DU PALAIS DE
comparant les jardins français aux parcs anglais, l'auteur établit ce commentaire : « ... Les aspects sont d'autant plus frappants parce que la nature est généralement bannie des paysages français. Cela paraît bien extraordinaire à un habitant d'Angleterre de rencontrer cette mode d'avenues et de parterres coupés en carrés, en cercles, demi-cercles, triangles, parallélogrammes et autres figures géométriques avec des jets d'eau et des cascades comme nous en avons longtemps possédé et dont la mode prévaut en France. Une belle avenue a certainement une apparence de grandeur, même si elle est de la nature toiinnenlée^ et embellit souvent des domaines d'importance ; mais certainement il n'y a ni goût, ni grandeur dans des carrés, des cercles et des demi-lunes. »
Elle a admiré « les bois laissés presque entièrement à la nature et qui offrent un point de vue bien supérieur à ce qu'on trouve en France », mais c'est pour ajouter: « Les Français trouvent nécessaire, en faisant l'apologie de Saint-Cloud, de faire remarquer que tout n'est pas aussi régulier qu'on pourrait le supposer, et que le travail de Le Nôtre n'a pas été complété... A mon avis, continuo-t-elle en insistant, je pense que tout serait pour le mieux si l'œuvre de Le Nôtre avait été détruite et si, en place des jardins extra-réguliers, on avait créé des jardins dans le mode irrégulier qui est de coutume en Angleterre. »
Miss Plumptre nous donne ensuite son opinion sur l'extérieur du château, « situé au haut d'une colline assez considérable et commandant une vue imposante de tout le pays d'alentour jusqu'à Paris ». Elle a été frappée d'une locution et la rapporte en ces termes : « Je me rappelais qu'un jour, en traversant le pont des Tuileries, j'avais rencontré deux hommes dont l'un demandait à l'autre pourquoi il se hâtait tant, et celui-ci de répondre qu'il se hâtait d'aller aux Tuileries pour voir monseigneur Bonaparte qui se rendait en grande pompe au Sénat. A Saint- Cloud on nous dit que nous ne pouvions voir le château qu'on aménageait pour Monsieur de Bonaparte. Il n'y avait plus de citoyen Consul, ni de citoyen Général ». On pourrait discuter le bien fondé de cette opinion née d'un fait isolé possible et que l'Anglaise serait tentée de généraliser.
Les jardins vont lui fournir l'objet de considérations sur la danse. C'était un dimanche, le parc était plein d'une foule de Parisiens « dont une partie, suivant le goût favori des Français, avait organisé des danses (dancing-parties) ». Cet amour de la danse, même le dimanche. Miss Plumptre ne le critique pas. « Je dois avouer, dit-elle au contraire — ne voyant rien pour ma part à'essenhellement immoral à ce qu'on danse le dimanche et considérant que la décence ou l'indécence de la chose dépend absolument des coutumes de la contrée — que j'ai toujours été ravie de l'hilarité qui règne partout en France en ce jour et pensai
que c'était peut-être plus conforme à l'intention qui avait ordonné une interruption périodique de travail que la morne et sombre (en français dans le texte) manière dont ce jour est célébré en Angleterre. » Après des considérations trop longues sur le repos du dimanche, Anne Plumptre termine par ces réflexions qui sont à notre éloge : « J'ai souvent assisté aux danses du dimanche chez les paysans français, car la vraie joie qu'inspirent ces réunions m'avait toujours frappée et je n'ai jamais remarqué rien qui enfreignît les règles les plus strictes du décorum. En outre du plaisir de contempler cette joie communicative, c'était vraiment un plaisir de les voir danser, tant la danse semble un talent naturel chez les Français, dans les rangs obscurs, aussi bien que dans la société, qu'au milieu de ces paysans sans instruction . J'en ai vu qui dansaient de manière à faire rougij' une société de danse en Angleterre... Je ne sais pas si le roastbeef et le porter rendent le corps trop lourd et les jointures trop raides pour danser avec aise, mais il y a certainement dans le mouvement des Français une légèreté et une agilité auxquelles les Anglais ne parviennent jamais... » Sur cet éloge de la légèreté des Français en dansant, qui lui fait oublier un instant la trop grande symétrie des avenues, nous quittons Miss Plumptre pour un autre de ses compatriotes.
Pinkerton a publié deux volumes de Becollecûom from Paris [i). Voici quelques notes sur Saint-Cloud, « l'un des plus plaisants et des plus importants châteaux impériaux ». Si nous retenons volontiers l'épithète de « plaisant », nous remarquerons que « des plus importants » est inexact ; le palais de Saint- Cloud était au contraire un des plus petits qu'ait habité Bonaparte ou Napoléon, La Malmaison qui n'est pas un palais étant mise à part.
L'auteur fait une description sommaire de l'intérieur du palais, ayant oublié de dépeindre l'architecture : « Il est décoré à la moderne, les appartements resplendissants de blanc et or avec des soies pendantes de la plus haute valeur et bien disposées ; le mobilier est de grande richesse et de bon goût. » Le lecteur n'a pas oublié que des splendeurs mobilières et artistiques réunies par Marie-Antoinette il ne restait rien. Hormis quelques boiseries respectées, les plafonds et les trumeaux qu'avait épargnés le zèle des vendeurs à l'encan de la Révolution, le château ne possédait, au moment du Consulat, ni meubles, ni objets d'art, et ce n'est que peu à peu, après de grands travaux intérieurs exécutés, qu'il devint luxueusement et élégamment habitable. D'autres Relations nous donneront des détails sur les appartements du Premier Consul et de
(1) Sur les années IS02 à 1805. Londres. Longman, 1806, 2 vol. in-8., IX.
Joséphine. Rappelons-nous dès maintenant, pour ne pas nous perdre dans les dédales du palais, que Bonaparte a installé son cal)inet de toilette et son cabinet dans le bâtiment du centre, entre la colonnade et la façade du jardin (côté de l'Orangerie) ; que ces appartements se trouvaient à l'emplacement de celui de Mme Henriette. Les appartements de Joséphine se trouvaient du côté du fer à cheval dans l'aile qu'avait habitée Marie-Antoinette. Une seule chambre (1) à coucher, au début de l'installation à Saint-Cloud, avait été aménagée pour les deux époux. Bonaparte avait bien au rez-de-chaussée une chambre à coucher tendue en velours vert et qui communiquait avec son cabinet; mais il ne l'habitait guère sous le Consulat, un escalier intérieur le faisait communiquer avec l'appartement du haut. Le seul ornement de cette chambre à coucher était un buste antique de César placé sur la cheminée.
Pinkerton donne son impression sur les grands appartements, line semble enthousiasmé ni des peintures, ni de leur qualité, ni de leur nombre. Il a remarqué cependant <^ une copie tolérable de la Vierge à la chaise de Raphaël » et une peinture intéressante de l'Impératrice, <( la seule qui existe, ajoute-t-il, le mari n'ayant pas imité Auguste en multipliant les portraits de sa femme et de sa famille ». A l'époque où Pinkerton tenait son Journal, il avait raison. En 180:2 il n'y avait encore à Saint-Cloud que peu de portraits. Le « successeur d'Auguste » devait amplement réparer les discrètes omissions du début du Consulat.