BUVETTES
N'oublions pas les buvettes que les austères magistrats ne fréquentaient guère moins que la
chapelle. Il faut se hâter d'ajouter qu'il y avait deux audiences par jour, que la première commençait à sept heures du matin, qu'elle se prolongeait souvent jusqu'à midi ; que la seconde s'ouvrait à une heure et demie, et qu'elle ne cessait pas quelquefois avant cinq ou six heures du soir. L'estomac le plus robuste — ceux de nos pères étaient plus exigeants que les nôtres — n'eût pas résisté à ce régime diététique , s'il n'eût reçu quelques aliments dans l'intervalle. La buvette n'excluait pas d'ailleurs la sobriété, car on n'y trouvait que du pain et du vin, avec quelques « craquelins », supprimés en 1578, parce qu'on devait alors un arriéré considérable au buvetier.
La dépense des buvettes (1) était vérifiée par deux conseillers, qui taxaient le prix des comestibles. Cependant, en 1565, le Parlement en mit la fourniture à l'entreprise, et alloua 15
(1) En 1530, elle s'éleva à 174 livres 10 sols. — Les huissiers avaient aussi droit à la buvette; car, eu 1568, ou leur alloua pour cette dépense 30 livres par au.
sols tournois par jour au buvetier, quand il y avait deux audiences, et 6 sols 6 deniers seulement, lorsqu'il n'y en avait qu'une. Pour prévenir les abus, un règlement de "1582 décida que chaque conseiller aurait droit à un petit pain et à une pinte de vin, frugale pitance qui fut même retranchée en 1619 aux commissaires chargés de faire donner la torture. 11 était, paraît-il, d'usage de faire au palais un déjeuner en commun les jours de processions générales, puisqu'en 1713 un arrêté prescrivit au buvetier de ne servir désormais qu'un peu de vin avant ces cérémonies.
On n'a pu déterminer exactement le lieu qui était affecté aux buvettes dans l'ancien palais. Tout ce qu'on sait aujourd'hui, c'est que la buvetière était logée, en 1 666, sous la Tournelle, dans une chambre voûtée qui existe encore.
La cour se donnait aussi parfois le luxe de fleurs, et, pendant l'hiver, de jonchées de paille fraîche, à laquelle on mêlait des herbes odoriférantes. En 1530, elle acheta pour 10 livres de
violettes seulement. Il n'est pas inutile de remarquer à cette occasion que la quotité des fonds qui lui étaient alloués pour ses menues dépenses varia beaucoup selon les époques Ainsi, eni563,ellene disposaitquede700 livres, auxquelles elle demanda que le Roi voulût bien en ajouter trois ou quatre cents. Peu après, elle toucha par an un subside de 3,000 livres, qui fut élevé en 1581 à 8,500. Pendant les troubles de la Ligue, elle avait si peu de ressources que le bois même lui manqua pendant Thiver et que ses membres furent obligés de se cotiser pour acheter quelques fagots. Après la réunion de la cour des Aides au Parlement, en 1630, elle reçut 8,000 livres, dont elle employa une bonne partie aux réparations du palais. On comprenait dans cette somme la fourniture des cires, c'est-à-dire des torches qu'il était d'usage de donner aux magistrats pour leurs vacations d'hiver, et qui n'étaient jamais entièrement consumées à l'audience. Cette dépense seule s'élevait en 1702 à 1,249 livres 10 sols. Le premier président avait droit à 54 livres de cire.
chacun des présidents à mortier et le procureur général à 18, chaque conseiller et chaque avocat général à 8 et les substituts à G. Cependant il était notoire, alors comme aujourd'hui, que les magistrats qui en recevaient le moins étaient précisément ceux dont les travaux en exigeaient davantage.
Ces détails ont paru nécessaires pour faire connaître la distribution intérieure du palais au temps du Parlement. Quelques mots suffiront désormais pour en décrire l'état actuel depuis que la cour d'appel y est installée.
La première chambre de la cour, qui deviendra prochainement la chambre correctionnelle, a été bâtie sur l'emplacement de l'auditoire attribué au dernier siècle à la Table de marbre. On y remarque un Christ sur la croix, aux pieds duquel sont agenouillés un homme et une femme, la tête nimbée, et les mains jointes. Ce tableau infiniment précieux, qu'il ne faut
pas confondre avec celui que nous avons décrit d'après Hugues Picardet , est peint sur bois et remonte vraisemblablementà la (in du quinzième ou au commencement du seizième siècles. Il rappelle par le fini de Texécution la manière allemande, bien que certains fragments des draperies indiquent une imitation de l'école italienne. Mais il y a tout lieu de penser qu'elles ont été l'objet d'une restauration postérieure. Quelques personnes l'attribuent à Van Ecke, et croient reconnaît: e Philippe le Bon dans le personnage de gauche. Leur opinion parait peu fondée : tout ce qu'on peut affirmer, du reste, c'est que ce tableau appartenait autrefois à la chambre des comptes, dont il décorait sans doute la chapelle.
Derrière la première chambre, sur le terrain occupé au dernier siècle par les maisons Deforges, Briotet et Larêche, on a élevé un bâtiment où se trouvent aujourd'hui placés le cabinet de M. le premier président et la salle des délibérations de la première chambre, qui sert également de bibliothèque. Ces pièces n'offrent
rien à l'attention du visiteur, si ce n'est dans la première, une belle tête de Christ, peinte sur bois ^ qui provient de la chambre des comptes, et les bustes en terre cuite de Daguesseau et de Merlin (de Douai), dans la seconde. En face de l'ancienne jVudience, se trouve une vaste salle récemment construite pour re cevoir la cour d'assises, avec des bâtiments destinés aux services que en dépendent. On y pénètre par la salle des pas-perdus. Elle est bien éclairée, bien aménagée et possède une élégante tribune , avec des boiseries d'un excellent modèle exécutées en 1870 sous la direction de M. l'architecte Suisse, par MM. Jolyet et Branche, d'après les anciennes boiseries de la salle Saint-Louis. On citera certainement ce prétoire comme l'un des plus remarquables de province. Ge^qui lui assure surtout ce titre, c'est le magnifique plafond qui a heureusement échappé à la démolition de la chambre des comptes dont il ornait le grand bureau , et qui a été transporté dans la nouvelle salle avec une habileté à laquelle nous rendrions un
hommage sans réserve , si les plats-bords au moyen desquels on l'a agrandi n'étaient indignes du centre restauré. La raideur, le défaut du relief et le froid de leurs ornements deshonorent l'œuvre si souple et si vivante de Dubois. C'est en effet au crayon , sinon au ciseau d'un artiste de ce nom essentiellement dijonnais, qu'est due, selon toute apparence, cette merveilleuse page de sculpture dont le Louvre ou l'hôtel de ville de Paris — avant la commune — se serait fait honneur. Girault, dans ses Essais sur Dijon , prétend qu'il est l'œuvre de Hugues Sambin et de son gendre Gaudrillet ; mais il se trompe évidemment, car Sambin était mort depuis plusieurs années , lorsque le plafond fut refait vers 1650. Son auteur véritable, d'après la tradition, serait un Dubois. Est-ce Jean Dubois, le célèbre sculpteur de V Assomption de Notre-Dame, son père ou l'un de ses nombreux homonymes? La première hypothèse s'autorise de Gourtépée, qui attribue à Jean Dubois les dessins du portail de la chambre des comptes, élevé en 1645
par l'architecte Jean Braconnier. Dans ce cas, la précocité de son talent ajouterait au mérite de son crayon : né en 1626, Dubois n'avait alors que 19 ans. Il faut pourtant remarquer que des difficultés soulevées entre la chambre et le bureau des finances suspendirent pendant quelque temps les travaux et qu'on ne s'attaqua aux œuvres intérieures qu'après avoir achevé la maçonnerie. Les comptes de l'époque semblent indiquer qu'Etienne Tassin et Nicolas Moissenet, maîtres sculpteurs à Dijon, furent chargés de l'exécution (1).
Quoiqu'il en soit, ce plafond est évidemment supérieur à celui qui décore la salle principale de l'hôtel des Archives départementales, et qui est certainement l'œuvre de Jean Dubois.
Tl nous reste à le décrire :
(I) Dijon possédait alors une foule de sculpteurs, véritables artistes, dont les œuvres sont disséminées dans toute la province et font l'ornement principal de nos hôtels du dix-septième siècle. La famille Dubois en a fourni quatre à elle seule : Jean, son père, son fils Guillaume et Zacharie.
Au centre d'un rectangle de 10 mètres sur 8, se trouve un caisson ovale qui renferme le double écu de France et de Navarre , avec le chiffre royal L. Les écus sont entourés du collier de Tordre de Saint-Michel et soutenus par deux génies en ronde-bosse qui relèvent une guirlande de fleurs. Une bordure fleurdelisée et une seconde guirlande de fruits vigoureusement enlevée encadrent ce cartouche , et le séparent de huit grands compartiments circulaires, d'une souplesse et d'un mouvement admirables. En voici les sujets :
1<» Le médaillon de Louis XIV enfant, couronné de lauriers et supporté par deux génies ailés.
2° En face de ce médaillon , celui de la régente Anne d'Autriche, également supporté par des génies, au-dessus d'un faisceau d'armes.
3' Hercule enfant dénouant les longs anneaux du serpent Python en présence de deux autres enfants^ dont l'un tient un médaillon : c'est une allusion transparente à la Fronde.
4* Une femme, probablement Artémise, por"
tant une urne funéraire et assise dans un char traîné par deux autres femmes, dont l'une conduit un jeune enfant par la main. On aperçoit au fond les murs d'une cité, peut-être Rhodes.
5** Un groupe d'enfants, dont les uns essaient de soulever le glaive de la Justice et dont les autres soutiennent une balance.
6' Un sacrifice antique. Le sacrificateur amène un bœuf aux pieds de l'autel sur lequel fume l'encens.
7* et 8° Deux larges panoplies, casques, cuirasses, boucliers, piques, hallebardes, etc. ; du centre se détache un aigle essorant , pour parler la langue du blason .
Enfin , aux quatre angles , des L surmontées de la couronne royale, avec le sceptre et la main de justice en sautoir.
On admirera surtout la guirlande qui enveloppe ces divers panneaux ; elle est découpée et fouillée à jour, comme si l'artiste eût pétri de la terre au lieu de tailler du bois. Est-ce pour relever son œuvre que l'architecte chargé
de la restauration a étendu sur ces fines sculptures une couche de peinture qui les fait ressembler à de la terre glaise? Il est aussi difficile de le penser, qu'il eût été simple et de bon goût de rendre au bois sa couleur naturelle.
Nous pouvons maintenant sortir du palais.
Les bâtiments du tribunal civil, construits au dix-neuvième siècle sur l'emplacement de la chambre des comptes , n'ont aucun caractère architectural et ne méritent ni visite ni description. On pourrait tout au plus y remarquer, dans la chambre civile , un grand tableau représentant Esther et Assiiérus, qui a été emprunté au musée municipal. Il est regrettable que les autres services judiciaires, le tribunal de commerce, les trois justices de paix, le conseil des prud'hommes, incommodément logés dans l'hôtel de ville, n'aient pu trouver place au palais, où se réunissent les hommes de loi qui les fréquentent. Les nouveaux plans d'amé-
nagement de la vieille demeure du Parlement, de Bourgogne et de ses annexes donneront-ils, sur ce point, satisfaction aux besoins de la justice moderne? Cela est fort à désirer, mais il ne faut pas y compter trop légèrement.
Tout imparfait et tout mutilé qu'il soit par les transformations que le temps et les révolutions politiques lui ont infligées , le palais de Dijon est l'un des édifices les plus dignes d'intérêt, sinon de curiosité, dont puisse s'honorer notre ville. On en rencontre ailleurs, à Rouen, par exemple^ de plus vastes, de plus riches, de plus complets, de plus majestueux: on n'en saurait guère trouver qui gardent mieux l'empreinte de l'âge qui les a vus naître et des générations qui s'y sont succédé.
(^e n'était pas seulement, en eff'et, dans les siècles antérieurs, le siège respecté, quoique parfois orageux et troublé, de la justice; le centre de la vie civile pour la province et l'asile inviolable où le droit de chacun trouvait sa défense et ses sûretés Les réduits obscurs preh^sés dans son enceinte, sesgrefl'es poudreux
ne recelaient pas seulement les parchemins, les jugements, les preuves d'hérédité, les contrats, ces lois volontaires qui nous enchahient sans nous asservir; nos antiquités domestiques, ces actes sacrés que les pères transmettent à leurs fils, comme le seul témoignage durable de leur passage d'un jour sur la terre, tous les titres, en un mot, d'une société robuste et laborieuse; ils conservaient aussi la trace de dévouements glorieux , de généreux sacrifices, de vertus mâles et austères, de mœurs simples et fortes, la mémoire du droit affirmé par Térudition et l'éloquence, des grandes expiations vengeresses des grands forfaits, et surtout le culte de la bonne foi, de la délicatesse, du dédain superbe de l'or, du respect de soi-même, de toutes ces nobles chimères qui relèvent l'homme et ennoblissent la vie , qui ne sont pas , comme on l'a si heureusement dit, le devoir, mais le luxe des âmes bien nées, et qui s'appelaient, quand la langue française était sincère, d'un nom unique, dont certaines autres n'ont pas l'équivalent, l'honneur !
Témoins de notre histoire locale , qui a eu ses pages douloureuses , mais du moins jamais avilies, ces murs ont été aussi les témoins des constants progrès accomplis par notre civilisation sous l'influence de ces juristes que l'on peut aujourd'hui dédaigner avec la loi dont ils étaient parfois les hautains interprètes , mais que l'on ne peut pas remplacer. C'était là que le peuple s'était accoutumé à chercher la sévérité pour le crime, la pitié pour le malheur, la haine de toutes les tyrannies et le mépris de toutes les violences. On y trouvait sans doute des vices et des abus : on n'y rencontrait pas de lâchetés. On y voyait des magistrats fléchir volontairement le genou devant le souverain, image vivante de la patrie, mais refuser de courber la tête devant l'mjustice, et défier d'un œil tranquille les menaces de la révolte triomphante. Un premier président, Jouard, tombait sanglant dans une émeute pour conserver intact son serment; Nicolas Brûlart, à peine sorti de la prison où l'avait conduit le refus d'enregistrer un impôt arbitraire, répondait au
prince de Gondé qui lui présentait de nouveau redit fiscal : « Monseigneur^ je vois d'ici les tours de Perpignan. » Le président Joly de Bévy s'avouait en pleine audience l'auteur d'un écrit anonyme qui avait soulevé les Etats et la cour contre le Parlement. La fermeté de la conscience n'y était pas un accident : elle était si profondément entrée dans les traditions et les mœurs de la magistrature, qu'elle semblait la commune mesure de ses membres ; on ne l'y admirait pas , tant l'exemple l'avait rendue naturelle et pour ainsi dire vulgaire. Si les luttes y étaient ardentes et les ambitions vigoureuses , on n'y connaissait point l'art de brusquer la fortune et de corrompre le travail patient par Téclat d'un hâtif succès; bornés dans leur horizon, les magistrats d'autrefois bornaient également leurs désirs , et ne pouvant agrandir leur carrière, s'efforçaient d'agrandir leur cœur. Fidèles aux affections de leur berceau, sincères dans leur patriotisme local ^ à l'épreuve du temps qui change et qui veut entraîner tout dans ses changements, ils
se serraient au modeste foyer de leurs ancêtres, et 5 riches ou pauvres, maîtres ou disciples dans la science du droit, couverts de pourpre ou revêtus de Thumble serge, s'y préparaient un tombeau sur lequel aucun des témoins de leurs jours remplis ne pût accuser leur mémoire ou rappeler leurs défaillances. Ce n'est donc pas seulement l'édifice de pierres que nous aimons dans notre vieux palais : ce sont les nobles souvenirs qu'il a gardés, les exemples qu'il nous transmet et les fortifiantes leçons que son histoire peut encore donner à notre âge énervé.