PREMIERS SÉJOURS DE LA COUR A SAINT-CLOUD
Au milieu d'une pompe prestigieuse, l'empereur Napoléon III a épousé le 30 janvier 1853 à Notre-Dame, la comtesse de Teba. Le petit château de Villeneuve-l'Etang (ancien domaine de la duchesse d'Angoulême que l'Empereur vient d'acheter au comte de Gazes) avait été préparé pour recevoir les augustes mariés. C'est là dans un cercle étroit et intime que l'Empereur et l'Impératrice passèrent les premiers jours de leur union.
Le lendemain de leur arrivée, par un beau soleil d'hiver, l'Empereur, dans son phaéton, conduisait sa jeune femme à Versailles et à Trianon. C'était là un désir exprimé par l'Impératrice dont le culte pieux pour Marie-Antoinette ne s'est jamais démenti. Sur place, elle voulait se faire expliquer la vie et les habitudes delà Reine; déjà sans doute elle avait ébauché le projet — qu'elle put réaliser plus tard — de réunir à Trianon tout ce qu'on pourrait retrouver des objets ayant appartenu à Marie-Antoinette.
Pendant l'été de cette même année, la Cour vint s'établir à Saint-Cloud et tous les ans il en sera ainsi jusqu'à la fm du règne : séjour à la fm du printemps, et à l'automne. Le palais était confortable et agréable à habiter quand la Cour était restreinte ; si les allées séculaires sont un peu tristes, la vue du côté de Paris est éclatante ; le voisinage de la capitale facilitait les réunions de conseils des ministres et les audiences urgentes ; au moment de la discussion du budget au Corps législatif, l'Empereur tenaitàrésiderà Saint-Cloud. Quand la Cour se rendait à Fontainebleau, c'était en juillet; les déplacements d'eaux. Plombières ou Vichy, la visite au camp de Chàlons ou les voyages provinciaux avaient généralement lieu pendant le mois d'août. En septembre venait le voyage annuel à Biarritz ; retour à Saint-Cloud en octobre avant les séries de Compiègne.
Les séjours à Saint-Cloud étaient donc un temps de repos relatif, la vie y était à l'ordinaire paisible et sans pompe. Des promenades en voiture dans le parc, dans les bois de Meudon, de Ville-d'Avray ou de Saint-Cucufa, des excursions à Versailles ou à Trianon où l'Empereur chassait à l'automne étaient les seules distractions, avec de très rares représentations théâtrales.
Le théâtre fut détruit pour des motifs d'harmonie architecturale, en même temps que l'Orangerie en 1862 (1).
En dehors du service d'honneur (2) qui changeait chaque semaine, peu d'invités
I,A GALERIE d'aPOELOX SOUS LE SECOND EMPIRE. Dessin de M. Magninnl crai)ri!'S la pholograpliie de AI. Schneider, régisseur du Palais.
à demeure : la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice, la duchesse d'Albe, sa sœur, et, après la mort de celte dernière, ses trois enfants, le duc de Huescar et Mlles d'Albe, — vers le milieu de l'empire la princesse Anna Murât avant son mariage avec le duc de Mouchy, la duchesse de Malakolî, après son
(1) C'est en lb!(i3. on l'a dit. que l'u( Ijùtie la charniante église qui a i'ési.sté à rinfcndie de la ville. On y voit le tableau représentant l'ordination de saint Cloud, et sur deux chapiteaux des colonnes du chceur, sont gravées dans la pierre les ligures de Marie-Antoinette et do Napoléon III (voir p. 114).
(i) On sait que l'empereur Napoléon 111, au commencement de l'Enqiire, avait constitué sur un grand pied
SAINT-CLOUD SOUS LE SECOND EMPIRE
veuvage (1868) (1), puis Prosper Mérimée, qui, en vertu d'anciennes relations avec la famille de l'Impératrice, se croyait en droit d'écrire à des étrangers avec esprit, mais non sans indiscrétion, ce qu'il entendait dire, ce qu'il devinait... ou ce qu'il inventait. Peu d'audiences, quelques visites : les dames appartenant indirectement à la Cour, entre autres la comtesse Stéphanie de Tascher, les femmes des grands officiers ou quelques rares dames, relations d'autrefois, admises dans l'intimité de l'Impératrice.
L'Impératrice avaitpour grande maîtresse la princesse d'Essling et pour dame d'honneur la duchesse deBassano; le comte de Tascher de la Pagerie était grand maître. Les dames du palais du règne furent la comtesse de Montebello, la baronne de Pierres, la marquise de Las Marismas, depuis vicomtesse Aguado, la marquise de La Tour Maubourg, la comtesse de Lourmel, la comtesse de Labédoyère, depuis princesse de La Moskowa, et sa sœur la comtesse de La Poèze, la comtesse de Rayneval, Mme de Sancy de Parabère, Mme de Saulcy, la comtesse Féray d'isly (au début), la baronne de Viry, la baronne de Malaret, la comtesse de Lezay-Marnésia qui donna sa démission pour raison de santé et fut remplacée par Mme Carette, née Bouvet. Celle-ci, longtemps lectrice de l'Impératrice, a publié d'intéressants Souvenirs sur la cour impériale.
Aux Tuileries, l'Empereur et l'Impératrice déjeunaient seuls; à Saint-Cloud, le service d'honneur déjeunait et dînait avec eux. L'Empereur et Flmpératrice étaient assis au milieu de la table ; à la gauche de l'Empereur prenait place la dame du palais de jour à moins qu'il n'y eût une dame étrangère ; à la droite de l'Impératrice se trouvait l'aide de camp de service ou un invité de marque ; en face d'eux s'asseyait le préfet du palais ayant à ses côtés la seconde dame du palais et la demoiselle d'honneur. A leur guise s'asseyaient les autres convives, officiers d'ordonnances, écuyers, chambellans, officiers de garde invités, les secrétaires du cabinet civil ; puis plus tard le précepteur ou les officiers de la maison du Prince impérial quand celui-ci dînait à la table de l'Empereur avec Louis Conneau, qui ne le quittait jamais, ou d'autres de ses petits camarades, les jeudis et dimanches.
sa maison militaire et civile. Le ministre de la maison de l'Empereur était au début M. Fould, puis le maréchal Vaillant qui fut en même temps grand maréchal du palais. Le grand aumônier était Mgr Darboy, archevêque de Paris, le grand chambellan, le duc de Bassano, le grand maître des cérémonies, le duc de Cambacérès ; le maréchal de Saint-Arnaud était titulaire de la charge de grand écuyer; le premier écuyer était le colonel puis général Fleury (grand écuyer en 1866) ; le maréchal Magnan était titulaire de la charge de grand veneur, le premier veneur, devenu aussi grand veneur par la suite, était le général Edgar Ney, plus tard prince de la Moskowa. Je n'ai à nommer ici, ni tous les aides de camp, ni les chambellans, écuyers. Tous les détails exacts sur la Maison de l'empereur, les détails des services comme les portraits de tous les personnages qui composaientla Cour sontdonnés dans le beau livre du duc de Conegliano {Calmann Lévy , 1900). (1) Mlle Valera de la Paniega avait été mariée par l'impératrice au maréchal Pélissier en 1868.
Les déjeuners très simples, les dîners plus recherchés étaient servis très rapidement. La soirée était partagée en deux. Les hommes allaient fumer dans la salle de billard où l'Empereur faisait une apparition avant de se rendre dans son cabinet de travail.
On rentrait ensuite dans le salon; l'Impératrice était généralement assise auprès d'une grande table ronde et faisait des patiences tout en causant avec l'un ou avec l'autre. Quand le Prince impérial avait été autorisé à rester jusqu'à neuf heures et demie on organisait une partie de loto. L'Empereur allait chercher de petits rouleaux de pièces de 50 centimes toutes neuves qui servaient de jetons et d'enjeu. A dix heures, on apportait une table avec des gâteaux secs et du thé que les dames du palais ou la demoiselle de service préparaient elles-mêmes ; il y avait même de la fleur d'oranger fort prisée des aides-de-carap ou chambellans ; et dans un autre coin du salon un plateau avec des sirops. L'Empereur se retirait d'ordinaire après avoir pris une tasse de thé. L'Impératrice qui aimait à causer, et causait fort bien, dirigeait alors la conversation qui se prolongeait jusqu'à onze heures.
Une ou deux foi? par semaine avaient lieu les conseils des ministres ; les ministres et les membres du conseil privé présents étaient toujours retenus à déjeuner. Chez l'Empereur, la plupart dépouillaient la morgue officielle ; parmi eux des causeurs charmants comme le duc de Morny, le maréchal Vaillant, M. Drouyn de Lhuys, M. Duruy, le duc de Persigny, M. deEorcade, le marquis de Chasseloup qui se délassaient volontiers des affaires par des conversations pleines de verve. Ils étaient tous d'ordinaire la proie des dames du palais qui toutes avaientdes recommandations à faire : que de sinistrés, de curés devillage, de veuves ou de vieux militaires obtinrent ainsi subsides ou pensions (1) !
Les appartements occupéspar l'Empereur et l'Impératrice comprenaient toute l'aile droite du palais (2). ' .
Louis-Philippe, nous l'avons dit, avait fait la salle du conseil des ministres dans la pièce qui avait servi successivement de chambre à coucher à Marie- Antoinette, aux impératrices Joséphine et Marie-Louise, enfin à la duchesse d'Angoulême. Elle garda cette même utilisation sous Napoléon III. Elle était ornée de vues d'Italie, d'Aix et de Pau, par Chauvin de Crissé, le comte de Forbin et Louis Robert.
Le cabinet de travail de l'Empereur, était l'ancien cabinet de toilette de
(1) Souvenirs de MniR Carette. de la comtesse de Tascher ; Souvenirs de famille.
(2) Pages 23ii et 257. nous dunnons deux vues de l'intérieur du Palais île Sainl-Cloud empruntées à l'excellent ouvrage rjue M. Armand Dayot a publié eliez Flammarion sur le Second Empire.
HISTOIRE
DU