Le palais de Constantine
Peu de biographies présentent un plus vif intérêt* sont plus nourries de faits et renferment autant d’événements curieux et piquants que celle de El-Hadj-Ahmed, dernier bey de Gonstantine (1). Je n’aurais esquissé que d’une façon incomplète la vie de cet homme extraordinaire, si j’avais négligé de parler du palais dans lequel il fixa sa résidence.
De tous les monuments qui existent en Algérie c’est celui qui offre le plus d’attrait, sinon sous le rapport de l’antiquité et des souvenirs qui s'y rattachent, du moins, au point de vue de l’architecture barbaresque. Ce n’est pas qu’il soit d’un aspect imposant, d’un fini de détails et d’une parfaite harmonie dans son ensemble ; mais comparé aux autres résidences somptueuses de l’époque
(1) La monographie du palais est précédée d’une notice historique sur El-Hadj-Ahmed-Bey, dont je suis obligé d’ajourner la publication, afin de la rendre aussi complète que possible par des documents indigènes très^ importants, dont la communication m’a été promise.
turque, il présente des proportions élégantes et grandioses : on y trouve tout ce que le goût de l’ostentation et du luxe algérien peuvent réunir de plus séduisant: c’est, en un mot, le type indélébile du genre, le modèle le pins achevé de l’architecture, appliquée à la fois et avec logique aux impérieuses nécessités des mœurs et du climat du pays.
Le rôle qu’à joué ce palais du temps des Turcs, s’il a changé depuis la domination française, n’en a pas moins toujours une grande importance. Le souvenir du bey El-Hadj-Ahmed, joint à son affectation actuelle, qui en fait la résidence des généraux commandant la province de Constantine, lui donne une sorte de consécration qui, aux yeux des populations indigènes, est un emblème du pouvoir.
Souvent les artistes et les voyageurs Font signalé comme l’un des plus beaux et des plus curieux monuments arabes qu’il soit possible de rencontrer en Algérie. Pour l’étranger, dont il a rassasié la curiosité, si ce n’est excité l’admiration, il a toujours été un but agréable de visite et d’étude; mais il attend encore les honneurs d’une mise en lumière plus complète par un travail d’ensemble uniquement consacré à sa description. Le sujet est, certes, assez vaste et assez fécond pour mériter une attention spéciale.
Afin d’apprécier cet édifice au point de vue de Fart, il faudrait être du métier, c’est-à-dire architecte ou érudit. Or, comprenant tout ce qu’il me manque de connaissances techniques pour une semblable étude, à Dieu ne plaise que j’entreprenne de combler la lacune que j’ai signalée plus haut; mon but est plus modeste, car.
tout en décrivant sommairement le palais, je n’ai d’autre prétention que de contribuer pour ma petite part à faire mieux connaître son origine et son histoire, trop peu scrutées jusqu’ici et, par suite, racontées d’une manière plus ou moins exacte.
Cet édifice offre un admirable coup-d’œil, aussi varié dans ses détails qu’original dans son ensemble; mais tout cela passe habituellement devant le visiteur comme autant d’images fugitives, faute de renseignements historiques qui en gravent le souvenir dans la mémoire. C’est surtout pour obvier à cet inconvénient, que j’ai essayé de coordonner tous les documents les plus certains qu’il m’a été donné de recueillir. Puissent d’autres les mieux compléter que moi!
Cette étude a, je crois, sa raison d’être dans un moment où, par suite de l’élargissement des voies publiques et de l’alignement des rues, le cachet primitif et pittoresque de la ville s’efface devant les empiétements plus utiles de la civilisation.
En arrivant aujourd’hui sur la place dite du Palais, on aperçoit une lourde et sévère masse de maçonnerie qui blesse, au premier coup-d’œil, le regard le moins exercé. Rien n’annonce, rien ne dit que ce soit là un palais. Ces grands murs, en retraite les uns sur les autres, ressemblent plutôt à une clôture insipide de monastère ou de prison, qu’à l’enceinte d’un monument
majestueux. Us rappellent les constructions d’une époque où chacun, étant forcé de se garder soi-même, se mettait à l’abri des coups de main et des efforts de la multitude.
Leur profil incorrect, leur ensemble inerte, s’élève à quinze mètres environ au-dessus du niveau de la place; en largeur, la façade n’a pas moins de 80 mè.tres de développement. Une toiture grisâtre, en tuiles creuses, hérissée de grotesques tuyaux de cheminées modernes, complète cet aspect singulièrement triste.
Toute la décoration de cette muraille se réduit à quelques fenêtres également modernes, irrégulèremen! percées ça et là ; elle ne présente donc pas plus d’intérêt que la façade de la plus médiocre maison de la ville, et n’est guère propre à faire soupçonner ce qu’elle renferme de curieux.
On ne doit cependant pas s’arrêter devant ce masque froid et lugubre; il faut franchir le seuil du palais et pénétrer à l’intérieur. Là seulement se trouve le mérite réel et la véritable beauté de l’édifice. Le contraste est alors frappant, et l’on oublie rapidement ce que le dehors a de triste et de disgracieux.
Il est impossible, en effet, d’imaginer rien de plus original et en même temps de plus élégant. Le visiteur, pénétré d’un sentiment instinctif d’admiration, est saisi agréablement par le spectacle pittoresque et éblouissant qu’il a devant lui, et auquel il s’attendait si peu en traversant la place. Attiré de tous côtés à la fois, il passerait des heures entières à le considérer. L’œil s’égare dans cet ensemble merveilleux tout inondé d’air et de lumière ; cette infinité d’arcades aux colonnades si légères et si
bien détachées, est tellement magique, qu’il est difficile d’en donner une idée sans l’aide de la gravure.
Ce qui augmente surtout le charme de cette habitation, ce sont les jardins avec leurs grands arbres, dont les rameaux, dépassant le faîte des toitures latérales, couronnent le tout d’une voûte de feuillage et le remplissent de fraîcheur. Dans une ville comme Constanline, où l’ombre et la végétation sont si rares, de telles conditions doivent certainement paraître inappréciables.
Maintenant, voyez cet intérieur une nuit de fête, éclairez ces galeries par la lueur vacillante d’une infinité de lanternes vénitiennes, et ces parterres par une constellation de verres de couleur, dont l’éclat se jouera heureusement sur la surface miroitante du marbre, et vous aurez sous les yeux un spectacle féerique, rappelant la description des palais enchantés dans lesquels nous transportent les contes orientaux. On est entraîné, fasciné, ébloui ; les rayons de lumière, projetés çà et là à travers ces colonnades, produisent des fantaisies d’ombre et de clarté que la pensée n’imaginerait point, et qui se prêtent merveilleusement à l’illusion.
A coup sûr, nul de ceux qui, à certaines époques, ont assisté aux fêtes données au palais par les généraux commandant la province, n’oublieront ce prestige d’effets, ce parfum d’orient sous l’impression desquels l’esprit s’ouvre mille perspectives dorées et rêve des magnificences ineffables.
Horace Yernet, qui visita le palais en 1837, alors qu’à peine achevé, il brillait de tout son éclat, l’a caractérisé en quelques lignes :
« Figurez-vous, dit-il, une délicieuse décoration d’o-
péra, tout de marbre blanc et de peintures aux couleurs les plus vives, d’un goût charmant, des eaux coulant de fontaines ombragées d’orangers, de myrtes, etc., enfin un rêve des mille et une nuits. »
Cette riche habitation était bien digne de fixer l’attention de notre grand artiste ; nul mieux que lui n’en a donné une idée plus nette et plus saisissante.
Avant de décrire ce curieux monument, il convient de rapporter les faits qui se rattachent à son origine et la manière dont il fut exécuté. Mais disons, tout d’abord, que les matériaux qui nous ont servi à écrire cette notice, ont été recueillis sur place, dans le palais même, en faisant appel à la mémoire des contemporains et des ouvriers qui ont travaillé à sa construction. Nous avons interrogé aussi des individus qui, dans une position plus ou moins élevée, faisaient partie de l’entourage du bey, même des femmes ayant vécu dans son sérail ; tous ceux, enfin, qui pouvaient rappeler quelque souvenir utile. Qui doit, en effet, mieux connaître l’histoire du palais que ceux qui l’habitaient jadis?
Un instinct de curiosité, m’a poussé à rechercher la trace des événements dont le palais a été- le théâtre. Ces épisodes m’ont paru curieux et mériter d’être connus.
On me pardonnera, je l’espère, d’insister sur quelques scènes d’intérieur et sur des faits souvent très minutieux ; mais, la curiosité du présent a éveillé la curiosité du passé, et quand on écrit l’histoire, aucun détail n’est à dédaigner. N’est-ce pas, aussi, en pénétrant dans la vie intime des hommes, lorsqu’ils sont descendus de leur piédestal d’apparat, qu’on parvient à apprécier complètement leur vrai caractère? C’est ainsi que nous avons
pensé devoir procéder, pour achever de bien faire connaître la figure d’El-Hadj-Ahmed bey, l’une des plus caractéristiques de l’époque turque.
Sur remplacement où s’élève aujourd’hui le palais» existait, il y a une quarantaine d’années, un amas de maisons particulières accolées les unes aux autres, dans lesquelles on pénétrait par quelques ruelles étroites et tortueuses. La famille d’El-Hadj-Ahmed possédait, dans ce quartier, deux maisons contiguës : l’une d’elles est maintenant l’hôtel de la subdivision, l’autre est affectée au bureau topographique militaire. C’est dans la première, dite Dar Onm en-Noun , qu’est né le dernier bey.
La porte principale de ce domaine patrimonial était dans un impasse, dont le fond se voit encore aujourd’hui, formant comme un vestibule devant l’hôtel de la subdivision. Après avoir fait quelques zig-zags, cet impasse débouchait à peu prés à hauteur de l’escalier qui descend maintenant devant l’église, où se trouvait alors une des principales rues de la ville. 11 était fermé à sa sortie par une porte garnie d’épaisses plaques de fer, et s’appelait Derb El-Hadj-Ahmed, Passage d’ El-Hadj- Ahmed (1), nom qui a servi plus tard, et par extension, à désigner le palais lui-même. Une autre petite porte
(i) Le mot derb ,
signifie porte, passage, défilé. On l’emploie
dans ee pays pour désigner une ruelle fermée par une porte.
ouvrait du côté nord, dans la ruelle où se trouve aujourd’hui la caserne de gendarmerie.
Vis à vis des deux maisons d’El-Hadj-Ahmed, se trouvait alors un vieux bâtiment dit Bar el-Bechmat ou Bar el-Mouna , ayant servi autrefois, ainsi que son nom arabe l’indique, à emmagasiner des approvisionnements destinés aux janissaires de la garnison. Cette masure, utilisée ensuite comme écurie, fut enfin abandonnée à la destruction. L’apathie ou même l’incurie de l’autorité locale, et la négligence traditionnelle des habitants, laissèrent s’y former une cloaque dont les émanations nauséabondes infectaient le quartier.
Tant qu’il exerça les fonctions de Raid el-Aouassi, El-Hadj-Ahmed mena une vie excessivement active au milieu des tribus dont l’administration lui était confiée. Nommé khalifa du bey en 1818, et obligé de fixer alors sa résidence à Constantine, il reconnut la nécessité de déblayer et d’assainir les abords de son habitation. 11 demanda et obtint facilement la propriété de la ruine de Bar el-Bechmat, pour laquelle il donna en échange une petite maison qu’il possédait dans un autre quartier de la ville. La masure et l’amas de décombres qui touchaient à sa demeure furent rasés et déblayés rapidement. Sur leur emplacement, qu’il entoura de hautes et discrètes murailles, il planta des orangers apportés de Mila, et créa le jardin qui se voit actuellement à gauche, en entrant dans le palais (logement particulier des généraux).
Nommé bey de Constantine en 1826, El-Hadj-Ahmed s’installa à Dar el-bey, vaste bâtiment affecté à la résidence officielle des gouverneurs de la province de l’Est.
La majeure partie de sa famille et surtout sa mère, EL Hadja-Rekia, continuèrent cependant à habiter leur maison de Oum-en-Noun.
Les renseignements qui nous ont été fournis, nous mettent à même de faire remonter à cette époque la pensée, conçue par Ahmed bey, de se créer une demeure somptueuse. Pendant son pèlerinage à la Mecque et son séjour en Egypte, il avait pu juger de reflet séduisant des palais d’Orient ; du reste, son prédécesseur, Salah-Bey, avait déjà introduit le luxe de ce genre d’habitations à Constantine, où plusieurs monuments d’utilité publique et différents embellissements sont dus à sa munificence éclairée.
El-Hadj-Ahmed, à son tour, ne voulut rien épargner pour se créer un logis dont la splendeur fût pour lui un objet d’orgueil. De gré ou de force, il commença par se faire céder, à l’aide de ventes ou par voie d’échanges, plusieurs maisons voisines de Dar Oum-en-Noun, afin de donner plus d’extension à son domaine.
L’exemple suivant, peut démontrer les moyens de pression, les expédients odieux qu’il employa à cette occasion. Une vieille femme, née dans la maison qu’elle habitait et qui tenait à y finir ses jours, ne voulait s’en défaire à aucun prix. En présence de cette obstination, le bey la fit enfermer chez lui, dans une étroite prison, et la priva progressivement d’air et de lumière. Elle résista quelque temps, mais dut céder à la violence : un laleb complaisant rédigea une déclaration par laquelle la cession de l’immeuble convoité était consentie. La vieille, exténuée par des privations de tout genre, n’obtint sa liberté qu’en promettant de ne plus remettre les
pieds à Conslantine. Elle fut conduite en Kabilie, où elle ne larda pas à mourir de misère.
Un Génois, nommé Schiaffino, qui faisait à Bône un grand commerce d’exportation de grains, fut ensuite mandé à Constantine et chargé d’acheter, en Italie, les marbres et tout ce qui était nécessaire pour décorer une maison fastueuse.
Dès que tous ces objets eurent été débarqués à Bône, le bey mit à la disposition de Schiaffino les hommes et les mulets nécessaires pour leur transport.
Les colonnes et autres pièces de marbre étaient soigneusement emballées dans des caisses, auxquelles on adapta de longues perches formant comme une sorte de brancard que portaient des mulets. La crainte de mécontenter le bey était telle, que des populations entières marchèrent avec ce convoi, applanissant les passages difficiles, soutenant les charges pour éviter les cahots, et maintenant à une' allure régulière la marche des mulets. Chose remarquable, c’est que, malgré la maladresse habituelle des indigènes, leur manque d’ensemble dans les moindres opérations, tous les matériaux parvinrent intacts à Constantine. 11 n’y avait, à cette époque, aucune route tracée entre Bône et cette ville, et les indigènes ne disposaient d’autres moyens de transport que le dos des mulets ou des chameaux ; on doit juger par là de la difficulté que présentait une semblable opération, à travers un pays souvent monlueux et d’une quarantaine de lieues de parcours. Il est vrai que de nombreux cavaliers surveillaient le convoi, cheminant à petites journées, et que la moindre négligence de la part des muletiers était punie à coups de bâton, avec la perspective d’encourir, en
arrivant, une punition encore plus sévère de la part du bey.
Schiaffino demanda des grains en paiement de ses fournitures : ces grains furent en effet livrés et embarqués à Bône pour Livourne.
Des ouvriers indigènes mirent immédiatement la main à l'œuvre, et, déjà, le péristyle qui entoure le jardin des orangers était presque achevé, quand le bey apprit que les habitants de Gonstantine, en tête desquels se trouvaient les propriétaires expropriés, avaient adressé une plainte au Pacha d’Alger.
Ses envahissements au détriment de ses voisins, la dure corvée exigée pour le transport des matériaux et l’énorme quantité de grains livrée à Schiaffino, peutêtre même encore gratuitement, pour payer ses fournitures, avaient justement ému la population et soulevé dans les esprits une excitation qui se manifestait par une protestation énergique.
Hussein Pacha ne tarda pas à adresser un blâme sévère au bey de Constantine, afin de prévenir désormais de pareils attentats ; El-Hadj-Ahmed répondit qu’il avait indemnisé les propriétaires dépossédés, en leur donnant de l’argent et même d’autres immeubles en échange; mais qu’il ferait droit à leurs plaintes, en leur restituant leurs biens. Le pacha accueillit cette justification, et la construction du palais projeté en resta là.
Mais El-Hadj-Ahmed bey, dont le caractère altier n’entendait souffrir dans sa province d'autre volonté que la sienne, conçut le plus vif ressentiment contre les plaignants et les poursuivit de sa haine. Considérant son projet comme ajourné seulement, il se promit bien
de prendre sa revanche et de leur faire, un jour, payer chèrement cette sorte d’insulte publique faite à son amour-propre.
En effet, une réaction terrible ne devait pas tarder à se produire. Nous avons vu qu’après la prise d’Alger, en 1830, El-Hadj-Ahmed, devenu maître absolu de la province, prit le titre de pacha. Animé plus que jamais de cette volonté qui ne connaît point d’obstacles, et usant alors d’un pouvoir sans contrôle et sans limites, il ne recula devant aucune considération pour réparer rapidement le temps perdu, et poursuivre avec une nouvelle vigueur sa manie de construire : il y revint avec une ardeur d’autant plus grande qu’il en avait fai t une question d’amour-propre.
« Vous n’avez pas accepté les offres que je vous avais faites pour vous indemniser, dit-il, à ses voisins ; vous avez même eu la hardiesse de réclamer auprès du pacha ; aujourd’hui, je suis le maître absolu et je m’approprie vos maisons malgré vous î »
La lutte était désormais impossible ; le fort triomphait du faible, il fallait déguerpir sans délai, se résigner et plier devant les caprices du despote. Immédiatement il rassembla des ouvriers, et, sans le moindre scrupule de conscience, fît démolir toutes les maisons qui entouraient son jardin, tant celles qui étaient propriétés particulières que celles constituées habous ou biens religieux des mosquées. Il s’empara de cette manière de 28 maisons, de 4 boutiques et d’un atelier de tisserand.
Ces actes isolés de violence, ces expropriations pour cause d'utilité personnelle , n’étaient que le prélude d’un autre système de spoliation encore plus barbare dont il sera bientôt parlé.
Quand les principales maisons eurent élé rasées, et qu’il eut fait place nette, d’immenses travaux s’entreprirent aussitôt sur toute leur étendue, et ce palais que nous admirons aujourd’hui, dont la construction par des indigènes, eut certainement demandé les efforts de plusieurs générations, s’éleva comme par enchantement et se forma de toutes pièces, à l’aide de corvées de toute nature.
Les architectes du pays déployèrent le luxe le plus exquis de l’art oriental et toutes les richesses de leur imagination. Le kaïd ed-Dar-el-Bedjaouï, chargé spécialement de faire exécuter les conceptions de son maître, avait recruté les ouvriers qui, à Gonstantine ou dans le reste de la province, jouissaient d’une certaine réputation d’habileté. El-Hadj-el-Djabri, maçon de la ville, ainsi qu’un Kabile nommé el-Khettabi, qui, pendant longtemps, avaient exercé leur profession à Alexandrie et à Tunis, eurent la haute direction des travaux de leur art; les peintres, les menuisiers, charpentiers et autres étaient également des ouvriers indigènes. On fit seulement venir de Tunis quelques Juifs, qui se chargèrent de placer les carreaux de vitre, les glaces et la plupart des ouvrages de ferblanterie. Il est donc inexact que le palais ait été construit par des ouvriers italiens ainsi que l’ont écrit quelques voyageurs mal renseignés.
Les plâtriers, chauffourniers et briquetiers des environs furent mis à contribution. Les jardiniers du Hamma durent également fournir les roseaux nécessaires pour recouvrir les toitures. Quant aux planches et aux poutres, on les fit apporter des forêts de la Kabilie orientale et
de celles qui existent aux environs de Batna: on mit pour cela en réquisition toutes les bêtes de transport que l’on put faire ramasser.
Schiaffino expédia une seconde fois des marbres, des faïences vernies, des carreaux de vitre et des couleurs achetées à Livourne et à Tunis; mais, on ne larda pas à s’apercevoir que, malgré ces envois successifs, les matériaux dont on disposait seraient insuffisants, car on n’avait pas calculé à l’avance le développement définitif qui serait donné à ces constructions.
Pour s’en procurer de nouveaux, le bey employa un moyen expéditif et surtout économique. Quel besoin avaitil donc de les faire venir de si loin et à si grands frais? Ne savait-il pas qu’il était le maître, absolu du pays, et qu’il pouvait disposer, non seulement des biens, mais de la vie même de ses sujets? Ses satellites, hommes généralement peu scrupuleux, se chargèrent de le lui rappeler.
Tout ce que les principales habitations de Constantine possédaient de remarquable, comme marbres, colonnes, faïences, portes et fenêtres, fut extorqué dès lors pour la décoration du palais ; on fit du neuf avec du vieux et on lui donna ainsi, sans bourse délier, avec beaucoup de profusion unie à quelque peu de confusion, un luxe surpassant tout ce qu’on avait vu jusqu’alors : jamais non plus on n’avait vu d’exemple d’un pareil despotisme.
Afin de capter la faveur du maître, quelques individus que l’opinion publique a voués depuis à la réprobation, se constituèrent les exécuteurs passionnés de sa rapacité. Jetant journellement un nouvel aliment à l’avidité du bey, ils lui dénonçaient les lieux où existaient des objets rares ou de prix. Dès lors les choses allèrent à l’extrême.
— Ce fut un pillage, une mutilation organisée sur une vaste échelle, qui causa la ruine de plusieurs belles maisons de la ville ; de celles, entre autres, des familles Salah- Bey, Koutchouk-Ali, Oulad-Hasseïn et autres. El-Hadj-el- Djabri, chef des maçons, fut écrasé à la Kasbah'par une galerie qui s’écroula sur lui, au moment où il en détachait maladroitement les colonnes servant de support. La maison de campagne de Salah-Bey, située sur les bords du Roumel, au-delà du pont d’Aumale, plus maltraitée qu’aucune autre, fut également dépouillée de la plupart des marbres, des briques émaillées et des objets de luxe qui faisaient son ornement. De ces provenances multiples, provient le disparate que l’on remarque dans les ornements du palais. Les Juifs de la ville recevant l’ordre de fournir gratuitement et dans un délai trèsrestreint, les nouvelles couleurs et les carreaux de vitre dont on avait encore besoin, durent se cotiser pour ne pas s’exposer à une charge plus lourde.
Le bey, semblable à ces antiquaires passionnés qui ramassent, entassent et collectionnent tout ce qui leur plaît, stimulait souvent par sa présence le zèle des ouvriers. Ses exigences devenaient de jour en jour plus nombreuses ; il trouvait à chaque instant que son palais était trop étroit, et, sans respecter la propriété d’autrui, faisait abattre un mur mitoyen pour y annexer un nouveau corps de logis.
On ne sait où il se serait arrêté, si les bruits de la première expédition contre Constantine, en 1836, ne l’eussent forcé de s’occuper à questions plus sérieuses, de songer à se défendre, bien plutôt que de satisfaire sa manie de bâtir. Les gens de Constantine disent naïvement que
si son règne se fut prolongé quelques années de plus, il aurait, dans son enivrement du despotisme, envahi la moitié de la ville, pour faire de nouvelles additions à son palais, et aurait arraché à l’autre moitié tout ce qui pouvait* assouvir ses caprices. Il est difficile, en effet, en présence de cette rapacité instinctive, de déterminer quelle est l’extension qu’il aurait donnée à son habitation, car il bravait toutes les lois humaines, sans plus s’en soucier que si ces lois n’eussent jamais existé.
Quelques individus, — mais en petit nombre, — reçurent en argent la valeur de leurs maisons, ou bien, en échange, le don d’autres immeubles qu’El-Hadj Ahmed avait fait mettre sous le séquestre depuis qu’il portait le titre de pacha.
Plusieurs familles importantes du pays, telles que les Oulad Kara Ali, les Oulad Braham bey et autres, mises dans la nécessité de s’expatrier pour s’affranchir du despotisme sanguinaire d’El-Hadj-Ahmed, se réfugièrent à Alger, sous notre protection. Il n’en fallut pas davantage pour favoriser les spoliations, leur trouver un prétexte qui les légitimât en quelque sorte. Nous avons vu quelques pièces authentiques constatant ce fait et renfermant un passage conçu en ces termes :
« Un tel étant allé habiter parmi les Français, nos ennemis, ses propriétés ont été confisquées et nous donnons tel de leurs immeubles à tel autre individu, afin de l’indemniser de la maison que nous lui avons prise pour l’agrandissement de notre palais. (1) »
(1) Le nommé El-Hadj-Moliammed-Zemouri, ancien trésorier (khaznadji) du bey, m’a envoyé de Bône, où il s’est fixé, le renseignement suivant :
« Je ne pourrais vous préciser la somme d’argent qui a été dépensée pour la construction du palais ; mais je puis affirmer qu’il a coûté fort cher. Je ne
Kï
Le périmètre du palais affecte, en plan, la forme d’un carré long, dont un des grands côtés fait face à la place actuelle et l'autre h la rue Desmoyen. Sa superficie est de 5,609 mètres. Ayant été édifié sur un terrain très en pente, on a dû le niveler, en bâtissant, à sa partie la plus basse, de solides constructions servant à la fois de caves ou d’écuries et de mur de soutènement contre la poussée des terres supérieures (façade de la rue Caraman).
Il renferme trois corps de logis principaux à un étage, séparés par deux jardins formant l'essence même de l’ancien harem du bey, et portant en eux le cachet de la destination qui lui avait été donnée.
Des murs élevés cachaient aux regards indiscrets ce nid mystérieux et solitaire, dont toutes les ouvertures étaient bardées de fer ou de grillages très-épais.
Les appartements distribués autour des galeries prenaient jour sur les cours et les jardins ; les fenêtres ouvrant au dehors étaient petites et peu nombreuses ; elles avaient l’aspect de créneaux ; on a dû les agrandir, depuis, pour avoir plus d’air et de clarté. L’ordonnance architectonique du rez-de-chaussée se reproduit à peu près exactement au premier étage.
crois pas mentir en disant que le bey a déboursé au moins un million et demi de piastres du pays.
» Les maîtres maçons et menuisiers recevaient, comme salaire, cinq piastres par jour. Les simples ouvriers en avaient une. C’est par mes soins qu’ils étaient payés à latin de chaque semaine. »
Sauf quelques remaniements de détail, l’intérieur est encore aujourd’hui tel qu’il était quand le bey l’habitait; aussi est-il difficile de se retrouver dans ce labyrinthe d’appartements, de cours, de galeries et de jardins, lorsqu’on le visite pour la première fois. Les autres dépendances qui entourent le quadrilatère sont le résultat de besoins successifs.
L’aspect du monument révèle son histoire; on voit, au premier coup d’œil, qu’il n’a pas été exécuté d’un seul jet, d’après un plan arrêté d’avance et coordonnant le tout. Du reste, en considérant attentivement les murs, on reconnaît facilement les différentes reprises de travaux, les soudures qu’elles nécessitèrent, et la provenance diverse des matériaux employés. Chaque chef ouvrier exécuta séparément, et selon son inspiration, la portion de batiment dont on lui avait indiqué les dispositions générales, puis on joignit le tout plus ou moins heureusement. Mais si tous ces détails ne sont pas irréprochables, au point de vue du goût et de l’harmonie, on ne peut pas refuser d’y reconnaître un caractère, résultant essentiellement du caprice du hasard, qui constitue sa véritable originalité.
L’appareil de toutes ces constructions est, à la base, en pierres de taille provenant de ruines romaines, puis en maçonnerie entremêlée d’assises en briques, revêtues d’un enduit de chaux et sable. Les voussures des arcades des galeries sont également en briques.
Entre les deux principaux jardins, il existe un pavillon que les indigènes nomment le Kiosque (actuellement cabinet du général). 11 se relie au reste de l’habitation par une triple rangée de colonnades. On reconnaît là, sur-
tout, qu’il ne faut pas demander aux indigènes l’exactitude des proportions ; non-seulement les arcades qui surmontent les colonnades 11’ont pas toutes le même développement, mais les piliers eux-mêmes ne sont point parallèles, c’est-à-dire ne correspondent pas les uns avec les autres : d’où l’on est porté à conclure que les architectes ont cherché à utiliser, en les raccordant, des piliers qui existaient déjà.
Les jardins, que sépare le kiosque, sont carrés et entourés d’une ceinture de portiques affectant la disposition d’un cloître. Ces portiques sont découpés avec une hardiesse et une légéreté merveilleuses ; de gros pans de mur portent sur le vide, bravant toutes les règles de la statique ; aussi ne comprend -on pas comment de si frêles appuis peuvent soutenir les galeries de l’étage supérieur. A chaque angle des carrés on a eu le soin cependant d’élever de solides piliers en maçonnerie, contre lesquels viennent s’arc-bouter les colonnades.
Comme dans la plupart des maisons mauresques, des tirants en bois sont horizontalement scellés entre chaque arcade, dans le double but de servir de lien aux deux retombées de l’arceau, et pour être utilisés au besoin comme supports de rideaux destinés à amortir l’éclat du jour.
Les arcades sont généralement ogivales et portent sur des colonnes monolithes en marbre blanc, de grandeurs inégales et d’une grande variété de formes. Les unes sont sveltes et élégantes, les autres trapues et massives ; on en observe de carrées, de rondes, de torses et d’octogones; leur diamètre varie de 15 à 25 centimètres, et leur hauteur a rarement plus de 2 m. 50. Ces colonnes, réparties un peu partout, sont au nombre de 260.
Les chapiteaux présentent un amalgame des styles les plus disparates et les plus incohérents. Quelques-uns, à feuillages et à grappes de fruits entre les tailloirs, rappellent, par leur galbe, le chapiteau corinthien. D’autres appartiennent à l’ordre Toscan ou Gréco-byzantin. Beaucoup sont médiocrement sculptés ou à peine ébauchés ; on a même utilisé de simples cônes tronqués, seulement dégrossis, et n’ayant qu’un croissant en saillie pour tout ornement.
Pour éviter l’humidité, on a élevé le sol des galeries circulaires à plus d’un mètre au-dessus du niveau des jardins. Quant au sol même de toutes ces galeries, il est recouvert d’un dallage en marbre blanc.
Les murailles latérales sont garnies jusqu’à hauteur d’homme, d’un revêtement en faïences vernies de différentes couleurs et de toute provenance, dont l’ajustement forme des dessins de fleurs s’entrelaçant ou des mosaïques d’un très-bel effet. Je suis persuadé qu’un antiquaire trouverait dans le palais des échantillons fort curieux de carreaux émaillés de fabrique ancienne et pourrait y faire d’intéressantes éludes sur l’art céramique.
Les dalles du sol et les faïences du pourtour s’agencent admirablement et contribuent à entretenir une fraîcheur agréable. On voit que cette condition de température, si appréciée en Algérie à l’époque des chaleurs tropicales, avait été recherchée avec grand soin.
Au-dessus des faïences et servant de bordure, règne un cordon en plâtre, qui se développe en ruban et court dans tous les sens, dessinant en relief les contours des fenêtres et quelquefois même des portes. Entre celte sorte de corniche et le haut du mur, touchant le plafond.,
l’œil est attiré par des peintures à grands ramages de fleurs et de fruits entremêlés, aux couleurs éclatantes et variées. De distance en distance, on voit une série de tableaux, d’une originalité toute particulière, qui ont pour sujet des vues grotesques^de villes, de forteresses et de vaisseaux.
L’encadrement, tout contre les ais du plafond, est représenté par l’image de draperies zébrées de bleu, de rouge et de jaune, que retiennent des cordons à gros glands.
L’artiste semble avoir voulu imiter un rideau, soulevé avec intention, pour laisser jouir les spectateurs de la vue de toutes ces merveilles de peinture. Mais ces fresques, hâtons-nous de le dire, ne peuvent être regardées qu’à distance : d’une exécution qui témoigne de l’imperfection de l’art chez les indigènes, elles sont en outre fortement empreintes d’un caractère barbare. Elles rappellent celles des enfants : même rudesse, même oubli de proportions et de perspective. Mais, quelle que soit leur bizarrerie ou leur médiocrité, on ne peut disconvenir, cependant, que l’elfet général n’en soit agréable à l’œil.
Malheureusement, ces chefs-d’œuvre de la peinture algérienne commencent à être dévorés par l’humidité et à s’écailler considérablement pendant les chaleurs de l’été. Nous en parlerons tout à l’heure plus en détail, et, à ce sujet, il ne sera pas inutile de dissiper ce que j’appellerai une fable de touriste fort répandue, et qui ne tendrait à rien moins, qu’à les attribuer à un malheureux esclave chrétien.
Après six années de travaux consécutifs, c’est-à-dire vers 1835, tous les bâtiments qui composent aujourd’hui
le païais proprement dit, étaient à peu près achevés et couverts de peintures. El-Hadj-Ahmed, fier de son œuvre, voulut la faire admirer à ses sujets et jouir de leur surprise. Quand les femmes eurent été reléguées dans les appartements les plus reculés, on ouvrit au public les portes du palais.
Toutes les galeries étaient splendidement illuminées, on s’y promenait librement, on s’y reposait sur des tapis ; du café, des gâteaux et des sorbets étaient distribués à tout venant ; des musiciens, placés par groupes dans les cours et les jardins, faisaient entendre alternativement leurs symphonies. Celte fête, présidée par le bey et par les hauts dignitaires de son gouvernement, dura trois jours et trois nuits. Mais ce fut la seule fois que des étrangers mirent le pied dans le harem, et furent admis sans distinction à le visiter.
Après la prise de la ville, en 1837, les Constantinois professaient encore pour ce lieu un respect qui allait jusqu’à la superstition. Les personnages les plus influents, dit M. le docteur Baudens, s’efforcaient de nous faire partager ce culte bizarre. Ils nous détournaient de pénétrer dans le palais, persuadés que la colère céleste ne tarderait pas à châtier les profanateurs.
Passant de l’ensemble aux détails, nous allons mainnant parcourir l’édifice et essayer de décrire tout ce qui mérite d’être signalé. Mais, afin de rompre la monotonie
que présentent ordinairement les descriptions de celte nature, nous aurons le soin de raconter les épisodes dont chaque partie que nous visiterons aura été le théâtre ; on verra que ce palais est peuplé de souvenirs, d’une époque relativement toute récente, il est vrai, mais qui n’en sont pas moins dignes d’intérêt.
Aux renseignements que j’ai pris moi-même sur place, en interrogeant des personnes initiées aux mystères du harem d’El-Hadj Ahmed, je joindrai plusieurs faits authentiques, que j’ai eu la bonne fortune de trouver dans une ancienne brochure, publié par M. le docteur Baudens, médecin en chef de l’armée expéditionnaire, en 1837 (1). Je relaterai également une série d’anecdotes curieuses, dues à la plume féconde de M. Félix Mornand (2), d’après les récits d’Aïcha, favorite du bey, dont nous aurons souvent l’occasion de parier.
Tous ces renseignements, dont il m’a été facile de vérifier l’exactitude, ne sauraient mieux trouver leur place que dans cette monographie, et j’ose espérer que les écrivains nommés plus haut ne me sauront pas mauvais gré d’avoir mis leurs travaux à contribution, en y puisant des documents utiles.
Les démolitions exécutées depuis une quinzaine d’années pour l’agrandissement de la place ont fait perdre au palais une grande partie de ses dépendances. Au moment de notre arrivée à Gonstantine, plusieurs corps de logis masquaient presque entièrement la façade actuelle et atténuaient un peu sa lourdeur et sa rigidité.
La porte d’entrée principale du Derb se trouvait alors,
(1) Relation de L’expédition de Conslantine, par le docteur Baudens, 1838.
(2) El-Hadj Ahmed bey, parM. Félix Mornand, Revue de Paris, 1844.
ainsi que nous l’avons déjà dit, à hauteur de l'escalier qui aboutit actuellement de la place à l’église. — Après avoir franchi celte porte, on pénétrait dans une ruelle mai pavée et encadrée par plusieurs maisons de médiocre tenue servant au logement des mameluks préposés à la garde du bey, des nègres, ses esclaves, et d ’une foule d’autres serviteurs des deux sexes, dont le kaïd Driba, sorte de majordome, avait la haute surveillance. La vie des beys était une existence d’alarmes perpétuelles. Ils n’avaient de valeur politique et de sécurité personnelle qu’autant qu’ils étaient entourés d’un personnel de gardes et de serviteurs suffisamment nombreux pour les rendre respectables.
Un couloir à droite conduisait à la mahakma, salle d’audience, où le bey recevait les dignitaires et les plaignants.
A gauche, la ruelle tournait à angle droit, et aboutissait à Dar oum en-Noun, dans laquelle habitaient la mère et les quatre femmes légitimes du bey.
En face du point où les deux passages dont nous venons de parler, se bifurquaient, existait la porte qui aujourd’hui encore donne accès au palais. C’était l’entrée du harem. Cette porte n’a rien de monumental; elle est encadrée d’un chambranle et d’une corniche cintrée en marbre, que surmonte un fronton à écusson dans le genre italien, sans nulle inscription. Elle donne accès dans un vestibule, qui a lui-même deux portes à peu près parallèles, ouvrant dans les cours intérieures.
La première cour, dans laquelle on entre après avoir traversé ce vestibule, se lie de trois côtés différents aux autres cours, par la suppression, dans la longueur des
lignes communes, des murs de séparation, qui sont remplacés par des colonnades; d’un point de vue central et par les échappées, qui sont ménagées d’une cour à l’autre, l’œil peut, suivant différentes directions, rencontrer dans un même plan trois ou quatre colonnades de file.
Les trois cours principales portent aujourd’hui des dénominations, indiquant leur affectation : celle du logement des généraux commandant la province, des bureaux de l’état-major et de la direction du Génie. Ces différentes désignations serviront à nous reconnaître au milieu de ce dédale de constructions et de celte foret de colonnades.
Je vais, maintenant, entraîner le visiteur à ma suite, et lui faire parcourir le pavillon du commandant de la province, qui, en entrant, se présente d’abord devant nous.
A gauche, se voit le logement dit des généraux inspecteurs. Il a trois entrées sur les galeries qui entourent les jardins. Ses portes, couvertes de sculptures dans le genre oriental, méritent de fixer l’attention. Mais, comme il serait fastidieux de décrire la forme et les ornements de chacune de celles devant lesquelles nous passerons, nous allons, dès à présent, dire quelques mots à leur sujet :
S’étant arrogé la faculté de prendre à autrui tout ce qui lui convenait, le bey put faire son choix à loisir, et n’employer que ce qu’il y avait de mieux. De cette manière, il amassa dans son palais les échantillons les plus curieux et les plus riches de la menuiserie et de la sculp-
lure indigènes (1). On y remarque des panneaux en vieux chêne ou en cèdre, ajustés avec art les uns aux autres, et que relèvent des arabesques assez bien fouillées, s’enchevêtrant avec beaucoup de goûl, et offrant des motifs d’ornement que nos artistes ne dédaigneraient certainement pas. Ce sont autant de travaux de patience, qui ont dû être payés très cher par leur véritable propriétaire. D’autres portes sont formées par une série de petites plaques carrées, toujours en chêne ou en cèdre, contenant des rosaces élégantes ou des losanges disposés alternativement en échiquier. Des baguettes en cèdre couvertes de vives couleurs, vert, rouge ou jaune, circonscrivent les sculptures et les rehaussent encore davantage. Quelques portes sont ornées de moulures peintes, jadis, vert et or, d’un très bel effet. Les chambranles, en rapport avec le reste, forment un encadrement festonné et ogival, très gracieusement découpé.
Ces portes sont généralement à un ou deux battants, fortes et massives ; des verrous en bois, d’un agencement très-original, les ferment intérieurement. Ce qui est surtout curieux, ce sont les serrures des chambres affectées au logement des femmes : par un raffinement de prévoyance, on y avait adapté un timbre très-vibrant qui résonnait à la moindre rotation de la clef, de manière à signaler au jaloux satrape l’étranger téméraire qui aurait tenté de pénétrer dans le gynécée... Où les précautions allaient-elles se nicher ?
(1) Un nommé El-Biskri, dont le dévouement pour El-Hadj Alimed bey ne faillit pas jusqu’au dernier moment, possédait à Conslantine la maison où loge actuellement l’Intendant divisionnaire. Le bey voulant, dit-on, récompenser sa fidélité, lui fit cadeau des belles portes sculptées et des autres objets de prix qui ornent endore cette maison.
Chaque soir, les logements des femmes étaient donc cadenacés et verrouillés avec soin ; à partir de ce moment, tout devait être immobile et silencieux dans le palais ; néanmoins, pour plus de sûreté, on lâchait encore une demi-douzaine d’énormes dogues qui, toute la nuit, vaguaient dans les galeries et les jardins
Celte digression nous a quelque peu écarté de notre sujet, mais elle nous y ramène naturellement.
Le pavillon dit des généraux inspecteurs, divisé aujourd’hui en trois pièces, n’était autrefois qu’une vaste chambre carrée avec trois portes ouvrant chacune sur une galerie différente ; le quatrième côté, étant adossé au grand mur d’enceinte, n’avait point d’ouverture sur l’extérieur. Ce pavillon prenait jour par cinq fenêtres garnies de forts treillages en fer. C’était le logement de Fetouma, jeune esclave noire, que le bey chérissait beaucoup, et dont il eut un enfant. Khedidja, fille du caïd des Haracta , l’une des premières femmes légitimes d’El-Hadj Ahmed, outrée de l’abandon où celui-ci la laissait, tandis que Fetouma était l’objet de ses préférences marquées, s’en plaignait amèrement, et un jour elle lui reprocha, dans un accès de jalousie, d’être l’époux d’une négresse. A ces mots, le bey furieux, se précipita sur elle et lui porta dans le bas ventre un coup de pied, dont elle mourut après avoir langui quelque temps dans l’état le plus misérable.
En face de nous s’ouvre maintenant la galerie, à triple rangée de colonnes, qui s’étend devant le kiosque du bey, actuellement cabinet du commandant de la province et de ses aides de camp. Une balustrade en bois peint, très artistement découpée, la ferme du côté des jardins.
Au point de vue de l’effet pittoresque, on peut dire que cette galerie est habilement conçue ; non pas que nous prétendions qu’elle soit faite avec régularité, mais elle est fort appréciée en toute saison comme promenoir. Elle a l’avantage d’offrir à l'air libre un moyen rapide de circulation et de dégagement. C’est par elle que l’on pénètre dans le logement particulier des généraux et les salons destinés aux réceptions officielles.
Nulle part les architectes n’ont déployé plus d’art et plus de soin ; c’est que le kiosque, bâtiment capital de l’édifice, était le logement de prédilection d’El-Hadj Ahmed. De magnifiques colonnes en marbre, octogonales jusqu’à un mètre du sol, puis s’élevant en spirale jusqu’au chapiteau, soutiennent les trois rangées d’arcades qui forment trois nefs devant le kiosque. Leurs chapiteaux offrent sur leurs corbeilles des ornements assez bien fouillés, de manière à faire valoir les oppositions d’ombre et de lumière. Comme dans tout le reste de l’édifice, aussi bien dans les galeries que dans les appartements, les plafonds sont en planches enluminées de couleurs, simulant de longues bandes, alternativement rouges, vertes ou jaunes, qui s’harmonient très-bien avec le style architectural.
Une vasque avec jet d’eau se voyait autrefois devant l’entrée du kiosque, au milieu de la galerie. Elle donnait Irop d’humidité, et on a dû la transporter, pour cette raison, dans le jardin des orangers où nous la retrouverons.
Le kiosque, dans lequel nous pénétrerons, est une vaste pièce de 14 mètres de long sur 6 de large, coupée maintenant par des cloisons qui séparent le cabinet de
travail du général de celui de ses aides de camp ; elle prend jour presque à ras du sol par quatre grandes fenêtres, sur chacun de ses grands côtés, et par deux sur les autres. Ces ouvertures, garnies de barreaux de fer à l’extérieur, ont, en dedans, des volets à double ventail, dont la surface est plaquée de petits miroirs carrés, d'un effet charmant.
La position centrale et isolée du kiosque et les douze fenêtres qui le perçaient à jour comme une lanterne, faisaient de ce point une sorte d’observatoire d’où le bev pouvait, d’un seul regard, voir tout ce qui se passait dans son harem. Cette disposition rappelle celle de l’intérieur de nos grandes prisons, dont toutes les cellules peuvent être surveillées par un même gardien. Cinq arcades, soutenues par quatre belles colonnes en marbre, sont disposées dans le sens de la longueur de la pièce. Tous les murs sont recouverts de peintures aux couleurs vives, et les parties pleines entre les fenêtres garnies de carreaux de porcelaine. Le koubou, ou sorte d’alcôve, que l’on rencontre dans presque toutes les grandes chambres du palais, est orné de colonneltes très gracieuses également en marbre ; le koubou est luimême percé de trois autres fenêtres sur ses côtés.
Dans le compartiment servant de vestibule au cabinet du générai, on voit une plaque de marbre, ornée d’une inscription arabe. Le graveur a eu le soin de couler du plomb dans le creux des lettres et des fioritures, de manière à leur donner une teinte noirâtre, pour les faire ressortir sur le marbre avec plus de vigueur. Cette inscription, dont nous allons donner le texte et la traduction, est la dédicace de la mosquée de Souk-el-Rezel,
l’église actuelle, sous la place du palais, édifiée en 1143 (de J. -G. 1730). M. Cherbonneau l’a déjà fait connaître, en l’accompagnant de renseignements historiques fort intéressants, dans une notice publiée en 1854 (1). Elle était déposée dans une chambre du palais, où elle s’était déjà brisée ; on a eu la bonne pensée d’en rajuster les morceaux, et de les sceller dans un mur pour les préserver, précaution que l’on ne peut qu’approuver.
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(1) Voir Annuaire archéologique 1854-1855, page 102.
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(( Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! Que la » prière soit sur notre seigneur Mohammed!
» Dans des édifices que Dieu a permis d’élever, et » dans lesquels son nom est répété, on chante ses » louanges matin et soir. (Koran, chapitre de la » lumière, Sourat-en nour, xxiv. vers. 36 ). »
« Salles décorées par les prodiges de l’art, êtes-vous des palais consacrés au cuite, ou bien le paradis de la grâce divine au sein duquel reposent les justes ?
» Ou bien êtes-vous un temple de bonnes œuvres,
dont l’éclat est rehaussé par la gloire de son illustre fondateur?
» C’est un édifice où sont dressées les colonnes de la religion, à l’ombre de l’observance des commandements de Dieu unique.
» Il est pareil au soleil ; mais cet astre est destiné à perdre sa splendeur chaque soir, tandis que lui conservera éternellement son caractère sacré.
» Sa vaste nef, érigée par la main de Huceïn, s’ouvre riante devant les humbles dévots.
» Le fondateur espère obtenir sa grâce de celui qui laissera tomber demain sur les pécheurs le voile de sa miséricorde.
» O toi, sublime bonté, à qui ne s’adressent jamais en vain les espérances des mortels, daigne combler ses voèux dans cette vie et dans l’autre.
» Si tu veux apprendre, ô lecteur, la date de la construction, elle est contenue dans ces mots : Le Bey du siècle Hucein-ben-Mohammed , (c’est-à-dire 1143 (de J.-C. 1730). »
L’ameublement de la chambre du bey n’avait rien de ce qui, chez les Européens, constitue le bien-être; on n’y remarquait aucune superfluité. — C’était le confortable arabe dans toute sa simplicité. La description de cet intérieur peut donner une idée du goût qui présidait à l’appropriation des autres appartements du palais. De grands et moelleux tapis à longs poils couvraient le sol dans tous les sens. Le bey s’y tenait allongé ou assis à la turque pendant la journée; le soir, des négresses lui apportaient des matelas, des couvertes et des coussins, sur lesquels il dormait. Autour du kiosque, on voyait quelques glaces
et des armes de luxe suspendues à des étagères. Des colïres ou bahuts à têtes de clous en cuivre, disposés le longdès murs» contenaient de l’argent, quelques papiers et des vêtements. On y voyait aussi des meïda ou tables rondes, à pieds très-courts, sur lesquelles on servait le repas du bey quand, par hasard, il se décidait à le prendre dans son harem. D’habitude, il mangeait chez sa mère, et sa méfiance de tout ce qui l’entourait était telle, qu’il ne touchait qu’à ce qui lui était offert par elle ou par son eunuque Merzoug. Dans cette chambre, il n’y avait aucune cheminée; en hiver, on se bornait à y déposer un réchaud contenant de la braise.
Pendant l’épidémie de choléra qui, en 1835, causa de si grands ravages à Constantine, El-Hadj Ahmed reçut là les soins empressés de sa mère. En cette circonstance, El-Hadja Rekia, veillant nuit et jour sur lui, ne se borna pas à lui rendre la santé ; elle eût encore l’énergie de faire avorter un complot ourdi dans le but de l’assassiner.
A quelques pas du kiosque, dans un angle obscur au fond de la galerie, existe une petite chambre servant actuellement de poste aux mokahli de garde au palais, où se tenait, à portée de la voix de son maître, l’eunuque nègre chargé d’apporter le café, dont le bey faisait en fumant une^ consommation extraordinaire. La porte qui ferme ce réduit est un chef-d’œuvre de menuiserie; les panneaux sont en bois de noyer, sculptés avec un art infini, figurant des rosaces et des feuillages aux courbes gracieuses. Un écusson, également en noyer, ajusté à la partie supérieure des panneaux, contient l’inscription suivante gravée en relief en beaux caractères arabes.
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« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. — Pour le maître de ce palais, paix et félicité, une vie qui se prolonge lant que roucoulera la colombe, une gloire exempte d'avanies, et des joies sans fin jusqu’au jour de la résurrection. »
Au-dessous de l'écusson et y attenant, on voit la trace d’un ornement de forme semi-ovoïde qui a été enlevé d’un coup de ciseau. Sa surface portait autrefois le millésime 1180, correspondant à l’année 1772, époque où Salah bev fit embellir la maison qu’il possédait dans le quartier de Sidi el-Kettani. L’inscription ci-dessus n’est donc point, comme l’ont supposé quelques personnes, la dédicace du palais. El-Hadj Ahmed ayant enlevé cette porte de la place qu’elle occupait primitivement, en fit effacer le millésime qui aurait pu indiquer sa provenance. Une particularité digne de remarque, c’est qu’on ne trouve dans l’édifice aucune inscription commémorative rappelant la date de sa construction. Le nom de son fondateur, El-Hadj Ahmed bey, n’y figure même nulle part. Serait-ce un oubli? Je crois plutôt que le bey, qui ne jouit qu’un instant de son œuvre, n’eut pas le temps de songer à la consacrer. Se
croyant alors hors des atteintes des revers de la fortune, il était foin de prévoir que son palais, scs femmes et sa puissance même s’échapperaient un jour de ses mains pour passer à d’autres, et surtout dans celles des chrétiens.
À côté de la chambre du cafetier est une porte de communication pour pénétrer dans la cour dite du Génie. Nous y reviendrons plus tard, et, pour le moment, nous continuerons notre promenade dans la cour du général.
Repassant près du kiosque, nous avons devant nous une longue galerie à double colonnade. Ici encore l’éclat des couleurs prête sa magie aux lignes gracieuses des constructions. Les murs, sur lesquels se détachent les ogives, et l’épaisseur même des cintres, sont vivement enluminés en rouge ou en vert. De grandes lanternes aux formes bizarres et également couvertes de couleurs tranchantes, sont suspendues entre chaque arceau. Autrefois un certain nombre de négresses étaient chargées de l’entretien de ces lanternes. On en voyait, alors, à peu près à chaque arcade. Les tribus kabiles fournissaient l’huile nécessaire à ce luxe d’éclairage, et pendant que les rues de la ville étaient plongées dans l’obscurité la plus complète, le palais resplendissait comme en un jour de fête.
La première chambre que nous trouvons dans la galerie est celle dite salle des Conférences ou des Commissions. On a dû la percer de grandes fenêtres et la garnir d’une porte vitrée pour lui donner plus de clarté. Elle est large plutôt que longue ; deux colonnes torses, d’une légèreté remarquable, soutiennent les trois arceaux attenants au plafond. Cette chambre était affectée au logement des femmes du harem.
A quelques pas plus loin, on se trouve devant une grande porte qui actuellement donne accès dans une cour où sont les écuries du général. Il y avait là autrefois plusieurs chambres habitées par les négresses chargées du service du palais.
Nous arrivons enfin au bout de la galerie, devant un escalier en marbre par lequel on monte à l'étage supérieur. Mais, avant de faire notre ascension, nous avons à voir encore trois pièces ouvrant et prenant jour sur la galerie du rez-de-chaussée. L’une d’elles est très-grande, mais sans ornementation ; ses murs étaient simplement blanchis à la chaux. C’était encore un logement pour les femmes.
Depuis que nous parcourons les appartements intérieurs du palais, nous avons souvent parlé des femmes qui peuplaient le harem et des négresses chargées du service, sans être entré dans aucun détail sur tout ce personnel féminin. Il est temps, je crois, d’entretenir le lecteur d’un sujet qui, sans nul doute, a déjà éveillé sa curiosité au plus haut degré. Que de souvenirs à la fois intéressants et terribles n’allons-nous pas retracer en l’initiant à la vie intime d’El-Hadj Ahmed, qui fut le digne représentant d’un siècle, ou plutôt d’un pays où régnait la force brutale, et où la vie des hommes ne comptait pour rien î Ce souverain passa maître en violences de tout genre : en dévalisant et pillant les maisons de ses sujets, il embellit son palais ; en enlevant leurs filles et leurs femmes, il peupla son harem. Ces faits caractéristiques nous édifient pleinement sur son mépris de la propriété et en disent plus que toutes autres réflexions.
Les quatre épouses légitimes que lui accordait la loi
musulmane et les esclaves achetées parfois très-cher à Tunis, ou même à Alexandrie, n’avaient pu satisfaire ses passions sensuelles toujours inassouvies. Les femmes ou les filles dont la beauté lui était signalée étaient arrachées de chez elles et conduites au lieu de ses débauches. C’est ainsi qu’il déshonora les familles les plus respectables du pays et qu’il s’aliéna l’affection de ses sujets. Du reste, lorsque le chef s’abandonnait, sans réserve et sans pudeur, à ses instincts effrénés, il est facile de pressentir à quels excès, à quels dérèglements odieux devaient se livrer ceux qui étaient appelés à exécuter ses ordres : leurs défauts se développaient indubitablement par le spectacle des propres défauts du maître.
Le bey, en sortant de Constanline, quelque temps avant le siège, n’avait emmené avec lui que ses femmes légitimes ; toutes les autres, qui composaient le sérail, étaient restées au harem, et avec elles, par conséquent, tous les tissus et autres objets d’approvisionnement destinés à leur usage ; les magasins du palais en regorgeaient, et de là provenaient, pour le dire en passant, les belles couvertures de laine et autres effets de literie qui furent d’un si grand secours aux nombreux brûlés et aux autres blessés de l’armée expéditionnaire.
Le palais ou sérail, que nous visitâmes deux ou trois jours après notre entrée dans la ville (1), était une vaste maison mauresque ouvrant dans l’intérieur du palais ; les appartements en étaient généralement sombres, et la plu-
(ti M. Gare Ut*
part communiquaient les uns dans les autres. Leur ameublement, loin d’être somptueux, était fort simple ; il consistait surtout en tapis, matelas, coussins et bahuts (1).
Le personnel se composait de plusieurs centaines de femmes (5), de tous les âges et de toutes les couleurs, depuis celle de la négresse jusqu’à celle de la Géorgienne ou de la Circassienne. Celte bigarrure de couleurs n’était pas ce qui flattait le plus les yeux ; ils en étaient, au contraire, très- désagréablement affectés. Aucune figure riante ou seulement quelque peu gracieuse n’apparaissait dans cette agglomération féminine; mais cela tenait, sans doute, aux événements qui venaient de s’accomplir, ainsi qu’aux inquiétudes qui devaient s’ensuivre au sérail. En effet, quel était le sort réservé à ses habitantes ? C’était ce que chacune devait se demander. Bon nombre d’elles avaient des enfants, ce qui n’ajoutait pas du tout à la propreté des appartements, dont aucun ne sentait la rose: tous, au contraire, laissaient monter au nez d’assez mauvaises odeurs, malgré les parfums qu’on y brûlait sans cesse.
Toutes ces femmes logeaient séparément et ne pouvaient communiquer entre elles. En revanche, le soir, El-Hadj Ahmed se plaisait à les réunir autour de lui, dans les jardins de son palais, et à devenir le point de mire des craintives agaceries par lesquelles elles s’efforçaient d’éclaircir son front soucieux. Quelquefois il se déridait au point de rire, de plaisanter et de jouer avec elles, à
(t) Sorte de malles, en bois de cyprès (bois choisi pour cette destination à cause de son odeur), dans lesquelles les indigènes mettent tous leurs effets de corps; ils s’en servent, en un mot, comme nous de nos armoires.
(2) Elles étaient au nombre de 385,— au moment de la prise de la ville.
peu près à la fapon d’un chat qui fait patte de velours avec une troupe de souris. Heureuses, les pauvrettes, quand la griffe, dont chacun redoutait l’atteinte, ne venait pas subitement faire couler le sang et les larmes ! Dans ses accès de bonne humeur, Ahmed se montrait galant, empressé ; il faisait servir le café, envoyait chercher des danseuses et improvisait une sorte de fête qui rompait pour quelques instants la monotonie du harem. Celles de ses femmes qu’il honorait de ses préférences étaient comblées par lui de riches présents; mais, à part ces libéralités, leur privilège ambitionné de favorites ne les rendait pas plus heureuses que leurs compagnes ; car, au moindre sujet de plainte, il les frappait sans pitié.
Deux ou trois fois par mois, le bey faisait sortir tout le personnel du sérail pour en passer la revue , comme un colonel passe la revue de son régiment. A cet effet, les femmes se posaient sur deux rangs , que le bey traversait, s’arrêtant plus ou moins auprès de chaque femme pour s’assurer de son état de santé et de ses besoins personnels. Cette inspection, qu’accompagnait la Kaïd en- Nsa, kaïd des femmes, sorte de matrone toute puissante dans le harem, était toujours suivie d’une distribution de remèdes, de vêtements, d’objets de toilette et de divers cosmétiques, tels que parfums, essences, poudre d’antimoine et de henné.
Au nombre des femmes du harem, se trouvait Aïcha, qui, depuis la prise de Constantine, a acquis une certaine célébrité. Elle était grande et belle, et semblait avoir de 20 à 24 ans; ses cheveux, d’un noir d’ébène, descendaient en bandeaux sur ses joues fraîches et roses ; les traits de son visage, sans être parfaitement réguliers,.
étaient d’une exquise finesse et d’un charme infini. Joignez à cela de grands yeux bruns que des cils longs et soyeux voilaient comme d’une gaze transparente et d’où s’échappait un regard à la fois impérieux et caressant. La physionomie d’Aïcha, même lorsqu’elle exprimait l’effroi ou la prière, restait digne et imposante. Ahmed avait distingué cette femme, et les autres esclaves lui obéissaient comme à une reine; elle marchait l’égale de l’eunuque auquel le bey avait confié la garde du sérail. Depuis, elle s’est faite chrétienne et a épousé un Français. Son baptême et son mariage s’accomplirent à Alger, au couvent du Sacré-Cœur de la baronne de Vialar, où elle avait été recueillie à son arrivée de Constantine. Elle eut pour parrain l’Évêque d’Alger, alors Mgr Dupuch, et pour marraine une dame de Bordeaux.
Aïcha ignorait son origine; elle se rappelait seulement qu’elle avait été prise fort jeune sur les côtes d’Italie, elle et son frère (1). C’est elle qui a raconté tous les détails d’intérieur qui vont suivre. Ahmed, dont elle fut la favorite, fut constamment pour elle un objet d’effroi. Non-seulement elle fut souvent maltraitée par lui; mais elle avait à lui reprocher le meurtre de son frère, enlevé, comme elle, par des pirates barbaresques qui avaient massacré sa famille. Ce jeune homme, tandis que sa sœur était exposée à Alexandrie au bazar des esclaves, où elle fut achetée pour le bey de Constantine, avait été conduit à Alger et là, incorporé dans la milice turque. Après la conquête française, il fut du nombre des soldats de Hussein- Dey qui suivirent Ahmed dans la capitale de son beylik (2).
(1) M. Carotte.
(2) M. F. Mornand
Arrivé à Constantine, il apprit d’un renégat italien établi dans cette ville que sa sœur, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis le jour de leur séparation, était dans le harem du bey. Heureux de cette découverte, il alla aussitôt trouver Ahmed et lui demanda s’il n’avait pas pour femme une jeune Italienne enlevée par des pirates quelques années auparavant et nommée Aïcha. A ces mots, El-Hadj Ahmed fronça le sourcil. Dans leur jalousie excessive, les maris mahométans, non-seulement ne souffrent point qu’on voie le visage de leurs femmes, mais ils prétendent qu’on ignore jusqu’à leurs noms, et ressentent à l’égal d’une injure toute indiscrétion sur ce point délicat.
— Qui donc es-lu , dit-il, en toisant le jeune homme, pour m’adresser une telle question ?
— Je suis le frère d’Aïcha, et je désire voir ma sœur, répondit le jeune janissaire.
— Comment te nommes-tu?
*— Ahmed; mais ce nom n’a pas toujours été le mien. Dans mon enfance on m’appelait Agostino.
— Où t’a-t-on pris ?
— A l’île de Chio.
Sans en entendre davantage, le hey tourna le dos au jeune homme. De retour au harem , il lit appeler Aïcha et lui demanda s’il était vrai qu’elle eut un frère.
— Sans doute, s’écria-t-elle toute joyeuse. Oh! mon cher Augustin, quoi! serait-il ici?
— Augustin, dites-vous? Oui, un jeune homme de ce nom est ici et prétend que vous ôtes sa sœur. Je viens de le voir.
— Que je suis heureuse ! Et nroi, ne pourrais-je pas le voir aussi ?
— C’est impossible, et si vous tenez à ce que votre frère vive, vous lui écrirez pour l’avertir de ne plus m’offenser par l’indiscrète demande qu’il m’a adressée ce matin.
En vain Aïcba supplia le bey, au nom de cette providence qui semblait prendre par la main les deux orphelins de Chio pour les réunir après une si longue et si cruelle séparation, de lui permettre de serrer dans ses bras, ne fut-ce qu’une fois, le seul parent, le seul ami qu’elle eût au monde. Toutes ses supplications échouèrent, moins encore contre la dureté de cœur que contre la jalousie effrénée d’El-Hadj Ahmed.
Cependant le jeune homme n’avait pas renoncé à l’espérance de voir sa sœur et ne cessait de harceler imprudemment le bey , pour que celui-ci le laissât pénétrer auprès d’Aïcha. Outré du refus obstiné qui accueillait une si légitime demande, il se laissa un jour emporter au point d’élever la voix en présence de son redoutable beau-frère, et de lui reprocher hardiment l’abus qu’il faisait de sa puisssnce. Pour toute réponse, El-Hadj Ahmed appela un chaouch et lui ordonna de trancher la tête du pauvre Agostino, ce qui fut exécuté à l’instant même (1).
Il n’était pas une seule de ses femmes qui ne ressentit les effets et ne portât souvent les marques de sa sauvage brutalité. Sa mère elle-même, qui lui avait donné tant de preuves de dévouement et de tendresse, sa mère, dis-je, fut un jour frappée rudement par ce frénétique, au mo-
(1) M. F. Mornand.
ment où elle s’efForçait de sauver la vie d’un Goupable, Ce malheureux, condamné à mort, avait échappé aux chaouchs qui le conduisaient au supplice et apercevant la mère du bey, il s’était réfugié près d’elle. Saisissant le bord de ses vêtements, il la supplia de le prendre sous sa protection et s’attacha à elle comme le naufragé à la planche de salut.
A celle vue, les chaouchs, qui le suivaient de près, s’arrêtèrent saisis de respect. Mais El-Hadj Ahmed qui accourait sur leurs pas, s’avança vers sa mère et voulut lui arracher le condamné. La fille des Ben Ganâ, émue par les larmes de cet infortuné, intercéda d’abord pour lui; puis, voyant que ses prières étaient inutiles, elle lui dit de s’agenouiller derrière elle, et lui fit un rempart de son corps. Furieux de celte résistance, El-Hadj Ahmed se jeta comme une bêle fauve sur celle qui l’avait nourri, la frappa à coups redoublés et la dégageant violemment de l’étreinte du condamné, prouva à celui-ci, en le livrant aux chaouchs, que nul asile n’était inviolable pour ceux qui avaient encouru sa colère.
Trois négresses, qui gémissaient de leur réclusion au harem, ayant été accusées de faire des vœux pour la mort d’El-Hadj Ahmed, événement qui, seul, en effet, pouvait leur rendre la liberté, celui-ci les punit de ce crime mental de la façon la plus horrible : il les fit saisir, garrotter et amener en sa présence, lira son sabre et les coupa littéralement en morceaux.
Il avait si bien la conscience de la haine qu’il inspirait, que si, par hasard, il surprenait deux de ses femmes causant ensemble à la dérobée, il leur enjoignait de se séparer sur le champ.
« Qu’avez-vous à dire tout bas? — s’écriait-il avec humeur ; du mal de moi, sans doute. Oh ! je sais que vous me détestez; mais, croyez-moi, retenez vos langues de vipères, on je vous les arracherai. »
La porte par laquelle nous entrons dans l’escalier qui doit nous conduire à l’étage supérieur est encadrée par des montants et un tympan en marbre. Les marches de l’escalier sont également en marbre. On arrive d’abord sur un palier en face duquel se trouve la porte des cuisines actuelles du palais. Ces cuisines sont installées dans une maison qui faisait partie des dépendances de Bar oam en-Noun , patrimoine d’El-Hadj Ahmed bey ; elle n’a rien qui se prête à la description : la cour, véritable. puits où l’air pénètre avec difficulté, est très-étroite et entourée de deux étages d’arcades. Du palier dont nous venons de parler l’escalier de marbre tourne brusquement à droite et atteint la galerie du premier étage, fidèle répétition du cloître qui existe au rez-de-chaussée. Seulement, ici les colonnades sont plus sveltes, et, par suite, les arcades plus légères. Autour du péristyle et à hauteur d’appui règne une balustrade en bois peint. Le sol est en marbre et en faïences de couleur. La principale des galeries, celle qui fait face à l’escalier, est fermée par un vitrage que nous y avons placé nous-mêmes. Au fond, dans la partie la plus apparente, se voit une grande plaque de marbre scellée depuis peu et sur laquelle on lit cette inscription commémorative, gravée en lettres d’or :