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L'ANCIENNE CONCIERGERIE

Dans les bâtiments les plus voisins de la Seine se trouvaient les prisons de la Conciergerie ' , toutes hérissées de portes et de grilles, avec leurs dépendances. D'un état de lieux dressé en 1786^, il résulte que ces prisons comprenaient alors : le logement du concierge; le guichet, « garni d'une forte porte maillée, avec un petit jour à coulisse avec croisillon en fer au devant » ; le greffe, en face; le parloir et la cour des femmes; les (( chambres de pistoles » ; la u chambre de paille », où l'on voyait, dans la voûte, une « trappe en bois ouvrante dans son châssis ferré et recouvert d'une grille en forme de diamant garnie de barreaux et de traverses, recouvert de fortes tôles attachées avec des clous rivés » ; l'infirmerie des femmes, également munie d'une trappe dans la voûte ; en haut de l'escalier, une grille de fer. Dans la cour, un puits dans lequel on avait établi une pompe-fontaine, et une auge de pierre. Au devant, deux tables de pierre, rondes, ayant chacune 2 pieds 9 pouces de diamètre; dans les embrasements, deux bancs de pierre. Le pourtour des murs, à la hauteur de la plinthe couronnant le rez-de-chaussée, était armé de herses en fer u pour la sûreté

1, En mars 1780 la Conciergerie avait été agrandie par la réunion de terrains appartenant à la Sainte-Chapelle (^rc/i/ue^ na<;ona/e5, O^ 13/1, p. 31G).

2, Archives nationales, Z if 1070,

et empêcher l'évasion ». Un escalier de pierre conduisait à la tribune des femmes, où était aménagé un confessionnal, et que défendait une nouvelle grille maillée. Au premier étage étaient installées l'infirmerie des hommes et la pharmacie *. En face du guichet, deux chambres étaient réservées aux prisonniers arrivant la nuit ; cliacune d'elles était fermée par une porte en plein bois de chêne ferrée; un corridor conduisait au parloir des hommes, muni de fortes grilles et de deux « secrets » ou cachots éclairés par un soupirail ; ensuite la chapelle, garnie de vingt bancs. Au fond du parloir, par l'escalier situé à gauche, on distinguait une chambre appelée u le Bel- Air » ; en face, une autre, dite u le Nord » ; et on arrivait ainsi à l'ancienne prison : sous la galerie, à droite en entrant, les deux chambres de paille, puis d'autres pièces ayant chacune leur désignation : a Notre-Dame », « le Paradis», «la Chambre claire », « Saint-Christophe », a la Grenade », « Saint- Vincent ». Enfin un escalier montait à la Tournelle ou Chambre criminelle du Parlement, aux cachots voisins, et aux tours Bonbec et Grand César, où avaient été également aménagés des cachots.

A cette description on pourra comparer le plan du rez-de-

I. LeSi juillet i5/|3, le Parlement avait fait placer dans la salle dite de l'infirmerie des lits destinés aux malades, qui jusqu'alors n'avaient que de la paille pour s'étendre. En 1 548, au mois d'août, quelques prisonniers étant morts de la peste, et vu l'encombrement des locaux, la Cour en ordonna la visite et prescriTit d'envoyer à l'Hôtel-Dieu les malades et les plus suspects (Archives nationales^ X-2^ io5); il y eut trêve pendant quelques semaines (Idem, X1m563) et les immondices accumulées dans cet endroit furent enlevées ; on procéda à une appropriation générale. La situation n'avait guère changé deux siècles et demi plus tard : les cachots humides et privés d'air, la cour malsaine et dégradée, les plafonds menaçant ruine. On continuait à se servir de cachots souterrains où l'air n'entrait que par dépares soupiraux, où les infiltrations entretenaient une effrayante humidité, où la promiscuité entretenait d'autre part des germes de maladies endémiques.

chaussée de la Conciergerie que possédait Victorien Sardou et qu'a reproduit M. G. Lenôtre dans son Tribunal révolutionnaire^. Le plan est naturellement plus explicite et d'une précision toute mathématique. Mais tout concorde fort bien.

Nous sommes très bien renseignés sur l'état lamentable de la prison de la Conciergerie à la fin de l'ancien régime. Si le préau mis à la disposition des prisonniers était relativement vaste et aéré et les galeries suffisamment spacieuses, u on était révolté du tableau que présentaient les lieux qui servaient d'asiles au plus grand nombre de prisonniers; les uns sont/ accumulés pendant toute la nuit dans des caveaux noirs où règne une humidité pourrissante et où l'air du dehors ne peut pas pénétrer, les autres sont resserrés perpétuellement dans des cachots à demi méphitiques (dans les tours appelées grands et petits Césars) et n'y reçoivent d'autre lumière que celle d'un caveau sombre qui les précède^ ! n

Dans les chambres « de la paille », que nous avons déjà citées, au nombre de treize, sont obscurément entassés les miséreux, au milieu d'une vermine repoussante, au nombre de quinze à trente par chambre : d'affreuses et sordides paillasses doivent être changées ou nettoyées tous les mois, mais le concierge s'y résigne à peine une fois l'an. Dans les chambres (( de la pistole », dont le nom seul indique une condition légèrement supérieure (7 livres 10 sous par mois), étaient

I. P. 56 (Paris, 1908, in-8). Voir d'ailleurs ce volume pour de plus amples détails (pp. 18-27, 5o-6o et ii5-ii8).

3. Mémoire lu en séance publique de la Société royale de médecine, le 3o août 1791 ; cité par A. Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Pam, t. VI (190a), p. lu.

confinés les prisonniers d'une catégorie intermédiaire, mais l'air n'y était guère plus sain, quoique il y eût là un matelas pour chacun des six à douze prisonniers qui se partageaient un même cachot. Enfin les chambres u de la pension » étaient réservées aux privilégiés qui pouvaient se payer le luxe d'un loyer de 45 livres par mois, avaient deux matelas et ne partageaient pas leur chambre avec leurs semblables. Mais, ceuxci mis à part, on conçoit ce qu'une promiscuité malsaine à tous points de vue pouvait produire. Sous prétexte que la plupart des prisonniers de la Conciergerie étaient des condamnés à mort, la pitié qu'ils inspiraient n'était qu'un vain mot. On ne saurait dire si les guichetiers étaient toujours d'honnêtes fonctionnaires ; il serait dangereux de les croire incorruptibles ' : parfois on entendait certains individus faire bombance dans les corridors, de connivence avec leurs gardiens, parfois on les trouvait en possession de fausses clefs d'une provenance suspecte. La nourriture ordinaire était mauvaise; l'infirmerie n'était, au témoignage de Beugnot qui y séjourna, qu'un long boyau mal éclairé où des grabats servaient de refuge à des gens atteints de maladies variées, parfois infectieuses; aussi le scorbut y régnait-il en permanence. Les prisonniers qui ne mouraient pas cherchaient à s'évader par tous les moyens possibles; les autres, moins rusés, se livraient à de petites rébellions ou occupaient leurs loisirs à la fabrication de faux billets. Une lettre de l'architecte Giraudnous donnera un détail intéressant sur une tentative d'incendie; par ailleurs nous apprenons que les vagabonds rôdaient volontiers le soir aux alentours du palais et que de temps à autre on était obligé de procéder à des expulsions en masse. Le commissaire

I. Quelques-uns, semble-t-il, jouaient double jeu; tout en ayant l'air do favoriser les prisonniers et de leur être tout dévoués, ils les dénonçaient.

de police se trouvait quelquefois contraint de se tenir en permanence à la Conciergerie, et son rôle n'était pas enviable; la surveillance du concierge * et des guichetiers était notoirement insuffisante, et les locataires des boutiques du quai de l'Horloge, opticiens et autres, étaient réveillés au milieu de la nuit par des bruits insolites provenant de la prison.

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