‹ Le Palais de Saint-CloudChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA BSSTAURATIOlf. — ORDONlf ANCtt DB «UntST.

L'étranger s'est retiré, ]a France respire, et Louis XVill est à Saint-Cloud, où il regrette Versailles. Le séjour de ce prince, dans cette résidence, n'a été marqué par aucun de ces actes qui laissent des traces dans la mémoire des hommes j mais on a exécuté, sous ses ordres, plusieurs travaux qui ne sont pas sans intérêt ; on a fait disparaître dans l'intérieur des appartements, les tristes vestiges de l'invasion*; on a construit des écuries pour les gardes du corps ^; on a terminé et

béni * la nouvelle église commencée par Marie- Antoinette; on a tracée dans le parc, une nou-> velle route pour aller de Sèvres au château; Heurtot a dessiné, sur la montagne de Montre» tout, pour les exercices et les promenades du duc de Bordeaux, un jardin, qu'après rexpédition d'Espagne^ en i8a3, on décora du nom de Tt^ codera; enfin, plus d'une féte française est venue consoler les j ardais de Saint-Cloud, de celle que le prince de Swartzemberg avait offerte en 1 8i 5| sous leurs ombrages , aux souverains étrangers.

Après la mort de Louis XVIII ^, Charles X vint habiter Saint-Gloud. 11 aimait à y passer la belle saison ; Pair était pur; les communications avec Paris, faciles; le petit parc, bien dispose pour les plaisirs de la chasse. Mais comme s'il était dans la destinée de ce palais de devenir le théâtre des alleu tats dirigés contre la lii^erté, nous allons voir s'y consommer un nouveau 18 brumaire, sous une autre forme, il est vrai , et avec des ré» suitals didërents; Napoléon s éleva sur les ruiues de la liberté qu'il avait renversée; Charles X tombera vaincu par elle.

Malgré d'anciennes préventions, les premiers jours du r^ne de ce prince y Taflabilité de ses

* iSao.

' t6 septentbriî 1824.

3a8 RlBSfDEirOES liOTAtES.

manières, des mots heureux , des attentions gracieuses, avaient fait naître des espérances que

l'esprit de fanatisme religieux et polilic|ue ne tarda pas à faire évanouir. Lies lois d'indemnité , de sacrilège , du droit d'aînesse, et les menées de la congrégation, révélèrent tout ce que pouvait tenter la folle ambition du vieux parti de Goblentz. Un bruit sourd, précurseur des orages, commençait à se faire entendre; on se demandait déjà, dans les cafés, à la bourse, dans les réunions politiques, ce que Ton ferait en cas d'un coup (l l iât; on avait éloigné le ministère Martignac, administration modérée, assez royaliste pour se plier aux volontés de la cour, assez libérale pour les concilier avec les susceptibilités nationales; et Charles X , entraîné par de dangereux souvenirs, par de fausses idées sur le courage des rois, enfin, par une amitié funeste*, s'était entièrement abandonné à un homme qui n'avait point prêté serment à la charte; qui ne comprenait pas la i iauce; un homme louL d une pièce, dont le dévouement aveugle et Êuialique ne pouvait aider son maître qu'à se précipiter dans Tabîme.

Cependant, la chambre de i83o s'assemble, et par l'oigne de Royer - Collard , son président , elle porte au pied du trône cette célèbre

* Charles X appelait M. de Polignac son cher Jules.

adresse votée par 7.1 1 de ses membi es : x L interu ventiou du pays tait, du concours permanent a des vues politiques de votre gouvernement « avec les vœux du peuple, les conditions indisu pensables de la marche régulière des alTaires « publiques. Sire, notre loyauté, notre dévoue* a ment nous condamnent à vous dire que ce concc cours n'existe pas. » — ce Mes résolutions sont immuables!» répond le roi'; et, tandis que ses conseillers intimes le félicitent sur sa fermeté hors de propos , les véritables amis du roi et du pays gémissent et attendent avec anxiété. — On transforiae les remontiances des en un attentat aux prérogatives royales; on se hâte de dissoudre la Chambre , on en appelle aux collèges électoraux. Le roi, en dehors de ses pouvoirs constitutionnels, adresse lui-même au peuple une proclamation à laquelle il attachait beaucoup de prix ; on peut en juger par l'anecdote suivante : C'était le 19 juin idSo; Charles X était àRosny avec le roi de Naples et la famille royale; le duc d Orléans arrive : « Monsieur, lui dit le roi avec «c empressement, avez-vous lu le Moniteur d'au-

' Quelques jours auparavant il avait donné un Jeu aux Tuileries, où il avait invité plusieurs députés plébéiens^ « II y a ici bien du méii-m^, disait-il; mais je ne parle pas « à tout le inonde. »

33o RÉSID£irCES ROYàL£S.

o jouid liiii? — Pas encore , sire; je suis parti de « Paris de trop bonne heure. — Eii bien, Use^le, « lisez-le. Y a-Uil ici un Moniteur? qu'on me « donne un Moniteur. » f.e roi va lui-même le chercher et reUt tout haut sa proclamaiiou. — a £h bien 9 monsieur, qu'en dites-vous? — Sire, « répond le duc d'Orléans, permettez-moi de « vous demander avant tout si cette proclama* < tion est Tœuvre du roi. — Polignac , Peyronnet, « moi-même, nous y avons tous travaillé, mais « qu'importe? — J'aime du moins à croire que a ce qui concerne la Charte est du roi. — La a Charte! mais ils sont fous de croire que nous tt ne voulons pas de la Charte : nous la voulons « pleine et entière ; ce serait un acte de dëmence « que de songera ieLal)lir 1 ancien régime. Ce sont « eux qui ne sont point dans la Charte , car ils « ont voulu m'arracher mes pi^érogatives. Âh! v< M.dt; r\>liguac ?>'c/Yj déplaît; eh bien! il nieplail cr à moi, et malgré vous il restera. S'ils avaient « articulé quelques faits 9 nous aurions vu; mab u non, il déplaît à ces messieurs! En vérité c'est « inconcevable. Eux aussi me déplaisaient, et je « les ai renvoyés. — Mais, sire, c'est peut-être « par lespect qu'ils n'ont point allégué de griefs «t particuliers: c'est ainsi que les choses se sont « passées sous le feu roi à Tégard du duc de Ri- M cheheu. — Non, non, ou avait articulé des faits,

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LE PÂLÂIS DB SÂUfTKSLOUD. 33 1

« sur le Midi, je crois. — Oui, sire , mais c*est le ff ministre qui s'était plaint du Midi. — Ma foi 1 « j'ai un peu oublié cela; tout ce que je sais, « c'est que ce n'était point le même cas. Au surfit plus, je suis sur mes gardes, je verrai venir, et «c s'ils sortent encore de la Charte , je saurai faire f< respecter mes droits; l'article i4 m'en donne «r les moyens et j'en userai »

Le moment n'était pas loin où l'imprudent monarque allait en faire un abus désastreux! Malgré l'auguste proclamation, les deux cent vingt et un ont été réélus... H' faut châtier cette audace. Mais quel parti prendre? Du lo au i5 juillet , on se réunit plusieurs fois dans le cabi* net du roi à Saint4I!loud , pour en délibérer secrètement. Deux ministres voulaient attendre le retour de madame la Dauphine qui était à Vichy; mais Charles X et le prince de Polignac étaient plus impatients ; on redoutait d'ailleurs la réunion des chambres convoquées pour le 3 août ; déjà les lettres closes avaient été adressées aux députés.

Le conseil des ministres s'assemble à Saint-

' Le a5 juillet 9 le duc d'Orléans étant au spectacle à Chantilly, chez le duc de Bourbon , eut avec un des confidents de Cbaries X , qui était dans le secret des ordonnances, une conversation énergique contre tout projet d'atteinte aux droits lie ia nation.

33a HittIDBHCES BOTALBS.

Cloud, le dimanche a5 juillet, dans 1 ancienne bibliothèque, derrière le salon de famille. 11 se composait de MM. le prince de Polignac, Peyponnet, Clianteiauze, Guernon de Ranville, de Montbel , d'Haussez , et baron Gapelle * ; il était présidé par le roi , et M. le Dauphin y assistait.

C'est M. deVillèle qui avait désiré que ce prince At partie du conseil, soit pour le former aux habitudes du gouvernement, soit peut-être aussi pour paralyser au dehors ces influences d'opposition qui se groupent et s'agitent ordinairement autour de Phéritîer du trône. Le caractère dominant du Dauphin était un respect religieux , une obéissance absolue aux volontés de son père ; son opinion politique était que la France était centre, et que c'était vers ce but que devaient graviter les tendances politiques du gouTemement\

Le ministre de la justice lit son rapport, convenu et préparé d'avance; et après une discussion où MM. de Peyronnet et Guernon de Ranville combattirent , dit-on , les mesures proposées, on adopte les ordonnances extraconstilutiounelles

1 Le maréchal Bourmoni, ministre de la guerre , était à Alger.

» « Vous penser peut-être, dit un jour ce prince , ({ue la

« Franco vt ni aller à gauche? non, elle ïC est ni gauche, ni « droite, e\ie est centre. »

Oigitized

qui mettent le séquestre sur toutes nos libertés.

A ce moment , le Dauphin se lève brusquement de son fauteuil^ et frappant sur la table du conseil , « Si le roi , dit-il , faisait comme le roi , « mon oncle , de Sai daigue % je sais ce que j'au- « rais à faire. » Charles X était un peu sourd de l'oreille droite , et c'était de ce côté qu'était assis le Dauphin. — « Que dit donc mon fils ? » demanda le roî. M. Guernoo de Banville allait répondre. « Je n'ai rien dit , monsieur, » reprit vivement le Dauphin; et en élevant ia voi\, il répéta à Charles X , a Je n'ai rien dit. »

Les ministres avaient écrit de leur propre main les ordonnances afin de ne point en laisser transpirer le secret Ils les avaient rapportées à Paris revêtues de la signature du roi.

A cinq lieures du soir, Sauvo , rédacteur en chef du Moniteur , est mandé chez Je garde des sceaux qui lui donne l'ordre de les publier. « Dieu sauve le roi ! Dieu sauve la France ! » s'écria Sauvo en jetant les yeux sur ces pièces. « Que

' Chartes-Emmanuel , qui a abdiqué.

* Cependant le secret n'avait pas été si hermétiquement gardé qu'il n'eût filtré dans certains esprits; trois jours avant les ordonnances , Pœzo di Borgo en avait parlé vaguement à la suite d'un dîner à Neullly» et M. de Sémonville avait dit au duc d'Orléans : « S'il en est ainsi, à vous la balle. »

334 R^10£NC£S ROYALES.

diteS"VOUS?» lui dit M. deMontbel j ministre des

finances, qui était présent. — «J'ai vu, répondit- « il , toutes les journées de la révolution , et je ff me retire avec une profonde douleur'.»

Le lendemain , lundi 'i6 , le Moniteur publie les fatales ordonnances : la liberté de la presse est suspendue , la chambre des députés dissoute^ la loi électorale renversée , le règne du bon plaisir rétabli. A. cette nouvelle une agitation difQcile à décrire se manifeste dans tout Paris, et tandis que des insensés se réjouissent de ce que le roi, en tirant Vépée^ a jeté au loin le fourreau , les esprits sages s'affligent et les hommes d'action songent à la résistance. Déjà , quinze jours avant les ordonnances y il y avait eu chez le duc de Broglie une réunion, à laquelle assistaient entré autres MM. Mole, Gui/ot, Sébastiani , et là, comme par un secret pressentiment des tentatives de la cour , on avait décidé que si le gouvernement portail atteinte aux. libertés publiques, on refuserait Timpot.

La confiscation des libertés publiques donne un nouvel élan aux résistances, un caractère plus actif aux oppositions. Les rédacteurs des journaux s'assemblent d'abord chez M. Dupin ainé ,

* Voir, aux pièces justificativeBcUi cliapitre V, le rapport et les ordonnances»

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puis dans les bureaux du National, où M. Thiers rédige une protestation. Les députes présents à Paris ne restent point oisifs; ils se réunissent chez M. de I.ahorde, mais seulement au nombre de trcize,pai'milesquels on remarque Casimir Pen ier, MM. Peral , Bernard de Rennes , Bérard : ils étaient trop peu nombreux pour délibérer; ils s'ajournent au lendemain chez Casimir Perrier.

Une sourde fermentation se manifeste dans le peuple , et le soir du lundi, on jette des pierres contre les croisées de lliôtel des affaires étrange* res. Cependant la physionomie générale de la ^ille est calme en apparence, et la nuit n'est marquée par aucun désordre publie.

Le mardi 27, M. de Belleyme, président du tiiljunal ci\il, et Tun des deux cent vingt et un, rend une ordonnance de référé qui autorise les imprimeurs à imprimer les journaux y malgré les ordonnances royales du 9.5 juillet'. Foris de cet appui loyal et courageux y les journaux publièrent la protestation rédigée par M. Thiers ou Ton remarqua cette phrase : « Le régime légal est intera rompu, celui de la force commence ^ Tobéisic sance cesse d'être un devoir. »

■ M. GanneroD » président du tribunal de commerce de Paris, donna aussi une preuve de courage civil. Le mardi a8, il était sur son siège consulaire» et, au bruit des coups

336 RJÉS1D£NC£S AOYALES.

C'était aussi tirer laffconde épée du peuple ^ et

jeter au loin /e fourreau! L'émotion gagne toute la cité , on s'assemble , on s agite j on court aux armes.

Charles X otail à Saint-Cloud. Averti par le prince de Polignac du mouvement de la capitale, il charge le maréchal duc de Raguse de prendre le commandement des troupes , et d'apaistr ce qu'il appelait une échauffourée Le maréclial prient s'établir à l'état-major, place du Carrousel , et assigne à la gaide royale ses positions dans les divers quartiers de Paris.

Cependant des groupes hostiles commencent à parcourir les rues ; des jeunes gens se rassemblent au Palais-Royal, et là , nouveaux Camille Desmoulins , ils appellent le peuple aux armes; une lutte s'engage avec la gendarmerie; on lance des pierres; la troupe répond par des coups de fusil; un citoyen tombe mort dans la rue du Lycée. Ce premier sang versé exaspère les esprit ou se fait une arme de tout ce qui tombe sous la

de fusil, il ordonna, sur la plaidoirie de M. Mérilhou, d'imprimer le Courrier, se fondant sur l'illégalité des or-

doiiiiaiices.

• Le roi n'a jamais cru que l'affaire dût avoir un caractère dangereux et même sérieux. Il répétait encore à Edimbourg, dans son exii^ qu'il avait pensé qu'il s'agissait seulement d'une émeute, comme celle de la rue Saint-Denis, en 189(7.

main y et le cri de viue ia Charte! devient le cri de ralliement.

La réunion des députés chez Casiriiir Perrier avait été plus nombreuse que celle de la veille. On y avait parlé d'une protestation ; mais sur robservation que le peuple ne paraissait point encore prendre une part sérieuse aux débats , on n'avait rien décidé.

Le peuple ne tarda pasàétre partout surpied; des barricades s'élevèrent rue Saint-Honoré : ce lurent les premières ; on porta sur la place de la Bourse, à 7 heures du soir, le cadavre de rhouime tué , en criant : « Vengeance! »Et quand la nuit fut venue^ on brisa lesréverbères, on brûla les corps de garde, on effaça les fleurs de lis, on foula aux pieds le drapeau blanc eu criant « A bas les Bourbons ! » Pendant ce temps, les électeurs, réunis chez Cadel-Gassicourt , sous la présidence de Maurice Duval, arrêtaient la formation de douze comités libéraux pour communiquer avec les citoyens.

Le roi était loujours dans la nieiue sécurité; il faisait tranquillement son whist à Saint-Cloud'. Mais les ministres, plus inquiets, tinrent conseil chez le prince de Polignac, et le mercredi a8, dans lamaiiuée, M. Guernon de Ranville apporta au duc

' Il le continua jusqu'au premier coup de canon.

338 RiSISENCES ROT4LCS.

de EVaguse i'ordonoauce qui lueUait Paris en état de siège.

La nation, à son tour, prononce l'état de siège coulie la royauté. Faris devient un camp , et chaque citoyen se fait soldat; les femmes elles* mêmes font des cartouches, les enfants tirent des coups de pistolet; des jeunes gens du monde se montrent dans la rue a\ec leurs fiisils de chasse ; d'anciens gardes nationaux ont repris leur uniforme délaissé depuis la revue du Champ de Mars; l'École polytechnique , l'École de droit, l'École de médecine, déploient toute Fardeur de la jeunesse et de la liberté; le peuple , après un sanglant combat, commande en maître à Thètel de ville ^9 et le drapeau tricolore flotte sur les tours de Notre-Dame.

Ge symbole national, qu'on apercevait des hau* teursde Saint'doud, portera- t-il dans ce palais de salutaires avertissements? éclairera-t-ii enfin la royauté sur ses intérêts et sur les vœux du peuple? Non : l'on ne songe qu'à châtier la ville

• « Pendant que le peuple combattait pour reprendre l'hôtel de ville ^ im jeune homme portant un drapeau tricolore s'avança du quai de la Cité sur le pont suspendu, en s'écriant : fi Si je meurs, souvenea-vous qne je me nomme Arcole ! » Il tomba sons les balles. Ses compaguons donnèrent au pont de la Grève le nom déjà historique de pont d'Arcole. »

[Chronique de juillet i83o, par Rozet.)

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