‹ Le Palais de Saint-CloudChapitre 1 sur 56 · Le Palais de Saint-Cloud · texte numérisé non relu

Le Palais de Saint-Cloud

C'est un des mystères de l'esprit humain que notre prédilection pom* le rëdt des grandes catastrophes, et pour les lieux qui leur (loiveiu une . Uiâte célébrité. Le lecteur, en parcourant This^ loire, attadie involontairement un regard plus avide sur les pages ensanglantées par le inaliieur ou par le crime ; et le voyageur, en parcourant les palais, i*echerche avec plus d'empressement la

tracedes éveiiemeiils douloureux ou sinistres dont ils ont été le théâtre : ainsi , à Fontainebleau , il demandera la pierre teinte du sang de Monaldeschi , et le cabinet où Napoléon abdiqua l'empire; à Tersàilles, la chambre d'où une feine de France, dans une nuit de deuil, s*enft!iit à demi nue pour se dérober à la tureur des assassins; à Amboise^ les vieux créneaux où furent attachées les tétés des complices de la Renaudie ; à Blois, la porte derrière laquelle étaient aposfés les bourreaux de Henri de Guise le balafré ; aux Tuileries, la salle où Robespierre , tout mutilé, fut apporté sur un brancard ; au Louvre enfin, le balcon du haut duquel un prince en délire présidait aux horreurs de la Saint-Barthélemy.

Le palais de Saint-Gloud peut à son tour satisfaire aux insiiiirts de cette curiosité mysleiieuse, car le crime et le malheur l'ont aussi visité; mais cette royale demeure n'a pas compté seulement des jours de deuil ; ses jardins ont retenti du bruit des fêtes; son cabinet a dicté le mot d'ordre à l'Europe; et aujourd'hui, ses galeries étincellent de toutes les magnificences des ai ls. C'est à nous de peindre ce mélange d'éclat et d'obscurité , de grandeur et de tristesse^ afin de conserver à Saint-Cloud sa couleur et son intérêt historiques.

Sur un de ces coteaux dont le pied baigne dans la Seine et dont le front domine Paris, s'éle-

Lfi PALA.1S D£ SAINT-CLOUB. 3

vait sous le nom de Nogent S dans les premiers

jours de notre monarchie, un petit village abrité par les grands arbres de la foret de Rouvres. Placés au milieu des luttes de la domination romaine, ses habitants, qui professaient la foi clnétienne , avaient vécu paisibles , défendus pai* leur pauvreté autant que par les abords sauvages de leur impénétrable reliailc.

Cest là que, vers le milieu du Vl** siècle , un prêtre vint se consacrer tout entier au culte de Dieu. La vie de ce saint homme avait été un mélange d'élévation et d'humilité. Son enfance s'était écoulée dans les palais , sa jeunesse dans la solitude, son âge mûr dans la prière; et ce qui lui restait de jours était dévoué à la charité et ù la propagation du christianisme. Il pouvait trou^^ bler son pays, il aima mieux le servir; il pouvait aspirer à la rojaulé, il travailla à mériter une autre couronne , celle que Dieu réserve à ses élus.

Ce prêtre était Clodoald, fils de Clodomir, roi d'Orléans, et petit-(ils de Cluvis, le fondateur de la monarchie française. Après la mort de son père, tué en 5a49 dans une bataille contre les Bourguignons, il avait été recueilli, ainsi que ses frères Théobald et Gonthaire, par la reine Clotilde, leur grand'mère, alors retirée à Tours. Cette prin

* Novigentum , nova gens.

4 ItÉSlDENCKS liOYA.L£H.

cesse avait pour ses trois petits-fils une égale aHection, et, dans le secret espoir de leur faire restituer le royaume d'Orléans , elle les conduisit à Paris. Clotilde fut reçue par ses deux fils, Chîldebert, roi de Paris, et Clotaire, roi de SoissonSy avec des démonstrations de joie qui trompèrent sa crédule tendresse; et, sur le bruit que les deux rois allaient se réunir pour rendre un Irène aux enfants de Clodomir, elle leur confia les jeunes princes. Aussitôt, Childebert et Glotaireenvoyèrent à celte princesse le sénateur Arcadius, porteur d'une paire de ciseaux et d'une épée nue. « Très> glorieuse reine, lui dit-il, tes fils, nos maîtres, désirent connaître ta volonté à l'égard des enfants qu'ils tiennent dans leurs mains; veux-tu qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils meurent? » Épouvantée de ce langage, Clotilde s*écria hors d'elle-même : « J'aime mieux les voir morts que tondus » Sans lui laisser le temps de revenir sur des paroles échappées à l'indignation et à la douleur d'une mère, Arcadius court porter aux deux rois la réponse de Clotilde , et sur-le-champ on leur amène les jeunes princes. Théobald entre le premier; Clotaire le saisit , le renverse à ses pieds, et lui plonge un poignard dans le sein.

* Elcgit ghulimn, a(Tini)ans sibi priùsesse, :>i tollereutur pueriy ac si tonderentur.

(Joannis de Bussiitres, Uistoria Francisca, 1. 1, p. 48.)

A ce speclacJe, Gootliaire, à peine agc de sept aus, se jette daus les bras de Cliîldebert et lui demande grâce en pleurant. Childebert, attendri par ses larmes , « C'est assez de sang! dit-il à Clotaire; c'est assez de sang! — Et quoi! lui répond Glotaire avec une surprise mêlée de courroux, n'est-ce pas toi, toi qui m*as exdtë à frapper? GoiUhaire périra, ou lu mourras pour lui. » Effrayé de ces menaces, Childeberl abandonne le pauvre enfant à la rage de Clotaire, qui l'égorgé du même fer dont il avait immolé Théobald. Une dernière victime manquait au bourreau. . Mais des mains courageuses et fidèles ont trompé sa féroce impatience; le dernier des fils de Clodomir a été emporté dans une retraite inconnue, loin des yeux et du poignard du roi de Soissons.

La solitude , le souvenir de ses frères massacrés, ce secret instinct qui entraîne les ames qui souffrent sur la terre, à demander au ciel des consolations, tout porta Qodoald à embrasser la vie religieuse.

Près de Paris vivait dans la pénitence un saint ermite, nommé Séverîn; Clodoald alla le trouver, se plaça sous sa discipline, et reçut de lu* rhabit monastique, après s'être coupé les cbe veux en signe de renonciation au trône. Clodoald fit une seconde retraite en Provence , où il passa de longues années dans la pratique de

toutes les vertus chrétiennes. Enfin, |)i ëcëdé d une pieuse renommé , il revint à Paris et fut ordonné prêtre par Nvéque Eusèbe, à ]a demande de tout le chapitre, vers l'an 55 1.

Ce fut peu de temps après son ordination que Clodoald se retira à Nogent On place à cette époque sa réconciliation avec ses oncles, qui, rassurés sur leur usurpation, composèrent à leur neveu un apanage digne de sa naissance. En effet, lui qui naguère était fugitif et sans ressourcesi on le voit, à son arrivée à JNogent y con»> tniire un moutier , réunir une communauté assez inipùi lante , élever une église qu il dédie à saint Martin y défricher le soi couvert de ronces, Tensemencer, et chasser la pauvreté de ce lieu misérable et sauvage. Et lorsque, le 7 septembre 56o, il termine, dans le monastère qu'il avait fondé, une vie remplie d'œuvres saintes , on le voit en* core partager des biens considérables au clergé, et nolaainient donner à l'évéque de Paris la terre de Nogent \ C'est la première donation faite à la mère église des Gaules.

t « Ce sacré fleuron de la royale fleur, renonçant aux principautés pour avoir part en l'héritage céleste, prit ie froc des mains de saint Séverin, en l'église de ce Heu dit Nogeni sur Seine* » (Dachesne, jéntiquiiésJ)

* On pense qu'à la mort de Childebert, qui ne laissa point d^enfantSf Clodoald eut une part dans son héritage.

LB PàL/LIS D£ SA.IirT*CLOUD. 7

Clodoald fut inhumé au miUeu <Jé la cirypte de rëglise qu'il avait ùàt confitruîre , dans un cercueil d'une seule pierre, sur laquelle ua lisait cette inscription :

Artttbus htiBCtiiniidiim Chlodoaldus consecrat almis , Editus ex regum stemmate perspicuo :

Qui vetitus regni sceptnim retinere caduci, Basilicam studuit haoc fabricare Deo;

£cclesiaeque dédit matricis jure teoendaiiiy Urbis pondfici qiue foret Parisi.

Voici la traduction de ces ^bles mais curieux, distiques, par Pierre Perrier, curé de Saint-Cloud

à la fin du xvii^ siècle :

CùHtd, du sang 4e dos roi^ cer^econ si beau , Ile ses membres saerés honore ce tombeau ; If^ttant pu conserver un sceptre périssable. Il bâtit au vray Dieu ce temple vénérable, Dont il donna le titre et la possession

A son église cathédrale, Pour en avoir toujours la Juridiction , Comme Matrice et Primsipale

La sainte renommée de Clodoald ne s'éteignit

* Jacques ou Pierre Perrier a composé la Vie de saint Cloud. Dans cet opuscule, il prescrit à tout fidèle de la provinoe de £ûre au moins tous les ans une neuvaine au tombeau du saint; et, entre autres pratiques religieuses, pendant ce pieux voyage , il recommande d'acheter son ouvrage et •de le lire dévotement. — Vantwnee Uuémire était dqà perfectionnée !...

B lU^DEirCES ROYALES.

pas avec sa vie ; elle entouia son tombeau d'un religieux prestige * ; on lut attribua le don des miracles ; et lorsque la puissance de l'intercession du saint auprès de Dieu fut bien constatée par la vois publique j Qodoald devint le patron titulaire de Féglise de Nogent , et le village prit le nom de Saint-Cloud'^.

Nogent acquittait , par cet hommage , une dette envers la mémoire du petit-fils de Glovis, en même temps qu'il s'assurait la continuation de la protection divine , et le bénéfice des miracles^. Les fidèles se pressaient en foule autour de son tombeau et mêlaient à leurs prières des offrandes qui accrurent la prospérité du village^ des habitations s'élevèrent sur des rochers naguère aii* des 4« le monastère fut remplacé par une collé-

' « Sa tombe étoit de marbre noir, eslevée devant les troubles , sur quatre colonnes de porphyre. » (Duchesne.)

' Sanctus-Clodoâldus»

^ On nous a montré sur une pierre, dans le haut du village, la trace d*an pied qu'une tradition superstitieuse dit être celui de saint Cloud.

** Des écrivains ont prétendu que, vers 58o^ Chilpérie habita Nogent (Saiul-Cloud j, qu'il y itt;ut Grégoire de Tours, et que Clotaire 11 a été baptisé dans cette église, r^'ont-ils pas fait confusion avec Novigentum-KiUa, Nogenfc» sur-Marne, où il y avait en effet, de temps immémorial*, une habitation royale?

gialede neuf chanoines; ses communications avec

Paris furent rendues iaciles par un pont de bois jeté sur la Seine; et, vers le ix" siècle, Saiiit- Cloud n'était pas sans importance, même comme position militaire. Les soldats de Charles le Chauve l'occupèrent en 84 1 > pendant que les enfants de Louis le Débonnaire se disputaient son héritage. Les Normands , en 885 , lors du second siège de Paris, s'en^ emparèrent également. A lapproclie de ces barbares, les chanoines de Saint-Cloud se sauvèrent à Paris, emportant le corps de leur saint et leurs plus précieuses reliques * , qu'ils déposèrent dans Tég^se de Notre-Dame.

Ce ne fut que longtemps après la retraite des Normands, dont Charles le Gi os se délivra a prix d'or, que les chanoines de Saint-Cloud vinrent processîonnellement reprendre la châsse de leur saint et la rapportèrent en leur égUse (890 ou 89 1 ) ;

' « L'église de Saint-Cloud avait un si grand nombre de reliijues, que leur nomenclature seule forme un gros volume. Saint-Cloud possédait un morceau de la vraie croix bien certainement apporté de Jérusalem par un Parisien qui mourat lorsqu'il revenait dans sa patrie , disent les vieilles cbromqnes , mais dont on eut le bonheur de sauver les effets, et le plus précieux de ces effets était le morceau de la vraie croix. On trouyait aussi à Saint-Cloud des doigts , pieds ou autres parties du corps de plusieurs saints. >

(Amaury-Duval.)

lO RlâslDENCES BOTALES.

ils étaient suivis de tous les habitants du bourg , qui témoignaient leur joie en chantant des cantiques.

La présence du saint et les aumènes dont sa tombe fut de nouveau couverte, aidèrent à réparer les ravages des Normands; et, a celte époque , riiistoire de Téglise de Paris ne nous montre pas les évéques seulement empressés à rendre à Clodoald les plus grands honneurs : nous les voyons aussi disposés à accroître leur seigneurie de Saint-Cloud. Les évéques , notamment Maurice et Eudes de Sullv, ranumentèrent considérablement , firent confirmer par arrêt du parlement ^ en 1090, leur droit de chasse dans les bois de Saint-Cloud , et obtinrent contre Fabbé de Saint» Denis uo jugement qui leur assurait la possession des moulins construits sur le pont.

Le pont de SaintCloud était si vieux, si délabré , en 1 307 , que Philippe le Bel permit aux habitants de lever un droit pour son rétablissement. L'amodiation de ce droit, fiute pour deux ans à Jeun de Provins, montait à trois cents livres. On avait négligé cette position; on en comprit de nouveau l'importance au commencement de la guerre de Philippe de Valois contre les Anglais. Le pont fut fortifié ; au milieu s'éleva une tour avec pont4evis; le village luimême fut entouré de fossés, qui le mirent à Tabri

d'uo coup de main, et lorsqu'en j346 les Ân* glak descendirent en France, qu'ils poussèrent leurs conquêtes jusqu a Poissy et prirent Saint- Germain en Laye, Édouard III recula devant un village ; il ne put enlever Saint-Cloud et se retira en dévastant les environs. Mais après la bataille de Poitiers, Saint-Cloud subit le sort d'une grande partie de la France : les Anglais et les Navarrais le réduisirent en cendres et passèrent la plupart des habitants au fil de Tépée. Et ce bourg, de> venu si florissant , et qu'embellissaient alors les maisons d(' plaisaiices du frère de Philippe le Bel de Jean, duc de Berry, et de plusieurs autres grands personnages, fut réduit à Tétat le plus misérable pendant le long et malheureux règne de Charles VI, où le pouvoir, comme le roi, était sans intelligence, sans force et sans dignité. Saint-Cloud appartenait au premier occupant: tenant aujourd'hui pour les Bourguignons, demain pour les Armagnacs, jamais pour le roi et la France.

Après le guet-apens de la rue Barbette , Jean sans Peur était rentré dans Paris , non comme un

* En x3oi, Charles, comte de Valois, frère de Philippe le Bel» épousa, dans sa maison de plaisance de Saint-Cloud, Catherine de Courtoiay, impératrice titulaire deConstantînople.

meurtrier , non comme un proscrit, mais en mat^ tre, s'appuyant sur un corps de troupes considérable et plus encore sur son audace. Pour accroître son pouvoir , il remua , soudoya , arma ces hordes de bandits qui s'abattent toujours sur la ville aux temps de trouble; et avec ces hideux auxiliaires , il fit trembler la capitale et le conseil du roi. De leur côté, les fils de Louis d*Orlëans, sa victime, ne pouvant obtenir justice du meurtre de leur père , prennent les armes et s emparent du village et du pont de Saint-Gloud, qu'ils n'évacuent qu'à la paix fourrée. Cette paix , dont le nom exprime la sincérité, ne devait pas durer; elle ne profitait qu'au duc de Bourgogne. Tandis que Jean sans Peur ensanglante Paris, le duc d'Orléans dévaste les enviions. Son but était de se rendre maitre de la personne du roi et de celle du dauphin , et , avant tout , de la capitale ; mais il fallait d'aÎ3ord occuper les points considérables qui l'entourent; il fallait rentrer une seconde fois dans Saint-Cloud , qui était alors trèsforlific. Va\ septembre i '[ i i , I^ierre des Essai ts, rétabli prévôt de Paris par le parti triomphant du duc de Bourgogne, avait confié la garde du pont a Guillaume de Beaumont, au grand mécontentement de CoUin de Puisieux, capitaine de la tour, qui regardait la défense entière du pont comme un droit de ses fonctions. Chaiies d*OrléaD8 mit

LE PALAIS DK SAIWT-CLOUD. l3

habilement à profit l'irritation de Puisieux ; on gagna cet bomme, qui négligea à dessein juscfiraux moindres précautions. A la faveur de celle coiuiivence , le mardi 1 3 ou 1 3 octobre 1 4 1 1 9 pendant la nuit, le chevalier Jean de Gancourt, à la téte de Irois cents Armagnacs, passa la rivière sur un pont de cordes, escalada le pont de bois, rompit les serrures et entra dans la tour. Comme tout cela n'avait pu se faiie sans 1ji ait, on était venu avertir Collin de Puisieux, qui ne donna d'autres ordres que de se coucher et de se tenir en repos. Les Armagnacs occupèrent donc la forteresse sans résistance; ils tuèrent tous les Bourguignons qui s'y étaient réfugiés, et s'emparèrent des provisions, des armes qui y étaient déposées. Quant à Collin de Puisieux , il se laissa prendre dans son lit. On lui permit de se retii-er ; mais il ne porta pas loin sa trahison. Pris par les Bourguignons quelques jours après, il eut la téte tranchée aux halles de Paris, le 1 1 novembre, et son corps fut coupé en quatre quartiers que Ton pendit aux quatre principales portes de la ville.

Cependant les Armagnacs attendaient tous les joursies Bourguign o ns,.et , afin de lesbien recevoir, ils établirent une garnison de quinze cents hommes d'élite , tousc/iemliers ou écujrers de Bretagne^ SAwfergm et de Gascogne , au poste de Saiut- Cloud, tlont la conservation était indispensable à

■ 4 HlîSIDEIfGES ROYALES.

la subsistance de leia armée campéeà Saint-Denis.

Les chefs de cette garnisou mirent tout eu œu* yre pour se dëfeiuke d'une surprise. Ils retranclièrent complètement Saint-Cloud et notamment la partie du village devant le pont, qui n'était pas fermée de murailles, en la munissant d'une chaîne de tonneaux remplis de pierres, et en y élevant une forte barricade. Puis ils mandèrent aux princes çue Paris {oui entier ne serait pas ca^ pable Remporter leur position.

De son côté, Jean sans Peur paiaissait avoir oublié que les Armagnacs étaient aux portes de Paris; il laissait tranquillement les Harifflens souf<frîr et se plaindre du blocus; mais quand il vit l'exaspération montée au plus haut point, il dit, dans un conseil, aux chefs de la ville, que le roi et le duc de Guyenne trouvaient bon que Ton reprît âaint-Cloud,et il leur demanda de fournir quinze centshommesde leur milice pour cette expédition. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme, et le soir même, à dix heures, tous les préparatifs étant faits avec autant de célérité que de mys* tère, quinze cents miliciens sortirent de Paris, marchèrent la nuit, par des chemins détournés, et arrivèrent le lendemain à huit heures du matin devant Saint-Gloud, dans le moment où Jean sans Peur débouchait à la téledes Picai ds, des Anglais et de la cavalerie parisienoe. Aussitôt on sonna

LE PALAfS U£ SAlliT-GLOUI>. l5

l'attaque. Elle fut vigoureuse et la défense non moins vive. Mais la furie parisienne renversa tous lesobstacles, et s'ouvrit la preniière un chemin dans les retranchements où les Bourguignons se ruèrent eu tumulte. AlorS| sur la place de Teglise s'en-» gage un terrible combatcorps à corps. Les Gascons lâchent pied, se sauvent dans la tour et lèvent les ponts-levis, sacrifiant à leur sûreté une multitude d*Ârmagnacs. Parmi ceux-ci, les unspérirent brave» ment les armes à la main, le plus grand nombrese réfugia dans Téglise de Saint-Clou d qu'ils avaient fortifiée. Après avoir laissé un détachement de soldats pour empêcher une sortie de la part dé ceux qui étaient dans la tour du pont, le duc de Bourgogne se porta avec tout le reste de ses troupes contre l'église , rassaillxt avec impétuosité^ i eiiipoi la de vive force, et fit un tel carnage des Armagnacs , que ce saint lieu regorgeait de cadavres et ruisselait de sang.LedttcdonnaensuiteTas* saula la tour du pont, mais il renonça au dessein de s'en rendre maître , lorsqu'il vit les Gascons^ revetius de leur terreur, combattre avec le plus grand courage et repousser victorieusement ses attaques.

Cette action, qui ne dura que trois heures, coûtà la vie à neuf cents chevaliers ou écuyers,

et, chose remarquable! c'est, chandelles éteuiies et cloches sonnantes, en vertu d'une bulle du

l6 RisII>B]!rGBS ROYALES.

pape Urbain que l'on excommuniait les Armaguacs à JNotre-Dame de Paris, dans le moment même où on les égorgeait à Saint-Cloud !

Durant celte boucherie, les princes étaient fort tranquilles à Saint-Denis. Les courriers reçus dans la matinée leur marquaient que la garnison de Saint-Glond ne craignait ni attaque ni siège, et que quiconque voulait avoir le plaisir d'une belle journée, ou prendre part à la gloire d^un combat beureux , n'avait qu'à se hâter. Les princes dhit lenl jo^eusemeiil ensemble, montèrent à cheval et se dirigèrent en bataille vers Saint-Gloud, «afin d'avoir après dîner Fébattement de la victoire. » Mais à la hauteur de Montmartre , ils apprirent la défaite de leur parti. Ils revinrent consternés à Saint-Denis , et se hâtèrent de lever leui camp.

Pendant les troubles de cette époque désastreuse, les chanoines de Saint4])loud demandaient vainement à leur saint patron de les protéger par un miracle contre la fureui* des étrangers; ils se virent forcés d'abandonner une seconde fois leur église et de se réfugier à Paris, emportant leurs reliques quiis déposèrent dans la chapelle de Saint«Symphorien de la Gté Quinze ans plus tard 9 quand ils vinrent les reprendre, le corps de

saint Cloud fut placé dans une cliâsse en cuivre iïoréj enrichie de pierreries, et ornée de deux figures en relief, à l'image du saint. Cette châsse avait été faite aux dépens du chapiti e ' j on la portait processionnel lemeut le 7 septembre, jour de la mort de saint Cloud, et en mémoire de sa transla* tion. Ces riches ornements entass(^s sur son tombeau attestent moins la prudence que la piété des bons chanoines. Â la vérité, la vierge insprée du ciel, Jeanne d'Arc, avait paru, et les Anglais avaient fui. Mais Saint-Cioud n'en avait point iini avec les Bourguignons : on les retrouve encore, en i465, assiégeant Paris, s'emparant de Saint- Cloud et causant au chapitre les plus rudes alarmes. Du moins, cette fois, les chanoines en furent quittes pour la peur. Plus révérentieux que d'habitude envers les saints, les soldats bourguignons respectèrent les reliques de saint Cloud, mais ils se dédommagèrent amplement sur les biens de révéque, et sur le palais épiscopal qu'ils pillèrent de fond en comble.

' Ce fait était constaté par les quatre vers suivants, qu on lisait sur la châsse:

Anoo miii™^ centum quater adde sed octo Supra viginti; tune tempus certèteoebis, Quo tulit ossa beatiClooldi capsula presens Coodîla devotè per fratres atque decanuin*

l8 RÉSIOJBirCES AOTALBS.

Cependant, les seigneurs de Saint-CJoud ne tardèrent point à réparer les désastres de la guerre ' ; la prospérité du bourg s'accrut de siècle en siècle, et dans Tannée 1 547, le palais épiscopal était redevenu assez magnifique pour servir de lieu de cérémonie dans une auguste et triste solennité.

Après la mort de François I*' à Rambouillet, son corps fut porté à Saint-Cloud. L^efKigie de ce prince, faite avec beaucoup d'art , fut placée sur

nn lit de j)arade, vêtue des habiis lovaux et entourée des insignes du pouvoir suprême. Toute la maison du roi vint à Saint-Cloud; chaque officier

continua son service, auprès du monarque mort, avec la même régularité et dans un proibnd

t « Entre autres privilèges, ils avaient celui «IVxigerdea habitants de Saint-Cloud ^ dit Paganiol, autant de taille» qu*ils voulaient le jour de Saint-André. » Une sentence du

bailli de l'évèque, rendue à ce sujet, avait élr coniirniée p.ir arrêt du parlement d'août i38i. Sauvai avance seulement que les chefs de régli>c de Paris ont longtemps joui du droit d'exiger des habitants de Saint-Cloud un droit de taille le jour de la Snitit zVndré, ce qui est beaucoup plus croyable. L'abbé le Beuf fail observer que les évéques traitaient ceUe aiïaireavec douceur, et que l'impôt ne frappuit pas les clercs: distiuctiou très-flatteuse pour les laïques. t.a taille , qui s*élevait à cent livres, en i375, après avoir été successivement diminuée, lut réduite à vingt livres sous le règne de Louis XII (i:)09).

LE PALiklS OB SAUriMSLOVID. I9

silence. On observa religieusement les usages du palais et les habitudes du roi. Aux heures mêmes des repas, la table de François 1""^ était ser\'ie avec autant de prof usion el de luxe que pendant sa vie. €ette cérémonie dura onze jours. Alors la scène changea : la salle fat tendue de riches ornements « de deuii ; puis on y apporta le cercueil du roi couvert d*un gi-and drap de velours noir et surmonté d'un dais de même étoffe. En face du catafalque s'élevaient deux autels somptueusement parés, où le service divin était célébré sans interruption pendant toute la journée , depuis quatre heures du matin. Le corps du roi resta à Saint-Cloud jusqu'au 21 mai. Le clergé de Paris vint alors le prendre et le conduisit en pompe à Féglise Noire- Dame desCbamps, où furent aussi amenés les corps du dauphin François et de son frère , Charles d'Orléans; enfin, après un service solennel célébré à la cathédrale, François P' et ses deux fils s'acheminèrent lentement vers Saint-Denis, pour aller prendre place dans la dernière demeure des rois

A côté de ce souvenir de deuil , la vie de Fran-

' Voir « l'ordre observé aux obsèques et eoterrement du roy François r% l'au 1547, ^ par escrîpt du commandement du roy Henry II. »

[Cérémonial de France^ par Théodore Godefroy.)

ao RISSIDBNCBS KOTALES.

çoisl*"^ lie iuurtiit aucun iail remarquable à Tliiiitoire de Saiut-Cloud.

Henri II, son fîls, aimait cette résidence; il y fit bâtir une maison de plaisance dans le goùl italien; et comme il était obligé, pour s*y rendre, de traverser le vieux pont de bois , fatigué par le temps et par la guerre, ce prince le remplaça par un beau pont formé de quatorze arches en pierre^. Une tour occupait le milieu du pont, et auprès d*elle on éleva une py ramide ornée de trophées.

Cette tour de Henri 11 fut plusieurs fois, et

nolamment en iSGy, le point de mire des attaques des protestants et résista à leurs efforts. C'était peu de temps après la fameuse prise d'armes dont la nouvelle éclata comme un coup de tonnerre sur la cour endormie dans les délices de Monceaux. On sait que l'entreprise avait pour but l'enlèvement du roi , et qu'elle échoua , grâce à

* On répétait au xvi* siècle uue anecdote qui prouve que le peuple attribuait à des causes surnaturelles et merveilleuses cette grande construclion : on racontait que l'entrepreneur ne potivant finir son travail, le diable lui apparut et s'engagea à l'achever, si l'architecle voulait lui promettre la première chose qui passerait sur le pont. Le marché fait et l'œuvre terminée, l'architecte jeta sur le pont un chat que le diable emporta, en enrageant d'avoir un si mince salaire potir un si bel ouvrage.

rhabiietë et à la présence d'esprit de Catherine de Médicîs. Tandis que le marëcbal de Montmorency,

envoyé par ses ordres aux cliels proleslanis, les amusait par des propositions conciliantes, elle appelait en grande hâte tous les Suisses cantonnés à Châleau-iliierry. Ils arrivèrent précipitamment à Meaux où la cour setait retirée. On agita surle-champ la question très-grave de savoir s'il fallait se défendre dans une ville à peine entourée de vieilles murailleS| ou leiiler de gagner Paris malgré les huguenots qui tenaient la campagne. Le connétable de Montmorency exposa avec force les risques que 1 on courrait en partant . Le duc de Nemours soutint avec non moins de chaleur qu'il y avait plus de danger encore à rester, l^s avis se partagèrent, el l'assemblée, dans une perplexité cruelle, allait se ranger à ropinion plus imposante du connétable, lorsque le colonel des Suisses demanda et obùnt l honneur d'être admis dans le conseil. Louis Ptiller de Luceme étaitun soldat blanchi sous le harnais; sa taille hauie, sa figure osseuse et martiale , sa voix gi ave et retentissante, tout en lui commandait l'attention et le respect. Il supplia le roi de ne pas se laisser assiéger par des sujets rebelles, en un lieu si peu considérable, et de remettre sa [)ei sonne et celle de la reine à la valeur et à la fidélité des Suisses. «Je répoiids, ajouta IMiUti, (jue nos six mille bia-.

92 RESIDENCES ROTALSS.

K ves ouviiioiit à V^otie Majesté, à la pointe de d leurs lances , un chemin assez large pour passer « à travers Farmée des ennemis. » ]1 dit, et sa mâle assurance électrisa l'assemblée. Catheiiiie de Médicis fut la première à applaudir à ces généreuses paroles ; et , prenant le jeune roi et son frère par la main , elle se présenta aux quartiers des Suisses, les parcourut au milieu des acclamations, et exalta le courage des soldats par un discours plein d'énergie et de noblesse. « Allez, a leur dit-elie eu Unissant, allez donner au repos « ce peu de nuit qui vous reste. Demain, je con- «c fierai à la force de vos bras le salut et la majesté «de la couronne de France. »

Pfiifer n'avait rien promis de trop. Le lende» main septembre, les six mille bommes étaient sous les armes à quatie heures du matin. Bientôt leur bataillon carre s^ouvrit pour recevoir le roi et la famille royale , et Ton partit. La cava* lerie protestante ne se fit pas longtempsatteiidre; deux fois, pendant la route , elle essaya d'enfoncer les Suisses; mais deux fois les Suisses s'arrêtèrent , abaissant leurs lances , regardant l'ennemi avec une froide intrépidité, et lui présentant une muraille de fer : admirable manœuvre, qui fut louée par les protestants eux-mêmes

* L*im de leurs cheh les plus habiles et les plus braves,^

LE PALAIS' OJR SAim^-CLOUD. 23

Les piutesîants, dont le caractère distinctif était la persévérance , n'ayant pu se saisir de la personne du rai, résolurent hardiment de IW siéger dans sa caj)iiale. Le prince de Condé et Tamiral Coligay inlerceptenl les communicalioiis par terre et par eau. Ils se rendent maîtres du cours des rivières qui approvisionnent Paris, et successivement de tous les environs. Le tour de Saint-Cloud arriva le a4 octobre : les protestants, œmmandés par les frères Gorbozon et Saint-Jean, fondent sur ce faubourg et s'en emr parent; les catholiques^ repoussés, sont contraints de fuir dans la forteresse du pont , après avoir rompu l'arclie qui y conduisait. Ils parviennent ainsi à se mettre à l'abri des vainqueurs, qui les poursuivaient Fépée dans les reins, et se maintieniienL , soiis les ordres de Giiincourt, dans la tour de Henri U, malgré des assauts furieux et multipliés.

La rcsistance de Guinconrt n'empêcha |)as les protestants de rançonner Saint-Cloud et d'alYamer Paris, à tel point que le connétable de Montmorency fut forcé par la clameur publique de

Lanoue, en parle ainsi : « Les vSiiisscs demeurèrent fermes Sîïns jamais s'estoniier, tournant toujours la teste, eonime a accoustuwé de faire ud furieux sanglier que les aboyeurs poursaivent, jusqu'à ce qa*on les abandonna y voyant qu'il n'y avoit apparence de les forcer. »

24 RJSSIPBIIGES ROTAUS.

sorlir des inurs a la tête de l'armée rovale, et de livrer dans la plaiiie de SaiuUDenis cette funeste bataille où il trouva la mort , et où trois mille Français, sans aii il lerie, mais soulcnus par l'enthousiasme religieux, combattirent vaillamment dix-huit mille hommes, et, vaincus, emportèrent l'honneur de la journée.

Après la bataille. Saint -Cloud reuti'a sous l'autorité du roi , passant ainsi , durant les guerres de religion, des mains tles protestants aux mains des catholiques, jusqu'au jour où, dans une charmante maison de campagne, qui devînt le noyau du château de Saint -Cloud, fut jetée, dit-on, parmi les joies et les parfums d'une féte, la première pensée de la Saint-Barthélémy Cette maison, située sur les hauteurs de Saint-Cloud, était Tune des plus considérables de ce séjour. Elle appartenait à Jérôme Gondi, que Sauvai qualifie l'un des plus riches banquiers de son temps. C'était un de ces heureux aventuriers qui avaient suivi Catherine de Médicis, iiiiant à iame du beau pays de France. Il pliait alors sous le poids des dépouilles de sa pairie

' Oii H (lit aussi ffue les premières l)aï>es de ce monstrueux projet avaient ete arrêtées à Bayunne enU'c Catherine et le duc d'Albe. Catherine le portait partout avec elle*

LE PALMS DE SAIMT-CLOUD. tl3

adoplive : on vantait la splendeur de son hôtel à

Paris, la beauté de ses jardins à Saint-Cloud

Cette brillante résidence devait bientôt^ acquérir une autre célébrité : c*estlàque, le i^'^aoùt i589, s'accomplira, parla main d'un fanatique, l'assassinat du dernier des Valois.

' « Ce qiril y a de plus singulier en ce village, est le palais (^t l()t:is (ie j)laisance de monsieur (leGondv, iiicrvcilleux en toutes choses rares. Les grottes, les compartiments, les parterres, les allées, les plantes, les fleurs et autres pièces d'un divin verger, y donnent un admirable contentement à la veiie des plus curieux. » (AnUquités et recherches des vUies de la France, par André Duchesne. — 1609.)

* Suivant de Thou, J. Gondl avait fait bâtir cette vHla. L'abbé le Bœuf dit cpi il l'avait achetée; enfin , Tronchet pense qu'il la tenait des libéralités de Catherine de Médicis. N'était-ce pas , en effet, la lii.iison de plaisance que Henri II avait fait bâtir à Saint-Cioud dans le goût iulien ?

HESID£]^ÎGF.S ROYALES.

Page 1