été commis.

— Mais dans quelle intention?

— La justice humaine ne saurait juger les intentions. En tout cas . monsieur . je suis convaincu que vous eussiez eu plus de chances de succès . en prétextant une aliénation mentale ; la conduite de notre cliente ne ressemblait pas mal à la démence.

— Dites au désespoir! Oui. on l'a poussée

au désespoir en la livrant à un homme qu'elle hait, qu'elle méprise...

— Les informations que j'ai été chargé de prendre sur cette affaire . dit le fonctionnaire . m'ont prouvé , en effet, que ce Léonard est le rebut de la société. Si mon domestique osait se dire son ami , je le chasserais. Mais sa femme lui doit respect et obéissance, en apparence du moins. Je ne suis pas assez injuste pour croire qu'une jeune personne aimable et jolie, qui se trouve unie à un pareil être . ne puisse oas se permettre quelques faiblesses couvertes du voile du mystère et des bienséances. L'austérité Spartiate n'est pas dans nos mœurs ; mais la dépravation déhontée , le mépris ouvert de toutes les convenances, n'y sont pas davantage. Il faut savoir se conformer à l'esprit de son siècle.

— Adressez cette recommandation à nos législateurs : diies-leur de hâter les réformes que nos besoins exigent ; de rétablir surtout cette loi du divorce si impatiemment attendue...

— Eh ! mon Dieu , mon cher monsieur .

?I0 l.F VA\\\ M FRANCE.

la chambre tics pairs la rejettera toujours — Il est impossible qu'un dos trois pouvoirs fie l'État veuille ainsi s'offrir en hutte aux antipathies, aux haines nationales. La chambre des pairs ne peut croire qu'elle n'a été instituée que pour pour condamner à mort, les hommes qui ont illustre la France: que pour protéger, par ses arrêts hénins. les ministres qui ont servi le despotisme . et pour anéantir toujours et à toute occasion les efforts généreux des citoyens qui respectent encore assez la révolution de juillet, pour croire qu'elle a été quelque chose de plus qu'un changement de personne. C'est cependant là l'idée que les pairs feraient concevoir deux, s'ils s'opposaient au rétablissement du divorce. L'abus le plus honteux, le plus misérable du catholicisme a fait rayer cette loi de notre Code. Aujourd'hui chacun de nous peut quitter la religion du Christ pour celle de Mahomet ou de tout autre, sans craindre les poursuites du clergé: car nos iois nous protégeraient contre lui. Ces mêmes

lois doivent-elles donc lui prêter main-forte quand nous voulons nous séparer de l'être qui nous ruine, qui nous déshonore ou met nos jours en danger? On peut abandonner son Dieu, quand on a cessé d'y croire! et il serait défendu de quitter l'homme, la femme que nous avons appris à mépriser!

— Quand vous parviendriez à me convaincre de la nécessité du divorce , dit le fonctionnaire en souriant . vous ne changeriez rien à la position de votre cliente. Il ne s'agit plus de la justifier, mais d'obtenir sa grâce: vous l'oubliez trop , et je dois vous répéter que sans les hautes recommandations...

— Je vous assure , monsieur . interrompt Georges avec humeur, que j'ignore absolument ce que vous voulez dire.

— Vraiment, vous ne savez pas que des personnes puissantes s'intéressent au sort de la femme de Léonard ?

— Non , monsieur.

— En ce cas . j'ai pre&que commis une indis-

212 LI l'A !H Ut IKA.M E

eretion. \ ousne m'en ferez pas un crime puisqu'elle vous prouve que vous obtiendrez le résultat que vous désirez. Que vous importe, au surplus, que ce soit d'après votre demande ou d'après celle d'un autre? Je vous en ai trop dit , continue-t-il pour ne pas vous avouer le reste.

A ces mots ii se lève . ouvre un carton et y prend un papier-.

— Voici votre pétition, dit-il. en revenant pies de Georges : elle est conçue en termes peu respectueux. Je l'ai gardée vers moi: on m'en avait instamment prié. La personne qui protège votre cliente et qu'i! ne m'est pas permis de vous nommer , a sans doute prévu que faf/ctnrhi.sr de votre caractère gâterait tout. Elle a voulu que vous restassiez étranger à ses démarches.

— Vous vous êtes joué de moi , dit Georges en froissant le papier que le fonctionnaire vient de lui remettre.

Celui-ci le regarde en souriant.

— Si vous pouviez, en effet, nie croire capable d'une pareille perîidie, je ne vous le pardonnerais pas: quedis-je. vous ne vous le par donneriez point à vous-même; car avant vingt quatre heures l'ordonnance sera signée. J'espère que ce court délai ne dépasse pas les limites de votre patience. Nous nous reverrons après-demain, ajoute-t-il . et vous serez cou tent de moi.

Georges a compris cet avis indirect, qui lui fait sentir poliment qu'il est temps de terminer sa visite. Le ton de conviction et de franchise du fonctionnaire ne lui permet pas de croire qu'il ait voulu le tromper: mais il suppose que lui-même a été dupe d'une méprise . ou d'un mal -entendu.

Après lui avoir en peu de mots exprimé son opinion à ce sujet . il se retire et se dirige vers la rue de 1 Odéon . d'un air pensif et sombre

De retour chez lui. sa riàêre. qui l'alleiuiai; avec impatience, l'interroge du regard. Persuadée qu'il n'a pas de bonnes nonvelies à lui

2U LjE PAIB pE FRANGE.

apprendre ci qu'il craint de les lui communiquer., elle croit devoir lui en faciliter l'aveu eu lui adressant la parole.

— Je vois bien, dit-elle, qu'il n'y a encore rien de décide. Allons, il faut prendre pa tience.

— Et c'est vous, ma mère, qui m'encouragez quand vous devriez m'acçabler de reproches.

— Des reproches ? Eli ! quel mal as-tu donc fait . mon ami ?

— J'ai empoisonné vos vieux jours et ceux de mon père... votre générosité à mon égard ne m'aveugle point. Mes affections personnelles m'ont jeté dans une affaire malheureuse ; au lieu d'en subir seul les funestes conséquences . je les ai fait retomber sur vous. La protection que par amour pour moi vous avez accordée à Francesca vous a perdus. Le scandale que la duchesse est venue faire chez vous ..

— Qu'est-ce que cela fait dans une \illc comme Paris, interrompt Marguerite: quand on change de quartier . c'est comme si on chan-

LE PAIR DE FRANCE. ?tâ

geait de monde. Nous sommes venus nous établir chez toi et tout a été fini.

— Mon père a été forcé de renoncer à son état, le désœuvrement est pour lui un malheur.

— Bah! il est vieux, il a besoin de repos. Tâche seulement que nous puissions bientôt aller le rejoindre dans cette jolie terre qu'il est allé acheter. Sa dernière lettre m'annonce que tout est prêt pour nous recevoir. Nous y serons heureux ; nous ne vivrons que pour Francesca. pour son enfant.

— Cet enfant, ma mère Léonard, pousse

par la duchesse, dont il a si bien servi l'affreuse vengeance, pourra venir nous larra cher.

— Eh! bien, nous le ferons passer pour mort, et nous l'éleverons comme un orphelin inconnu.

— Ces moyens-là sont forts bons dans les romans...

— Est-ce que je sais ce qu'on fait dans les

romans ! moi. qui n'en ai jamais lu de ma vie. répond Marguerite avec humeur. Au reste, je suis tranquille: car je sais fort bien qu'un aussi bon avocat que loi trouvera toujours le moyen de couper le sifflet à l'infâme Léonard, s'il voulait parler. Le grand point, c'est d'obtenir la grâce de Francesca; on ne peut la refuser... Qu'as-tu donc? ajoute-elle, en arrêtant ses regards sur le visage altéré de son fils, ne me caches rien, Ion air m'effraie plus que tout ce que tu pourrais me dire.

— Ahî pardonnez-moi de n'avoir pu me

contraindre cependant, ii e Oit toujours fallu

vous l'apprendre Voyez, dit-il. en tirant de

sa poche un papier froissé : voici la demande (jue j'avais présentée...

— Tout est perdu ! serrir Marguerite en sanglottant.

Touché de la vive douleur de sa mère: Georges cherche;! la consoler.

— 11 nous reste encore un espoir, dit-il. on m'a assuré qu'une personne puissante avait sol-

licite la grâce de Francesca. et que dès demain cette grâce lui sera accordée.

— Dieu soit loué, tu me rends la vie.

— Espérez , ma mère, je vous y exhorte, mais je crois qu'il ne faut pas ajouter une foi trop vive...

— Et pourquoi pas, interrompt brusquement Marguerite: tu vas te moquer de moi. ajoute-elle, en souriant à travers les larmes qui inondent son visage, oui, quelque chose de surnaturel se mêle à tout ce qui concerne notre malheureuse amie. Nos prières, notre argent, ton crédit, ton éloquence, n'ont pu lui procurer aucun soulagement, alors nous nous sommes désespérés: nous ne demandions plus rien aux hommes qui nous avaient tout refusé... Tout-à-coup on la tire de la prison où elle était confondue avec de viles créatures: on la transporte à l'hospice, où nous pouvons la voir lous les jours, lui porter des secours... Dieu rnerei, ni elle ni son enfant no manquent de rien: c'est presque comme s'ils étaient éhez

21 S LK 1WIK l)F, Fit \NCF.

nous. Après ce bonheur imprévu, il nousesl

bien permis de croire que sa grâce aussi nous

viendra, sans que nous sachions par qui. ni

comment.

Georges garde le silence, il ne peul se dissi muler qu'en effet une main mystérieuse semble depuis quelque temps veiller sur Francesca; mais sq raison refuse d'y croire, et son cœur lui défend de chercher à détruire une illusion qui console sa mère.

Marguerite semble avoir deviné la pensée de son fils; craignant sans doute de le contrarier en prolongeant cet entretien . elle s'éloigne pour faire servir le dîner.

Les dispositions d'esprit de Georges et de sa mère, excluent l'appétit: ils se sont mis à table, mais ils ont à peine touché aux mets placés devint eux.

Ce triste repas est interrompu par le dômes lifjuc de Georges, qui vient lui apporter une lettre. Il l'ouvre, la lit a voix basse, et son visases'allére.

LÉ PAIR DE FRA.WCC. !îi9

Marguerite s'en aperçoit, mais ses yeux seuls osent l'interroger.

Georges a compris cette muette question.

— On m'envoie des renseignemens sur Marsey, dit-il, en s efforçant de paraître calme.

— Oh! tant mieux! Qu'est-il devenu? où est-il ?

— 11 s'est battu en duel, il a été blessé: on l'a porté à l'Hôtel -Dieu.

— A l'Hôtel-Dieu! répète Marguerite, tu peux y entrer à toute heure. Va. fais-le apporter ici, je le soignerai: ce pauvre jeune homme, c'est nous qui sommes la cause de tous ses malheurs.

— Nous ! dit Georges d'un ton sombre, c'est moi seul!... En osant me charger d'une lâche au-dessus des forces humaines, j'ai perdu tout ce qui m'entoure, sans sauver les êtres auxquels j'ai lout sacrifié.

— Non! Georges, s'écrie Marguerite, tu n'es pas coupable. Si quelqu'un nous a porté malheur, c'est ton due.

220 LE l'AIR DR FRANCE.

S'apercevant de l'effet pénible que ces mots ont produit sur son fils, elle ajoute aussitôt :

— Je ne lui en veux pas. Ah ! non, je lui pardonne du fond de moname, il n'est déjà que trop puni... mais pour lui aussi, il y a encore de l'espoir... Va donc trouver Marsey: quand un malheur est arrivé, il ne faut pas chercher d'où il vient, mais comment on peut y remédier.

Georges la presse vivement dans ses bras, il lui semble en ce moment, que de tous les sentimens nobles et généreux que la nature a mis dans le cœur de l'homme, l'amour filial soit le seul qui ne laisse jamais de souvenirs douloureux, et il se repent presque d'en avoir connu d'autre. Mais surmontant aussitôt celte faiblesse morale, qui le pousse à ne plus demander à la vie que des devoirs faciles, i! s'éloigne en hâte.

Un Son^e h Ïfyotd-Wievi.

Georges vient d'arriver à ce vaste édifice où les maux produits par le crime ou le désespoir, par l'infortune ou la dépravation, reçoivent les mêmes secours.

Un des chirurgiens de garde conduit l'avocat à la salle où Marsey a été déposé. Après lui avoir recommandé d'éviter tout ce

qui pourrait lui causer quelque émotion, il le

liiisse seul près de son lit.

Quoique préparé d'avance à trouver son ami dans un état inquiétant. Georges a besoin de tout son empire sur lui-même pour supporter avec les apparences de la fermeté, la vue de Jules qui. pâle et immobile, ne donne presque aucun signe de vie.

Un garde cherche aie consoler en lui assurant que la balle n'a pas attaqué le cerveau, et que si le malade surmonte cette crise, il y aura quelque espoir.

— Il n'y en a donc pas en ce moment, se dit Georges à lui-même.

Et ses regards fixés sur son malheureux ami. le confirment dans ces tristes pensées. S'asseyant près de lui. il suit avec anxiété les mouvemens de sa poitrine, qu'une respiration inégale soulève faiblement. Mais c'est en vain qu'il espère que ses yeux pourront s'ouvrir et le reconnaître, et que de ses lèvres violettes et serrées, s'échappera enfin un mot. un soupir, qui

prouve qu'il a retrouvé le sentiment de son existence. Marsey reste toujours plongé dans cet état qui tient le milieu entre le sommeil et la mort.

Des médecins, des gardes, des religieuses qui veillent à l'exécution des soins que l'art prescrit, ont successivement passé prés du malade. Ils se sont arrêtés un instant près de Georges, et l'ont fortement engagé à garder le plus grand silence.

Déjà le crépuscule du soir enveloppe les scènes affligeantes qui se succèdent sans cesse dans l'intérieur d'un hôpital, sans jamais y produire d'effets marquans. Dans ce triste séjour, la sensibilité perd sa force expansive; car si, chez les uns. elle s'affaiblit en s'élendant sur les douleurs de tous: elle se concentre chez les autres, en se resserrant dans le cercle des souffrances qui leur sont personnelles. Georges est dans ce dernier cas: ne voyant que Marsey, il est sourd aux gémissemens des autres malades, aux sanglots de leurs païens, de leurs

L'-'i LE l'AlK DE hT.AM'.E.

.mus qui. à leur tour, ne voient et n eut* mlent que l'ol^t de leurs craintes. de leur sollicitude.

C'est à la curiosité seule quand, froide et indifférente, elle vient visiter ces lieux qu'il est réservé d'y voir, tantôt un des plus beaux monuniens de la charité chrétienne, et tantôt une des preuves les plus affligeantes de la perversité humaine: car. s'il est incontestable qu'aux époques antérieures au Christianisme, ces sortes d etablissemens étaient entièrement inconnus, il n'en est pas moins Mai qu'ils seraient inutiles si des lois injustes, des mœurs dépravées n'autorisaient pas un petit nombre d'indmdus à absorber les richesses de tous, et à réduire ainsi l'immense majorité de la nation à un état de misère et d'avillissement qui la force à abandonner ses malades, et l'accoutume a ne voir dans cet abandon ni honte personnelle, ni infamie publique.

Le chirurgien qui a introduit Georges, vient iui rappeler que l'heure fixée pour la retraite

des visiteurs a sonné depuis long -temps. En vain l'avocat sollicite la permission de passer la nuit près de son ami: les réglemens s'y opposent.

Les assurances réitérées du docteur que le blessé sera pour lui l'objet dune sollicitude spéciale, et la certitude qu'il pourra revenir le lendemain, dès les premières heures du jour, ne le consolent que faiblement: et c'est avec le sentiment d'une profonde tristesse qu'il quitte l'ami dont il n'a pu obtenir un mot, un regard.

Une partie delà nuit s'est écoulée: le besoin du repos l'a emporté enfin sur les souffrances des malades, sur le zèle desveillew^s. Le silence, le calme des tombeaux a remplacé les soupirs, les gémissemens étouffés, les exhortations méthodiques à la patience, à la résignation.

C'est en ce moment où la vie et le mouvement semblent à jamais bannis de ceite vaste salle, que Marsey s'éveille. La douleur que lui cause sa blessure est la première sensation qu'il

éprouve: mais elle est presque aussitôt comprimée par la surprise.

Le sommeii léthargique dans lequel il était plongé, lui [a fait oublier comment et pourquoi il a été transporté en ce lieu. La fièvre, qui vient de se déclarer, lui donne des forces, il se soulève; à la clarté des lampes allumées de distance en distance, ses yeux suivent la double rangée de lits qui garnissent les murs, et il reconnaît enfin qu'il est dans un hôpital.

Après cette première découverte, sa mémoire retrouve bientôt le passé, et sa pensée analyse avec nn courage stoïque toutes les perfidies dont il a été victime. Le souvenir de Cécile le trouble un instant, mais il le bannit aussitôt.

Se reprochant comme un crime l'importance qu'il a eu la faiblesse d'attacher à un événement qui n'intéresse que ses affections, ses intérêts privés, il s'efforce de se convaincre que ce n'est point cet événement qui lui a fait rechercher une mort certaine; mais que la vie lui

estdevenue insupportable, parce qu'il estréduit à désespérer du salut de sa patrie.

Résolu de donner le peu d'heures qui lui restent à cette patrie , à laquelle il avait voué toute son existence, il déplore l'isolement où il se trouve réduit . et qui le met dans l'impossibilité de confier à un ami sur et fidèle, des projets qu'il ne se sent plus la force ni la possibilité d'exécuter. Pour adoucir l'amertume de cette situation . il se répète en vain qu'il ne connaît point d'homme digne de recevoir les derniers vœux d'un citoyen qui n'a pu survivre à la liberté de son pays. L'image de Georges se présente sans cesse à son imagination. Il ignore que déjà il est venu lui offrir les consolations et les soins d'une amitié sincère : cependant il ne l'accuse point de négligence . car il ne présume pas même la possibilité qu'il puisse avoir quelques données sur le lieu où il se trouve ; mais il est convaincu que . s'il le connaissait , il se hâterait d'accourir près de lui.

Entièrement occupé de cette pensée . ses re-

228 II. PAIR \)l. IRAM l .

garda cherchent un être qui lui paraisse assez bienveillant pour le charger de faire appeler son ami: niais tout dort autour de lui de ce sommeil profond qui naît de l'accablement, et qui efface du visage le plus doux l'expression de la sensibilité. Ce repos, ce silence, si peu en harmonie avec le besoin de se communiquer dont il se sent dominé , le désespère d'autant plus que ses organes , affaiblis par la souffrance et par le sang qu'il a perdu, ne lui permettent pas de chercher à se faire entendre par quelque démonstration bruyante. Il se laisse retomber sur son lit . triste et découragé comme l'infortuné qui . enseveli sous des décombres , entend les pas des amis qui le cherchent , sans avoir la force de leur indiquer par un cri . par un mouvement quelconque . le point où ils pourraient le trouver.

Ses yeux, qui errent au hasard, s'arrêtent sur une fenêtre en face de son lit. Une lumière le frappe ; il en suit la marche : elle s'avance dans le corridor d'un étage supérieur de l'aile du

bâtiment qui fait face à celle où il se trouve ; elle se perd , reparait dans l'étage suivant, voyage de fenêtre en fenêtre , se dirige vers la salle et se perd de nouveau.

Au milieu du silence et de l'inaction, le plus léger incident fait effet : cette lueur passagère a vivement intéressé Marsey ; mais ce n'est que lorsqu'il a cessé de l'apercevoir qu'il cherche à en deviner la cause.

Le bruit d'une porte qui s'ouvre et les pas de plusieurs individus qui entrent dans la salle, lui fournissent l'explication que sa pensée cherchait encore.

Une religieuse . suivie de ses aides . vient faire sa visite nocturne. Sa course mystérieuse, presque fantastique à travers les sombreuses galeries où la clarté paraissait et disparaissait avec elle, avait trop vivement intéressé Marsey pour qu'il put rester indifférent à son apparition réelle.

Il se soulève à demi , appuie un de ses bras

sur son lii et suit iliaque mouvement de cette femme, dont la tendre sollicitude jusiifie si bien le doux nom de sœur, titre consacré aujourd'hui par l'habitude, et qui ne peut tirer son origine que delà reconnaissance,

Faisant signe à sa suite d'éviter le plus léger bruit . il est facile de voir que la bonne religieuse respecte jusqu'au sommeil des veilleurs . et qu'elle ne l'interrompra point sans y être forcée.

Elle s'arrête prés de chaque lit . visite chaque malade, et. pour juger des progrés deleur guérison sans troubler leur repos . elle interroge leurs traits et calcule leur respiration.

La plupart des malades de cette salle ne dormaient point : l'accablement de la douleur les retenait muets et immobiles. A l'approche de la bonne sœur, ils retrouvent l'espérance . et avec elle lesgémissemens.

Elle leur parle à voix basse, écoute leurs réflamations et leurs plaintes : elle a pour tous de

ces paroles douces et tendres qui encouragent et consolent. Des remercîmens . des bénédictions la suivent.

Les médecins, les infirmiers, ne sont aux yeux des malades que des hommes qui remplissent plus ou moins consciencieusement des fonctions lucratives: mais ces femmes qui se sont volontairement, et sans aucun intérêt matériel, vouées au soulagement de tout ce qui souffre, leur semblent les anges gardiens de ces tristes lieux.

Marsey aussi n'a pu se défendre d'un mouvement de respect . de vénération. L'institution de ces religieuses lui a toujours paru le seul bienfait que le catholicisme ait rendu à la société. Le dévouement de ces pieuses femmes eût été à ses yeux une vertu sublime , si sa raison ne lui avait pas démontré quelles ne le doivent point à une philanthropie pure et désintéressée , mais à un fanatisme religieux qui promet , pour prix de ce dévouement . le paradis et ses récompenses éternelles. En ce moment il

LE pair m: i R vn( :Ê.

comprend que h fanatisme qui n'inspire que des vertus a droit à noire admiration, cl que nous ne devons flétrir que celui qui enfante des aut<>- 'la-fi' ' , des saintes Battnéktny.

Dans eelte disposition d'esprit, il attend l'approche de la religieuse . comme celle d'une divinité bienfaisante.

La bonne sœur n'est plus qu'à une petite distance de Marsey. Elle examine un malade en face de lui. qui dort d'un sommeil profond et calme : elle en tire sans doute un heureux augure: car une satisfaction douce, quoique mélancolique, anime son visage pale et amaigri, sur lequel se reflète la lueur d'une des lampes suspendues de distance en distance entre les deux rangées de lits.

En dépit de la coiffure et du costume que la dévotion inventa pour étouffer le désir de plaire, en lui otant toute chance de succès, il est facile de voir que cette femme est jeune et qu'elle a été jolie. Marsey a fixé sur elle ses regards et sa pensée : des souvenirs pénibles.

douloureux s'emparent de lui : mais il en triomphe aussitôt comme d'une faiblesse d'esprit qui tend à le ramener sans cesse à des événemens que sa raison lui fait un devoir d'oublier.

Après avoir donné quelques instructions à un garde, la religieuse allait continuer sa ronde, quand elle aperçoit Jules, qui, toujours appuyé sur son bras . est plutôt assis que couché dans son lit. Elle sait que c'est à cette place qu'on a déposé. la veille, un jeune homme qui s'est battu en duel et dont la blessure ne laisse que peu d'espoir. Surprise, effrayée même de son attitude, elle s'approche en hâte, rajuste son lit et l'y fait retomber doucement en le suppliant de ne pas se fatiguer ainsi par une position si peu convenable à son état.

Les accens de cette \oix causent à Marsey un effet violent dont il s'indigne, et. comme s'il cherchait à détruire une illusion qui. malgré lui . fascine sa raison . il saisit la main de la religieuse.

23û LE PAIR DE i Ka.Ni I

— Restez, ma sœur, lui dit-il : j'ai une grâce ;i vous demander.

Un effroi subit la l'ail tressaillir: elle retire vivement sa main ; tout son corps tremble: elle est forcer de -asseoir sur la chaise placée à la tête du lit.

Jules n'a point remarqué son trouble: ses regards sont fixés sur le plafond où l'ombre de la sœur se dessine en formes fantastiques, qui vacillent . s'allongent . se perdent et reparaissent à chaque mouvement que l'air imprime à la lampe. Sans détourner les yeux de cette ombre où son imagination retrouve encore des ressemblances qui le troublent.il s'adresse de nouveau à la religieuse d'un ton sec et bref.

— Je vous remercie, dit-il: vous consentez à m'écouter. c'est tout ce que je désire... Ne me parlez point, votre voix me fait mal... J'ai un ami noble et courageux ; lui seul est resté debout quand tous nous sommes tombés autour de lui... je voudrais le voir avant de mou-

LE PAIR DE FRANCE. 2Sâ

rir... il se nomme Georges Léonard: il demeure rue del'Odéon...

— Vous le verrez, interrompt la sœur d'une voix étouffée: oui. vous le verrez... le jour ne tardera pas à paraître... je ferai appeler votre ami.

En prononçant ces mots . elle s'est levée et va s'éloigner. Un pouvoir irrésistible lui fait jeter un regard fugitif sur le blessé que le même instinct semble avoir guidé , car leurs yeux se sont rencontrés.

La religieuse chancelle . et, pour se soutenir, elle appuie une de ses mains sur le bord du lit. Marsey la saisit . l'attire fortement et contraint ainsi la sœur à pencher son visage sur le sien.

— Suis-je fou . dit-il à voix basse . ou êtesvous Cécile?...

Un sourd gémissement répond seul a sa question. Avec ses doutes son agitation a disparu : il est redevenu calme . mais sa tranquillité a quelque chose d'effrayant. Rele\anl d'une main la tête de la religieuse . il lui désigne

U6 I I. PAIR DK P'R AV. I .

de l'autre la chaise qu'elle \ient de quitter

— Asseyez-vous, ma sœur, dit-il.

Dominée par l'empire que le malade exerce

sur elle . elle obéit en silence.

— J'approuve le parti que vous avez pris. Cécile . continue Marsey. Faites autant de bien que vous avez causé de maux; vous ne les réparerez pas . mais vous pourrez au moins vous supporter sans horreur... Ne m'interrompez point, vous n'avez rien à m'apprendre: moi ; j'ai des ordres à vous donner. Vous savez sans doute que j'ai été apporté ici à la suite d'un duel... vous devinez le nom de mon adversaire... ne le prononcez jamais !... Il m'a montré de la confiance . il s'est conduit avec courage : je dois lui pardonner puisque je vous pardonne... Je ne l'aimais pas comme je vous ai aimée, et vous m'avez trompé plus que lui!

— Vous m'en avez cruellement punie! vous m'avez laissée vi\re. dit dédie, en étouffant ses sanglots.

— Lut aussi il vivra, répond Marsey; il

vivra avec la certitude de m'avoir assassiné ! car je mourrai, je le sens... je l'espère...

— Non. non. il est possible de vous sauver... on me l'a dit... oui. on vous sauvera!

— Eh ! que vous importe ? je suis mort pour vous Cécile...

— Je ne vous demande pas de vivre pour moi. mais pour votre pays.

— Je t'avais préférée à lui. dit Marsey . incapable de se contenir plus long-temps, et c'est

pour toi que je meurs de la main de Paul

ce secret honteux, il le connaît Si jamais il

pouvait le trahir, démens-le. et tu auras réparé tous tes torts envers moi... Ce devoir, ce n'est point par vanité, par orgueil que je te l'impose: je ne te demande pas de sauver ma mémoire, mais de rendre ma mort utile. Que les hommes généreux qui restent encore à la France . voient en moi un républieain^qui n'a pu survivre à la liberté de son pays, et peutêtre feront-ils. pour me venger, ce qu'ils n'ont osé tenter pour défendre cette liberté.

236 LE l'Ai II DE FRANCE.

— Vous la défendrez vous-même revenez de l'erreur <]iii unis pousse à eroire que vous avez voulu mourir pour moi , pour un être flétri qui ne mérita jamais l'estime d'un homme tel que vous. Séparé de moi pour toujours, vous vous retrouverez tel que vous étiez; vous vivrez pour vos amis, pour Georges, pour le duc...

— Est-ce que tu connaîtrais leur destinée? demande vivement Marsey.

— Oh oui ! Comme vous je déplore leurs

malheurs, je partage leurs espérances j'ai

juré de taire les événemens terribles qui m'ont

révélé leurs secrets Cependant si vous le

voulez

— Non. non. c'est trop déjà des trahisons dont tu t'es souillée !

Cécile rassemble toutes ses forces. Convaincue qu'après cet entretien il lui sera impossible de chercher à revoir son amant, elle veut qu'une dernière fois au moins, il lise dans son cœur.

— Ces trahisons, dit-elle, que vous me reprochez à juste titre, c'est la crainte de vous perdre, le désir de vous conserver, qui me les a fait commettre! Cette même crainte, ce même désir, me feraient encore aujourd'hui renier jusqu'au Dieu à qui je me suis vouée î

Marsey la regarde avec une émotion visible.

— Oui! c'est là de la passion, de l'amour, dit-il; mais ce n'est pas cet amour que je demandais à Cécile, que je pouvais, que je voulais lui rendre Ma sœur, ajoute -t-il froidement, vous trouverez le bonheur dans l'état que vous avez choisi : il vous faut des affections déraisonnables . des momens de délire qui font commettre de grandes fautes et des pénitences pour les expier. La dévotion vous offrira tout cela.

Ces mots ont accablé Cécile; elle se penche au-dessus du visage de Marsey qu'elle innonde de larmes brûlantes.

— Non ! non ! dit-elle, tu ne crois point que

?U0 I ! l'A 11\ DE IRAN CL.

c'est la dévotion qui m'a conduite ici j'y ai

cherche un refuge contre nia faiblesse, contre

la tienne Tu avais cru trouver en moi une

femme que les erreurs du passé garantissaient contre les fautes de l'avenir: et qui. tout en t 'aimant avec passion, eût eu le courage de renoncer à toi plutôt que de te tromper Je ne

suis pas cette femme et cependant si je

te disais tout ce que mon cœur pourrait m'inspirer en ce moment

— Parle ! je t'écoute. ditMarsey.

Et, saisissant la main de Cécile, il la presse sur sa poitrine. I^es efforts qu'il a faits pour maîtriser son émotion, ont augmenté la fièvre qui. tout en soutenant ses forces trouble sa raison. Il ignore si ce sont ses pleurs ou celles de la religieuse qui coulent sur ses joues. Mais ces pleurs, l'haleine douce, embaumée qui effleure son visage, la pression de la main appuyée sur son cœur, lui causent un sentiment vif qui touche de près à la douleur.

— Je souffre . et pourtant je suis heureux .

dit -il d'une voix éteinte Ah! que je meurre

ainsi douce vision lors même que tu serais cette Cécile qui m'a si cruellement trahi

je te pardonnerais encore...

— Tu es assez généreux pour me pardonner, soupire la religieuse: mais tu l'es trop pour ne

pas rougir de ce pardon Tu es perdu pour

moi: car je ne puis te rendre heureux.

— Je le suis en ce moment... par toi... mon amie... ma Cécile...

Ce retour de tendresse inattendue, rend à la religieuse toute l'énergie nécessaire pour accomplir un sacrifice qui maintenant ïui semble moins cruel . puisqu'elle pourra se dire qu'il a été volontaire de sa part.

— Je t'ai revu, dit-elle, je t'ai entendu prononcer mon nom sans haine, sans colère cet

instant remplira le reste de ma vie .... toi aussi tu ne pourras moublier entièrement: mon souvenir se trouve trop étroitement lié aux orages

qui ont troublé ta jeunesse Accomplis ta noble

destinée. Ne respires plus désormais que pour la

gloire, le bonheur de ion pays: qye tes cendres aillent au Panthéon,, les miennes resteront à l'Hôtel-Dieu; ce qui survit à ces cendres se trouvera là, où la gloire n'a point de temple, parce qu'il n'y a plus d'orgueil: là. où la misère n'a point d'hospices, parce qu'il n'y a plus ni vices, ni souffrances... Je vais faire avertir

Georges, il viendra t' arracher de ces lieux

que ta pensée y revienne quelquefois, comme sur la tombe d'une amie que tu as aimée....

— Je t'aime toujours tu ne fus jamais

plus digne de ma tendresse... . si tu veux que jevive que ce soit pour toi

Ces mots, prononcés avec toute l'ardeur de la passion, ont effrayé Cécile; elle veut se soustraire par la fuite à un délire qu'elle commence à partager. Marsey la retient avec force, l'entourre de ses bras, et l'attire sur son cœur.

Ce mouvement rapide et violent a dérangé l'appareil placé sur sa blessure: son sang coule avec abondance, et couvre le visage de la religieuse , qui cependant ne pousse aucun gémis-

LE PAll\ DE FRANCE. 24*

sèment, aucune plainte; car à la vue du sang de son amant, elle a perdu l'usage de ses sens.

Marsey est trop faible pour appeler du secours, il n'en désire même point; c'est avec une joie insensée qu'il se sent mourir.

Ce long et mystérieux entretien avait causé d'abord quelques surprises parmi les aides et les veilleurs. Présumant que le blessé avait un secret de famille à confier à la bonne sœur, ils se sont tenus éloignés; mais leur attention est restée fixée sur ce point de la salle. Les sons étouffés que des convulsions nerveuses arrachent à Marsey les frappent enfin. Us accourent, le spectacle qui s'offre à leurs yeux les saisit d'effroi, ils se perdent en conjectures, en lamentations.

Cécile est arrachée des bras de son amant, qui à son tour a perdu le sentiment de son être.

Des chirurgiens de garde arrivent; leurs premiers soins sont pour Marsey. Us reconnaissent avec plaisir que cet accident, loin de lui être funeste, le sauvera peut-être; car l'in-

Ikk LE PAIR l>l l'H UVC1 .

flammation du cerveau que 1 Ou craignait, a élé détournée par le sang qu'il a perdu et dont l'effusion a été arrêtée à temps par son e\;i^

nouissement. On lui applique un nouvel appareil: on lui prodigue tous les soins que son état exige.

Cécile n'a pas été oubliée, le chirurgien qui l'a rappelée à la vie, sait qu'elle est arrivée dans cette maison d'une manière inaccoutumée. Il présume que sa vie passée cache plus d'un mystère, et ce qui vient d'arriver, le confirme dans cette pensée. L'intérêt qu'elle lui inspire et surtout l'estime que mérite sa conduite, lui font un devoir de ne pas l'exposer à trahir des secrets que sans doute il lui importe de cacher. Déjà elle a plusieurs fois prononcé le nom de Jules, elle a demandé à le voir, à mourir avec lui. Le chirurgien la rassure à voix basse , l'exhorte à la prudence, et la conduit dans sa chambre.

Marsey aussi a recouvré l'usage de ses sens; il regarde d'un air surpris les hommes qui l'en-

tourent, et leur demande brusquement le motif de leur empressement. On lui apprend qu'on vient de poser un nouvel appareil à sa blessure, mais on passe sous silence l'accident quia rendu celte opération nécessaire.

Le malade ne l'a point oublié . cependant personne ne lui en parle ; il ne voit plus Cécile, et il se persuade sans peine qu'il a fait un rêve. La fièvre qui soutenait son énergie morale et se9 forces physiques a disparu ; il se sent accablé, sa tête n'a plus de pensées, son cœur n'a plus d'émotions. Un seul désir lui reste , celui de retrouver le sommeil . et avec lui le songe qu'il croit avoir fait. Fermant aussitôt les yeux, il cherche à se rendormir, atîn de retrouver ce songe . comme on reprend la page où l'on a été forcé de suspendre la lecture d'un livre intéressant.

€a (Sfrrncr.

La clarté du jour a remplacé la pâle lueur des lampes. Plusieurs fois déjà le chirurgien qui. la veille, avait reçu Georges, est venu s'assurer de l'état de Marsey, et à chaque fois son sommeil lui a paru plus tranquille. Craignant qu'on ne l'arrache à ce repos qui hâte sa guérison plus

*JfcS I I l'AIR J)K I RA.V I .

que les secours de l'art, et les soins souvent imprudents de l'amitié, il se dirige vers le vestibule, afin d'y attendre l'arrivée de l'avocat. Celui-ci entre presque au même instant. Le docteur l'assure que son ami va beaucoup mieux , et lui explique les motifs qui l'obligent encore à le prier de s'abstenir de le voir.

Après avoir obtenu la permission de revenir dans la journée. Georges s'éloigne lentement et d'un air pensif: mais il ne quitte point l 'Hôtel-Dieu ; ce n'est pas pour Marsey seul qu'il y est venu.

L'avocat s'est dirigé vers une autre aîle de l'édifice, destinée au soulagement de souffrances d'une nature bien différente.

A mesure qu'il s'avance, les visages d'hommes deviennent rares; bientôt il ne rencontre plus que des femmes. Elles seules soignent les malades qui remplissent la salle où il vient d'entrer. Il s'avance tantôt avec rapidité, et tantôt il s'arrête d'un air indécis; la crainte et l'impatience le dominent tour-à-tour.

LE PAIR I)!l FRANCK. 249

Le bruil de sa marche inégale a attiré l'attention d'une femme assise près d'un lit, dont il n'est plus qu'à une petite distance, elle se lève et vient à sa rencontre : c'est la bonne Marguerite. Les larmes qu'elle essuie furtivement . la profonde tristesse empreinte sur ses traits achèvent de troubler Georges.

— Elle est mal ? n'est-il pas vrai, ma mère ? très mal!... je l'ai présumé quand ce matin on est venu vous dire quelle vous priait d'aller la voir plutôt qu a l'ordinaire...

Touchée de l'état de son fils, Marguerite cherche à le rassurer.

— Tu as du courage, de l'esprit mon cher Georges: et cependant quand il s'agit d'ell , tu te désespères plus vite que moi: un peu de fièvre, voilà tout. Elle a voulu nourrir son enfant, çà l'a fatiguée. Elle consent enfin à lui donner une nourrice; j'en ai une toute prête. Je l'emporterai, le pauvre petit, sans qu'elle le sache: elle le retrouvera chez nous, puisqu'elle \a avoir sa grâce aujourd'hui.

2ô0 LE PA1H DE FRANCK.

— Ah ! je vous en supplie, dit Georges, des «ez de vous bercer de celle chimère.

— Pourquoi ne croirai-je pas ce que l'employé de la justice t'a dit; ce n'est ni un fou. ni un fripon! j'espère'

— Non. sans doute! mais on l'aura trompé... gardez-vous de donner à Francesea des espé rances...

— Je ne lui parlerai de rien, puisque tu le veux: je t'assure pourtant que tu as tort de croire quelle manque de courage, elle a plus de fermeté que toi.

— Parce qu'elle s'efforce de paraître calme, vous croyez quelle l'est en effet: mais vous ne savez pas ce qui lui en coûte...

Marguerite l'interrompt et l'engagea rester près de leur malheureuse amie . tandis qu'elle ira s'entendre avec la supérieure pour emporter l'enfant.

— Vous pourrez causer librement, continue-t-elle. car tu sais que les bonnes sœurs

LE PAIR DE FRANCE. l2bl

ont eu soin de laisser des lits vacans autour d'elle.

A ces mots Marguerite seloigne. et son fils s'approche doucement du lit de la malade.

Francesca a reconnu la voix de Georges; en le voyant paraître, une expression de joie brille dans ses yeux, que l'excessive maigreur de son visage et la blancheur presque livide de son teint font paraître plus grands et plus foncés qu'ils ne le sont en effet. Soulevant sa main par un effort pénible, elle la tend vers lui. Il la presse dans les siennes avec un mélange de tendresse et de respect, mais sans prononcer un seul mot. Sa pensée lui rappelle malgré lui le jour où Léonard, guidé par une basse cupidité, vint lui dire que sa femme désirait le voir.

Alors, déjà le malheur pesait sur Francesca: déjà il l'avait condamnée à ne voir dans la vie qu'un long et pénible sacrifice: mais son extérieur n'annonçait encore que la souffrance mo-

LE l'AIR 1)1 FRANCE.

raie. Une passion énivranteestvenuedepuislui [aire comprendre toute retendue du bonheur que l'injustice îles lois. la tyrannie des préju jugés lui ont refusé pour toujours. Elle a voulu lutter contre cette tyrannie, contre celte injustice, et elles l'ont flétrie aux yeux des hommes: elles l'ont rayée de la société! Si elles n'ont pu briser celte àme si fière et si belle, elles ont frappé son enveloppe qui. seule, peut entretenir les rapports de cette àme avec ceux qui la chérissent et qui l'admirent.

Les yeux de Georges se sont remplis de larmes en se fixant sur cette femme, que son imagination lui représente telle qu'elle était quatorze mois plutôt: il comprend, il partage tout ce qu'elle souffre, tout ce qu'elle a souffert.

Francesca lui sourit avec douceur; elle s'est soulevée, il la soutient dans ses bras.

— Vous avez marché vite, lui dit-elle, vous avez chaud.

Et sa main tremblante passe légèrement un

mouchoir sur le front de l'avocat et semble n'essuyer ses yeux que par hasard.

— Francesca! s'écrie-t-il, maîtrisé par son émotion . croyez- vous donc que je rougisse de pleurer sur vous ?... victime sublime d'une époque de perversité civilisée!...

— Je ne veux pas que vous pleuriez , Georges Qu'est-ce donc que ces malheurs qui

vous semblent si terribles ? Une mère chérie me

prodigue les soins les plus tendres: et vous

si grand, si parfait vous n'avez pas honte

de vous dire mon frère Oui! je suis heureuse, ne me plaignez pas félicitez -moi.

Sa tète légèrement penchée en arrière, s'appuie sur la poitrine de Georges, son regard cherche le sien.

L'avocat n'évite point ce regard si doux, il semble y puiser l'espérance et le courage.

— Sœur chérie, dit-il. vous vivrez, n'est-il pas vrai ?

Et ses lèvres se posent doucement sur le front décoloré de la malade.

■2bU il PAIR DE FRANCE.

Le sourire d'un bonheur calme fait disparaître un instant des traits de Franeesca cette expression vague de délire et de mort qui les altèrent péniblement.

— Cher Georges! dit-elle, combien votre conduite est noble et généreuse!... depuis qu'un jugement honteux, déshonorant a flétri ma vie, votre affection pour moi est devenue plus

vive vous saviez que c'était là l'unique

moyen de soutenir mon courage...

— Jamais! Franeesca. je n'aurai le sot orgueil de croire que mon amitié puisse être pour vous un dédommagement. Si depuis le jour funeste qui vous a perdue aux yeux des hommes, j'ose enfin vous témoigner sans réserve les tendres sentimens. l'attachement sincère que je vous ai voués, c'est que ce même jour j'ai appris à ne plus voir en vous que la femme de mon ami. que la mère de son enfant...

Avant cette époque pourquoi craindrai-je

de vous l'avouer, j'étais forcé de cacher sous des dehors froids et glacés une passion que je

m'étais flatté trop tôt d'avoir domptée

René le savait son âme généreuse m'a pardonné. .. peut-être me pardonnerez -vous aussi mes brusqueries, mon indifférence apparente, qui vous ont si souvent affligée...

Francesca passe ses bras autour du cou de Georges, et les larmes qu'elle cherche à lui cacher l'empêchent de parler.

L'avocat aussi est profondément ému. Après quelques instans d'un silence plein de charmes, il change d'entretien, et s'efforce de faire entrevoir à son amie un heureux avenir*

— Votre santé seule, dit-il. arrête tous nos projets, retarde toute nos espérances. Soit qu'on accorde, soit qu'on refuse votre grâce, je trouverai le moyen de vous rendre libre, dés que vos forces seront rétablies. Alors, je vous remettrai dans les bras du duc. qui vous attend avec impatience dans l'asile que lui et mon père ont été vous préparer.

Francesca ne répond rien: une expression de doute, de regret a passé sur ses traits.

Georges s'en aperçoit, et lui répète tout ce que sa tendre sollicitude pour elle lui inspire afin d'expliquer l'absence du duc dans un moment où une démarche, un mot de sa part eussent été si puissans pour consoler l'infortunée que son amour a perdu.

La manière dont Francesca l'écoute, prouve que c'est uniquement pour ne pas l'affliger qu'elle feint d'ajouter foi aux défaites ingénieuses par lesquelles il cherche à justifier son ami. Son âme généreuse est loin, au reste, d'accuser le duc. Elle est convaincue maintenant que ce ne sont plus des préjugés absurdes, des lois injustes, mais l'honneur qui les séparent, et que si son amant pouvait songer encore à lui consacrer sa vie . les esprits les plus indépendans des convenances sociales, verraient dans cette conduite une bassesse ou une folie. Ses espérances se sont entièrement détachées de la terre, et tous ses vœux appellent la mort. L'amour aurait pu lui frire aimer la vie. l'amitié n'a pas ce pouvoir : mais il adoucit . il embellit

ses derniers instans; car le sentiment qui existe entre elle et Georges est tellement pur. qu'il appartient moins à ce monde, qu'à celui où elle espère un jour retrouver l'amant, sans lequel l'éternité ne serait pour elle qu'un affreux et interminable supplice.

L'avocat a cessé de parler, et la contemple avec une tendre inquiétude.

— Mon ami, lui dit-elle enfin, lors même que je serais assez égoïste pour accepter tant de sacrifices, lors même que je pourrais consentir à faire rejaillir sur vous tous la honte, le déshonneur qui pèsent sur moi. il est une puissance au-dessus de toutes les volontés humaines qui m'empêchera de commettre cette dernière faute. Cette puissance ai -je besoin de

vous en dire le nom ? n'esl-il pas écrit sur chacun de mes traits?... J'ai fait prier votre mère de venir me voir avant l'heure accoutumée, car je sens que je n'en ai pas beaucoup à perdre... J'espérais que vous suivriez de prés la bonne Marguerite... vous n'avez point trompé

M l'MK DE FRANCE.

mon attente... \<>us êtes là... je puis mhi> recommander mon fils... Quand je ne serai plus. veillez sur lui. afin qu'il ne tombe jamais au pouvoir de l'homme odieux que la loi lui donne

pour père promettez-le moi

— Pourriez-vous croire, interrompt vive ment Georges, qu'il était nécessaire de me recommander l'accomplissement d'un pareil devoir? Mais quedis-je. vous le remplirez vous-même: vous vivrez pour René, pour \otre fils, pour vos amis. Oui. vous vivrez si vous le voulez... Oubliez un passé trop cruel, consentez a accepter le bonheur que l'avenir vous offre...

Francesca fixe sur l'avocat ses regards attendris.

— L'existence morale que des préjugés inhumains, des lois absurdes ont brisée, ne se renoue plus, dit-elle: si elle pouvait se renouer, aurions -nous le droit d'accuser ces lois, ces préjugés, d'injustice, de cruauté?

Le retour de Marguerite interrompt cet

LE PAIR DE FRANCE. î>59

entretien. Elle annonce à son fils qu'une sœur l'attend à la porte de la salle, et demande à lui parler. Georges promet à Francesca de venir la rejoindre, et s'éloigne,

Dès que la religieuse aperçoit l'avocat, elle vient à sa rencontre, et sans autre explication , elle l'engage à la suivre.

Georges se laisse conduire en silence. Il sent qu'il serait ridicule . inconvenant . de l'interroger, de montrer de l'hésitation , et cependant il ne peut se défendre du sentiment vague d'inquiétude et d'espérance que lui cause l'espèce de mystère avec lequel on le conduit.

Après avoir traversé plusieurs corridors dans cette disposition d'esprit, la religieuse le fait entrer dans un appartement et se retire.

Une autre religieuse qui paraissait l'attendre, vient à sa rencontre avec une émotion visible.

La surprise de Georges est à son comble, et ses yeux s'arrêtent sur cette femme qui lui est entièrement inconnue. Tout en elle annonce

260 1-E PAIR DE II; kN< i

que c'est encore là un de ces êtres que des

commotions morales inclinent déjà vers la

tombe , quand à peine la vie a commence pour

eux. A ce titre elle l'intéresse, elle le touche

presque.

La religieuse semble avoir deviné sa pensée; elle lui sourit avec douceur, et cependant elle hésite à lui adresser la parole.

— Votre ami... monsieur Marsey. lui ditelle d'une voix mal assurée, va beaucoup mieux. ..accordez -lui encore quelques heures de repos, et vous pourrez alors sans danger le faire enlever de cet asile de misère, qui jamais n'au rait dû s'ouvrir pour lui... Plusieurs fois déjà, il a demandé à vous voir

Son émotion l'empêche de continuer.

— Le son de votre voix, dit Georges, vos yeux qui se remplissent de larmes . tout me prouve que le sort de Marsey vous intéresse vivement.

— J'en conviens, répond la sœur, vous ne vous en étonneriez point si vous saviez mon

nom... vous l'apprendrez assez tôt... Quand vous verrez Jules, il vous parlera sans doute d'un songe qu'il croit avoir fait cette nuit... lors même que tout vous autoriserait à croire que ce songe était une réalité... Ah ! par pitié... pour lui. pour moi... ne détruisez jamais l'erreur de votre malheureux ami... Maintenant, continuet-elle. en s'efforçantde surmonter son émotion, occupons-nous d'une personne qui vous est plus chère encore queMarsey... Tenez, lisez... A ces mots, elle lui présente un papier; Georges le prend et le parcourt des yeux.

— Ciel ! s'écrie-t-il . hors de lui. c'est la grâce de Francesca !

— Oui. monsieur, puisse cet événement heureux ne pas être arrivé trop tard... La mort menace cette infortunée... un malheur plus grand pèse sur le duc...

— Le connaîtriez -vous ? demande Georges avec la plus vive surprise...

— Je le connais... je déplore son état autant .. plus que vous, peut-être...

— Quel ange, ou quel démon a pu vous révéler ce seerel ?

— Ce secret est celui de ma propre destinée... quand vous me connaîtrez... vous me maudirez...

— Vous maudire! vous! ma sœur. non.

vous avez acquis des droits à mon éternelle reconnaissance, puisque je vous dois la liberté de Francesea.

— Cette liberté! je l'ai demandée au ciel avec ardeur: mais je l'aurais vainement sollicitée près des hommes. Une voix plus puissante que la mienne a plaidé prés d'eux la cause de la femme de Léonard... Elle a réussi... en partie du moins: car il n'est pas en son pouvoir de rendre à cette infortunée la santé, l'honneur... Mais tout ce que les forces humaines peuvent entreprendre pour réparer ou adoucir les maux qui pèsent sur nous : la personne qui a obtenu la grâce de Francesca le fera. Elle désire vous parler et s'entendre avec vous à ce sujet... Consentez à la voir... je vous en supplie, conti-

nue-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, ne lui refusez pas celte faveur, et surtout soyez juste, humain; songez que plus une chute a été profonde, plus il y a de courage, de mérite à s'en relever.

La surprise, la joie et l'attente des découvertes cruelles, peut-être, qui succéderont à cet enchaînement mystérieux d'événemens bizarres, se heurtent dans la pensée de Georges et lui causent un trouble qui ne lui est pas ordinaire. Il saisit la main de la religieuse, et fixe ses yeux sur les siens, comme s'il voulait lire dans le fond de son âme.

— Avant de consentir à voir la personne dont vous me parlez, je veux vous connaître, je veux savoir à quel titre vous avez des larmes si vraies, si touchantes pour des infortunes auxquelles je dois vous croire étrangères

— Épargnez-moi! je ne me sens pas le courage de supporter votre mépris, car je l'ai mérité.

A ces mots, elle dégage vivement sa main de

celle de Georges, et entre dans une pièce voisine.

Au même instant une jeune dame sort de cette pièce et s'avance vers l'avocat. Celui-ci jette sur elle un regard rapide, et l'indignation l'emporte sur tout autre sentiment.

— La duchesse! s'écrie-t-il: ah ! c'est le comble de l'infamie! Eh! quoi ? vous osez vous présenter devant moi. vous qui avez causé le malheur, la honte de tout ce qui m'est cher! Ne pourrais-je donc jamais éviter les pièges que vous ne cessez de me tendre ! vous devez rire de ma simplicité.

— Il n'y a rien de gai. de risible dans notre position respective, répond froidement Sophie: au reste, ajoute-t-elle. j'ai la certitude qu'aujourd'hui, du moins, vous ne refuserez pas les offres que je viens vous faire.

— Je les repousse d'avance! je devine tout maintenant. C'est vous qui avez fait rejeter la demande que j'avais présentée, afin de pouvoir la solliciter en votre nom. Vous espériez que .

touché de ce prétendu service . je me prêterais aux négociations honteuses dont vous avez sans doute le projet de me charger.

La duchesse le regarde un instanî en silence, une légère teinte d'amertume se mêle à la froideur impérieuse qu'expriment le son de sa voix, ses traits et son maintien.

— Vous vous y prêterez . monsieur , dit-elle enfin, car l'intérêt de vos amis vous en fait un devoir. Votre emportement ne m'étonne point; je m'y attendais... mais ne parlons pas de moi, je suis entièrement hors de cause dans les mesures que j'ai prises. Francesca est libre enfin, elle va quitter cette maison, où malgré mes efforts elle n'a pas tous les soins que son état exige. C'est chez moi. à mon hôtel, que vous la ferez transporter: vous vous y établirez avec votre mère. Ma présence ne vous gênera pas: car je me tiendrai renfermée dans mes appartemens: vous occuperez ceux du duc.

Georges veut l'interrompre.

— Ne voyez dans ces dispositions ni caprice

266 LE l'AIR DE FRAJÏt i

ni perfidie, continue !;i duchesse; malgré vos efforts ingénieux pour excuser aux yeux de Francesca l'abandon où le duc parah l'avoir

laissée, elle croit que l'arrêt qui l'a flétrie ;i affaibli son amour pour elle. Dites-lui qu'il exige quelle vienne habiter son hôtel, quej'ai quitté depuis long-temps, et qu'il veut qu'elle y soit traitée commesa femmejusqu a ce qu'elle soit en état daller le rejoindre. Ce témoignage public d'égards et d'affection ranimera chez elle le désir de vivre: c'est le premier point qu'il faut obtenir. J'ai fait choix d'un médec in qui vous secondera, c'est celui du duc. 11 partagera,! sessoins entre ces deux malades que ne pouvions confier qu'à lui. S'il obtient le succès que nous espérons, alors . seulcnicnl vous pourrez les conduire dans la retraite où déjà votre père les attend. En ce moment il serait imprudent d'exposer Francesca aux dan gers d'un voyage : il serait inhumain d'abandonner votre ami.

.le vous étonne continue-t-elle , en remar-

quant' la surprise toujours croissante de Georges, cela est juste, naturel : vous n'avez jamais su me comprendre, vous ne le saurez jamais... j'ai cessé de l'espérer... j'ai du moins la conviction que loin de vous laisser aveugler par les passions, vous savez les vaincre... Oui en dépit de la haine . du mépris que je vous inspire, vous reconnaîtrez que j'ai réellement l'intention de seconder vos vues, puisque pour agir j'ai toujours attendu que vous m'ayiez tracé vous-même la route que vous vouliez suivre. Vous avez essayé de séparer Francesca des femmes criminelles au milieu desquelles elle était confondue dans sa prison: on vous a refusé et j'ai obtenu qu'elle fut transférée à l'Hôtel-Dieu: vous avez sollicité sa grâce avec , hauteur: votre demande a été rejetée, la mienne a été accueillie !... Je suivrai la même marche pour tout ce qui vous reste à faire. Je n'ai pris l'initiative que pour ce qui concerne l'enfant de Francesca. La loi lui donne pour père l'infâme Léonard, il peut faire valoir des droits...

— Léonard n'est redoutable que lorsqu'il est conseillé, poussé par vous, interrompt Georges . en arrêtant sur elle un regard qui semble vouloir lui reprocher toutes 9es fautes passées.

— Je n'ai pas oublié plus que vous la calas trophe horrible à laquelle vous faites allusion, répond Sophie, je ne vous dirai point ce qui l'a préparée, ce qu'elle a produit ; vous ne me croiriez pas; mais vous conviendrez, sans peine, que je ne suis pas la seule femme assez corrompue, pour faire d'un être vil et méprisable l'instrument de ses perfides desseins. La baronne sait que je ne reculerai devant aucun sacrifice pour assurer au duc les droits que doit avoir un père sur son enfant : elle profitera de cette circonstance. Léonard, dont elle s'est entièrement emparée, et chez lequel elle a su éveiller le désir de sortir de la sphère où il a vécu jusqu'ici, s'estimera trop heureux de partager avec sa noble protectrice les sommes qu'elle parviendra à m'arracher pour lui. Cette

affaire serait déjà terminée, si vous n'étiez pas sous tous les rapports le seul homme à qui je puisse la confier. Pour vous en charger j'ai attendu que la grâce de Francesca me fournisse l'occasion de vous parler. Les informations que j'ai fait prendre près de la baronne, meprouvent que ses prétentions ne s'élèvent pas à moins de dix mille livres de rente... Allez à l'instant même trouver Léonard ; donnez-lui ce qu'il demande et faites lui signer en échange tous les actes nécessaires pour qu'il ne puisse jamais songer à faire valoir son titre d'époux, et surtout celui de père d'un enfant qui ne lui appartient pas, et qui ne porte son nom que par l'abus le plus scandaleux de l'indissolubilité du mariage. Pour disposer ainsi d'une partie de ma fortune, il vous faut une procuration; la voici. La signature du duc était indispensable pour que cet acte fut régulier, il en est revêtu.

Georges dont la surprise touche de près à la stupeur, prend machinalement le papier que la

270 I I l'A IK 1>I ! Et INCE.

duchesse lui présente. En voyant l'autorisation en (orme, du duc, il ose à peine en croire Bea yeux.

— Votre ami. continue-t-elle a si::ne cet aete sans en connaître l'importance et l'usage, grâce aux soins, à l'adresse de son médecin.

— Et qui donc a pu vous instruire de l'asile, de l'état du duc? s'écrie Georges.

— L'infortunée Cécile , répond la duchesse.

— Cécile ! quoi . vous connaissez cette femme ?

— Oui. monsieur, vous aussi vous la connaissez maintenant : vous venez de la voir . c'est elle qui vous a reçu ici.

— Cécile religieuse en cette maison ! un pareil être !...

— Sa vocation est sincère et belle. Le désir d'expier ses fautes par une vie de dévouement sublime l'a retenue ici. où elle fut transportée après avoir été laissée mourante dans la rue par l'odieux Léonard . dans cette nuit

si fatale pour nous tous!... Elle connaissait la situation du duc. elle soupçonnait le refuge où son délire pouvait l'avoir conduit. A peine revenu à elle . elle m'écrivit pour m'en instruire. J'étais moi-même dans un état voisin de la mort quand je reçus cette lettre. Le médecin du duc était au nombre de ceux qu'on avait appelé près de moi. J'eus la force de lui faire l'aveu de ce qui venait de se passer. Je le suppliai de chercher, de secourir le duc. de n'instr uireque vous seul de son malheur, et de voir, en mon nom. les personnes puissantes qui pouvaient faire mettre Francesca en liberté et adoucir son sort. 11 a secondé mes desirs avec zèle et bonheur, jusqu'à ce que ma santé m'ait permis d'agir moi-même.

Maintenant . ajoute-t-elle.en reprenant l'air impérieux et glacé qu'elle avait abandonné un instant . rien dans ma conduite ne doit plus vous étonner. Je sais que tout ce que j'ai pu faire pour adoucir la position du duc et de Francesca augmenterait leurmalheurs'ils soup-

connaient jamais que ces secours leur viennent de moi. Rien ne vous oblige a le leur dire; mais vous n'avez pas le droit de refuser les sacrifices que j'offre et que votre fortune ne vous permet pas de faire : car vous priveriez vos amis du dernier espoir qui leur reste. Que \ ous importe . après tout . les intentions secrètes qui peuvent me guider? Ne voyez que le bien qui en résulte : surveillez-moi afin de m'arrêter si je cherchais à le détruire. Dans la société , à l'époque où nous vivons . la défiance est une vertu : quand la justice, la morale, l'humanité ne sont pas dans les lois . il est insensé de croire qu'elles existent dans les mœurs . dans les habitudes de la vie privée! L'expérience vient de vous prouver que cette folle confiance conduit à des catastrophes . où les êtres purs et généreux succombent ; où les hypocrites triom phent!

Georges fixe sur elle des regards scrutateurs.

— Ce langage, dit-il . appartient au plus haut degré de perversité . ou bien à la noble

fierté d'une àmequia retrouvé l'estime d'ellemême, mais qui désespère de celle des autres. Dans le premier cas. ii serait honteux de souffrir votre intervention dans notre destinée ; dans le second, j'accepterais toutes vos offres ! que dis-je, je viendrais chaque jour vous demander des bienfaits nouveaux , convaincu que par-là je hâterais votre résurrection morale. Répondez . madame ?

— Non. monsieur, car vous refuseriez de me croire.

— Je vous croirai.... vous êtes arrivée au point où vous devez oser me dire : « Je veux « vous accabler de bienfaits aujourd'hui afin « de vous rendre plus malheureux demain ! « Vous qui me méprisez, vous voir souffrir. « c'est là mon bonheur, à moi; je puis me le « procurer ; car tout protège la femme riche . « puissante et corrompue ! au nom des privi- « lèges que notre époque accorde aux crimes « dorés . je déclare une guerre ouverte aux « ridicules prétentions de ia vertu, de l'hon-

•llk LE l'Ai il 1)1 1 J'.A.N: 1..

u neur, qui croienl être quelque chose par eux- « mêmes! »

Et si ce n'est pas là voire pensée, vous aurez le courage de m'avouer qu'après être tombée jusqu'au fond du gouffre, vous vous êtes fait horreur à vous même : que vous avez vainement appelé à votre secours plus d'une main amie, que toutes se sont retirées de vous avec dégoût, et qu'alors vous avez trouvé la force de vous relever seule ! Vous ajouterez : « Je « n'ai plus besoin d'appui, mais je demande des « consolations pour les maux que j'ai causés!...»

— Je vousen demanderais en vain . interrompt la duchesse d'une voix étouffée, et en laissant tomber sa tête dans ses mains.

Georges la regarde presque avec attendris sèment ; il a lu dans son âme.

Les crimes dont elle s'est souillée, se dit-il à lui-même . ne pouvaient germer que dans la tète dune femme ; maisil n'y avait qu'une femme aussi, qui pût, après de pareils écarts, se retrouver elle-même.

— Calmez-vous, madame, dit-il avec douceur et en s'approchant d'elle, l'ami de René, le frère de Francesca vous [end la main.

— Laissez-moi 1 dit Sophie en sanglotant . montrez-vous moins généreux ! J'ai besoin de haïr les hommes comme je me hais moi-même.

— Non . madame . vous avez besoin qu'ils croient à la sincérité de votre repentir ! Eh bien ! j'y crois, moi. et je consens à en devenir l'instrument. En faveur de vos victimes, je disposerai de votre fortune , de votre crédit, de votre demeure, de vos jours mêmes, s'il le fallait. Si je ne parviens pas à vous rendre le repos . le bonheur . je vous aurai du moins garantie du désespoir. Je vais trouver Léonard ; je ferai ensuite transporter nos malades à votre hôtel; car je vous demande une place pour Marsey. Les aveux involontaires qui lui sont échappés pendant sa captivité, m'ont prouvé qu'il était plus sensible à la perte de Cécile qu'il ne veut le paraître . et que son malheur aussi est votre ouvrage. 11 a plus que jamais besoin des conso-

27G I E PAIR Dl PB WCE.

tarions d'un ami : nous <l<\mi- donc partager

notre sollicitude et nos soins entre lui et Fran-

cesca.

La duchesse saisit la main de Georges . la porte à ses lèvres et l'inonde de larmes. L'avocat la retire vivement : il lui semble qu'une commotion électrique vient d'ébranler ses membres. Toutes les fautes dont Sophie s'est rendue coupable depuis le jour où il la vit pour la première fois dans ses brillans salons, se présentent à la fois à sa pensée : il sent qu'il est des torts auxquels le repentir peut mériter notre pitié , mais qui bannissent à jamais l'estime et avec elle toute affection, quelle que soit sa nature.

11 s'est éloigné lentement et sans avoir adressé un seul mot à la duchesse.

Une Kobr î>e lieues et un Cercueil.

Dés que l'avocat a eu quitté l'appartement , Cécile est venue rejoindre la Duchesse ; toutes deux se sont abandonnées alternativement aux angoises du remords et aux larmes du repentir. Stimulées par leurs vives inquiétudes, elles on! . à loul instant, fait prendre des nouvelles Vlarsej el de Francesca.

Le blesse continue adonner lesplusheureuses espérances ; mais l'état de la jeune femme semble devenir toujours plus inquiétant.

Le retour de Georges \ ient ranimer leur ( oureusement terminé la négociation dont il était chargé prés de Léonard. Grâce a ce marché \il et honteux . les victimes d'une loi vicieuse seront désarmais à l'abri des funestes effets de cette loi. C'est le sort des sociétés mal gouvernées; on ne peut échapper au heur, à la persécution, à l'infamie, qu'en transigeant sans cesse avec les sentimens nol)!es et généreux qui devrai* nt , seuls, nous en garantir.

Georges n'a pu s'empêcher de faire ces tristes réflexions: s'il s'est prêté à \.:n acte qui répugne à l'austérité deses principes, c'est parce qu'il a la certitude que cet acte, fait sans la participation du ducet de Francesca, leur sera réellement utile, puisqu'ils pourront en recueillir le fruit sans avoir ;'t rougir du prix qu'il a coulé. il ;i ; pasau pouvoir humain de donner tuieplus

grande preuve de dévouaient. Georges le seul ; il est satisfait de lui-même , et cette disposition d'esprit lui fait espérer que la mort de son amie ne viendra pas annuler une partie de ses pénibles sacrifices. Il a appris aux médecins de l'hôpital qu'elle vient d'obtenir sa grâce , et les aconsullés sur la conduite à tenir pour l'en informer. Tous lui ont assuré qu'une commotion morale ne pouvait que lui être favorable.

Rassuré par leurs conseils.il s'est rendu près de la malade, il lui a appris qu'elle était libre : qu'elle et son enfant étaient pour toujours soustraits au pouvoir de Léonard, et qu'il allait les faire transporter tous deux à l'hôtel du duc. dans les appartenions qu'il occupait, et que lui même leur avait assignés pour asi!" ;s\ ant son départ de Paris.

Ainsi que Sophie l'avait pensé . Francesca a vu, dans celte dernière circonstance surtout. une preuve louchante de l'invariable tendresse de on amant. Convaincue enfin que maigre r arrêt qui l'a flétrie il est toujours résolu de lui

L'8U I ! PAIB DE I K WCl.

consacrer ><>n existence, il lui semble que l< seul moyeu de mériter un pareil sacrifice est d'avoir le courage de l'accepter. Elle désire \ i\ re pour lui , pour son enfant . pour des amis qui lui donnent des témoignages d'un dévoùment sans exemple. Tout ce qui pourrait mêler quelque amertume à tant d evénemens heureux échappe à sa pensée. La joie semble lui avoir rendu la santé . et Georges et sa mère se sont persuadés sans peine qu'elle était hors de danger.

La vive satisfaction que cet heureux résultat cause à la duchesse et à Cécile, produit sur l'esprit de Georges un effet qui affaiblit la pitié que ces deux femmes lui avaient inspirée; car il s'aperçoit qu'elles trouveront des consolations dans le succès de leurs efforts pour adoucir des infortunes qui sont leur ouvrage. Il se repent presque d'avoir accepté tes secours de Sophie : mais sa générosité naturelle lui fait aussitôt sentir qu il est injuste, et ce sentiment rend sa position plus pénible.

Persuadé que cet entretien les fatigue , il Le termine brusquement . en engageant Cécile à donner les ordres nécessaires pour que Francesca et Marsey puissent sans délai quitter l'Hôtel-Dieu.

Les deux amies ont deviné les dispositions de Georges à leur égard: elles s'en affligent, mais elles ne s'en plaignent point. Leur espoir ne s'élève pas jusqu'à obtenir. le pardon de leurs victimes ; elles borneni tous leurs vœux à adoucir les maux qu'elles ont attirés sur elles.

La duchesse a obtenu pour son amie un congé de quelques jours : elle la supplie de venir les passer avec elle à son hôtel . où quoique réduite à ne pouvoir communiquer avec les malades , elles en auront du moins des nouvelles à chaque instant.

La religieuse lui promel d'aller la rejoindre dans la soirée, et Sophie s'empresse d'aller s'assurer que les ordres qu'elle a donnés pour la réception de ses nouveaux hôte* ont éic p<.«.< luelhrncnt exécutés.

En arrivant ;i son hôtel, elle y trouve le mé

decin du (iuc qui est devenu le confident de ses fautes et de ses remords.

— Félicitez-moi, mon cher docteur, lui ditelle. Georges a consenti à seconder mes projets: avant la fin du jour. Francesca et son enfant seront ici... C'est à vous maintenant à achever mon ouvrage; rendez-lui la santé, la vielQuand le duc retiré dans l'asile que l'amitié de Georges lui a préparé d'avance, sera heureux avec cette femme, que je regarde comme la sienne, je ne pourrai plus rien pour eux... Leur enfant, du moins . sera riche par moi : tout ce qui me reste d'une fortune qui a v^usù mon malheur, lui appartiendra.

— Quoi! madame, vous priveriez votre fils

— .le lui réserverai une part suffisante pour le mettre à l'abri de la misère.

— En ce cas, madame, le nom qu'il porte i:e sera pour lui qu'un fardeau pénible.

- f,!i fardeau? ililcs une punition! V quel

autre titre pourrai-je l'en voir revêtu? Vous le savez , monsieur , ce dernier crime... j'ai pu un instant en concevoir la coupable pensée... ma volonté, du moins, ne l'a point commis... : j'étais mourante, entièrement occupée de l'état du duc... j'avais oublié que la loi le rendait père du malheureux enfant auquel je venais de donner le jour... quand je vous ai prié de m'aider à empêcher cette injustice, cette infamie légale, il était trop tard... on avait déjà rempli toutes les formalités...

Le docteur cherche à la rassurer en lui rappelant que la naissance prématurée de son enfant ne lui ayant pas permis de l'entourer de mystère . touîe tentative pour décliner la paternité du duc eut été impossible. Il ne se dissimule point les torts de Sophie, mais il lui semble qu'elle aussi pourrait trouver des excuses dans l'injustice des hommes et des lois. Les fautes qu'elle a commises ne le louchent pas personnellement , il est donc bien naturel que le repentir sincère qui les a suivies les

LE l'Air, liK li;.\\< i ,iii presque entièremenl eflacées à ses yeus

— Si quelque chose, continue-t-il , mérite d'être blâmé dans votre conduite, depuis le jour

OÙ \mii> avez donné naissance a votre enfanl . c'esl l'abandon où vous le laissez. Son excessive faiblesse réclame les soins d'une mère et vous l'avez éloigné, vous refusez de ]e voir; vous le haïssez!

— Une mère haïr son enfant.' en suppose riez- vous la possibilité? vous, médecin, vous qui ne sauriez pratiquer votre art bienfaisant sans avoir fait une étude approfondie, nonseulemeni de l'homme physique, mais encore de l'homme moral. Non, non. vous avez deviné que si je renonce pour l'instant aux devoirs que la nature el mon cœur me prescrivent , c'est une privation que je m'impose? Si le ciel seconde mes efforts .si je parviens à réparer une partie des maux que j'ai causés, alors j'irai chercher mon fils : je ne vivrai plus que pour lui. Je me dirai : S'il a usurpé un nom un titre auxquels il n'avait aucun droit, il

a perdu une fortune qui lui appartenait. S'il passe pour le fils d'un homme que j'ai cruellement trahi . jamais il ne recevra aucune caresse du véritable auteur de ses jours, ni de celui que la loi lui désigne comme tel. Il n'a d'autre famille qu'une mère coupable : son enfance empoisonnée par les larmes . les remords de cette mère, l'absolvera du crime de sa naissance. Pour lui. j'ose m'en flatter encore, l'avenir ne sera pas sans espoir. Soutenez mon courage, dites-moi que l'instant que j'appelle de tous mes vœux n'est point éloigné ; que la vue de Francesca produira sur le duc l 'effet que j'en attends.

— J'en suis convaincu, madame, répond le médecin: cependant pour hasarder cette entrevue . il faudra attendre...

— Votre froide raison . interrompt Sophie . chercherait en vain à reculer l'époque qui doit commencer pour moi une existence nouvelle. Je l'avancerai . malgré vous s'il le faut : car j'ai la certitude qne le bonheur de se revoir hâtera leurguérison à tous deux.

— Sans doute, madame, si l'état du dur n'était pas beaucoup plus terrible que vous ne le croyez.

— M'auriez -vous donc trompée , docteur.'

— Oui. madame, j'ai cru devoir le fair • afin de ne pas vous affliger inutilement. Maintenant je me vois forcé de vous apprendre toute la vérité; car je sens que c'est l'unique moyen de vous empêcher de commettre une imprudence qui compromettrait les jours de deux êtres que vous voulez sauver. La maladie du duc n'est point une simple idée fixe qui le pousse à s'enfermer au pavillon où il attend l'arrivée de Francesca comme aux premiers temps de leurs amours; sa démence est complète. Pour vous en donner une juste idée, je vais vous faire le récit de la première journée que j'ai passée près de lui.

Vous devez vous souvenir, madame, que la matinée n'était pas encore fort avancée quand je vous quittai pour me rendre au pavillon ; la porte en était ouverte. Je trouvai le duc étendu sur un canapé, sans mouvement . presque sans

vie. A force de soins je parvins à le ranimer ; et je reconnus sans peine qu'il venait deprouver une crise violente. Mais quelle était cette crise:' Qu'est-ce qui l'avait occasionnée? .le cherchai en vain à obtenir de lui quelques renseignemens ; ses idées étaient tellement confuses et ses forces si complètement épuisées qu'il tomba presque aussitôt dans un sommeil léthargique.

Vers dix heures du soir il se réveilla . et se leva vivement. L'incohérence de ses discours me confirma tout ce que je savais déjà sur l'état de sa raison. Il me reconnut . et attribua ma présence au hasard. Elle ne lui déplut point : car il sentait qu'il avait besoin de secours. Son état lui parut une conséquence nécessaire de ses souffrances morales.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que sa mémoire s'était arrêtée à un seul point du passé . et que ce point était devenu toute son existence. Il me confia ses amours et ses conventions avec Francesca de déposer dans ce pavillon leur

288 Ll PAIR I" i , v !■;

correspondance mutuelle : » Depuis plusieurs

« semaines . me disait-il . ('Ile m'apporte ses lettres : elle m'aime autant que je l'adore, je ne « puis plus résister au désir de la presser dans « mes bras: c'est pour cela que je suis ici. Si je « passais la nuit à l'hôtel , je pourrais être retenu « et arriver trop tard : car elle est matinale : à « huit heures elle sera là... je la verrai: avant « de mourir nous connaîtrons tout ce que la «vie a de bonheur! le même cercueil nous « recevra ! »

Mes tentatives pour rectifier ses idées et l'engager à retourner chez lui. l'irritèrent d'une manière effrayante. Je pris alors le parti de caresser toutes ses illusions . et par ce moyen je parvins à le calmer. Il consentit même à prendre quelque nourriture . et quand je lui fis remarquer que minuit était sonné et qu'il devait avoir besoin de repos . il se coucha . et s'endormit profondément.

Résolu de ne point le quitter, je m'établis dans un cabinee^ont la fenêtre donnait sur le

jardin et qui n'était séparé que par une purle vitrée de la chambre où je l'avais trouvé éva uoui.

Je vins le voir plusieurs fois pendant la nuit: son sommeil était calme. Dès que le jour commença à paraître, je l'entendis se lever. Ne voulant point me montrer à lui . afin de ne pas déranger le cours de ses idées: je redoublai d'attention, et bientôt je le vis paraître au jardin. L'air était froid et humide, il ne parut point s'en apercevoir et se promena à grands pas en regardant de temps en temps à sa montre. Quelques minutes avant huit heures il remonta . et entra dans la chambre dont je viens de vous parler, et qui est la même où. six mois plutôt . Francesca était venue déposer ses lettres. .Te me collai aussitôt derrière la porte vitrée d'où je pouvais l'observer sans crainte d'en être vu.

Quoiqu'accoutumé . par mon étal , à me trouver sans cesse en présence des maux auxquels notre organisation est sujette . j'eus besoin

im 1 B l'.UK DK FRANCK.

de tout mon courage pour supporter le spectacle déchirant qui s'offrit à mes yeux

L'infortuné duc après avoir une dernière

fois regarda à sa montre , s'écria , d'une voix étouffée: I lui! heures] elle va venir l et croisant les bras . il les appuya contre le secrétaire et y laissa tomber sa tête. Sa respiration devint à chaque instant plus rapide et plus gênée: je l'entendais quoique je fusse éloigné de lui d'en viron dix pas. Tout -à-coup il se tourna vers la porte d'entrée, en frissonnant comme si des sons surnaturels avaient frappé son oreille Ses joues et son front étaient pourprés: les veines de son visage et de son cou étaient tellement gonflées . que je croyais les voir battre: sa poi trine se soulevait avec effort. L'égarement, le délire bouleversaient ses traits: ses regards étincelans étaient fixés sur un point de l'appartement, vers lequel il s'élança aussitôt, et où il se jeta à genoux en ouvrant les bras, qu'il referma vivement, comme s'ils saisissaient et pressaient quelque chose. Les paroles entrecoupées

qui s'échappèrent de ses lèvres, violemment contractées . me prouvèrent qu'il répondait aux tendres aveux dune femme qu'il croyait voir . qu'il croyait entendre. Que dis-je , il la voyait . il l'entendait en effet! Je n'aurais sans doute pas eu la force de contenir plus long -temps la vive émotion que me causait son entretien passionné avec le fantôme de sa création . si le dénoûment subit et terrible de cette scène n'avait pas réclamé toute mon énergie. Celte Francesca. que sa pensée, jetée hors du cercle des perceptions ordinaires, lui montrait à ses côtés, lui avait dit . sans doute, qu'elle aussi, fatiguée de combattre, était venue chercher dans ses bras le bonheur et la mort ; car il poussa un cri où il y avait autant de joie que de désespoir . et murmura des paroles brûlantes d'amour et entrecoupées de soupirs voluptueux. Ses gestes, son attitude annoncèrent qu'il croyait soutenir . entraîner son amante : mais au même instant il tomba lourdement près du canapé 'sers lequel il se tait précipité

Je ne pouvais plus le voir, mais je l'entendait se débattre avec violence; ses dents se choquaient el de sourds gémissemens sortaient de sa poitrine. J'accourus près de lui ; il était hors d'état de me voir et de m'entendre. Les soins que je lui prodiguai restèrent long-temps sans effet. Un anéantissement total, et semblable à celui où je l'avais trouvé en arrivant au pavil Ion . succéda à cette violente attaque nerveuse. 11 n'en sortit que pour tomber dans un sommeil d'accablement qui se prolongea jusque vers dix heures du soir. En s éveillant . il me répéta exactement les mêmes plaintes et les mêmes aveux qu'il m'avait faits le jour précédent.

Il n'avait conservé aucun souvenir de tout ce qui s'était passé . et attendait avec impatience le lendemain qui devait lui procurer le bonheur de voir Francesca.

Le reste de la soirée et la nuit n'offrirent aucun incident nouveau. Dès la pointe du jour il descendit au jardin: je me remis à mon poste: vers huit heures il remonta: les scènes de la

veille se renouvelèrent, et se sont succédées depuis avec une uniformité désespérante.

Jusqu'ici j'ai vainement cherché à le tirer de cet état déplorable; mes efforts constans. guidés par ma vieille expérience et ma vive amitié pour lui. n'ont encore obtenu aucun succès. Chaque matin sa funeste vision 1<' plonge dans le même accablement, et le soir, quand je reviens près de lui . je le retrouve toujours tel qu'il était la veille. Pour lui la vie n'est plus qu'un seul jour ; dès qu'il est écoulé, il échappe à sa mémoire et recommence dans celui qui lui succède. Ses facultés intellectuelles, séparées de toutes les réalités physiques . agissent dans une sphère nouvelle où la saine raison ne sautait les suivre. Dans ce! étal où l'âme semble agir sans le secours de la matière . et que nous appelons maladif, parce que nous ne pouvons le comprendre, son imaginalion a la puissance de créer un être positif pour lui . puisqu'il est accessible à ses organes. Oui . cette Francesca. il la voit ; il l'entend . il la touche, mais il ne voit . n'en-

".i'i LE PAIR DE IKAM.l..

tend et ne touche qu'elle : car plus d'une t'ois, pendant ces crises, je me suis montré à lui. je lui ai parlé sans pouvoir m'en faire remarquer ni écouter. En ces momens cruels, ses sens sont tellement en harmonie avec la création fantastique de son cerveau malade, qu ils ne peuvent agir que sur elle et par elle.

Entraîné par l'intérêt et la pitié que lui inspirent la triste situation de son malade, le doc teur ne s'est point aperçu de la profonde douleur que son récit a causé à la duchesse.

— J'espère . madame . que vous comprenez maintenant combien il serait dangereux de souffrir que Francesca se montrât au duc avant d'avoir recouvré ses forces. Elle en aura besoin pour supporter la commotion violente qu'il éprouvera . sans doute , quand au moment où son imagination évoque le fantôme de la femme qu'il adore, il la verra paraître, non telle qu'il la voit , mais telle que nous la voyons tous. Je suis convaincu qu'en opposant ainsi la réalité à l'illusion, nous obtiendrons le plus heureux

résultat : mais il faut que Franeesca ait l'énergie nécessaire pour maîtriser ses émotions, et jouer un rôle appris et préparé d'avance. Faible et souffrante elle-même . elle écouterait les inspirations de son cœur au lieu de suivre aveuglément les fantaisies du malade: la joie ou la douleur la dominerait quand elle ne devrait consulter que l'art. Réunissons donc nos efforts pour hâter sa guérison. Je l'instruirai peu-àpeu de l'état du duc. et de ce qu'il faudra qu'elle fasse pour le sauver: je l'accoutumerai par degrés à sa vue qui. seule, en ce moment, suffirait pour la rendre incapable de remplir nos intentions.

— Comment pourrez-vous atteindre ce but . demande Sophie d'une voix mal assurée.

— Rien ne me sera plus facile: puisque chaque jour, après sa crise, il s endort profon dénaentetueseréveiliejamaisqu alatnèmeheurc du soir. Durant ce repos presque léthargique . «'Ile pourra le contempler sans danger et sac coulumei ainsi aux chan^cmens que sa pep

sonne a subis ; car ses traits sont aussi altérés que sa raison. Je vous le répète, madame, et vous devez maintenant en être convaincue vous même: les mettre en contact sans avoir pris toutes les mesures que l'art et la prudence près crivent , ce serait vouloir les tuer tous deux.

Cet entretien est interrompu par un domestique ; il annonce à la duchesse que les voitures qui amènent Georges . sa mère et les deux malades viennent d'entrer dans la cour de l'hôtel.

Le docteur se hâte d'aller les recevoir. Sophie fait un mouvement pour le suivre . mais se rappelant aussitôt qu'elle ne doit point se présenter devantFrancesca. qui ne peut voir en elle qu'une ennemie, elle reste immobile à sa place. Bientôt le souvenir des révélations que le mé decin vient de lui faire, sur l'état du duc, l'em porte sur tout autre sentiment. Des doutes , des craintes, des désirs contradictoires l'agitent tour-à-tour. Tout-à-coup elle se lève et jette un regard rapide sur la pendule qui marque sept heures du soir. Un léger frissonnement par-

court ses membres el annonce une dernière hésitation . mais elle en triomphe aussitôt. Passant dans le cabinet où. trois mois plutôt, le hasard avait conduit Cécile . elle descend l'escalier dérobé, traverse le jardin et sort par la petite porte qui donne sur une rue déserte.

Arrivée au boulevart Mont- Parnasse, Sophie entre dans un pavillon dont €'ile a la clef. Depuis que le duc l'habite, elle y vient chaque matin demander de ses nouvelles au médecin , car celui-ci ne quitte jamais son malade, que lorsqu'il est tombé dans ce sommeil profond qui . plus que tous les secours de l'art, répare et soutient ses forces. Jamais elle n'est entrée dans les appartemens , le docteur l'a reçue au jardin: elle y jette un regard fugitif. Le seul domestique que l'on a placé près du malade est assis sous un lilas en fleur et tellement occupé de la lecture d'un roman , qu'il ne s'aperçoit point de l'arrivée de la duchesse. Enhardie par cet incident qui écarte le seul témoin qu'elle eut à redouter, elle monte lentement l'escalier, ses ge-

2'JK FF ]>A1K F>F FRANCE.

nou\ Irtiiihlciil cl l'air manque a sa poitrine

Est ce le désir de s'assurer de la vérité du revit du médecin, ou le besoin de voir, son mari qui la guide .' elle même L'ignore. Poussée par un pouvoir irrresislible. elle en a sui\i l'impulsion saus cherchera le définir.

En entrant dans la chambre ou Francesca \ enait déposer ses lettres, où maintenant le duc expie chaque jour l'injustice des lois eiles cri mes de la compagne que ces lois lui ont donnée Sophie se sent pénétrée d'un sentiment sembla ble à celui qu'eût éprouvé le payen nouvelle ment converti, et jeté tout-a-coup au milieu des catacombes de IVome. au moment où les premiers chrétiens venaient d'y périr victimes de leur foi. Mais le besoin instinctif qui l'a amenée, domine bientôt ce mélange confus de crainte et d'espérances, de respect et deremords.

Elle s'approche de la porte qui conduit à la pièce voisine, l'ouvre avec précaution et s'a vance sur la pointe des pieds. Son cœur bat avec violence, tout son corps broie et frissonne

à la fois: elle comprend que le due pourrait l'entendre et la reconnaître: son imagination lui présente les conséquences funestes d'une pareille entrevue, et cependant elle n'a pas le courage de retourner sur ses pas. Ses regards et sa pensée se sont arrêtés sur les rideaux fermés d'une alcôve : derrière ces rideaux, le duc dort d'un sommeil qui est pour elle celui de la mort.

Jamais elle n'a aimé son mari, mais elle commençait à rendre justice à son mérite, quand elle espérait que le lien qui les unit pourrait être rompu: car alors elle ne voyait plus en lui un obstacle à son bonheur, mais un homme victime comme elle des convenances sociales, qui avaient disposé de leur main, sans l'aveu de leur cœurs. L'horreur de sa position, lorsqu'elle a été forcée de renoncer à l'espoir de redevenir libre, l'a poussée à profiter des armes honteuses que les lois et les mœurs mettaient à sa disposition. Elle n'a pas tardé à reconnaître combien elle s'était

rendue coupable, el des ce moment, ce même homme qu'elle avait successivement dédaigné , estimé et haï, est devenu pour elle l'objet d'une affection exclusive, passionnée. L'amour, l'amitié même nonl cependant aucune part à cette affection; elle n'est que l'instinct naturel d'une femme aimante et sensible, que l'éducation, de mauvais conseils ou la force des circonstances ont jetée sur une fausse route, et qui cherche à retrouver l'estime d'elle-même.

La haine des êtres réellement médians aug mente avec les souffrances qu'ils accumulent sur la tête de leurs ennemis : celle des cœurs généreux que des passions funestes ont égarés, s'évanouit avec les maux qu'elle cause.

Le malheur que la duchesse a attiré sur son mari l'a rendu sacré à ses yeux : il esi pour elle plus qu'un amant, plus qu'un frère, plus qu'un ami! elle l'aime d'un amour pour lequel le langage des hommes n'a point de nom. Si une femme jeune et belle pouvait tout à coup devenir laide et vieille: si. en se frappant chaque

jour jusqu'au sang avec une baguette enchantée, elle pouvait retrouver par degrés sa jeu liesse et sa beauté . elle éprouverait un sentiment semblable pour cette baguette qui lui causerait tant de douleur et tant de joie.

Sophie s'est mise à genoux près de l'alcôve : ses larmes coulent lentement . sa pensée s'est détachée de la terre : elle erre dans ces régions inconnues où, à défaut de foi religieuse, les rêves du cœur conduisent notre imagination.

A ce sentiment doux et consolant succède bientôt une vive douleur : elle se souvient que le duc est là, presqu à ses côtés. Il dépend d'elle de le voir avant de s'en séparer pour toujours : car si elle espère qu'il retrouvera la santé . peut-être même le bonheur, elle sent qu'alors, surtout . il lui faudra éviter sa présence. Contempler un instant cet homme dont elle a flétri la vie. détruit le bonheur, lui semble une récompense suffisante de tout ce qu'elle a souffert, de tout ce qui lui reste à souffrir, pour réparer une partie des maux qu'elle a attirés sur lui.

Ses larmes se sont arrêtées son sang circule plus vite ses traits s'animent ses mains lèvent vivement les rideaux de l'alcôve: comme le père, désespéré, écarte la terre qui couvre les restes de l'enfant chéri qu'il a perdu, et qu'il veut revoir encore avant que la destruction ne les ait rendus méconnaissables à ses yeux.

Le mouvement de Sophie a été brusque mais il n'a fait aucun bruit. Le duc . étendu loul habillé sur son lit . dort toujours. Sa femme est restée à genoux : une de ses mains soutient au-dessus de sa tète le rideau qu'elle a soule\é; l'autre, sans qu'elle l'ail voulu peut-être, s'est posée à côté de celle du malade. En face du lit une fenêtre est ouverte. Quelques-unes de ces bandes rougeâlres qui. comme le reflet d'un incendie lointain . parcourent l'horizon occidental long-temps après le coucher du soleil . ont été poussées de ce côté par la brise du soir. Leur clarté vive, quoiqu'incertainc. passe obliquement près du rideau entr 'ouvert et tombe sur la partie supérieure du corps du duc. qu'elle

enlumine de ces teintes fantastiques qui naissent se confondent, meurent et renaissent comme les nuances d'un rayon de soleil quand notre regard cherche à le saisir à travers les façades d'un prisme. Les bizarres effets de la lumière décomposée . qui se jouent sur la tète du ma lade. semblent à Sophie une auréole céleste dont la main de l'éternel entoure la touchante victime des passions humaines.

Les grandes douleurs conduisent à l'incrédulité ou à l'exaltation religieuse : ce dernier résultat est le plus commun . surtout dans le cœur d'une femme. Jusqu'ici la duchesse a rempli tous les actes de dévotion dont l'éduca tion lui avait fait une habitude, comme on s'ac quitte de ses devoirs de société ; mais . dans ce moment, sa foi est devenue vive, ardente jusqu'à admettre le surnaturel. Semblable à cette femme de l'Evangile qui . pour être guérie des maux qui l'accablaient . ne demandait qu'à saisir le bas de la robe du Christ . Sophie est convaincue qu'en louchant l'extrémité des

304 l.f PA'Ifl DE FRAN< I

doigts vde son mari elle retrouvera le repos . peut-être même le bonheur. Sa main, posée sur le bord du lit . se lève doucement ; un mélange de crainte et d'espérance la retient suspendue au-dessus de celle du malade: peu à peu elle s'abaisse, s'arrête sur une peau brûlante et compte les baltemens d'un pouls agile et irrégulier.

— Combien il doit souffrir, se dit-elle à ellemême, et c'est moi qui l'ai rendu si malheureux !

Absorbée dans un sentiment indéfinissable . elle reste muetle et immobile: la mesure du temps lui échappe.

Un mouvement du duc l'arrache enfin à cet état. Elle se relève vivement et le regarde avec effroi. 11 ne s'est point réveillé . mais il a tourné la tète vers elle. Son visage, qu'elle découvre en entier, lui paraît plus pâle, plus amaigri qu'il ne l'est en effet.

Le phénomène de la réfraction a disparu, le ciel s'est couvert de nuages d'un gris transpa-

rent, à travers lesquels la blanche lueur des étoiles se mêle aux derniers rayons du jour . comme le regard morne d'un nouveau-né, que le hasard fait tomber sur les yeux éteints d'un vieillard mourant ; et cette faible lueur prête aux objets qu'elle éclaire les teintes incertaines d'un fantôme.

La violente agitation morale qui fascine la raison de Sophie, la fait passer subitement d'une illusion, d'un délire à un autre. Cet homme, dans lequel tout à l'heure elle voyait un saint . un martyr, n'est plus pour ellemi'un cadavre, et elle arrête sur lui des regards que le désespoir rend secs et immobiles. Tout à coup elle le voit sourire avec une expression de tendresse mélancolique ; un mouvement de joie et de regret la fait frémir.

— Tu es moins malheureux que moi . puisque tu trouves un pareil sourire ; je te remercie , tu m'as rendu l'existence supportable.

Tandis que sa pensée lui adresse ces mots .

ses lèvres s'appuient sur son front. Au même t. m. 20

306 lk pair de France.

instant le duc lève les bras , les passe autour de la taille de sa femme . l'attire sur son cœur , presse sa bouche sur la sienne et prononce le nom deFrancesca avec l'accent de la passion.

La tète de Sophie s'est entièrement égarée ; elle rend le baiser brûlant qu'elle reçoit : mais le soupir d'un amour qui ne lui appartient pas. et qu'elle a respiré avec délices, porte aussitôt dans son àme une angoisse cruelle ; c'est la punition la plus ierriblede tous les maux qu'elle a causés !

S'arrachant vivement des bras qui cherchent à la retenir . elle s'enfuit épouvantée.

Ce brusque mouvement et le bruit de sa fuite ont arraché le duc à ce demi-sommeil qui lui faisait confondre le rêve où il pressait Francesca sur son cœur, avec l'apparition réelle d'une femme auprès de son lit. Il saute à terre et regarde autour de.lui avec égarement.

— C'était elle . dit-il d'une voix étouffée . elle était là.... et cependant il fait déjà presque nuit.... Ce n'est pas ce soir, c'est demain au

malin qu'elle devait venir.... Francesca ! quel motif t'a amenée? une catastrophe funeste!... un malheur imprévu?... Oh! oui. un malheur! tes lèvres tremblantes sous l'étreinte des miennes ne frémissaient que de désespoir!... ton baiser a porté dans mes veines le froid glacé de la mort!...

Tout en prononçant ces mots . il est entré dans la pièce voisine.

Espérant que son mari se rendormirait , Sophie s'était arrêtée dans cette pièce. En le voyant paraître . se soustraire à sa vue est la seule pensée distincte qui lui reste.

Le duc a entrevu l'extrémité de la robe blanche de sa femme : il la suit vivement. Elle entend le bruit de sa marche . et l'excès de sa terreur lui donne tout-à-coup l'énergie instinctive qui . dans les dangers imminens . nous fait machinalement employer des moyens qui semblent dictés par la réflexion. La porte d'entrée est entrouverte ; elle se précipite hors de cette porte et la ferme à clef.

Le dur s'esl arrêté près dune fenêtre qui éclaire l'escalier: elle donne sur le Boulevart , et n'est élevée du sol que de cinq à six pieds ; mais l'eùl-elle été de plusieurs étages, il n'eût pas hésité à la franchir ; car il vient d'apercevoir Sophie qui s'avance rapidement dans l'allée que les promeneurs ont quittée, chassés par la pluie qui commence à tomber.

Etourdi par sa chute . il s'appuie contre un arbre et ses yeux suivent avec anxiété le blanc vêlement que chaque instant éloigne davantage. La crainte de le perdre de vue lui prête des forces. Il marche à pas précipités ; mais malgré ses efforts . la distance qui le sépare de Sophie ne diminue point.

Bientôt elle quitte le boulevart et traverse successivement plusieurs rues.

Suivant toujours la robe blanche qui le guide à travers l'obscurité, il arrive prés du mur d'un jardin . au milieu duquel elle disparaît. A la place où il a cessé de l'apercevoir, une porte s'offre à sa vue ; il la pousse, elle cède et il entre

au jardin de son hôtel . qu'il parcourt au hasard sans le reconnaître.

Peu à peu des souvenirs confus lui font oublier la femme qu'il a suivie.

Guidé par ces souvenirs dénués de toute réflexion . de tout dessein combiné , il monte l'escalier qui conduit aux appartenons qu'il habitait naguère.

La première pièce où il entre est son cabinet d'études ; les volets en sont fermés . il y règne une obscurité profonde.

Dominé par les craintes puériles qui, chez ces sortes de malades . succèdent souvent sans nuances et sans motifs à l'extrême contraire, le duc ne s'avance plus qu'en tremblant. Chaque objet qu'il touche le fait tressaillir ; le plus léger bruit lui cause une terreur insurmontable. La volonté et la force de faire un pas de plus lui manquent à la fois, et il s'accroupit doucement sur le parquet. Épuisé de fatigue et transi de froid . il s'étend et s'enveloppe dans le tapis sur lequel il vient de se coucher.

3 lu LÉ PAIR DE FRANCE.

Si parfois son àme paraît se détacher de la matière el agir sans son secours . souvent aussi elle lui est tellement soumise qu'elle semble avoir cessé d'exister.

Tout entier sous l'empire des sensations pu rement animales . le duc n'est accessible en ce moment qu'au plaisir de se reposer et de réchauffer ses membres engourdis. Semblable à l'homme sauvage qui . après avoir dévoré le produit de sa chasse . ne connaît plus d'autre besoin que celui du repos, son apathie ne lui permet pas de remarquer le mouvement inquiet qui règne dans la pièce voisine. Celait autrefois sa chambre a coucher . maintenant c'est Francesca qui l'occupe.

Le médecin a trouvé l'état de la jeune femme très alarmant. Sans dire toute sa pensée à Georges et à sa mère . il leur a laissé entrevoir que les forces qu'elle semble avoir retrouvées tout-a-coup sont le résultat d'une exaltation d'esprit dont il faut chercher à prévenir les suites funestes . et il a fait tout ce que l'art et la

prudence lui prescrivaient pour arriver à ce résultat. Marguerite et la garde dont elle dirige l'activité ont secondé ses efforts, et bientôt la malade, devenue plus calme, s'est assoupie légèrement. .

En ce moment un domestique entre d'un air consterné et prie le docteur et l'avocat de passer chez la duchesse. Us s'y rendent aussitôt et apprennent le nouveau malheur qui menace de détruire toutes leurs espérances.

En rentrant dans ses appartemens. Sophie y a trouvé Cécile qui l'attendait avec inquiétude. Son trouble ne lui a pas permis de lui cacher la faute qu'une fatalité aveugle venait de lui faire commettre. Convaincue que la précaution qu'elle â eue de refermer la porte a empêché son mari de sortir. Cécile était parvenue à la rassurer sur les suites de son imprudence . quand le domestique, placé au pavillon, est venu les instruire de la fuite inexplicable du duc dont il n'a pas tardé à s'apercevoir. Accablées par ce dernier coup . elles ont fait appeler

le médecin et Georges, dont elles réclament les conseils et l'assistance avec toutes les marques d'un violent désespoir.

Marguerite . effrayée par l'air mystérieux avec lequel on e§t venu chercher son fils n'a pas tardé à le suivre : son arrivée met le comble à cette scène de désordre.

Le docteur s'efforce de ranimer leur courage: il leur rappelle que les reproches, les plaintes et les larmes ne réparent rien, et qu'il faut avant tout s'occuper de la recherche du duc. La crainte de livrer à des étrangers un secret que tant de motifs leur font un devoir de cacher, ne leur permet pas de confier ce soin à d'autres qu'à eux-mêmes.

Tous quittent l'hôtel après s'être entendus sur les lieux qu'ils doivent visiter et où ils présument que le malade peut avoir été conduit par ses réminiscences et par son délire.

Francesca est restée confiée aux soins de sa garde, à laquelle on a fortement recommandé de ne pas la quitter.

Rassurée par le sommeil paisible de sa malade , la garde n'a pas tardé à aller s'entretenir avec les femmes de la duchesse . sur les hôtes qui ont été reçus à l'hôtel . et sur l'événement mystérieux qui vient d'y répandre la consternation.

Tout est maintenant calme et silencieux dans l'appartement qui touche de prés au cabinet où le hasard a conduit le duc. Peu accoutumé à n'avoir pour matelats et pour couverture qu'un tapis de pied . il commence à sentir les inconvéniens de sa position et cherche à s'en procurer une plus commode. Tout- à-coup son attention est captivée par un faible rayon de lumière qui pénètre à travers la serrure d'une porte fermée. Sans en tirer une conséquence raisonnée , il en est surpris. Cette surprise cependant n'a plus rien de la pusillanimité subite dont il a été saisi en arrivant dans ce lieu ; c'est une curiosité enfantine qui le pousse à vouloir examiner de près la clarté qu'il aperçoit , sans «*ïi comprendre la cause ni le motif.

nU LE PAIR DE FRANCE.

Il se lève . s'avance lentement vers la porte . l'ouvre et entre dans une pièce meublée avec luxe et éclairée par deux bougies placées sur la cheminée.

Sans reconnaître cette chambre, qu'il habitait naguère, il sent qu'il n'y est point étranger, et ses regards errent autour de lui avec ce mélange de surprise et de joie inexplicable d'un vieillard qui se trouverait . subitement et sans le savoir, transporté dans les lieux où s'écoula son enfance. 11 semble chercher une ancienne connaissance qui puisse lui aider à démêler les sensations confuses qui l'inquiètent et le charment tout à la fois. A défaut d'êtres Ai vans . sa pensée interroge les meubles, ses mains les touchent . ses yeux les analysent.

Ses organes, en agissant ainsi sur des objets positifs . commençaient à éveiller dans son àme des perceptions nettes et claires : mais une voix douce et faible vient frapper son oreille et porter de nouveau le trouble et le désordre dans ses idées. Muet et immobile, il parait r\o

plus exister que pour écouter cette voix qui , semblable au son mélancolique des harpes éo Hennés, quand le souffle capricieux du vent fait vibrer leurs cordes . trouve dans son cœur un écho mystérieux.

Cette voix . c'est celle de Francesca.

Elle s'est éveillée peu après le départ de sa garde . ses yeux ont vainement cherché Marguerite et son fils. C'est ce dernier . surtout . qu'elle voudrait voir près d'elle. Depuis qu'elle ne craint plus que le duc ait cessé de l'aimer, parler de lui avec son meilleur ami la rend si heureuse !

Persuadée que l'homme qu'elle a vu s'avancer doucement et s'arrêter à peu de distance de son lit ne saurait être que Georges . elle répète les paroles qu'elle vient de lui adresser :

— Approchez . mon ami.... je ne dors pas.... je ne veux pas dormir... il ne dépend pas de moi de rêver à lui... éveillée, toutes mes pensées lui appartiennent...

\ mesure que ces mots ont été prononcés, le

duc les a répétés à voix basse . mais sans les comprendre. La seule pensée distincte que . depuis long-temps . son cerveau troublé lui avait permis de former s'est évanouie. Il a cessé de se croire à l'époque où Francesca venait lui apporter ses lettres au Pavillon , et il ne songe plas à y attendre son arrivée : mais il n'a retrouvé ni le juste souvenir du passé , ni la conscience précise du présent. La confusion . les ténèbres du chaos régnent dans sa tête, dont tous les organes . violemment agités . semblent pressentir un choc terrible qui doit y ramener l'ordre et la lumière ou les anéantir pour tou jours.

11 s'est approché du lit où ses yeux ont distingué une femme qui lui tend la main. Sa marche est lento et mesurée, comme le mouvement combiné d'un automate.

Celle impassibilité glacée cause à Francesca une surprise mêlée d'effroi ; les forces que l'attente d'un doux entrelien lui avaient prêtées l'abandonnent. Sa tète accablée aliait retomber

sur les coussins qui la soutiennent presqu'assise ; mais en ce moment le duc est arrivé assez près de son lit pour quelle ait pu se convaincre que cet homme n'est point Georges.

A la vue de cet être dont les vêtemens en désordre flottent bizarrement sur un corps amaigri . dont la longue chevelure tombe sur son visage pâle et qui. dans son immobilité effrayante, porte lecachet funeste de l'égarement, un sentiment plus vif. plus cruel que tout ce que la terre peut accumuler de bonheur et de souffrances dilate et oppresse tour-à-tour sa poitrine. -

Dans cet homme, debout devant-elle. elle a reconnu son amant ou plutôt son ombre.

Sa pensée douée tout-à-coup de cette puissance merveilleuse, qui lui fait embrasser la durée de tout une vie. remplit et explique l'espace de temps écoulé depuis le jour où elle devait quitter Paris avec Marsey. jusqu'au moment actuel. Les efforts par lesquels Georges s'est efforcé de justifier l'absence de son ami ne

lui semblent plus qu'une ruse généreuse pour lui cacher sa mort: car elle est convaincue maintenant qu'il a succombé à la catastrophe qui les avait séparés, et que. fatigué de l'attendre dans la tombe , il en est sorti pour venir la chercher.

Admettre des croyances que la raison rejette, est le propre de l'amour malheureux et pur surtout. Le peu de sympathie qu'il trouve sur la terre, le pousse à chercher, dans le domaine de l'idéalité, la réalisation des désirs et des besoins qui ne sont vrais que pour lui.

Francesca s'est flattée qnel'amant qui, après avoir franchi les limites de l'éternité et de l'infini, est revenu pour elle . dans le triste séjour où le temps se calcule, où l'espace a des bornes, doit-ètre doué du pouvoir de lire dans son cœur. Le morne silence qu'il garde lui prouve qu'elle s'est trompée.

— Ah ! pardonne René , lui dit-elle, j'avais oublié que l'enveloppe fragile qui captive mon âme ne lui permet pas de se faire entendre à

la tienne sans le secours des paroles !... Achève de briser le faible lien qui nous sépare... Quand l'existence au-delà de la tombe serait froide et terrible comme ton regard, n'importe, je veux la partager avec toi.

Sa voix qui avait d'abord vivement ému le duc. ne produit plus aucun effet sur lui. Dans l'espèce de renaissance qu'il subit en ce moment, chaque sensation efface celle qui l'a précédée ; pour qu'il puisse en retrouver, en, conserver le souvenir, il faudra qu'elle se représente plus d'une fois. Regarder Francesca est pour lui un plaisir nouveau qui lui fait oublier qu'il en est d'autres dans la vie. Cependant il ne la reconnaît point ; c'est un sentiment de bienveillance et de pitié aveugle qui l'attire vers elle. Il voit qu' elle souffre , son nom qu'elle vient de prononcer, lui prouve qu'elle le connaît, et ses paroles ont quelque chose de vague, de fantastique parfaitement en harmonie avec ses propres idées.

— Pauvre femme, dit-il tu sais donc qui je

suis:.... Tu veux partager mon existence.'... Garde-t'en bien, elle est . comme tu le dis, froide et terrible!... Ils m'ont séparé d'elle \ de maFrancesca... de ma vie, de mon àme!... O toi qui me plains, si tu savais combien je suis malheureux !...

Du moment ou son imagination a cessé de se fixer sur un seul point du passé, elle a erré au hasard en confondant les souvenirs de la réalité, avec les rêves d'un cerveau malade. Tout entier sous l'empire de ce nouveau délire, il continue à exprimer les idées incohérentes qu'il lui suggère.

Francesca l'écoute avec une anxiété toujours croissante, et commence à soupçonner l'affreuse vérité. Elle a saisi ses mains, les presse sur son cœur, les porte à ses lèvres, et reconnaît enfin que ce n'est pas l'ombre de son amant, mais cet amant lui-même vivant et fou qui est devant elle.

Dans les violentes commotions morales les facultés intellectuelles dominent tellement la

matière, qu'elle la rend inaccessible à toutes les douleurs physiques. Francesca ne sent plus qu'elle est malade et qu'elle souffre : mais malgré eette énergie presque surnaturelle, son esprit refuse encore d'accepter avec toutes ses conséquences, la découverte qu'elle vient de faire.

— René! s'écrie-l-elle. reviens à toi! rappelle ta raison égarée par un délire passager!... tu es malade . tu as la fièvre...

La pensée mobile du duc suit maintenant toutes les directions que des circonstances indépendantes de sa volonté peuvent lui donner.

— Oh! oui. j'ai la fièvre, dit-il , j'ai dormi trop long-temps... Francesca est venue m'é~ veiller... pour me punir de ma paresse . elle a feint de me fuir... je l'ai suivie à travers ces belles montagnes de la Suisse où nous vivons si heureux!... un orage nous a surpris... elle a regagné notre demeure... je l'ai vue... j'allais y entrer après elle... je ne sais quel accident m'a

jeté ici. prés de toi... permets-moi de me imposer un instant dans ce lieu... il me semble que j'y suis venu plusieurs fois?...

— Tu es à Paris, dans ton hôtel, dans ta chambre . dit Francesca.

Ces mots, prononcés avec l'accent du plus violent désespoir, ont de nouveau donné le change aux impressions du duc.

— Mon hôtel!... ma chambre!... répète-t-il à plusieurs reprises et en regardant autour de lui avec une exaltation qui s'augmente avec les souvenirs quelle réveille, les images qu'elle enfante.

— Oui. continue-t-il . j'ai un hôtel... des dignités... une femme infernale... je la maudis... elle et son sexe entier... Toi aussi . tu es femme, ajoute-t-il en regardant Francesca avec une rage concentrée, tremble!... je te maudis!... je te hais!... que fais-tu ici ?... dans ma chambre?... dans mon lit?... Fuis ces lieux que tu profanes ! que Francesca, seule, a le droit d'habiter avec moi!., n'implore point ma pitié, ils l'ont arra-

chée de mes entrailles!. .. Je veux t'entraîner de force... je veux te voir mourir à mes pieds!... tu expieras leurs forfaits . à eux tous, qui l'ont assassinée, elle... mon ange, à moi!...

En prononçant ces phrases entrecoupées . il la soulève . il va l'arracher de son lit ; ses mouvemens brusques et rapides déchirent les mousselines légères qui couvraient la tête et la poitrine de Francesea.

Loin d'opposer la plus légère résistance à sa fureur, elle s'y abandonne avec un plaisir secret. La tète appuyée sur l'épaule de son amant, elle l'entoure de ses bras et le presse sur son cœur.

Cette douce étreinte a fait subitement passer le duc à un délire nouveau. Il est resté muet et immobile . les yeux fixés sur les longues boucles noires qui . débarrassées du lien qui les retenait, tombent en désordre...

— C'est sa chevelure gracieuse . dit-il avec un accent qui annonce une autre émotion que celle de la colère. Sa main soulève et balance

32/i LE PAIR DE FB VN« I .

mollement cette chevelure : son visage s in cline. leurs joues brûlantes se touchent.

— Ces soupirs... cette ivresse... je les reconnais..., dit-il : qu'est-ce donc qui fait trembler ainsi tes bras "... ils entrelacent ma vie. mon àme!... tu m'aimes comme elle... Ange ou démon!... je t'adore!

Francesca le repousse avec violence.

— Je ne veux pas de cet horrible amour • s'écrie-t-elle . tue-moi!... mourir de ta main, oui. je le sens, c'est le bonheur suprême!... mais t' entendre dire : je t'adore! quand tu ne m'as pas reconnue!... oh! c'est horrible!... Je t'en conjure! dis-moi que tu n'aimeras jamais que Francesca!...

A ce cri de la passion et du désespoir, le duc croit sortir d'un long et pénible sommeil : ses regards se fixent sur ceux de Francesca, il sent que l'image de cette femme est gravée dans le fond de son cœur : mais c'est en vain qu'il cherche à lui donner un nom.

— Francesca a suivi le mouvement de ses

traits; les sensations qu'ils expriment la guident et l'inspirent : elle lui sourit avec tendresse.

— Bannis tes doutes . tes inquiétudes , lui dit-elle, c'est moi... oui . je suis ta Francesca... la mère de ton enfant... tu es père. René... Léonard ne troublera plus notre bonheur... la duchesse a cessé d'être notre ennemie... c'est Georges qui me l'a dit... Georges, ton ami. mon frère... il est ici . à l'hôtel... il va venir l'expliquer tout ce que j'ignore encore...

Désespérée du morne silence de son amant dont les idées cherchent à se classer, elle n'écoute plus que l'égarement de la douleur.

— Tu ne me réponds point?... s'écrie-t-elle : René !... j'ai peu d'instans à perdre... mes idées se confondent.... ma vue se trouble.... ne crains rien.... je ne veux mourir qu'après avoir détruit le prestige qui fascine ta raison.... ne me rends pas encore mes caresses . mes baisers.... reçoisles. . c'est tout ce que je te demande... Eli bien! René.'... Quel autre v(vuv que celui de Fran-

cesca pourrait ainsi répondre aux battemens du tien?... Parle, maintenant... si tu ne me reconnais pas au délire de ma passion . tu ne m'as jamais aimé!.. .

— Francesca ! s'écrie-t-il en la pressant avec transport . oh ! dis moi que ce n'est point un rêve !

Elle ne répond que par un long gémissement... Un profond soupir s'exhale sur les lèvres du duc.

— Francesca ! repéte-t-il. c'est toi... je t'airetrouvée enfin... Je ne puis comprendre ce bonheur, mais je le sens... mes forces... suffiront-elles pour le supporter ?... ce n'est doncpas le désespoir, c'est le bonheur qui tue !...

Ces phrases prononcées à intervalles éloignés, sont suivies, d'un profond silence.

Les yeux de Francesca ont cessé de chercher le regard de son amant, son corps s'incline et retombe doucement sur les coussins qui s'affaisent sous un double poids : car le duc. loin de la retenir a suivi l'impulsion des bras

qui l'entrelacent toujours. Sa tête appuyée sur le sein deFrancesca. que la vive émotion qui l'agitait peu d'instans auparavant ne soulève plus, y reste immobile.

C'est ainsi qu'après un violent orage, la cime brisée du chêne se penche sur la fleur qui croissait à ses pieds, et que la foudre a déracinée.

Le bruit monotone d'une pendule rappelle seul, que la vie et le mouvement ne sont pas bannis du monde comme ils semblent l'être de cette chambre . où deux amans passionnés qui viennent de se retrouver, se tiennent étroitement embrassés. Le mécanisme ingénieux de ce froid régulateur du temps . conserve la même marche au milieu des catastrophes heureuses ou terribles, comme s'il était destiné à nous rappeler que l'heure des angoisses de l'agonie, n'est pas plus longue que celle des douces ivresses de l'amour.

Une activité tumultueuse règne tout-à-coup dans l'hôtel, où tout était calme et silencieux depuis le départ des personnes qui l'avaient

.ti's LE PAIR DE FRANCE

quitté pour aller a la recherche du due

La clarté des flambeaux se croise, se heurte dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres des appartemens. Les portes s'ouvrent et se referment vivement

Au milieu de ce bruit confus la garde arrive sur la pointe des pieds. Espérant que la malade dort toujours, elle vient reprendre son poste près d'elle, et soutiendra au besoin qu'elle ne l'a point quitté. Le hasard plutôt qu'une intention arrêtée lui faitjeter un regard fugitif sur le lit. A la vue d'un homme à demi couché près de Francesca. elle pousse un cri terrible, et au même instant Georges et le docteur "entrent par la porte du cabinet d'étude.

L'inutilité de leurs recherches leur a enfin suggéré l'idée que le duc pourrait s'être rendu à son hôtel : ils y sont revenus aussitôt. Des traces découvertes au jardin et au cabinet qu'ils viennent de visiter, les ont confirmés dans cette idée.

Attirés dans la chambre par le cri de la

garde, ils l'interrogent avec anxiété. Elle est hors d'état de leur répondre et se borne à leur désigner le lit. Us s'y précipitent aussitôt et ce n'est qu'après de longs et pénibles efforts qu'ils parviennent à dégager le duc des bras de Francesca, Elle l'avait entrelacé avec toute la force d'une puissance terrible, dont le médecin, seul, a deviné la nature et le nom.

Cette scène de désolation est rendue plus déchirante encore par l'arrivée de Marguerite. Après avoir vainement cherché le duc dans toutes les parties de l'hôtel, elle vient s'assurer de l'état de Francesca. Le peu de succès des soins qu'on prodigue à sa fille adoptive la désespère: elle commence à soupçonner l'affreuse vérité.

La même pensée cruelle s'est déjà présentée à Georges ; le docteur lui recommande à voix basse d'éloigner sa mère et de la préparer par degrés à un malheur irréparable. L'amour filial lui donne la force de maîtriser son désespoir. Il emmène Marguerite et la conduit près

330 l.E PAIR DE FRANCE,

de l'enfant de Francesca . devenu maintenant l'unique objet de leur affection . le but de leur vie.

Après leur départ . le médecin examine de nouveau le corps froid et immobile qui fut Francesca, et reconnaît avec douleur que son premier jugement n'était que trop vrai. La raison lui rappelle bientôt qu'il ne doit plus s'occuper que du duc. puisque lui. du moins, donne encore quelque espoir. Il ordonne de l'emporter de ce triste lieu, et le fait déposerdans un appartement éloigné où il s'établit près de lui.

Les premières heures de la matinée qui a suivi cette nuit cruelle se sont écoulées.

La chambre du duc est toujours occupée par Francesca . mais ce n'est plus une malade qui gémit sur son lit de douleur, c'est un cada vre affublé d'une magnifique parure de noces, c'est une mariée déposée dans un cercueil !

Deux femmes sont debout devant ce cercueil, leurs veux sont secs, leurs lèvres immo-

biles; elles n'ont ni larmes, ni prières pour cette morte; et cependant il est facile de voir que la tombe engloutira avec elle tout ce que la vie pouvait encore leur offrir d'espérances. Ce n'est point une affection de cœur, une douce piété qui les a amenées, qui les retient, c'est le désespoir, le remords! car l'une de ces deux femmes est Cécile, l'autre, c'est la duchesse!...

Toutes deux ont compris que Francesca morte, était devenue leur bien. Elles se sont rendues près d'elle sans s'adresser un seul mot . elles y restent sans se communiquer leurs sensations. Quel langage pourrait les peindre? celles de Sophie, surtout?

Elle analyse les tortures qui déchirent son âme, elle les compare à celles qu'elle a fait subir à cette femme qu'elle a tuée . et une voix secrète l'accable des plus affreux tourmens. en lui répétant sans cesse qu'en contemplant les restes de cette femme, elle ne souffre pas assez.

C'est en vain qu'on a cherché à l'éloigner, qu'on a voulu confier à d'autres les derniers

soins dont la tyrannie des convenances sociales nous poursuit encore quand déjà nous avons cessé d'appartenir à la société, au monde. La duchesse a voulu elle-même préparer le corps de Francesca a entrer convenablement dans sa dernière demeure. Elle l'a revêtu de la robe, des diamans. du voile, des fleurs dont elle était parée le jour où le duc la conduisit à l'autel.

Cette dernière disposition surtout a révélé au docteur tout ce qui se passait dans son àme . et il a sévèrement défendu de la contrarier, de lui opposer le plus léger obstacle.

La douleur de Cécile est plusexpansive. Elle, du moins, aurait des plaintes, des gémissemens. si l'état de la duchesse ne la forçait pas à imiter ^on silence.

Les pas des chevaux qui arrivent dans la cour de l'hôtel, arrachent enfin la religieuse à cette entière abnégation de ses propres impressions. Saisissant le bras delà duchesse, elle l'entraîne vers la fenêtre et lui montre des voitures de >oyage prêtes à partir.

— Ils vont quitter Paris, dit-elle, nous ne les reverrons jamais!... peut-être penseront-ils à nous sans nous maudire!... ils doivent avoir compris nos remords!...

— Le remords! répond Sophie, mot vide de sens..fLes souffrances qu'il cause n'expient rien, car elles ne réparent rien!...

Au bruit des voitures qui s'éloignent, ses forces l'abandonnent; elle perd le sentiment de son existence. Cécile la fait transporter dans sa chambre et lui prodigue des soins empressés et touchans.

La mort, seule, désormais, pourra rompre le lien qui les unit Coupables toutes deux, leurs fautes les ont rapprochées, leur repentir leur a appris à s'aimer.

Page 1