CHAPITRE II
s jusqvi’où le luxe des marbres est porté dans « ces palais républicains (i). Cette corruption « de l’ancienne discipline précipite l’état vers « quelque grande catastrophe. La république « est travaillée par deux vices opposés, l’ex- « cès de la cupidité, et le délire de la profu- « sion (a). L’adversité et les périls élevèrent « Rome au plus haut point de gloire et de « puissance; aujourd’hui ses richesses l’acca- « blent , et l’entraînent vers sa perte (3). » Nous passâmes, en discourant ainsi, auprès d’un bâtiment que l’on construit derrière le temple de Romulus, non loin du Forum romain; une immense quantité de pierres, de marbres et de bois de charpente encombrait tous les lieux voisins. «Quel est cet édifice?» demandai-je à notre ami; «C’est, répondit-il « en riant, un quiproquo du vieux Stabé- « rius, qui, oubliant son âge, se fait faire un
(i) Plin. cap. 1 5 ; Sekec. epist. XC.
(a) Sallust. CatiUn. VI; Tit.-Liv. lib. XXXIV, 3. (3) Sallust. CatiUn. X.
« palais lorsqu’il n’a besoin que d’un tom- « beau (i); au surplus il ne lui coûte guère : « comme il est sans enfants et fort riche , « ses clients, dans l’espoir d’avoir part à sa « succession, se sont empressés de lui fournir « tout ce qui peut contribuer à l’embellisse- « ment de cette vaste demeure. Les uns ont « payé des ouvriers habiles dans l’art de la « construction, on fait venir les marbres les « plus rares; d’autres lui ont donné des sta- « tues, des tableaux, des vases, des lingots « d’argent, en un mot l’élite des dépouilles « de la Grèce (2). Vous voyez que Stabérius « sera logé magnifiquement sans qu’il lui en « coûte beaucoup; l’avidité de ses amis aura « fait tous les frais. »
En considérant les constructions de cet édifice , aussi attentivement que la faible lueur du crépuscule pouvait me le permettre, je fus surpris de la hauteur des murailles, de la manière
( 1 ) IIorat. Od. i5, lib. II.
(s).Juve». satjrr. 8, v. 21 5.
adroite dont la pierre et la brique étaient mélangées , et de la quantité de machines dont on se servait pour élever ou mouvoir les matériaux. Je demandai à Chrysippe quelques détails à ce sujet : « Il fut un temps, me dit-il , où « cette reine des cités n’était pas mieux bâtie « que vos villes de la Germanie ; ses citoyens , « agriculteurs et soldats , reposaient avec lexix « famille sous des cabanes de bois et de Fort seaux (i). Ce ne fut qu’après la guerre de « Pyrrhus, vers l’an 47° de la fondation de « Rome , que l’on commença à se servir i c j « de tuiles pour couvrir les maisons. Jusque « là on n’avait fait usage que de bardeaux « ou de chaume, comme à cette petite niai- « son que vous apercevez à l’extrémité de
(i) Dionys. Halicark. lih. I.
(a) Pli». Natur. hût. lib. XVI, cap. io. Les bardeaux sont de petits ais ayant la forme d’une ardoise, et qui servent au même usage ; les plus estimés chez les anciens étaient ceux qu’on faisait avec l’espèce de chêne appelé robur, puis ceux de hêtre. Les bardeaux d’arbres résineux , quoique plus aisés à tailler , étaient peu recherchés, excepté cependant ceux de pin. (Ibid.)
a4 le palais de scaurus.
« la roche Sacrée, vers le Valabre (i), mais que
« l’obscurité qui règne encore vous empêche
« de bien distinguer. Les habitations n’avaient
« alors qu’un seul étage ; car les réglements
« des édiles (a) défendent de donner dans les
« édifices privés plus d’un pied et demi (3)
« d’épaisseur aux murs ; et les murs mitoyens
« particulièrement sont assujétis à cette rè-
« gle (4). Or, on ne pouvait guère élever plu-
« sieurs étages sur des substructions aussi
« faibles (5). Depuis l’on a imaginé de renfor-
« cer les murs de briques par des chaînes de
« pierres , et même d’en construire entière-
« ment de pierres; par ce moyen on est par-
à venu à donner aux habitations une plus
(i) C’était la maison de Romulus. (Vitruv. lib. II, cap. i ; Diokys. Halicarn. lib. I.
• (a) Pli*. Nat. hist. lib. XXXIV, cap. 1 5 ; Vitruv. lib. II , cap. 8.
(3) Un pied 4 pouces 3 lignes 6/i5 , mesure de Paris.
(4) Plu», ibid. .
(5) Vitruv. lib. II , cap. 8. ,
« grande élévation (i); on a même été en « cela jusqu’à l’abus; mais de sages ordon- « nances ont fixé la hauteur ordinaire des « maisons de soixante (a-) à soixante-dix « pieds (3). Cettç précaution prévient beau- « coup de malheurs; car dans les incendies , « on ne peut porter facilement des secours « aux étages trop élevés,; les tremblements « de terre renversent les hauts édifices dont « les murs sont trop faibles; enfin les inon- « dations , qui causent tant de dommages à « Rome (4), minent les fondations et entrai* « nent la ruine des maisons (5) surchargées « d’étages ( 6 ). C’est peut-être ce qui contribue « à faire abandonner les cœnacula ( 7 ) , ou éta-
( 1 ) Vitruv. lib. II, cap. 8.
(а) Aurel. Vict. Epilom.
( 3 ) Strab. lib. V.
( 4 ) Tacit. Annal, lib. 1 , 76.
(5) Tacit. Hist. lib. 1 , 86.
(б) Juvénàl parle de la chute fréquente des maisons. Satjrr. 3 , v. 7 et 8.
(7) Varro, de Ling . lut. lib. IV.
« ges supérieurs, par les gens aisés; il n’y a « que des personnes d’une fortune médiocre, « des étrangers , des affranchis qui les habi- « tent ; aussi se louent-ils à bon marché : un « logement complet et commode sous le soit larium (i)ne coûte guère que 2,000 sester- « ces par an (2), tandis qu’on ne peut louer ■« une maison agréable à moins de 3 o,ooo « sesterces ( 3 ). Les incendies, dont je vous a ai parlé tout-à-l’heure , sont un des plus <t grands fléaux de Home ; ils ne punissent « que- trop souvent l’orgueil et le luxe ( 4 ) de « ces républicains dégénérés , qui , au lieu de « construire comme leurs ancêtres , selon « l’utilité, ne cherchent qu’à satisfaire une « passion effrénée et des caprices extrava- « gants ( 5 ). Les personnes riches qui élèvent
(r) C’était la terrasse qui terminait la maison (Isidoh. Origin. lib. XV, cap. 3 ; Poi.lux , Onomast. cap. 8, 5 ).
(a) Plot. Vie de Sjlla. Environ 400 fr.
( 3 ) Cicer. Oral. XXXV, pro Ccetio. Environ 6,000 fr.
/4) Plin. lib. XXXVI , cap. 1 5 .
( 5 ) Varro, de re Rust. lïb. I, cap. i3