CHAPITRE II
aZlTEI 111. HBVai IV.
Henri III était né avec le germe des qualités qui peuvent faire les grands rois. Un sage gouverneur * avait cultivé et développé ces heureuses dispositions delà nature. Esprit, valeur, libéralité, amour de la justice, toutes les vertus semblaient devoir être son partage. Duc d'Anjou , deux victoires i illustrèrent ^ à l'âge où i ou commence à
< François, seigneur de Camavallet.
* La bataille de Janiac fut i;agnc c d'après un ])lan conçu par Go/s^ait^ de Biron. Ta vancs, dans ses Mémoires, réclame l'honneur de la bataille de Moncontour. Quoiqu*il en soit, toute la gloire en est resiée au duc d* Anjou.
peine le métier des armes. Lieutenant général du
royaufne pendant cinq années, il remplit avec zele ces hautes fonctions ; et lorsqu'à \in§;t-deu\ ans j sur le seul bruit de sa renommée , les Polo» nais rélurent roi entre tous les princes chrétiens, l estime des grands et les regrets du peuple le suivirent sur ce trône étranger où Texilait la jalousie de Charles IX
A. peine Charles IX est-il mort, qu iienri jette sans dignité son sœptre de Pologne et s'enfuit pour Gom-ir après une couronne plus belle qu'il portera sans honneur. A la cour de son frère, Catherine de Médicis le traitait comme le mieux aimé de ses enfants; elle excitait son ambition, le faisait chef du paili catholique, et l'opposait au roi afin de les
t « Catherine de Médicis, qui avoit alluoié la haine des deux frères, pour témoigner au roy qu'elle n'avoit pour le duc d'Anjou que des sentiments de grandeur innocents, fit mine d'avoir grande frayeur pour cette élection , €{u'e1lene croyuit pas si capable de réussir ; mais quand l'adresse de nos ambassadeurs eut surpassé ses espérances, si le roy en eut une joie dont l'intérêt ne se pouvoit plus dissimuler, elle en eut une si noire ailliction, que toutes couleurs qu'elle mit dessus n'y
purent porter atteinte Chaque remise pour le départ de
son frère irritoit le roi d'autant plus qu'il Toyoit de ses yeux qu'il avoit aussi peu d'envie de partir que la reine de le laisser aller^ et cela l'obligea même à de plus grosses paroles, après avoir dit « qn'il falloit cpie l'un ou l'autre allât en Pologne. * (Le Laboureur, Discours sur la vie du rox Henri III.)
a8 BltSIDF.NCi:S ROYALES.
dominer l'un par l'autre. Le duc d'Anjou jouait alors le rôle que plus tard le duc de Guise joua
avec lui; el jK)ur maînleuii sou iiiiiuence en face de la haine de Charles IX, Tamour du peuple et la considération des grands lui étaient nécessaires ; il sutliabilenieiil se ménager ces appuis. Roi à son tour, libre d'entraves, maître de commander à tous, il s'abandonne lui-même; les qualités que la lu lie entretenait disparaissent ou sefTacent; elles se dégradent dans la mollesse ou se perdent dans de honteuses voluptés. Bientôt le mépris public couvrit Henri 111 ; les forces de la Ligue et la puissance des Guises s'en accrurent, et la haine arma le régicide.
Quelques faits de la vie si disparate de ce monarque rappelleront les causes qui préparèrent la dégradation de son pouvoir , ses vengeances et sa mort.
Peu dauut es suffirent pour faire juger le roi; esclave de ses sens, il ne montra plus ni zèle ni aptitude pour le gouvernement. Le travail lui devint pénible , même odieux. Son âme sVnerva, son intelligence s'éteignit dans l'abus des plaisirs. Endormi au milieu d'une cour dont Catherine de Médicis entretenait la mollesse et les délices, il était heureux de se laisser conduire, de se décharger du poids de ses alTaires, et subissait avec bonheur rinfluence des ministres ou le joug du
favori du jour. Léger, frivole , ou le voyait perdre dans des occupations indignes de ];i iiiajesk^ royale le temps que réclamait raduiinistialion du royaume. « Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion, il alloit ordinairement en coclie avec son épouse , la reine , par les rues et maisons de Paris , prendre les petits chiens qui leur plaisoîent; ils alloient aussi par tous les monastères de femmes aux. environs de Paris , faire pareilles quêtes de petits chiens , au grand regret, des dames qui les avoient; se faisoient lire la grammaire par Dorou et apprendre à décluiei ' . »
Henri III redevenait roi dans les occasions solennelles : sa taille , sa figure , ses manières j sa voix , son éloquence tout le servait alors. Cé-
* Pasquier, avocat général ea la chambre des comptes, fit à ceKe occasion une c|)îgramme,afixi, dit-il, que tombant dans les mains du roi, elle lui fôt une leçon, non de grammaire latine, mais de ce qu'il devait faire.
* 11 aimait à parler et parlait souvent avec éloquence. Sa harangue aux premiers états (îe Bloi< (1576) fut piouuncce, dit Mé/eray, avec une action vraiment royale et uue grâce merveilleuse. Son discours d'ouverture aux états de Blois de 1 588 ne fut pas moins remarquable. « Cette harangue, dit TEstoile, prononcée avec une grande éloquence et majesté, ne fut guère agréable à ceux de la Ligue. Leduc de Guise en changea de couleur et perdit contenance, et le cardinal encore plus, qui suscita le clergé à en aller faire grande plauite à S. M. «
3o RÉSIDENCES BOTA^LES.
tait une représentation vraiment majestueuse;
hors de là , la dignité du prince s'effaçait pour faire place à Tafféterie de la femme la plus coquette : il couchait avec des gants d'une peau particulière pour conserver la blancheur de ses mains j couwait son visage d'une pâte préparée pour entretenir la fraîcheur de son teint , frisait lui-iiiciïie les cheveux de la reine, goudronnait ses collets et ceux de ses favoris, descendait enfin à de misérables détails au-dessous d'un homme et surtout (l'un roi. Le jour de son sacre, la messe ne put être dile que le soir, contre T usage derÉghse, parce que , pendant toute la journée , il arrangea des pierreries et ajusta ses habillements et ceux de la reine. Henri 111 n afiectionnait pas seulement les habitudes des femmes; souvent aussi il en porta le costume. « Le roi faisott joutes , ballets et tournois, et force mascarades, où il se trouvoit ordinah*ement habillé en femme, ouvroit son pourpoint , et découvroit un collier de perles et trois coilcls de toile , deux à fraise et un renversé, ainsi que lesportoient les dames de la cour »
' Ses lois somptuaires prescrivaient le luxe des meubles et la magoificeiice des festins. omelettes étaient honorées par lui d^ine distinction particulière; il von>
lait qu'elles fussent saupoudrées de musc, ambre, perles, et (|u^ellcs rev lussent chacune depuis cent jusquù
LE PÀLAIS DE SAIM-CLOUD. 3l
Telle était sa scrupuleuse exactitude sur l'étiquette , qu'il renvoya un jour le duc d'Épernon ,
qui s'ëlait préseuté devant lui sans escarpins blancs et avec un habit mal boutonné* Les membres de son conseil dcTaient être vêtus, en hiver, de velours à poil , et, en été, de velours ras; nul n'entrait dans sa chambre sans bonnet : ainsi le voulait Tordre du roi « 11 portoit lui<méme un petit homiel comme d un enfant, qui avuil un bork t descoupéà taillades de travers, et sur iceluy une plume par-devant, avec quelque belle enseigne et une grande perruque, et ne se défuloit jamais, non mesme à l'église, pour ce qu'il avoil la teste rase ^. »
Ses mœurs étaient dissolues. 11 avait aimé passionnément la princesse de Condé; quand elle mourut, le roi versa beaucoup de larmes; on le vir , j)our manifester sa douleur, couvrir ses habits de peiites tètes de niorl, et en mellre jusqu'aux aiguillettes de ses souliers* Mais les femmes n'a* vaient pas ses premiers hommages : son règne fut celui des mignons. » Le nom de mignons com*
cent cinquante écus : c'était une contrefaçon de la cuisine de Gléopâlre. ' De Thon.
* Ce qui fit dire au docteur Boucher que « Henri de Valois étoît lin infidèle, un Turc, puisqu'il ne se découvroit même pas devant l'image de Jésus-Christ. »
3a Rl^lDENCES ROYALES.
mença (1576) à trotter par la bouche du peuple^ à qui ils étoient fort odieux , tant pour leurs laçons de faire badines et hautaines que par leurs accou&trements elïéminés et ]es dous immenses qu'ils recevotent du roy. Ces beaux mit^nions^ que Henri III assoeioil a ses débaiu lies el à sa puissance, portoieut les cheveux louguets, frises et refrisés 9 remontant par-dessus leurs petits bonnets de velours , comme font les femmes; et leurs fraises de chemises de toile d atour empesées et longues de demi-pied, de façon que voir leurs tètes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saml Jean en un plat. »
Ces jeunes écervelés passaient une grande partie de la journée à compléter la plus extravagante toilette : ils se faisaient friseï-, arracher le poil des sourdls , mettre des dents , peindre le visage, habiller et parfumer : puis, branlant le corps, la tête et les jambes, démarche qui leur semblait la plus belle , ils se rendaient en la chambre où le roi, couché sur un lit spacieux, cherchait le repos au milieu du jour.
La tendresse de Heun III pour Quélus et Maugiron fut excessive : « 11 baisa leur visage après leur mort , et , à l'exemple de Marguerite de Valois et de la duchesse de ^eve^s , il fit embaumer leurs tètes, et conserva soigneusement leurs blondes chevelures. Son deuil ne voulut pas res-
ter secretf il s'étala en de pompeuses obsèques. Les corps de ses favoris, comme ceux des princes, furent exposes sur des iits de parade. Toute la cour assista à ces funérailles vraiment royales. Henri III, désolé, garda la chambre plusieurs jours, et reçut des consolations officielles; il chargea la poésie de célébrer sa douleur, et la sculpture d*en éterniser le souvenir. Dans l'église Saint- Paul de Paris, auprès du grand autel, de superbes mausolées s'élevèrent à la mémoire de Saint- Mégrin , de Quélus et de Maugiron, et letirs vet^ tus furent inscrites sur le mai bre au milieu des muimures du peuple , et au giaud scandale de tous les gens de bien
Mêlant la superstition à la d^aucbe , comme Louis XI à la cruauté , Henri lil îusuiua des confréries de pénitents; il faisait des pèlerinages avec ses favoris pour gagner des indulgences, conduisant des processions, se donnant la discipline, parcourant les rues la nuit et le jour avec un long chapelet de têtes de mort, s*enfermant quelquefois dans le couvent des H^'éronnnites , à Vin-
' Le a janvier iS^, ces mausolées furent brisés par les ligueurs, disant « qu'il n*appartenoit à ces méchants, morts en reniant Dieu , sangsues du peuple et mignons du tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, et que leurs corps n'étoient dignes d*autres parements que d'un gil)et. » (L'Estoile.)
34 RÉSIDEirCES ROTÀLBS.
cennes, y prêchant sous le froc, et se faisant appeler frère Henri.
Ces pénitences ridicules, à l'aide desquelles Henri III espérait racheter ses dérèglements, indignaient le peuple : c'étaient^ à ses yeux, des démonstrations hypocrites qui outrageaient la religion , de même qu'il regardait le luxe effréné des mignons comme une insulte à sa misère. Les mœurs de ces jeunes gens n'étaient pas un moindre scandale pour la morale publique : encouragés par le maitre, ils se faisaient un jeu d'attenter à la tranquillité , à l'honneur des fa* milles , d attaquer, de corapromettrc la réputation des plus hautes dames ; et Henri 111 s égayait beaucoup au récit de ces lâches exploits. Aussi y les femmes le délestaient profondément, et, entre elles, la plus remai'quable par son rang, et surtout par sa haine, était Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, sœur du duc de Guise. £lle avait essayé , dit-(in , de plaire au roi , qui , non content de repousser, suivant ses habitudes, les flatteuses attentions d'une femme, se permit encore des railleries sur des imperfections secrètes de la duchesse; « outrage, dit Mézerai, beaucoup plus impardonnable, à l'égard des dames, que celui ijii e>n fait à leur honneur. » 3Iadame de Montpensier devint l'ennemie implacable de Henri 111; et quand elle vit la fortune de la mai-
son de Lorraine se hausser sur la puissance de la
Ligue, ses projets de vengeance s'annoncèrent par de violentes menaces : elle nionuail des ciseaux d'or qu'elle portait à sa ceinture en disant : « Cest pour tondre le rot, afin de le reléguer dans «un monastère, comme indigne de la couronne, K et de mettre sur le trône un prince qui le mérite « mieux, et saura défendre des attentats de Vhé^ il résie la religion compromise par la dissimula- <r tion et la lâcheté de Valois. »
Àinsi le monarque dont la jeunesse avait été si éclatante, el qui avail jiai u si digne de régner avant d'être roi, s'abaissait chaque jour sous le mépris public, tandis qu'à ses côtés grandissait un homme entouré de tous les prestiges de la popularité el de la gloire : c'était Guise. Derrière lui , l'Ëspagne et ses trésors , Rome et ses foudres , la Ligue, une religion, tout un peuple; autour de lui, la foule des princes lorrains, tous considérables par leurs dignités ^ par leurs talents, leurs richesses ou leurs vices. Avec de tels auxiliairesy une d^^nastie nouvelle pouvait s'établir, si, au la mai i588, le roi de Paris avait osé ra<* masser la couronne qu'il avait osé renverser; mais il hésite , il temporise , il écoute les ti ompeuses paroles de la reine mère , et laisse échapper l'occasion et Henri. Plus tard, trop dédaigneux d'un adversaire qu'il méprise, il le brave, le domine,
36 RisiDCNCES ROYALES.
l'outrage, l'irrite jusqu'à la fureur; et quand il a démantelé pièce à pièce le pouvoir royal , et qu'il est piêt à le saisir, il tombe lui-niéme viclîme de laudace et de la pertidie.
Il y avait une époque dans l'année où Tàme énervée de Henri ïll reprenait quelque vigueur. Il secouait un moment sa torpeur et sortait de sa mollesse. En hiver, le roi était tourmenté d'humeurs noires, dont les officiers de sa maison avaient seuls le secret. Quoiqu'en tout autre temps il fût très-facile à servir, alors son caractère devenait sombre et intraitable. On ne pouvait plus lui parler de plaisirs; il se couchait fort tard, dormait peu , se levait de grand matin , travaillait continuellement avec le chancelier et les quatre secrétaiiesd Ktai jusqu'à les fatiguer parl'aiu nlion scrupuleuse qu'il apportait à toutes les aflaires. Dans ces accès, son zèle était extrême pour le maintien de la discipline; et des arrêts pleins de sévérité venaient surprendre la cour et le public'.
« Je me souviens, dit de Thou, que peu de temps avant la mort du duc de Guise, passant par le château d'Éclimont pour me rendre à la cour, M. de Ghevemy me parla de ces humeurs
■ Ce fait peu connu est rapporté par rhistorien de Thou^ il le tenait du chancelier Chevemy, qui avait servi Henri III pendant vingr-quatre ans.
LE PALAIS Dt. bAiJXT-CLOUD. ô']
noires, et me prédit que si le duc continuoil
à pousser le roi, Henri III seroit homme à le faire assassiner, saus bruit, dans sa diambre même, parce qu^on.étoit dans une saison où il s^irrîtoit aisemeut, et où sa colère appi ochoitde la fureur. »
La matinée du ^3 décembre 1 588 vit se réaliser à Blois cette étrange j)rt diction.
Heuri de Guise avait péri par le sentiment extrême de sa force et de la faiblesse du roi. Henri III faillit à perdre là couronne par un égal excès de présomption et de sécurité. £n se débarrassant de son plus redoutable ennekni, il crut en finir tout d'iin coup avec là Ligue, et éteindre dans le sang d'un seul homme le mal qui depuis longues années jetait de si profondes racines; il crut que les factieux, épouvantés de ce grand exemple, allaient rentrer dans le devoir et lui permettre de reprendre le cours tranquiUe de ce règne heureux où son Louvre n'était troublé que par les rivalités de ses favoris. Dans ce but, et ayant l'ouverture des états, les résistances avaient été écartées de son conseil , qui fut composé de manière à n'y rencontrer que des ministres faibles ou des flatteurs. Aussi, après la mort du duc de Guise, certain de l'approbation de ceux qui l'entouraient, el plein de confiance en ses lumières, il ferma Toreille aux avis, aux
38 RÉSIDEnCEii ilOYALKS.
alarmes de sa mère, se moqua du très-petit nombre de ses serviteurs qui osèrent lui montrer des périls où il ne voulait voir qu'un riant avenir, se complaisant dans le succès de son guet-apens, faisant des disc aurs, des lettres, des ëdits, parlant ferme, portaut haut la tête, enfin agissant etcom"^ mandant en mattre. « Jamais roi, dit Ëstienne Pasquier, ne se trouva si conlent; » mais jamais triomphe plus court n'aum un lendemain plus amer,, et le sang traitreusement versé à Blois enfantera la o^stFophe de Saint-Cloud.
L'assassinat du duc de Guise, aux états de Blois, eut les conséquences prévues par Catherine de Médicis expirante Henri III avait doublé les
* L'histoire n'accuse pas Catherine tl avoir trempé dans Tassassindt des Guises. «Cette princesse avoit été malade, rapporte j&stieime Pasquier, et gardoit encore la chambre lorsque le roi vint lui annoncer brusquement la mort du ducf elle en fut si troublée, que dès lors elle commença d'empirer à vue d'ceU; cependant, pour ne pas déplaire à son fils, elle «ouvrit son chagrin le moins mal qu'il lui fut possible. »
Catherine de Médicis mourut le 5 janvier 1689, à Blois, « où elle étoit adorée et révérée comme la Jumn de la cour. « Elle n'eut j)as plus tôt rendu le dornlcr soupir, «^[u'uii n'en « lit non pins de coinplc que ti'une chèvre morte, w
Les vers suivants âont les meilleurs qu'on ait iaits sur eile «près sa mort :
La reine qui cy gît fut un diable et un ange ; Toute pleine de blâme et pleine de louante ;
L£ PALAIS DE SAIJXT-CLOUl).
forces d'une faction qu'il comptait détruire en
abattant la f)lns haute téle de la I J^ue. A l'arme puissante du fanatisme , se joignait alors une soif inexprimable de vengeance. Pendant que Paris brisait les images de Flenri III, qiiii foulait aux pieds les emblèmes de la royauté j le monarque » épuisé par l'enfiuitement de deux grands meurtres, était retombé sans coura{i;e au moment de compléter Toeuvie commencée dans un accès d'audace : au lieu de rappeler son armée du Poitou, de s'assurer d'Orléans; au lieu de marcher sur la capitale sans lui laisser le temps d'organiser sa déiiènse, il s'en était éloigné, comme épouvanté des anathèmes que hurlaient contre lui des prédicateurs en délii c. Autour du l oi même, les cris des ligueurs n'étaient pas sans écho. Parmi les catholiques demeurés fidèles s'élevaient des murmure&; ou lui l eprochait aiut l iraient la mort inutile et impolitique du cai'diual de G,uise ' , qui allait soulever
Elle soutint l'État et TÉtat mit à bas ;
Elle fit maints accords et pas moins de débats;
Elle enfanta trois rois et cinq guerres civiles ;
Fit bàLa des châteaux et ruiner des villes; Fit de bien bonnes lois et de mauvais édits : Souhaite-lui» passant, enfer et paradis !
1 L*£stoile assure que Henri IlIVonsuIta sur cette exécution sou conseil, qui répondit (jue le roi n'avait rien fait s'il ne se défaisait du cardinal. ISeanmoius, il est permis de
40 KJiSii>EiSCKi» ROYALES.
une tempête au Vatican et provoquer les foudres
de Sixle-Quiiit. Avili , menacé , attaqué de toutes parts , le pouvoir royal descendait avec rapidité au dernier degré d'abandon et de mépris , lorsque Henri III se retira à Tours dans une situation plus misérable qu'après la journée des barricades. Dans cette viUe, à la veille d'être investi par les troupes du duc de Mayenne, il se souvînt de son beautrere, le rot de Navarre, et pensa à se réconcilier avec lui. C'était la dernière ressource qui lui restait* Diane d'Ângoulême , fille naturelle de Henri II ^ fut chargée de traiter de la paix avec les protestants. L'adresse y les grâces de la négociatrice, préparèrent le succès d'une mission que hâta l'habilelé de Mornay ^ ou piiUot la générosité du roi de Navarre. Le château de Plessis-lez-Tours fut choisi pour Fentrevue du premier roi des Bourbons et du dei nier des Valois Ce lieu disposait mai à la confiance , surtout le lendemain des meurtres de Blois : son histoire, semée d'ou-
croin; t[ue le conseil voulut flatter la veujjeanctt du roî, et que ce seatimeut, qui depuis longtemps était au cœur de Henri, l'emporta 5ur toute autre considératioo,
' Le traité fut « Êdct, arresté et conclu» Sa Majesté étant * à Tours, le 3* du mois d'avril 1589. »
(Introduction des Mémoires et Corresponglances de Diiplessis-Mornay.) > L'enti'cvLic- lies deux rois eut lieu le io avril k^S^)^
LE PALAIS DE SAIHÏ-GLOUD. 4'
bliettes, de gibets, de chausse-trapes , était bien sombre ; Taii* du château semblait encore imprégné des miasmes funèbres du crime; ses murs humides et noircis par le temps suaient encore le sang des supplices \ Les protestants, effrayés du rendez-vous et de Thomme qui le donnait , firent tous leurs efforts pour empêcher le roi de Navarre de s'y rendre. Le prince persista, quoiqu'il ne fût pas lui-même peut-être sans quelque inquiétude. Comme il traversait la rivière, quelqu'un de sa suite tenta encore de l'arrêter : ^ Dieu m'a dit que a je passe et que je voise, répliqua Henri; il n'est « en la puissance de l'homme de m'en garder, car « Dieu me guide et passe avec moi » Henri 111 se trouvait dans les jardins de Plessis-Iez-Toui s: ce dut être un singuher spectacle de voir l'un des prtndpaux auteurs de la Saint-Barthélémy attendant la conservation de sa couronne d un chef des protestants ) de celui que naguère il déclarait à jamais indigne du trône ^. Le roi était entouré
* Les mines de ce palais trop célèbre ne renferment plus aujourd'hui qu'une distillerie de pommes de terre.
* « La gkoe a été rompue y non sans nombre d'ayertîssements que si j^y allois j*étois mort: j'ai passé Teau en me recommandant à Dieu. » (Extrait d'une lettre de Heuri de Navarre à Mornay.)
3 Par l'édit d union du 21 juillet i588, coniirme le 18 octobre suivant aux états de Blois.
RÉSIDEIfCES ROYALES.
d'une foule d'officiers somptueusement vêtus; le Béarnais se présenta avec une suite beaucoii}) moins brillante. « De toute sa troupe, nul n'avait de manteau et de panache que lui; tous avaient récharpe , et lui , vêtu en soldat , le pourpoint use sur les épaules, le haul-de-cliausse de velours feuille-morte , le manteau d'ëcarlate , le chapeau gris avec un grand panache blanc. » L'afïluence des spéciale urs attirés pai^ cette réconciliation était telle , que ces deux rois furent un quart d'heure dans Tallée du parc à se tendre les hras sans pouvoir se joindre ; enfin , « ils s'enil^rassèrent très^unouieusement, même avec larmes.» Les manières franches, cordiales et nobles du Béarnais lui gagnèrent tout d'abord les catholiques; Valois ne produisit pas le même eiièlsur les protestants. Devant ses grâces personnelles et ses séductions de circonstance, ils demeurèrent froids et graves , se souvenant de Coligny et de leurs frères. Henri 111 les traita en officiers braves, expérimentés, endurcis aux fatigues de la guerre; il fit appel à leur courage , et la cause royale fut sauvée.
k des troupes peu nombreuses et tout à l'heure
découragées, Henri de PSavarre joignit une arnice composée de soldats aguerris, bien disciplinés et pleins de confiance en leur chef. Mayenne, qui avait osé attaquer les deux monarques, fut re-
LE PALÀIS DE SAIITT-GLOIID. 4^
pousse ^ ; i ai mée repril rofTeiisive, s'avança vers Paris , et paitout des succès sigmlèrenl son pasâge. Pendant cette niarcfae , le roi appril à Etampes son excommunie ation ; atterré a cette nouvelle , il voulait, ti'aiter avec le pape ; le Béarnais l'en détourna et parvint encore à communiquer quelque peu de son énergique indépen* dance ^ à cet espiîl faible et dévot à la manière de Louis XL « Ck)ntre les foudres du Vatican , lui
' Dans la nuit du 8 mai , le duc de Mayenne enleva le faubourg de Saiut-Sympliorien de Tours à la vue du roi; il aurait poussé plus loin cet avantage .si la nouvelle de Tarlivée du Béarnais cl des écharpes blanches n'eût détermine sa retraite. « Si tost que vis tes qu on parloit à vous à coups de canon, et que le roi de Navarre esloit venu assister et secourir son frère , ayant un notable intérest qu*il ne tombast entre vos mains, la frayeur vous saisit tellement au lustre des écharpes blanches , que ce fut à vous de vous retirer en diligence par des ehemius égare/ où il n'y avoit point de pierres; et vouhistcs colorer vus ire fuite sur la prière que
nous vous fismesdenous secourir Estant icy, vous vous
défiastes bien qu'on ne larderoit gucresà vous suivre de près, ayant deux si puissants dogues à la queue. » (Satire Ménippée, Harangue de d'Aubray pour le tiers état.)
* Une bulle d'excommunication de Sixte-Quint ayant déclaré, en i585, Henri de Navarre relaps, bâtard, détestable, incapable de sueecder à la couronne, le Béarnais, sans îiutrement s'émouvoir, fit afficlier (Kn:-. Rome, aux portes du Vatican, cette réponse : « M. Sixte-Quint, soi-disant pape, «en a menti. «>
44 lli&lJ>£JNC£$ ROYALES.
« disait-il , il n'y a d'autre remède que de vaincre: « vous serez iucoutiuent absous, n en doutez pas. »
Les troupes royales continuaient victorieusement à s'approcher de Paiîs. Un brillant fait d'armes de Ivanoue , devant Senlis, où ce capiUiiiie protestant battit complètement les ligueurs trèssupérieurs en nombre, ouvrit le passage à âîx imWe Suisses et à deux mille laust^uenets qu'amenait Hai'Jay de Sancy Le dévouement de ce brave
î Dans ce combat , l'armée des ligueurs, qui s'élevait de neuf à dix mille hommes, fut mise en pleine déroute. Les Wallons de Balagnj et les troupes du duc d'Aumale prirent honteusement la fuite. Leduc se sauva jusqu*à Saint >Denîs sans r^arder derrière lui, abondonnant ses canons, ses armes, ses bagages. Les miliciens de Paris seuls tinrent ferme, sous le commandement de Mcnevilie, qui resta mort sur la place. Méneville était licutetjant tlu duc de Blaycunc au gouvernement de Paris. Henri III l'appelait Jtîé/teligue,
A propos delà bataille de Senlis, il courut en ce temps des quatrains de Passeval où la malice française, qui rit de tout, s'égaya d'une manière très*spirituelle sur la déconfiture de» ligueurs et sur la fuite précipitée du duc d'Aumale, que l'on représenta depuis avec des éperons ailés et qui fut surnommé le connétable de la Ligue. Voici ces quatrains :
A chacun nature donne Des pieds pour le secourir :
Les pieds sauvent la personne, il u e5t (|ue de bien courir.
LE PÂLAIS DE SAIinVCLOUD. 4^
serviteur s était chargé de cette entreprise aussi diificile que périlleuse, où il engagea sa fortune
Ce vaiUant prince d'Aumale , Ponr avoir fort bien oouru,
QiKiv(iu'il ait perdu sa niale.
N'a pas la mort encouru.
Ceux qui estoient à sa suite Ne s'y endormirent point,
Sauvant par heureuse fuite Le moule de leur pourpoint.
Quand ouverte est la barrière, De peur de blasme encourir.
Ne demeurez pas derrière :
Il n*est que de bien courir.
Courir vaut un diadème ; Les coureurs sont gens de bien.
Trémont etBaligny mesme.
Et Congy le savent bien.
Bien courir n'est pas un vice , On court pour gagner le prix; C'est un bonnéte exercice :
Bon coureur n'est jamais pris.
Qui bien court est liomme habile, Et a Dieu pour son confort; Mais Cbamou et Méneville Ne coururent assez fort.
Souvent celuy qui deiueure Est cause de son meschef :
et sa vie. iNicoias de Uarlay , seigneur de Sancy, n'était alors que maître des requêtes j mais il avait le cœur d'un brave soldat. Quand il avait proposé Fentreprise dans le conseil de Henri 111 , les mignons louèrent rexceilence du projet et ajoutèrent en ricanant : c< Quel sera Theureux, le généreux « Français qui, avec des lettres du roi, pourra faire fic une armée?-^^e ne devroit pas être moi, répliqua «cSancy, en jetant un regard de dédain sur ceux <f quis'étoient enrichis aux dépensde la itii lune et »<de la réputation de Henri 111 j ce ne devroit pas « être moi, mais j'accepte la commission.» Ët il l'exécuta avec tant d'habileté et de succès , qu'à la tête de sa petite armée il tra\ ersa la France sans perdre un seul homme. Ce fut à Conflans que Sancy reçut Henri H! , qui l'embrassa en pleurant. Le serviteur fidèle manifesta son étonnement de ce triste accueil dans un moment où les affaires du roi pre-
Celui qui fuit de bonne heure Peutcoiubaitre derechef.
Il vaut mieux des pieds combattn; Ënfendaat Vsnr et lèvent, Qae se faire occire ou battre Pour n'avoir pris le devan t.
Qui a de l'honneur envie Ne doit ])onrtaiit vu mourir :
Où il y va de la vie Il n'est que de bien courir.
LE PALAIS BE SAUTT-CLOVD. 4?
liaient une tournure si prospère. « Je pleure de « regret, repartit Henri, de n'avoir que des larmes «et des promesses pour payer un si grand service ; «mais, si Dieu m'en donne le moyen, je vous renie drai si grand , qu'il n'y aura personne dans mon « royaume qui ne vous puisse porter envie. » Avec ce renfort , l'armée royaie s'élevait à quarante mille hommes de bonnes troupes commandées par d'excellents officiers. Les deux rois résolurent le siège de Paris oii Mayenne était rentré avec une partie de ses forces. Bientôt tous les postes qui environnent la capitale tombent en leur pouvoir ; et , après avoir fortifié Vincennes et le pont de Charenton , ils se dirigent sur Saint-Cloud et sur M eudon où ils veulent placer leurs quartiers.
En 1^77, les habitants de Saint-Cloud avaient obtenu de Henri 111 de faire clore leur bourg de murs et fossés; les lettres patentes qui leur octroyaient cette faveur portaient qu'elle leur était acc(^i (lée en considération de leur fidélité constante et dévouement à la maison royale. £n 1589, Saint-Cloud ferme ses portes à Henri III, qui ordonne sui-le-chanip de dresser les batteries pour l'assiéger. La Bourdaisière et Tremblecourt tentent d'y introduire deux régiments d'infanterie et (juatre eeiils clievaux; ils sont vigoureusement repoussés. Le canon bat la place à coups redoublés; il balaye les ligueurs qtii s'étaient retranchés
4^ R£SIDliXiC£S ROYALES.
sur les arches du pont, et, le 29 juillet, Tarmée roj'aie entre dans le bourg qu'elle vient d'enlever d'assaut. Henri lll s'établit à Saint-Ucud* et loge dans la maison de Gondi. Henri de Navarre campe à Meudon; ses troupes, formant l'avantgm^le, occupent les villages de Vanvres, d'Issy et de Vaugirard ; et après avoir assuré leurs commiinicalions, les deux rois étreigiieiit Paiis dans nue ceinture de canons et de soldats.
Cependant Fépouvante était dans la capitale ; les Seize ne mettaient plus de bornes a leurs fureurs. Les royaux ou soupçonnés tels furent arrêtés, leurs maisons livrées au pillage, leurs vies menacées; une coiifusiini inexprimable, un effroyable désordre, annonçaient la destruction prochaine du foyer le plusardentde la sédition. Lorsque Favis en pai vinlà Henri lïl, il monta à cheval et alla se placer sur une hauteur, dans le parc de Saint-Cloud; là, découvrant la grande ville, il ne put maîtriser l'élan d'une colère longtemps comprimée, et, près de s'assouvir, elle s'exhala en ces tristes paroles :
« Paris, tu es le chef du royaume, mais un chef a trop capricieux et trop puissant. Tu as besoin «d'une saignée pour te guérir et délivrer l'État de
■ Les rois lireiit couper deux arclies du pont, qui ne furent rétablies <jue longtemps après.
LE PJLLikIS DE SAINT-CLOUD. 49
« tes frénésies. .TVspère que dans peu de jours « on cherchera dans cette plaine tes mui's et tes «( édifices, et qu'on n'en trouvera que les ruines'.»
Le vent empoita ces indignes menaces; mais elles avaient alors une affreuse portée. Paiis était aux abois. Mayenne, qui n'avait que des recrues à opposer à de vieux soldats, connaissait sa position ; il lavait acceptée résolument, déterminé à périr les armes à la main sous les murs d'une vlUe qu'il lui était impossible de défendre. En un mot, Paris ne pouvait plus étie sauvé que par un miracle ou par un crime.
Avant 1 époque où Henri de Navarre relevait le pouvoir royal à Tours, nous avons dit que la Ligue le détruisait à Pai is. La déchéance de Henri de Valois était prononcée par les Seize, les sujets déliés du serment de fidélité par décret de la Sorbonne ^ , et Mayenne proclamé lieutenant géné-
» (Davilal Los menaces que l E étoile met dans la bouche de Henri III sont moins violentes : « Ce seroit grand dommage, dit Henri III, de ruiner une si belle et bonne ville; toutes fois» si faut-il que j'aye raison des rebelles qui sont dedans, et m'en ont ignominieusement chassé. »
* Ce décret est du 7 janvier iSBg. Il y eut dans cette assemblée de la Sorbonne et de la faculté de théologie peu de docteurs. Le déerel fut rendu, dit l'Estoile, par huit ou dix soupiers et marmitous, coniuie porlc-cuseigoes et trompettes de la sédition.
5o > HLSIDEMCES ROYALES.
ral de CÉtat et couronne de France. Toutes traces de la royauté avaient donc disparu ; et si 1 on en parlait encore, c'était pour la maudire.
Dans le but de consommer la ruine d*un prince qui, lui-nierae, s'était rendu m* j»risable, la calomnie prenait toutes les formes: pamphlets, discours, prédications, gravures. Chaque jour des écrits infâmes, n'ayant de religieux que le titre, étaient répandus avec profusion et dévorés par le peuple. Le cynisme des écrivains n'était surpassé que par la rage des prédicateurs, larç^ement gagés par madame de Montpensier, le duc de Mayenne ou l'Ëspagne^ Voici quelques échantillons des aménités de leur style :
« Ce teigneux, disait le docteur fioucher ^, est
I « Apprenez donc , villes libres, apprenez par nostre dommage à vous gouverner d*oresnavant d'autre façon , et ne vous laissez plus enchevestrer comme avons fait par les cbarmes et encbantements des prescheurs corrompus de Targeot et de respéranoe que leur donnent les princes , qui n'aspirent qi]*à vous engager et rendre si foibles et si souples, qu'ils puissent jouir de vous ou de vos biens et de vostrc liberté à leur plaisir. Car ce qu'ils vous font entendre de la religion n'est qu'un masque dont ils amusent les simples, comme les renards amusent les pies de leur longue queae» pour les attraper et manger à leur aise.» (Ext. de la harangue de M. d'Aubray pour le tiers état, faite par Pierre Pithoo, et tirée de la satire Ménippée.)
* Cure de Saint-Benoît, furieux ligueur, et l'un desSeize*
LE PALÂ.JS D£ SA.IJNT*CLODJ>. 5t
toujours coiffé à la turque, d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu oter, même en communiant^ pour faire honneur à Jésus-Christ ; et quand ce malheureux hypocrite sembloit d'aller contre les reitres, il avoil un habit d'Allemand fourré, et des crochets d'argent, qui signifioîent la bonne intelligence et accord qui étoient entre lui et ces diables noirs empislolelés ; bref, c'est un Turc par la téte, un Allemand par le corps, une barpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polo^ nais par les pieds et un vrai diable en ràiiie ^ »
Le I*" janvier 1689, Jean Liucestre, curé de Saint-Gervais ^, après le sermon qu'il fit à Saint-Barthélémy, exigea de tous les assistants le serment d'employer jusqu'au dernier denier de leur bourse, et jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour venger la mort des princes lorrains, que Paris adorait comme ses dieux tuté* laires. Ce prédicateur dit en son sermon, le mer« credi jour des Gendres, « qu'il ne leur presche-
Réfugié en Flandre, apréti 1 594, il y fil paraître une apologie da crime de Jean ChâteL
< Journal de Heori III.
* « C'estoit , dit r£stoile» un des docteurs tirans gagés de mademoiseUe de Montpensier, et des plus séditieux et fendans prédicateurs de Paris > qui ne preschoient que le sang et le meurtre. »
JÀ h lisi DE L^cl:^» jioyales.
roit point FÉvangile ce caresme, pour ce qu'elle estoh commune, et qu'un chacun la sçavoît,
mais qu'il prescheroit la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran deValois, contre lequel il dégorgea une infinité de vilenies et injures^ disant qu'il iiivoquoit les diables ^ » Et il tira de sa manche une cassolette ornée de deux satyres d'argent doré, ayant à la main gauche une ma^ sue, et de l'autre soutenant deux petits vases, dans lesquels Henri 111 brûlait des parfums. Lincestre montra ces satyres au peuple en les lui donnant pour (les démons que Valois adorait, et dont ii se servait dans ses enchantements; et le bon peuple de frémir, et les zélés de mugir en accusant de sorcellerie ce pauvre roi , qui certes n^était pas sorcier.
Il fallut encore un autre aliment à la frénésie des ligueurs : on fit une grande quantité de petits
bustes eu cire, représentant Henri 111, qu'on pla-
* Le même Lincestre alla plus loin le vendredi saint : « U dît à l'nn des premiers de lUnion, qui fàisoit scrupule de
faire ses pasques , pour la vengeance qiiMl avoit empreinte daiis le cœur contre Heuri de "V alois, (ju'il s*arrestoit eu beau chemin, et qu'il faisoil corisi itiue de rien, attendu qu'eux tous, et lui-même le premier, qui cousacroit chacun jour eu la messe le corps de Notre-Seigneur, n*eust fait conscience de ïe tuer, ores qu'il eust été à l'autel , tenant en main le précieux corps de Dieu. » (Journal de Henri III.)
çait sur les autels, où ces furieux venaient procèssionnellement les piquer à chacune des messes
(Je quarante heures quils faisiiieiit dire dans les paroisses de Paris, et à la quarantième Us perçaient Timage au cœur, en prononçant des paroles mastic j lies à l'aide desquelles ils conjuraient la morl du tyran.
De ce déchainement de passions féroces devait naître le ré^cide; il leva la tête; il était prêt quand la capitale , réduite aux dernières extrémités, allait tomber au pouvoir du roi.
Dans le couvent des Jacobins de Paris vivait un religieux né au bourg deSerbonne, évèclié de Sens: jeune homme ignorant, d'un esprit étroit et borné % n'ayant aucune aptitude pour les
I « Ce moÏDe estoit tenu de ceux de son ordre et de |)lusieurs de sa connoissaooe pour estre non^seuleroeot léger de cerveau , mais homme à faire rire le monde, et de l'esprit duquel on ne devoît attendre rien de sérieux ni d'important. En effet, je me souviens de l'avoir veu et onj, lorsque la cour estant à Pans , j*allois visiter quelquefois le P. Estîenne de I-usii^nan, Cvpriot, ôvèqiie de Liinisson et religieux du mesmo ordre; non satib prendre garde que les autres religieux le railloientà tout propos, et s'en donnoient du plaisir. M (Davila.)
Le même auteur ajoute cpie le jeune jacobin ne cachait pas son dessein de tuer le roi, et qu'il s*en allait criant à ses confrères qu'il fallait prendre les armes; c'est pourquoi ceuxci l'avaient surnommé par moquerie le capitaine Clément,
54 RESIDENCES ROYALES.
hciences, mais déréglé dans ses penchants et passionné pour les plaisirs ^ . Nourri à ces écoles de théologie ou ron \n o?essàii\e meurtre des tyrans ^ et où reteiilihsaieiii s;nis cesse les plus \'iolents outrages contre Henri de Valois, on lui persuada sans peine que la religion en péril avait besoin de son bras poui t Vapperle fauteur deFliérésie. l ne fausse iuterprétation des passages de l'Écriture lui montra des honneurs sur la terre et des récompenses dans le ciel. La gloire du destructeur de la race d'Achab, la gloire de celle qui sauva Béthulie , lui fut promise, chaque jour, partout, même au pied des autels. Pendant la nuit le silence de sa cellule était iroubié par des voix, se disant des voix d'anges, qui venaient interrompre son sommeil et lui annoncer la volonté de Dieu et Tordre de Texécuter ^. Enfin , une daine d un liaul rang, en-
' • Seroit-ce pas crime dépasser sous silence ce saint
martyr frère Jacques Clément , qui ayant esté le plus débauché de son couvent (comme savent tous les jacobins de cette ville) , er inesmo ayant en plusieurs fois le chapitre et le fouet diffamatoire pour ses larcins et meschancetez, est néanmoins aujourd^huy sanctifié, et maintenant est là-haut à débattre la préséance avec san lago de Gompostelle? » (£xt. de )a barangue de Vkm d*£spînac, arcberéque de Lyon, contenue en la satire Ménippée, et dont Rapin estVautettr.)
• « Une nuit, comme il éloit en son lit, Dieu lui envoyé son ange en vision, lequel, avec grande lumière, se prc-
LE PALAIS DR SAfNT-GLOUD. 55
traînée par une soit iiiHiieiise <Je vengeance , ne craignait pas d'exalter par ses séductions ' lima-
sente à ce religieux , et, montraDt un glaive nud, lui dit ces mots : « Frère Jacques, je suis-messager du Dieu tout-puissant, qui te viens acertener que par toy le tyran de France doit être mis à mort Pense donc à toy et te prépare , comme la couronne de martyr est aussi préparée. » ( Extrait du Discours vcritahle de l'estran^e et mhite mort de Henry de Falots; imprimé pour la première fois chez Jean Moreau , Troyes, 1589.) L^auteur de cet écrite qui était nioiuo clans le même couvent, peut d'autant mieux affirmer le fait de la vision, que dans cette affreuse comédie il a joué peut-être le rdle d*ange, ou du moins il connut celui qui a représenté renvoyé céleste. Clément consulta sur cette apparition le P.Bonrgoin, prieur de son couvent, qui l'affennit dans son entreprise. Suivant Davila , quelques- uns de la T.igue,el eutre autres madame de Montpensier, l'y poussèrent Irèsiirdemmeut, lui disant que s'il échappait il serait cardinal, et que s'il mourait il était certain d'être canonisé. £t ce misérable idiot, avant de commettre un crime exécrable, nettoya et purgea son âme par la communion, le jeûne et les prières.
t II faut se délier de ce (pie Ton imprime dans ces temps de guerres civiles, où la calomnie est une des armes les plus facilement employées, surtout contre les femmes. Ce qui parait le plus certain, c'est qu'un soir que J. Clément priait dans une église, la duchesse de Montpensier se montra à ses yeux, sur Tautel , dans une sorte de nuage, et lui parla comme si c'était la Vierge Marie eiie-mcme qui venait l'exhorter à venger la religion outragée.
56 BKSIDENCES ROTALKH.
giuatioii d\ui misérable , déjà trop préparé au fanatisme*
Il sortit (le Paris le i juillet 1 589 et fui arrêté par un corps de garde de protestants. Interrogé, Jacques Clément déclara qu il apportait au roi des nouvelles des sei viteurs que Sa Majesté avait dans la ville. On le conduisait à Saint-Cloud , au quartier général d'Henri III , lorsque M. de Laguesle, procureur général , le rencontra marchant entre deux soldats, et reinmenachez lui. Aux questions de ce magistrat, le moine refusa d'abord de répondre, alléguant que Sa Majesté seule devait Tentendre. Pressé plus \i\eiiieiit, il finit par dire qu'il venait de la part du premier président Acliiile de Harlay, pour apprendre au roi que les tourments infligés aux royalistes, dont un grand nombre avaient été emprisonnés la veille , ne pouvaient diminuer leur zèle pour sa cause ni leur fidélité à sa personne ;
f AvaDt de sortir de Paris, comme il refaisoit ses souliers avec une aiguille et du fil pour fiûre son voyage de Saint- Cloud, quelques-uns de ses frères, qui le voyoient et qui rioîent de sa simplicité, lui ayant demandé combien cet ouvrage dureroit, il leur répondît de même, en riant comme eux, qu'il dureroit assez pour le chemin qu'il avoit à faire, son intelligence étant qu'il devoit aller et non pas revenir. (£xtrait du chap. I**" de la troisième partie de VJpologie pour Jean Gtdtel, par le docteur Boucher, ligueur réfugié en Flandre.)