CHAPITRE JI
HEiru III. MBHKt IV.
Henri 111 était iié avec le germe des qualités qui peuvent faire les grands rois. Un sage gouverneur * avait cultivé et développé ces heureuses
dispositions de la nature. Esprit, valeur, libéralité, amour de la justice , toutes les vertus semblaient devoir être son partage. Duc d'Anjou ^ deux vio
toires riliusU èi eût ' à i âge où l'on commence à
' François, seigneur de Carnavallet.
' La bataille de Jarnac fut gagnée d'après un j)lan conçu par Go/Uaut de Biron. Tavanes, dans ses Mémoires, réclame rhonneur de la bataille de Moncontour. Quoi qu'il en soit, toute la gloire en est restée au duc d* Anjou.
L£ PALAIS DE SAINT-CLOliD. 'Jty
peine le métier de» armes. Lieutenant général du
royaume jK ndant cinq amiLos, il remplît avec zèle ces hautes ibnctions ; et lorsqu'à vingt-deux ans , sur le seul bruit de sa renommée , les Polonais rélurent roi entre tous les princes chrétiens, Festime des grands et les regrets du peuple le suivirent sur ce trône étranger où l'exilait la jalousie de Charles IX
À peine Charles IX est-il mort, quHeuri jette sans dignité son sceptre de Pologne et s'enfiiit pour courir après une couronne plus belle qu'il portera sans Ijouneur. A la cour de son frère , Callierine de Médicis le traitait comme le mieux aimé de ses enfants; elle excitait son ambition , le faisait chef du parti catholique , et Pop posait au roi afin de les
t « Catherine de Médîcb, ^i avoit altiimé la haine des deux
firères, pour témoigner au roy qu'elle n'avoit pour le duc d'Anjou que des sentiments do gi andeur innocents, fit mine d'avoir grande frayeur pour cette élection , qu'elle ne croyoit » pas si capable tle réussir ; mais quand l'adresse de nos ambassadeurs eut surpassé ses espérances, si le roy en eut une joie dont l'intérêt ne sepouvoit plus dissimuler, elle en eut une si noire afiliction, que toutes couleurs qu'elle mit dessus n'y purent porter atteinte..... Chaque remise pour le départ de son frère irritoit te roi d'autant plus qu'il voyoit de ses yeux qu'il avoit aussi peu d'envie de partir que la reine de le laisser aller; et cela l'oblii^ea niènmc à de plus grosses paroles, aprèsavoir dit <« qu'il falloit (|iic l'un ou l'autre allât en Poloj^ae. (Le Laboureur, Discours sur la vie du roy Henri 111.)
^8 HÉSIDKNCF.S ROYALES.
dominer Tuii par l*autre. Le duc d'Anjou jouait alors le rôle que plus tard le duc de Guise joua
avec lui; et pour maintenir sou influeuce en face de la haine de Charles IX, Tamour du peuple et la considération des ^-ands lui étaient nécessaires; il sut habilenieut se mcaager ces appuis. Roi à son tour, libre d'entraves, maître de commandera tous, il s'abandonne lui-même; les qualités que la lu lté entretenait disparaissent ou s'eiTaceut; elles se dégradent dans la mollesse ou se perdent dans de honteuses voluptés. Bientôt le mépris public couvrit Henri lli ^ les forces de la Ligue et la puissance des Guises s'en accrurent, et la haine arma le régicide.
Quelques faits de la vie si disparate de ce monarque rappelleront les causes qui préparèrent la dégradaliiiu de son pouvoir , ses vengeances et sa mort.
Peu d'années suffirent pour faire juger le roi; esclave de ses sens, il ne montra jilus ni zèle ni aptitude pour le gouvernement. Le travail lui devint pénible , même odieux. Son âme s'énerva, son iiiu lligence s'éteignit dans l'abus des plaisirs. Endormi au milieu d'une cour dont Catheiine de Médicis entretenait la mollesse et les délices, il était heureux de se laisser conduire , de se décharger du poids de ses affaires, et subissait avec bonheur Finfluence des ministres ou le joug du
LE PALAIS DE SAINX'CLOUD* 'ig
favori du jour. Léj^jei-, frivole, on le voyait perdre dans des occupalious indignes de la majesté royale le temps que réclamait radministration du royaume. « Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébelliou, il alioil ordiuaii emeul en coche avec son épouse , la reine , par les rues et maisons de Paris , ]>rendre les petits chiens qui leur plaisoient; ils alloieiit aussi par tous les monastères de femmes aux. environs de Paris , faire pareilles quêtes de petits chiens , au grand regret des dames qui les avoient; se faisoient lire la grammaire pai* Dorou et apprendre à décliner K» Henri III redevenait roi dans les occasions solennelles : sa taille , sii figure , ses manières , sa \ouif son éloquence^, tout le servait alors. Ce-
^ Pâsquier, avocat géaéral en la chambre des comptes, lit à cette occasion une épigramme» aGn , dit-il, que tombant dans les mains du roi, elle lui fût une leçon, non de graminaire latine, mais de ce qu'il devait faire.
» Il aimait à parler et parlait souvent avec éloquence. Sa harangue aux premiers états de Biob (1^76) fut prononcée, dit Mézeray, avec uoe action vraiment royale et une grâce merveilleuse. Son discours d*ouverture aux états de Bloîs de i588 ne fut pas moins remarquable. « Cette harangue, dît TEstoile, prononcée avec une grande éloquence et majesté, ne fut guère agréable à ceux de la Ligue. Leduc de Guii»e en changea de couleur et perdit contenance, et le cardinal encore plus, qui suscita le clergé à eu aller faire graudc plainte à S. M. »
3o lli^âll>l£NC£S IlOTA.L£S.
tait line représentation vraiment majestueuse;
hors de là, la dignité du prince s'effaçait pour faire place à l'atTéterie de la iemme la plus coquette : il couchait avec des gants d'une peau [lai ticulière pour conserver la blancheur de ses mams , couvrait son visage d'une pâte préparée pour entretenir la fraîcheur de son teint» frisait lui-même les cheveux de la reine, goudronnait ses collets et ceux de ses favoris, descendait enfin à de misérables détails au-dessous d'un homme et surtout d'un roi. jour de son sacre, la messe ne put être dite que le soir, contre Tusage de TÉglise, parce que , pendant toute h journée , il arrangea des pierreries et ajusta ses habillements et ceux de la reine. Henri 111 n alTectioiuiait pas seulement les habitudes des femmes; souvent aussi il en porta le costume. « Le roi faisoit joutes , ballets et tournois, et force mascarades, où il se trou voit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint , et découvroit un collier de perles et trois collets de toile , deux à fraise et un renversé, ainsi que lesportoient les dames de la cour ^ »
* Ses lois somptuaires prescrivaieDt le luxe des meubles et la magnificence des fesdns. Les omelettes étaient honorées |iar lui d*noe distinction particulière; il voulait qu'elles fussent saupoudrées de musc, ambre, perles, et qu^elles revinssent chacune depuis cent jusqu'à
LE P4LAIS m S/Hirr-CLOUD. 3l
Telle était sa scrupuleuse exactitude sur réti-* quelte , qu'il renvoya un jour le duc d^Épernon ,
qui s'était présenté devant lui sans escarpins blancs et avec un habit mal boutonné. Les membres de son conseil devaient être vêtus , en hiver^ de velouis à poil, et, en été, de veloms ras; nul u entrait dans sa chambre sans bonnet : ainsi le voulait l'ordre du roi « U portoit lui-même un petit bonnet comme d'un enfant , qui avoit un boriet descoupëà taillades de travers, et sur iceluy une plume par-devant, avec quelque belle enseigne et une ^nde perruque, et ne se défuloit jamais, iioa mesme à 1 église, pour ce quil avoit la teste rase ^. x»
Ses mœurs étaient dissoTues. 11 avait aimé passionnément la princesse de Condé; quand elle mourut, le roi versa beaucoup de larmes; on le vit , pour manifester sa douleur, couvrir sesbabîts de petites lél es de mort, et en mettre jusqu'aux aiguillettes de ses souliers. Mais les femmes n'avaient pas ses premiers hommages : son règne fut celui des mignons, a Le nom de mignons corn-
cent cinquante écus : c'était une contrefaçon de la cuisine de Gléopâtre.
■ De Thon.
* Ce qui fit dire au docteur Boucher que « Henri de Valois étolt un infidèle, un Titre, puisqu'il ne se déoouvroit même
pah devant l'image île Jésus-Christ. »
3a ]IKSIDENC£S ROYALES.
mença (1576) à trotter par la bouche du peuple ^ à qui ils étoient fnil odieux^ tant pour leurs façons de faire badines eL hautaines que par leurs accoustrements efféminés et les dons immenses qu'ils recevoient du roy. Ces beaux ihignons, que Henri III associoit à ses débauches et à sa puissance^ portoient les cheveux longuets, irisés et refrisës, remontant par-dessus leurs petits bonnet s de velours , comme font les femmes; et leurs fraises de cliemises de toile datour empesées et longues de demi-pied , de façon que voir leurs têtes dessus leurs li aises, il sembloil que ce fust le chef de saint Jean en un plat. »
Ces jeunes écervelés passaient une grande par^ tie de la journée à compléter la plus extravagante toilette : ils se faisaient iriser, arracher le poil des sourcils , mettre des dents , peindre le visage, habiller et parfumer : puis, branlant le corps, la téte et les jambes, démarche qui leur semblait la plus belle , ils se rendaient en la chambre où le roi , couché sur un Ht spacieux , cherchait le repos au uiilieu du jour.
La tendresse de Henri III pour Quélus et Haugiron fut excessive : « Il baisa leur visage après leur mort, et, à l'exemple de Marguerite de Valois et de la duchesse de Nevers , il fit embaumer leurs têtes, et conserva soigneusement leurs blondes chevelures. Son deuil ne voulut pas res-
ter secret; il s étala en de pompeuses obsèques. Les corps de ses favoris , comme ceux des princes , furent exposes sur des lils de parade. Toute la cour assista à ces funérailles vraiment royales. Henri 111, dësolë, garda la chambre plusieurs jours, et reçut des consolations officielles; il chargea la poésie de célébrer sa douleur, et la sculpture d'en éterniser le souvenir. Dans Téglise Saint» Paul de Pàris , auprès du grand autel , de superbes mausolées s'élevèrent à la mémoire de SaintlUégrin , de Quélus et de Maugiron , et leurs ver^ tus furent inscrites sur le marbre au milieu des murmures du peuple , et au grand scandale de tous les gens de bien ^.
Mêlant la superstition à la débauche , comme Louis XI à la cruauté , Henri III institua des confréries de pénitents ; il faisait des pèlerinages avec ses favoris pour gagner des indulgences, conduisant des processions, se donnant la discipline, parcourant les rues la nuit et le jour avec un long cliapeltlde létes de mort, s'enfermanl (juelquefois dans le couvent des Uyéronimites , à Vin-
' Le a janvier 1589, ces mausolées furent brisés par les ligueurs, disant « qu'il n*appai'tenoit à ces méchants, morts
< n reniant Dieu , sangsues du peuple et mignons du tyran * d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, et que leurs corps n'étoient dignes d'autres parements que d'un gibet. » (L'£stoiie.)
34 RESIDEUrCES ROTAtBS.
ceniies, y précliant sous le froc, et se iaisant appeler frère Henri.
Ces pénitences ridicules, à l'aide desquelles Henri IH espérait raclieler ses dérèglements , indignaient le peuple : c'étaient , à ses yeux, des démonstrations hypocrites qui outrageaient la religion , de même qu'il regardait le luxe effréné des mignons comme une insulte à sa misère. Les mœui*s de ces jeunes gens n'étaient pas un moindre scandale pour la morale publique : encouragés par le maître, ils se faisaient un jeu d'attenter à la tranquillité, à l'honneur des familles, d'attaquer, de compromoltre la réputation des plus hautes dames ; et Henri lii s'égayait beau* coup au récit de ces lâches exploits. Aussi, les femmes le détestaient protondément , et, entre elles, la plus remarquable par son rang, et sur> tout par sa haine, était Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, sœur du duc de Guise. Elle avait essayé, dit-on, de plaire au roi, qui, non content de repousser, suivant ses habitudes , les flatteuses attentions d'une femme, se permit encore des railleries sur des imperfections secrètes de la duchesse ; « outrage , dit Mézerai , beaucoup plus impardonnable, à l'égard des dames, que celui qu'on fait à leur honneur. » Madame de Monfpensier devint Fennemie implacable de Henri 111; et quand elle vit la fortune de la mair
LE PALAIS DE SAIJST-CLOLD. 35
son de Lorraine se hausser sur la puissance de la Ligue, ses projets de vengeance s'aïaïuncèrenl par de violentes menaces : elle moutrail des ciseaux d'or qu'elle portait à sa ceinture en disant : « C'est pour tondre le roi , aiin de le relt guer dans « un monastère , comme indigne de la couronne , K et de mettre sur le trône un prince qui le mérite «mieux, et saura défendre des attentats de ÏUv- « résie la religion compromise par la dissimula* « tion et la lâcheté de Valois. »
Ainsi le monarc|ue dont la jeunesse avait été à éclatante y et qui avait paru si digne de régner avant d'être roi , s'abaissait chaque jour sous le luépiis public, tandis qu'à ses côtés grandissait un homme entouré de tous les prestiges de la popularité et de la gloire : c'était Guise. Derrière lui , l'Espagne et ses trésors , Rome et ses loudres , la Ligue, une religion , tout un peuple; autour de lui 9 la foule des princes lorrains, tous considérables par leurs dignités, par leurs talents , leurs richesses ou leurs vices. Avec de tels auxiliaires, une dynastie nouvelle pouvait s'établir, si, au la mai i588, le roi de Paris avait osé ramasser la couronne qu'il avait osé renvei*ser; mais il hésite , il temporise , il écoute les trompeuses paroles de la reine mère, et laisse échapper l'occasion et Henri. Plus tard , trop dédaigneux d'un adversaire qu'il méprise, il le brave, le domine,
36 RESIDENCES ROYALES.
Foutrage, l'irrite jusqu'à la fureur; et quand il a démantelé pièce à pièce le pouvoir royal , et qu li est prêt à ie saisir, il tombe lui-méuie victime de Taudace et de la perfidie.
Il y a^ait une époque dans Tannée oè l'âme énervée de Henri IJl reprenait quelque vigueur, il secouait an moment sa torpeur et sortait de sa mollesse. En hiver, le roi était tourmenté dliu* meurs noires, dont les oliiciers de sa maison avaient seuls le secret. Quoiqu'en tout autre temps il fât très-facile à servir, alors son caractère devenait sonibi e et intraitable. On ne pouvait plus lui parler de plaisirs; il se couchait fort tard , dormait peu , se levait de grand matin , travaillait continuellement avec le chancelier et les quatre secrétairesd'Étatjusqu a les latiguer pari attention scrupuleuse qu'il apportait à toutes les affaires. Dans ces accès, son zèle était extrême poui le maintien de la discipline; et des arrêts pleins de sévérité venaient surprendre la cour et le public
« Je me souviens, dit de Thou, que peu de temps avant la mort du duc de Guise ^ passant par le château d'Ëclimont pour me rendre à la cour, M. de Ghevemy me parla de ces humeurs
t Cefiiit peu connu est rapporté par Tbistorien de Thon; il le tenait du chancelier Ghevemy, qui avait servi Henri III
|)cntlaiit vingt-quatre ans.
hE PALAIS DE SAUTTKXOUD. 37
noires, el me prédit que si le duc coiUuuK)il à pousser le roi, Henri 111 seroit liomme à le faire assassiner, sans bruit, dans sa chambre même, parce tproti éloîl dans une saison où il s*irritoit aisément, et où sa colère approclioit de la fureur. i>
La matinée du 2 3 décembre i588 \it se réaliser à Blois cette étrange prédiction.
Henri de Guise avait péri par le sentiment extrême de sa force et de la faiblesse du 101. Henri 111 faillit à perdre la couronne par un égal excès de présomption et de sécurité. En se débarrassant de son plus redoutable ennemi, il crut en finir tout d'un coup avec la Ligue, et éteindre dans le sang d'un seul liomme le mal qui depuis longues années jetait de si profondes racines; il crut que les factieux, épouvantés de ce grand exemple, allaient rentrer dans le devoir et lui permettre de reprendre le cours tranquille de ce règne heureux où son Louvre n'était troublé (|ue par les rivalités de ses favoris. Dans ce but, et avant l'ouverture des états, les résistances avaient été écartées de son conseil , qui. fut composé de manière à n'y rencontrer que des ministres Oadbles ou des llaLteurs. Âussi, après la mort du duc de Guise, certain de l'approbation de ceux ([iki renlouiaient, el plein de confiance en ses lumières, il leriua Toreille aux avis, aux
alarmes de sa mère, se moqua du très-petit nombre de ses serviteurs qui osèrent lui montrer des périls où il ne voulait voir qu'un riant avenir, se complaisant dans le succès de son guet-apens, faisant des discours, des lettres, des édits, parlant ferme, portant haut la téte, enfin agissant et com» mandant en mattre. « Jamais rot, dit Estienne Pasquier, ue se trouva si coutenl; » mais jamais triomphe plus court n'aura un lendemain plus amer^ et le san^ traîtreusement versé à Blois enfantera la catastrophe de Saint-Cloud.
L'assassinat du duc de Guise, aui états de Blois, eut les conséquences prévues par Catherine de Médicis expirante Henri 111 avait doublé les
' L'histoire n'accuse pas Calherine d'avoir trempé dans Tassassioat des Guises. «Cette princesse avoit été malade, rapporte Estieone Pasquier, et gardoit encore la chambre lorsque le roi vint lui annoncer brusquement la mort du duc ; eWe en fut si troublée, que dès lors elle commença d'empirer à vue li oeil ; cependant, pour ne pas tiéplaire à son fils, elle couvrît son chagrin le moins mal qu'il lui fut possible. »
Catherine de Médicis mourut le 5 janvier iSBq, à Blois, •t où elle étoit adorée et révérée comme la Junon de la cour. « £lle n'eut pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on n'en •* iit non plus de compte que d'une chèvre morte. »
Les vers suivants sont les meilleurs qu'on ait laits sur elle après sa mort :
La reine qui cy git fut un diable et un auge; Toute pleine de blâme et pleine de louange ;
LE PALAIS 1>£ SAINT-CLOfJl).
forces d'une faction qu'il comptait détruire en abattant la plus haute téle de la Ligue. Â rariiie puissante du fanatisme , se joignait alors une soif inexprimable de vengeance. Pendant que Paiis brisai it les images de Henri 111 , qu'il foulait aux pieds les emblèmes de la royauté , le monarque ^ épuisé par Fenfantement de deux grands meurti*es^ était retombé sans courage au moment de compléter l'œuvre commencée dans un accès d'audace : au lieu de rappeler son armée du Poitou, de s'assurer dOrléans; au lieu de marcher sur la capitale sans lui laisser le temps d'organiser sa défense, il s'en était éloigné, comme épouvanté des anatbèmes que hurlaieut contre lui des prédi> cateurs en délire. Autour du roi même, les cris des ligueurs n'étaient pas sans écho. Parmi les catholiques demeurés fidèles s élevaient des murmures^; on lui reprochait amèrement la mort inutile et impolitique du cardinal de G uise ' , qui allait soulever
£iie soutint rÉtat et l'État mit à bas; £Ue fit mainls accords et pas moins de débats ;. Elle enfanta trois rois et cinq guerres civiles ; Fit bâtir des châteaux et ruiner des villes; Fit de bien bonnes lois et de mauvais édîts : Souhaite-lui, passant, enfer et puradîsl
< L*Estoile assure que Henri lll^consulta sur cette exéca>^ tion son conseil, qui répondît que le roi n'avait rien fait s'il- .
ne se cU-faisait du cardinal. ISéanmoins, il est permis de
4o A£SlI>£iSCES AOY4LES.
une tempête au Vatican et provoquer les foudres
de Sixte-Quiiii. Avili, menace, attaqué de toutes parts ^ le pouvoir royal descendait avec rapidité au dernier degré d'abandon et de mépris, lorsque Hemi !II se retira à Tours dans une situation plus misérable qu'après la journée des barricades. Dans cette ville 9 à la veille d*étre investi par les troupes du duc de Mayenne, il se souvint de son beaufrère , le roi de Navarre , et pensa à se réconcilier avec lui* C était ladernière ressource qui lui restait. Diane d'Ângouléme , fille naturelle de Henri II , iut chargée de traiter de la paix avec les protestants. L'adresse, les grâces de la n^datricet préparèrent le succès d'une mission que hftta rhabileté de Mornay ^ ou plutôt la générosité du roi de Navarre. Le château de Plessis^lez-Tours fut choisi pour l'entrevue du premier roi des Bourbons et du dernier des Valois Ce lieu disposait mal à la confiance, surtout le lendemain des meurtres de Blois : son histoire, semée d'où»
croire que le conseil voulut flatter la ▼engeance du roi, et que ce sentimemy qui depuis longtemps était au cceur de Henri, l'emporta sur toute autre considération.
* Le traité fut « faict, arresté et conclu. Sa Majesté étant
* à Tours, le du mois d'avril iSSg. «
(Introduction îles M ternaires et Correspomiances àc Duplessis-Mornay.) a Lentrevue des dei»x rois eut lieu le io avril iSSç^.
bliettes, de gibets, de cbausse-t râpes, étaii bien sombre ; l'air du cbàteau semblait encore imprégné des miasmes funèbresdu crime; ses murs humides et noircis par le temps suaient encore le sang des supplices ^ Les protestants , eftVayës du rendez-vous et de Thommé qui le donnait , firent tous leurs efforts pour empêcher le roi de Navarre de s'y rendre. Le prince persista, quoiqu'il ne lût pas lui-même peut-être sans quelque inquiétude. Comme il traversait la rivière, qnekfu'un de sa suite tenta encore de Farréter : k 13ieii ma dit que « jepasseet quejevoise, répliqua Henri; il n'est «r en la puissance de Fhomme de m'en garder, car « Dieu me guide et passe avec moi » Henri 111 se trouvait dans les jardins de Plessis-le^Tours : ce dut être un ângulier spectacle de voir l'un des principaux auteurs de la Saint-Bar ibëleniy attendant la conservation de sa couronne d'un chef des protestants, de celui que naguère il déclarait à jamais indigne du trône ^. Le roi était entouié
' Les ruines de ce palais trop célèbre ne renferment pins aujourd'hui qu'une distillerie de pommes de terre.
* « La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements ({i-ir si j'y allois j'étois mort: j'ai passé Peau en me recommatulaiit a Dieu. » (Extrait d'une lettre de Heuri de Ntivarre à Momay.)
3 Par l'édit d'union du ai juillet i583, confirmé le iS oc* tobre suivant aux états de Blois.
(\VL R^IDKirCES BOTALES.
d'une foule d'officiers saniplueusement vêtus; le Béarnais se présenta avec une suite beaucoup moios ln*iliante. « De toute sa troupe^ nul n'avait de manteau et de panache que lui; tous avaient récharpe, et lui, \étu en soldat, le pourpoint usé sur les épaules , le haut-de-chausse de velours ieuille-niorte , le manteau d'écarlate , le chapeau gris avec un grand panache blanc. » L'afHuence des spectateurs attirés par cette réconciliation était telle, que ces deux rois furent uu quart d^heure dans Tallée du parc à se tendre les bras sans pouvoir se joindre ; enfin , « ils s^embrassèrent très-aïuoureusement, même avec larmes.» Les manières franches, cordiales et nobles du Béarnais lui gagnèrent tout d'abord les catholiques; Valois ne produisit pas le même effet sur les protestants. Devant ses grâces personnelles et ses séductions de circonstance , ils demeurèrent froids et graves, se souvenant de Coligny et de leurs frères. Henri 111 les traita en officiers braves, expérimentés , endurcis aux fatigues de la guerre ; il fit appel à leur courage , et la cause royale fut sauvée.
 des troupes peu nombreuses et tmit à Fheure
découragées, Henri de Navarre joigiuL une armée composée de soldats aguerris, bien disciplinés et pleins de confiance en leur chef. Mayenne, qui avait osé attaquer les deux monarques, fut re-
pousse ' ; l'ai mée reprit Toffensive , s'avança vers Flaris, et partout des succès signalèrent son pas* sage. Pendant cette marche , le roi apprit a Étampes son excommunication; atteri'é à celte nouvelle, il votdait traiter avec le pape ; le fiéar* nais Fen détourna et parvint encore à communiquer quelque peu de son énergique indépendance ^ à cet eqprit &ible et dévot à la manière de Louis XI. « Contre les foudres du Vatican, lui
> Dans la nuit du 8 tuai, le duc de Mayenne enleva le faubourg de Saint-Symphorien de Tours à la vue du roi; il aurait poussé plus loin cet avantage si la nouvelle de l'arrivée du Béarnais et des écharpes blancbes n*eût déterminé sa retraite. « Si tost que vistes qu'on parloit à vous à coups de canon , et que le roi de Navarre estoit venu assister et secourir sou frère, ayant un notable intérest qu'il ne tombast entre vos mains, la frayeur vous saisit tellenjeut au lustre des écharpes blanches , (|ue ce fut à vous de vous retirer en diligence par des chemins égares où il n*y avoit point de pierres; et voulustes colorer vostre fuite sur la prière que
nous vous fismesdenous secourir Estant icy, vous vous
défiaslcs bien qu oii ne uti deroit guères à vous suivre de près, ayant deux si puissants dogues à la queue. » [Satire Ménippée, Harangue de d'Aubray pour le tiers état.)
* Une bulle d'excommunication de Sixte Quint ayant dédaré, en iSdS» Henri de Navarre relaps, bâtard, détestable, iocapable de succéder à la couronne, le Béarnais, sans au> trement s'émouvoir, fit afiicher dans Rome, aux portes du Vatican, cette réponse : « M. Sixte-Quint, soi-disant pape, «eu a menti. »
4/* lt£SIDENCEh iiOYALIiS.
« disait-il , il n*y a d'autre remède quede vaincre : «yous serez incontinent absous, n'en doutez pas. »
Les troupes royales continuaient victorieusement à s'approcher de Paris. Un brillant fait d'armes de Lanoue , devant Sentis , où ce capitaine protestant battit complètement les ligueurs trèssupérieurs en nombre I ouvrit le passage à dix mille Suisses et à deux mille lansquenets qu'amenait iiariaj de Sancy Le dévouement de ce brave
' Dtins ce conilwit , Tarinée des ligueiu's, (|ui s'rlcvait de neut a dix imiie homnirs, fut mise t'ii pleine d route. Les Wallons de Balagny et les troupes du duc d'Aumale prirent honteusement la fuite. Leduc se sauva jusqu'à Saint «Denis sans regarder derrière lui, abondonnant ses canons, ses armes, ses bagages. Les miliciens de Paris seuls tinrent ferme, sous le commandement de Méoerilie, qui resta mort sur la place. Méneville était lieutenant du duc de Mayenne au gouveinement de Paris. Henri III l'appelait Mèneliguc.
A propos de la bataille deSenlis, il courut en ce temps des quatrains de Passerai où la malice française, qui rit de tout, s'égaya d*une manière très-spirituelle sur la déconfiture des ligueurs et sur la fuite précipitée du duc d'Aumale, que Ton représenta depuis avec des éperons ailés et qui fut surnommé^, le connétable delà Ligue. Voici ces quatrains :
A chacun nature donne Des pieds pour le secourir :
Les pieds sauvent la personne , Il n*est que de bien courir.
LE PALAIS DE SAIHT-CLOUO. 4^
serviteur s'était chargé de cette entreprise aussi diiBciie que périlleuse y où ii engagea sa fortune
Ce vaillant prince d'Aumale, Pour avoir fort bien couru,
Quoyqu il ait perdu sa niale, N*a paâ la mort encouru.
Ceux qui estoient à sa suite Tîe s'y endormirent point,
Sauvant par lieureut,c l ui te he moule <ie leur pourpoint.
Quand ouverte est la barrière.
De peur de blasme encourir.
Ne deiTieiirez pas derrière; U n*eU i^ue de bien courir.
Courir vaut un diadème ;
Les coureurs sont gens de bien.
Tréniont et Raligny niesme| £t Congy le savent bien.
Bien courir n'est pas un vice;
On court pour gagner le prix;
C'est un honnête exercice ; Bon coureur n'est jamais pris.
Qui bien court est homme habile.
Et a Dieu pour son confort ;
Mais Chamois et Méneville Ne coururent assez fort.
Souvent cel II Y qui demeure
Est cause de son meschef:
46 HliSlDEIfCES ROYALES.
et sa vie. Nicolas de Harlay, seigneur de Saxicy, n'était alors que maître des requêtes j mais il avait
le cœur d'un brave soldai. Quaiul il avait proposé l'entreprise dans le conseil de Henri 111 j les mignons louèrent rexcellencedu projet et ajoutèrent en ricanant : « Quel sera Theureux, le généreux a Français qui, avec des lettres du roi, pourra faire a une armée? — Ce ne devroit pas être moi, répliqua uSancy, en jetant un regaid de dédain sur ceux ir quis'étoient enrichis aux dépens de la fortune et «de la réputation de Henri 111 ; ce ne devroit pas (telle moi, mais j'accepte la commission.» Et il l'exécuta avec tant d'habileté et de succès , qu*a la téte (le sa pclilc ai mée il li a\ ci s;i la France sans perdre un seul homme. Ce lut à Coniians que Sancy reçut Henri 111 , qui l'embrassa en pleurant. Le serviteur fidèle niaiiiicsia son étonnement de ce triste accueil dans un moment où les affaires du roi pre-
Celui qui fuit de bonne heure
Peut combattre derechef.
Il vaut mieux des pieds combattre En fendant Tair et lèvent.
Que se faire occire ou battre Pour n'avoir pris le devant.
Qui a de Thonneur envie INe doit pourtant en mourir :
Où il y va de la vie 11 n'est que de bien courir.
LE PALAJS D£ SAINT-CLÛliD. 4?
naient une tournure si prospère. « Je pleure de « regret, repailit Henri, de n'avoir que des larmes « et des promesses pour payer un si grand service ; <« mais, si Dieu m'en donne le moyen, je vous rente drai si grand, qu'il n'y aura personne dans mon «royaume qui ne vous puisse porter envie. » Avec ce renfort , l'armée royale s'élevait à quarante mille hommes de bonnes troupes commandées par d'excellents officiers. Les deux rois résolurent le siège de Paris où Mayenne était rentré avec une partie de ses forces. Bientôt tous les postes qui envirouneut la capitale tombent eu leur pouvoir ; et , après avoir fortifié Vincennes et le pont de Charenton, ils se dirigent sur Saint-(]l(HKi et sur Meudon où ils veulent placer leurs quartiers.
En 1677, les habitants de Saint-€loud avaient obtenu de Henri 111 de faire clore leur bouig de murs et fossés; les lettres patentes qui leur octroyaient cette faveur portaient qu'elle leur était accordée en considération de leur fidélité constante et dévouement à la maison royale. En 1 589, Saint-Cloud ferme ses portes à Henri III , qui ordonne sur-le-champ de dresser les batteries pour l'assiéger. La Boindaisiere et rreuiblecourt tentent d'y introduire deux régiments d'infanterie et quatre cents chevaux ; ils sont vigoureusement repoussés. Le cauon bat la place à coups redoublés; il balaye les ligueurs qui s'étaient retranchés
4B RÉSIDKirCES aOYALES.
sur les arches du pont, et, le juillet, rarmée
royale entre dans le bourg qu'elle vient d enlever d'assaut. Ueuri Ul s'établit à Sainl-Cioud ' et loge dans la maison de Gondi. Henri de Navarre campe à Mention; ses troupes, formant Tavantgarde, occupeut les villages de Vanvres, dlssy et de Vaugirard ; et après avoir assuré leurs communications, les deux rois étreignent Paris dans une ceinture de cauons et de soldats.
Cependant l'épouvante était dans la capitale; les Seize ne mettaient plus de bornes à leurs fureurs. Les royaux ou soupçonnés tels tureut arrêtés y leurs maisons livrées au pillage, leurs vies menacées; une confusion inexprimable, un effroyable désordre, annonçaient la destruction prochaine du foyer le plus ardentde la sédition. Lorsque l'avis en parvint à Henri HT, il monta à cheval et alla se placer sur une hauteur, dans le parc de Saint-Cloud; là, découvrant la grande ville, il ne put maîtriser Félan d'une colère longtemps comprimée, et, près de sassouvii', elle s'exhala en ces tristes paroles :
« Paris, tu es le chef du royaume, mais un chef « trop ( apricieux et trop puissant. Tu as besoin «d'une saignée pour te guérir et délivrer TÉtat de
* Les rois firent couper deux arches du pont, qui ne lurem rétablies (jue longtemps après.
« tes frén<^sies. J'espère que dans peu de jours ce on clierchera dans cette plaine tes murs et tes a édifices, et qu'on n'en trouvera que les ruines'.»
Le vent emporta ces indignes menaces; mais elles avaient alors uiie aiti euse portée. Paris était aux abois. Mayenne , qui n'avait que des recrues à opposer à de vieux soldats, connaissait sa position^ il lavait acceptée résolument, déterminé à périr les armes à la main sous les murs d'une ville qu'il lui était impossible de défendre. En un mot, Paris ne pouvait plus être sauvé que par un miracle ou par un crime.
Avant l'époque où Henri de Navarre relevait le pouvoir royal à Tours, nous avoîis dit que la Ligue le détruisait à Paris. La déchéance de Henri de Valois était prononcée par les Seize, les sujets déliés du serment de fidélité par décret de la Sorbouue ^, et Mayenne proclamé lieutenant géné-
» (Davila). Les menaces que l'Estoile met dans la bouche de Henri iil sont nioins violentes : « Ce seroir ^rauti dommage, dit Henri III, de ruiner ime si beile et bonne ville; toutes fois, si faut-il que j*aye raison des rebelles qui sont dedans y et m'en ont ignominieusement chassé. »
* Ce décret est du 7 janvier tSBp. Il y eut dans cette assemblée de la Sorbonne et de la faculté de théologie peu de docteurs. Le décret fut rendu, dit i'Estoile, par huit ou dix soupiers et niarmitons, comme porte-enseigoes et trompettes de la sédition.
5o ftliSlJ>EJIC£S aOTAL£S.
ral de CÉtat et couronne de France, Toates traces de la royauté avaient donc disparu; et si Ton en parbit encore, c'était pour la maudire. Dans le but de consommer b ruine d'un prince
qui, lui-même, st'tait i* tidu luéprisabie, la calomnie prenait toutes les formes: pamphlets, discours, pr^cations, gravures. Chaque jour des écrits infâmes, n'ayant de religieux que le litre, étaient répandus avec profusion et dévorés par le peuple. Le c^rnisme des écrivains n'était surpassé que par la rage des prédicateurs, largement gagés par madame de Montpensier, le duc de Mayenne ou r£spagne\ Voici quelques échantillons des aménités de leur style :
a Ce teigneux, disait le docteur Boucher ^, est
> «t Appreoes donc , idll«ft libres, apprenez par nostre dommage à vous gouverner d*oresoavant d'autre façoo , et ne vous laissez plus enchevestrer oomine avons fait par les charmes et enchantements des prescheurs corrompus de Fargent et de l'espérance quêteur donnent les princes, qni n'aspirent qu'à vous engager et rendre si foibU s 1 1 si souples, qu'ils puissent jouir de vous ou de vos biens etdevostre liberté à leur plaisir. Car ce qu'ils vous t'ont entendre de la religion n'est qu'un masque dont ils amusent les simples, comme les renards amusent les pies de leur longue queue, pour les attraper et manger à leur aise.» (Eat. de la harangue de M. d'Aubray pour le tiers état, faite par Pierre pjthou, et tirée de la satire Ménippée.)
* Ctu-e de Saint-fienoiti furieux ligueur, et Tun des Seize*
LE PAL4IS DE SXIHI'CLOUD. 5t
toujours coiffé k la turque, d'un turban, lequel
on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant) pour faire honneur à Jësus-Christ ; et quand ce malheureux hypocrite sembloit d'aller contre les reîtres, il avoit un habit d'Allemand fourré, et des crochets d'argent, qui signifioient la bonne intelligence et accord qui Soient entre lui et ces diables noirs emj)is!olélés; bref, c'est un Turc par la téte, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polo* nais par les pieds et un vrai diable en Tàme'. »
Le i*"^ janvier 1689, Jean Lincestre, curë de Saint-Gervais après le sermon qu'il iit à Saint-Barthélemy, exigea de tous les assistants le serment d'employer jusqu'au dernier denier de leur bourse, et jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour venger la mort des princes lorrains, (jue Paris adorait comme ses dieux tutélaires. Ce prédicateur dit en son sennon, le mercredi jour des Cendres, « qu'il ne leur presche»
Eéfugié en Flandre, après 1594, il y fit paraître uoe apologie du crime de Jean Gfaâtel.
* Journal de Ucori III.
* « Cestoit, dit r£sloile« un des docteurs tirans gagés de mademoiselie de Montpenaier, et des plus séditieux el fendans prêdicaleors de Paris, qui ne presdioient que le sang et le meurtre. »
□ 2 H£S1D£!VC£S KOYAL£S.
roit point l'Évangile ce caresme, pour ce qu'elle estoit commune, et qu'un chacun la sçavoit, mais qu'il prescheroit la vie^ gestes et ùdts abominables de ce perfide tyran de Valois, contre le^ quel il dégorgea une infinité de vilenies et injures, disant qu'il invoquoit les diables'. » Et il tira de sa manche une cassolette ornée de deux satyres d'argent doré , ayant a la niain gauche une massue, et de l'autre soutenant deux petits vases, dans lesquels Henri III brûlait des parfums. lin* cestre montra ces satyres au peuple en les lui donnant pour deà démons que Valois adorait, et dont il se servait dans ses enchantements; et le bon peuple de frémir, et les zélés de mugir en accusant de sorcellerie ce pauvre roi, qui certes n'était pas sorcier.
Il fallut encore un autre aliment à la frénésie des ligueurs : on fit une grande quantité de petits bustes en cire, représentant Henri HI, qu'on pla-
'Xe même LÎDoestre alla plus loin leveodrecli saint : « Il dit à Vnn des premiers de lUnion, qui fiûsoit scrupule de faire ses pasques , pour la vengeance qu'il avoit empreinte dans le cœur contre Henri de Valois, qu'il s*arrestoit en beau cheniiii, et qu'il faisoit conscience de rien, attendu qu eux tous, et lui-inénie le premier, qui consacroit chacun jour en la messe le corps de Notre-Seigneur, n'eust fait conscience de le tuer, ores qu'il eust été à l'autel , tenant en main le précieux corps de Dieu. » (Journal de Henri III.)
LE PALAIS DE SAIMT-CLOLD. 53
çait sur les autels, où ces furieux venaient procèssionnellement les piquer à chacune des messes
de quarante heures qu*ils*faisaieiît dire dans les paroisses de Paris, et à la quarantième ils per^ çaient Fimage au cœur , en prononçant des paroles magiques à Faide desquelles ils conjuraient la mort du tyran.
De ce déchainement de passions féroces devait naître le ré^cide; il leva la téte; il était prêt quand la capitale , réduite aux dernières exti émitës, allait tomber au pouvoir du roi*
Dans le couvent des Jacobins de Paris vivait un religieux né au bourg de Serboiiiie , cv èché de Sens: jeune homme ignorant, d'un esprit étroit et borné % n'ayant aucune aptitude pour les
I « Ce moine estoit tenu de veux de&on ordre et de plusieurs de sa conttoîssance pour estre oon-seolement léger de cerveau , mais homme à faire rire le monde, et de Tesprit ditquel on ne devoit attendre rien de sérieux ni d'important En effet, je me souviens de l'avoir vea et ouyj lorsque la cour estant à Paris , j'allois visiter quelquefois le P. Esttenne tic Lu6iunan, Cypriot, évèquc do Limisson et religiinix du mcsme onlre; iu>ii sans prendre garde que les autres religieux le raiiioieatà tout propos, et s'en dounoient du plaisir. » (Davila.)
Le même auteur ajoute cpie le jeune jacobin ne cachait pas son dessein de tuer le roi, et qu'il s*en allait criant à ses confrères qu'il fallait prendre les armes; c'est pourquoi ceuxci l'avaient surnommé par moquerie le capitaine Clément,
54 B£S1D£NC]£S ROYALES.
sciences I mais déréglé dans ses penchants et pasp sionnë pour les plaisirs Nourri à ces écoles de
tliéologie où Ton professait le meurtre lU*s tyrans^ et où retentissaient sans cesse les plus violents outrages contre Henri de Valois, on lui persuada sans peine que la relii?ion en péril a\cUt bisoin de son bras pour irapper le làuleur de 1 liérésie. Lne fausse interprétation des passages de TÉcriture lui montra des honneurs sur la terre et des récompenses dans le ciel. La gloire du destructeur de la race d'Achab, la gloire de celle qui sauva Béthulie, lui fut promise, chaque jour, partout, même au pied des autels. Pendant la nuit le silence de sa cellule était troublé par des voix , se disant des voix d'anges, qui venaient interrompre son sommeil et lui annoncer la voiunlé de Dieu et Tordre de l'exécuter ^. £nfin , une dame d'un haut rang, en-
* « Scroit-c c pas crime de jjasser sous silence ce saint martyr frère Jacques Clément, qui ayant esté le plus débauché de son couvent (comme savent tous les jacobins de cette ville) , er mesme ayant eu plusieurs fois le chapitre et le foaetdiflamatoire pour ses larcins et meschancetez, est néanmoins aujourd'huy sanctifié, et maintenant est là-haut à débattre la préséance avecsan lago de Compostelle? » (Ext. de la harangue de Pierre d'Espinac , archevêque de Lyon, contenue en la satire Ménippcc, et dont Rapin est l'auteur.)
* « Une nuit, comme il étoit en son lit, Dieu lui envoyé son ange en vision, lequel, avec grande lumière, sepré-
traînée par une soif immense de veogeanœ , ne
craignait pas d'exalter par ses séductions ' Tioia-
seotf* à ce religieux, et, montrant un glaive nud , lui dit ces mots : « Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout>puissant, qui te viens acertener que par toy le tyran de France doit être rois à mort Pense donc à toy et te prépare, comme la couronne de martyr est aussi préparée. » (Extrait do Discours vérital le (It: l'cstrange et subite mort de Henry de Falots; im})r im(' pour la première fois chez Jean Moreau , Troy^, i58^.} L^auteur de cet écrit, qui était moine dans le même couvent, peut d'autant mieux affirmer le fait delà vision , que dans cette affreuse comédie il a joué peutpétre le rôle d'ange, ou du moins il connut celui qui a représenté l'envoyé céleste. ~ Clément consulla sur cette apparition le P. Bourgoin, prieur de son couvent, cjui Taffermit dans son entreprise. Suivant Davila , quelques-^iins de la Ligue , et entre autres madame de i>lontpensier , l'y poussèrent trèsardemment, lui disant que s'il échappait il serait cardinal, et que s'il mourait il était certain d'être canonisé. £t ce misérable idiot, avant de commettre un crime exécrable, nettoya et purgea son âme par la communion, le jeûne et les prières.
t II faut se défier de ce que Ton imprime dans ces tem|}s de guerres civiles, où la calomnie est une des armes les plus facilement employées, surtout contre les femmes. Ce qui paraît le plus certain , c*est qu'un soir que ï. Clément
priait dans une église, la duchesse de Montpensier se montra à ses yeux, sur l'autel, dans une sorte de nuage, et lui parla comme &i c'était la Vierge Marie elle-même qui venait l'exhorter à venger la religion outragée.
56 RÉSIDENCKS ROYALES.
gination d'un misénible, déjà trop préparé au fanât i s me.
U soilil de Paris le 3 1 j uiilet 1 589 et fut arrêté par un corps de garde de protestants. Interrogé , Jacques Clément déclara ([u*il apporlail au roi des nouvelles des serviteurs que Sa Majesté avait dans la ville. On le conduisait à Saint-Cloud , au quartier général d^enri m, lorsque M. deLaguesle, procureur général, le rencontra marcliaal entre deux soldats, et Temmenachez lui. Âux questions de ce magistrat , le moine refusa d*abord de répondre, alléguant que Sa Majesté seule devait Tentendre. Pressé plus vivement , il finit par dire qu'il venait de la part du premier président AcliiUe de Harlay, pôui apprendre au roi que les tourments infligés aux royalistes, dont un grand nombre avaient été emprisonnés la veille , ne pouvaient diminuer leur zcle pour sa cause ni leur fidélité à sa personne;
• Avant de sortir de Paris, comme il refaîsoit ses souliers
avec une aiguille et du fil pour faire son voyage de Saint- Cloud, (]iiolques-uns de ses frères, qui le voyui nt et qui rioient de s.i simplicité, lui ayanl demandé combien cet ouvrage du reroit, il leur répondit de même, en ri<int comme eux , qu'il dureroît asses pour le chemin qu'il avoit à faire, son intelligence étant qu'il devoit aller et non pas revenir. (Extrait du dhap. I*' de la troisième partie de VJpolo^e pour Jean Chdiel, par le docteur Boucher, ligueur réfugié en Flandre.]
que le premier président , quoique prisonnier luimême à la Bastille, savait que ces bons serviteurs avaient les moyens de ^emparer d'une des portes de la ville, et de l'ouvrir à l'armée royale. L'envoyé ajouta qu'il avait quelque chose de plus particulier à communiquer au roi; mais tous les elforts de M. de Laguesle pour lui en faire dire davantage f urent inutiles; le moine resta muet sur ce point. Quant à ses moyens de s'introduire dans la Bastille, et de conférer avec le premier président, il n'hésita pas à les faire connaître : c'était sous prétexte de voir un prisonnier, le conseiller Portail , fils de Portail , chiruipen du roi , qui le protégeait; et sur la demande du procureur générai , si quelque lettre ou quelque titre pouvait lui donner accès auprès de Sa Majesté , Jacques Clément présenta un billet prétendu d' Achille de Harlay , écrit en caractères italiens, et conçu en ces termes :
« Sire , le présent porteur vous fera entendie « l'état de vos serviteurs , et la façon dont ils « sont traités , qui ne leur ôte néanmoins la vo- « ionté de vous faire très-humble service , et en « plus grand nombre que Votre Majesté n'estime. « Il se présente une belle occasion sur laquelle il « vous plaira faire entendre votre volonté , vous et suppliant très-humblement croire le présent « porteur en tout ce qu'il vous dira. » An bas
58 n^IOKKGCS ROTAXE!^.
de ce billet était une croix dans un cercle.
Enfin , pour justifier sa sortie de Paris, Jacques Clément dit (ju il a\ail |)irlexté un voyage k Orléaus, et il exhiba uu passe-port de M. de Brienne, prisonnier au Louvre.
Pendant ce long interrogatoire, le procureur gênerai, qui pensait avoir allaire à uu espion ' , le tourna et retourna de toutes manières , afin de pé» nétrer ses desseins secrets et son véritable caractère; il alla uiéme jusqu a lui manifester ouvertement ses soupçons mais le moine resta ferme , répliquant que lorsqu'il aurait appris à ceux de Paris la volonté du roi , il reviendrait annoncer le jour et l'heure de l'entreprise, et mettre sa vie entre les mains de Sa Majesté comme gage de sa lititiiu'.
M. de Laguesle se rendit sur-le-champ diez le roi , qu'il ne put voir que dans h soirée ^, Henri III
» Nous établirons tout à l'Iieure, d'après la lettre de M. de Laguesle y que les soupçons de ce magistrat allaient plus loin,
* Thuanus restitutus» ÎD-ia, page 84.
* « Le roy, iitlt ndant rcfict dos promesses que la crainte des uns et raffection des autres luy avoient faites de lui ouvrir les portes de Paris du côté des fauxbourgs Saint-Germaio , SaÎDt-Jacqises et Saint-Marceau, passoit les journées à visiter les quartiers de sou armée. • (Hémoires du duc
LE PALAIS m SAINT^LOUD. 5g
fut trèsKX>nteiit de cette nouvelle; le moyen pro>
pose hâtait la prise de I*aris et la déliviaiu e de sujets dévoués qui gémissaient sous la tyiaunie de la rébellion. 11 commanda que le lendemain , sur les sept heures du matin, on lui auieuât le religieux. Celui-ci , cependant , était resté au logis de M. de Laguede, situé près du pont de Saint- Cloud , et suLipait gaieuitul avec les gens de ce magistrat y coupant ses morceaux avec le couteau qui y dans quelques heures , allait servir à tuer le roi. t II des convives fît observer que le jacobin avait plutôt oublié son bréviaire que son cou* tean ; il répondit tranquillement : «c Voilà mon « couteau et voici mon bréviaire. » Un autre lui ayant dit qu'il était bruit que plusieurs jacobins avaient résolu d'assassiner le roi ^ Clément repondit encore sans la moindre émotion : « Il y en a » partout de bons et de mauvais »
d'Angauléme.) Le même personnage qui occupait à Saint- Cloud la maison de dn TîUet , dit que le 3i juillet il entendit
le roi , se promenant dans le jardin de cette maison , dire au maréchal (k Biidn l'ordre qu'il voulait (jue l'armée lîut pour entrer dans Paris.
■ <c Le roy, deux jours anparavant, avoit reçu un billet
<rune demoiselle de bon lieu, (jui c\o'\l tlaub l'aiis, par lequel elle l'avertissoit qu'il eût à se tenir sur ses j^ardes, parce qu'il y avoit trois hommes qui avoient résolu sa mort ; ce
6o RiSIDENCBS EOTALSS.
Malgré ce calme extraordinaire , les soupçons n'élaient pas dissipés f puisque ^ pendant la nuit, quelqu'un fut introduit dans la chambre ou le nioitie couchait, afin de le surveiller ; on le trouva enseveli dans un profond soouneil ; près de lui était son bréviaire ouvert à Tarticle Judith !
Le lendeniaiii , i'^'^ août ïSSq, il tloi iiiail encore y quand M. de Laguesle le fit éveiller sur les six heures; et avant d'exécuter Tordre de son maître, il al)nii( le moine avec le premier chirurgieu du loi , Portail, à qui Jacques Clément donna des détails très>particuliers sur sa femme et son fîls. On se dirigea ensuite vers la maison Gondi. Henri III avait passé la soiiée de la veille en petit comité avec son grand écuyer Roger de Saînt-Lari, seigneur de Bellegarde, et avec le marquis de Mirepoix , Tun de ses gentilshommes. Il avait fait chanter jusqu'à onze heures du Pont ,
qiril découvrit à madame la duchesse de Retz, qui l'étoit venu saluer. Cest d'elle dont f ai enlendu ceUe Idstoire. Elle lui répondit qu'il devoit doDC se mieux garder qu'il ne faisoit, et que de sa vie dépendoit la conservation de tous ses
Hdèles sujets. Il lui répliqua qu'il s'en remettoit à la volonté de Dieu , qui le coiiserveroit s'il le vo\ oit nécessaire à son j)euple; et, s'il ne l'étoitpas, qu'il se disposoit fort libéralement à la mort. » (OËuvres d'Ësùenne Pasquier, livre xiv, tome II. Extrait d'une lettre écrite par lui au comte de Sauzay, le 5 août i5dB.)
LE PALAIS DE SAIlfT-CLOUD. 6l
la Gavelle, la Fontaine et le Baillif, qui étaient de sa musique. A minuit, M. de Bellegarde tira le
rideau en sa qualité degiLUid chambellan, u Jamais a le roy u'avait été de meilleure humeur »
Ceci se passait le 3i juillet. Le jour suivant, sur les sept heures, du Halde, premier valet de chambre du roi, annonce le j)rocureur général conduisant un religieux , et les introduit aussitôt par ordre du roi. Henri lli vient de se lever, il est seul en sa chambre, avec M. le Grand ^ ; son habillement est en désordre^ , ses chausses mal attachées, son pourpoint de taffetas gi is tout délacé; il n'a point encore mis la peau de buiïle qu'il avait coutume de porter sous sa cuirasse.
Le moine se présente dans l'attitude la plus humble; les yeux baissés, les mains jointes, il s'agenouille en entrant. Le roi lui ordonne de se relever. Le moine s'avance avec toutes les mai^ ques extérieures de la timidité et du respect; mais M. de Laguesle, toujours en défiance, se place deux fois devant lui et l'arrête. À côté du roi se tenait M. de Bellegarde; plus loin, du Halde, qui écoutait et observait. Retenu pai* le procureur gé>