Mémoires du duc d'ÀDgooléme
a Abréviation de M. le grand écuyer.
' De Tbou.
62 RÉSID£:XC£S ROYALES.
nëral , qui Fempéche d'approcher, Qëment montre sa missive, et répète qu'il a des choses importantes à communiquer verbalement à Sa Majesté, et qu'elle seule doit connaître. 1 11 n*y a ici que des a serviteurs éprouvés, réplique vivement M. de Lace guesle, l'envoyé peut parler de loin.» Celui-ci insiste pour être entendu eii secret par Sa Majesté. Alors, sur un g( sic du roi, MM. de Bellegarde et deLaguesle s'inclinent et s'écartent. Henri ili, qui aimait les moines, et qui avait confiance en eux, se dirige vers l'embrasure d'une croisée en faisant signe au religieux de le suivre. Clément obéit en silence; il marche sur sa proie à pas cmnptés, la tête basse; arrÎTé devant la croisée, il se prosterne de nouveau, baise la missive d'Achille de Uarlay, et la remet humblement au roi. Tandis que l'attention de Henri 111 était concentrée dans la lecture de celle lettre', le jacobin, qui épie ses mouvements , saisit avec rapidité le couteau qu'il tenait caché dans sa manche, «cet lui donne tel coup dans le bas-ventre , que les entrailles en sortoient avec le sang, en grande effusion. Le roy, voyant Fombre du couteau, avoit paré de la main, qui fut un peu offensée , mais elle n'empescha pas rimpéluosité du coup, donné à plomb , et de toute
> Dum rex cai laui ub eo purrectam attentis ocuiis percurrit. (Thuanus.J
la force du religieux Se sentant blessé, le roi
s'écria: « Ah! niallieureux, que t*ai-je donc fait, « pour m'assassinerai» Et, tirant le couteau de sa blessure^ il en frappa le front du régicide, que M. de Lnguesle iniversa d un coup d épt^e. Au cri du roi accoui ureut X^oignac, Montpesat et Mirepoix, gentilshommes de la chambre, suivis de quelques-uns des ^tt«m/îre-c//i^ ordinaires; ils criblèrent le corps du jacobin de coups de dague , et le jetèrait par la fenêtre ^. «Cétoit un triste et piteux spectacle de voir, d*un cAté , le roi ensanglanté, tenant ses boyaux entre ses mains, et de l'autre , ses bons serviteurs qui arrivoient à la file^ criant, pleurant, se déconfortant extrêmement,
I Nous nvons conservé Tatroce éneiijie du jacobin auteur du Discours véritable sur la mort d'Henry III ^ imprimé eu 1 589,
' Les historiens contemporains varient sur rexclauiaLiou de Henri III, au moment de son assassinat. Suivant l'Estoile, le roi dit: « Ha! le méchant moine! il m*a tué, qu'on le tuel » D'après Chevemy: « Ha, traistre! que fais-tu? »
3 Innumeris vulneribas confossum interficiunt.
(Thuanus.)
« En entrant, je trouvai dans la cour le spectacle horrible de ce démon, lequel avoit été jetté par les fenêtres, et tons les gardes du corps en armes, le long de Tescalier, qui fondoient en larmes. » (Mémoires du duc d'Angouléme.)
64 RÉSIDEHGES ROTALES.
remplissant Tair de leurs regrets, et s échauffant de leurs ardents soupirs et gémissements »
M. de Lagiiesle, désespéré d'avoir inti*oduil le régicide , s'était jeté aux pieds du roi, le suppliant de le faire mourir ; grâce que Savai y de Saint» Pasteur y Tuu des quaraute-ciiiq , fut sur le point de lui octroyer sans ordre ^«
C'est encore aujourd'hui une question histo- rique de savoir par quelles mains Jacques Clément reçut la mort. M. de Lagueste a écrit qu'il renversa seulement le moine, en le frappant dans resloujiic avec la garde de son épée, mais que d'ailleurs il fit tout pour qu'on le gardât en vie. Cette déclaration est positivement contredite par plusieurs cciivains contemporains, notamment par le protestant d'Aubigné et par le catholique Davila; ils disent l'un et Fautre que le procureur général tua roide Jacques Clément ^. C'est une
' Voir la lettre «le M. deLaguesle, aux pièces justificatives du chapitre II, lettre A.
a Les quarante-cinq ordinaires étaient des gens deterraioés que Henri III tenait à gros gages pour la défense de sa personne et pour ses exécutions particulières. Dans le libelle intitulé les Mœurs et humeurs de Henri III, on en parle comme de vrais coupe- jarrets et Tendeurs de naseaux. Leur formation remontait avant i585. A cette époque , ils étaient coiiHiiandcs par Luiguac.
* ^ Le procureur général , troublé de déplaisir pour se
L£ PALAIS DE SAtJiîT-CLOUD. 65
imputation bien grave dirigée cou ire un magistrat, qui devait comprendre combien une semblable précipitation engageait sa responsabilité. Le nom des fauteurs du crime, ses complices, le secret du rtgicide, tout mourait avec lui \ Aussi les ennemis de M. de Laguesle ne manquèrent pas de s*eiuparer de ses aveux ; ils en firent des armes poui' le combattre, et lui direnl qu'il n y avait pas loin de la garde à la lame d'une ëpëe. Mais admettons que l'on repousse ces attaques , et que la justilicalion du procureur général soil acceptée, il
Toir instrument d'une chose tant à contre-cœur, donna de son épce à travers le corps du jacobin, et le tua de ce aeul coup. Le coup de Lagncsle fut sujet à beaucoup d'interprétations et de blasmes pour le moins justes, en cela qu'un procureur général en devoit savoir Fimportanoe. »
(D'Aubigné.)
« Laguesle passa Tespée autraTersdu corps du scélérat, qui tomba roide mort. » (Davila.)
» C'est l'opinion d\m {;rave personnage contemporain , le chancelier Chevemy. Il dit, à propos de la mort précipitée de Clément: « Ce fut une très^rande faute, car il yaloit mieux le conserver vif jusques à ce que Ton eust tiré par sa bouche la vérité de ce mallieureux dessein, (jue se rassasier de son sang brusquement, laissant un tel parricide et meschancetc inconnue et impunie, comme elle l'a trop esté dit depuis, le corps de ce meschunt n'ayant été que pendu.
( Mémoires de Chevemy.)
66 RÉSIDENCES ROYALKS.
restera toujours cliai gc d'une irès-coupable imprudence. Jacques Clément lui inspirait les défiances les plus vives, non pas seulement comme espion ; ses soupyous allaient plus loin j d'après ses propres aveux, puisqu'il dit que deux fois U se plaça entre le roi et le jacobin , lui demandant de ne pas approclit r et de parler haut. Cet homme avait un couteau dont il s était servi la veille au souper; et sans le fouiller, sans prendre la plus simple précaution, que sou devou* lui coinniandait comme magistrat et comme investi de la confiance du roi , il sert d'introducteur à Jacques Gément, et livre Henri 111 au fer d'un assassin!
Ces circonstances extraordinaires donnèrent Ueu , lors de révéuemenl , à une foule de bruits contradictoires :
Les uns prétendirent que le meurtrier était un huguenot déguise; le plus grand iionibre , que c'était un ligueur sous la robe d'un prêtre. Ceux-ci racontèrent que dans la nuit du 3i juillet, on avait fait disparaître Clénieiit pendant qu il dorroaity et qu'un soldat catholique de l'armée du roi avait pris leshaUts du jacobin . IVautres, enfin, que ce fut bien Clément (|ui entra chez le roi^ mais que le régicide , résultat d'un complot formé par des personnages très^vant dans la familiarité royale 9 fut consommé par la main d'un de ces
tmitres ' , qui frappa sublilemenl Henri 111 pen* dant que son attention était absorbée par la lettre
du premier président , et qu'ensuite les eompliees du meurtrier , prolitant de Terreur prévue du roi y se nièrent en tumulte sur le moine stupéfait^ et ensevelireiil clans sa mort le secret de leur Ira* hisou. Cette dernière croyance parut accréditée par un autre contemporain dont le témoignage n'est pas sans valeur : Mathieu , d'abord ardent seigneur et ensuite fùstoriographe du très^clémeiit Henri IF* , s'exprime ainsi :
I Au iiioiuent de 1 ouverture des derniers états de Blois, Ueori III changea brusquement ses ministres, qui donnaient connaissaDce de tout ce qui se passait dans le conseil à la reine mère» qui elle-même instraîsait les Guises. D'ailleurs les hommes parmi lesquels était Villeroy, plus qu'à demi ligueur, eussent été un obstacle insurmontable au projet qui éclata le a'i décembre. vS'il faut croire le journal de Nicolas Poulain, le mignon Villequicr paralysait les avis qui parvenaient au roi sur les complots des Guises.
' C'est l'auteur de la Guisiadc, où Tinjure n'est pas épar-^ gnée à rhérétîque, Tapostat roi de Navarre, qui, roi de Franee, fut plein de bontés pour Pierre Mathieu. Passe encore pour celni-cf , il n'avait été que jusqu'à l'outrage ; mais donner une pension à ce féroce Lincestre, qui avait prêche le meurtre et le régicide, n'est-ce pas pousser un peu loin la clémence? Il ne s'agissait pas du soldat qui blessa en combattant Henri lY, à Aumale, et à qui, plus tard, le roi de France confia noblement la défense de sa personne, en le plaçantdansses gardes. Cette dernière action était magnanime^
68 mÉsiDfiircEs royales.
«c Là-dessus on machine la mort de Henri III , et f jusques à cette heure y on n'a sceu au vray qui en a esté le conseil el l'autheur. » .Mathieu dit plus bas ; a On adjouste à cela , que ceux qui estoient soupçonnez de ce coup sont morts en misère et mépris liors du royaume. Dieu u a pas voulu que la vérité en iusl connue, et Fa fait pour des raisons enveloppées dans les ténèbres de ses divins jugemens »
Quatre-vingts ans plus tard , un religieux jacobin, s appuyant de l'autorité de Mathieu, de Micolas Poulain ^ el de beaucoup d au li es i^ui
I Le même auteur semble encore conûi'mer cette opinion, lorsqu'à prr)|H )S de rassemblée dts priucipanx. chefs catholiques, tenue après la mort de Henri III, pour savoir s'il fallait reconnaître un prince hérétique, ii écrit ces mots remarquables : « Chose estraoge, qu'au même temps que ce conseil tenoity la rage fut si extrême contre le roi deffunct, que Von donna des coups de poignard dans le coffret où estoient enfermées ses entrailles^ de manière que la graisse sortoit de tous coste/.. »
s Lieutenant de la prévôté de l'Ile-de-France, Nicolas Poulain avait accès dans les conciliabules de la Ligue , et il en découvrait les complots à Henri III , dont â' était le serviteur très-dévoué et très-méconnu.
« Je ne mettray icy, dit-il eu son jourual, les autres signalez services que j'ay faits à Sa Majesté depuis son départ de Paris y tant àBlois,Tours, qu'autres lieux, pour ce que je ne puis écrire au vray sans en toucher quelques-uns qui
LK PALAIS l>E SAINT-CLOU U. 69
virent cette triste époque , fit paraître uu livre où il s'attache à prouver que le régicide ne fut pas un jacobin ' , mais un membre du conseil du roi ; il ue parvint qu a faire naitredes doutes, et surtout à raviver les soupçons qu'un concours de circons> tances fatales laissait encore planer sur la mémoire de M. de Laguesle ^.
Tous ces bruits y toutes ces opinions , tous ces livres, nous les avons rappelés pour témoigner de la conscience que nous avons mise dans l'examen de la grande question de l'assassinat de Henri III; maïs l'histoire a prononcé, et il nous parait constant que le
n'en seroîent pas contents. lyaîlleurs, quej'ay assez d'ennemis pour avoir servy fidèlement le roy au contentement des gens de bien et grand mécontenlement des ennemis de cette
couronne. »
* Les discours de Henri III mourant ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.
* €e livre est la Fatalité de Saint-Chud, par le P. Guyard, jacobin, imprimé sans nom d'auteur, en 167a, c'est-à-dire
quatre-vingts ans après l'assassinat de Henri III. Cette justification est curieuse, mais elle parut tardive et inadmissible après le Discours véritable de l'estrangc et subite mort de Henri de FaloiSy (pii fut imprime en lûSjj, et dans lequel un confrère de Jacques Clément, un jacobin, exalte le régicide et glorifie son ordre d'avoir produit un tel martyr. Eu 171$, Jean Godefroy fit paraître la FWiabie fatalité de SairO-CUnid, Dans cette spirituelle et savante réfutation , l'auteur détruit
70 RiSI PENCES ROTALCS.
prieur des jacobins, Edmond Bourgoin * , Catherine de Montpensier % le duc d'Aumale ^ etk duc
saccessîvemeot toutes les allégations du père Gnyard,une seale exceptée, à savoir : « Pourquoi M. de la Guesle ne lit-il pas fouiller Clément avant de le présenter au roi ? »
* Pris les armes à la main, après la mort (\e Henri III, à l'attaque du faubourg Saint- Jacques, le P. Bourgoin fut «Hmdaniné par le pariement, séant alors à Tours, et écartelé comme fauteur et complice de Jacques Clément, dont il avait loué en chaire le régicide. On lit dans la lettre ï" du xtT* livre d'Ëstienne Pasquier : •< Clément est tellement suborné par les persuasions do son pritmi-, nomme le père Bourgoin, qu'il sort de Paris le tlernier jour de juillet, bien délibéré à ne pas manquer son coup. »
* L'Estoile rapporte des paroles de madame de Montpensier, à la nouvelle de l'assassinat, où elle laisse éclater une joie féroce , et qui prouveraient qu'elle ne fut pas seulement
complice du crime , mais qu'elle arma elle-même le bras de l'assassin, n Accusée, par la voie commune, d*avoir avec le duc d'Aumale tramé et pratique la mort du roy, elle fut contrainte de s'absenter quand la cour de parlement, revenue de Tours, fit le procès à ce duc. » (D'Aubigné, Bistoire unir' perselle, tome m.) Madame de Montpensier se fit comprendre dans l'édit de soumission du duc de Mayenne, de janvier 1596, portant abolition générale de tout ce qui s'était passé depuis tSSg.
^ En 1594, le parlement, rentré à Paris, jechercha les complices de la mort de Henri III. Poursuivi comme i'uii <les principaux auteurs de ce meurtre , le duc d'Auaiale, qui avait piis ia fuite, fut condamné et exécuté en efEgie; il mourut, en 1619 ou i6ao, dans les Pays-Bas.
LE PALA.IS DE SAlJNT-CLOlJD. 'Jl
de Mayenne ^ , furent les fauteurs du crime dont
4 Quant au duc de Mayenoe, sa complicité fut moios ouverte et par conséquent moins évidente. U est néanmoins avéré que le 3i juillet, jour du départ de Clément pour
Saint-Cloud , on emprisonna plus de deux cents des plus notables citoyens de Paris, soupçonnes d'être partisans secrets du roi; et cette exécution ne put avoir lieu sans Tordre du lieutenant générai. Il existe d'ailleurs contre ce personnage un témoignage important; c'est celui d'un contemporaîn très-digne de foi , de Pierre Pithou, auteur de la harangue de 11. d'Aubray» contenue en la Satire Ménippée, dont elle est le chef-d'œuvre. Voici les paroles qu*il adresse an duc de Mayenne au sujet du réj^icide :
«« Je ne veux pas dire que ce tut vous (jui choisistes parti- Gulièrenient ce meschant que Venfer a créé pour aller faire cet exécrable coup, que les furies d'enfer eussent redouté de faire : mais il est asses notoire qu'auparavant qu'il s'acheminast à cette maudite entreprise, vous le vistes, et je dirois bien les lieux et endroits si je voulois. Pour l'encourager, vous luy proraistes abbayes, esvcschcz, et monts et merveilies, et laissastes faire le reste à uiadame votre sœur, aux jésuites et à son prieur, qui passoient bien plus outre, et ne luy promettoient rien de moins qu'une place en paradis audessus des apostres, s'il advenoit qu*il y fust martyrisé. Qu'ainsi ne soit, et que ne fussiez bien averty de tout le mystère, vous faisiez prescher le peuple , qui parloit de se rendre, qu'on eust encore patience sept ou huict jours , et qu'avant la fm de la semai m rui verroit quelque grande chose qui nous mettroit à notre ayse. Les prescheurs de Rouen^ d'Orléans et d'Amiens le preschèrent en mesme temps et en mesmes termes; puis, sitost que votre moyne endiablé fut parti» vous fistes arrester et prendre prisonniers
7^ BJÉSIDENGKS »OYAL£S.
un iiuseiable idiot ne fui que riiisliumeiit
Cependant la maison de Gondi se couvre de deuil 9 et Henri III se prépare à la mort. Monarque, il avail mai vécu^ cluéùen, il saura dignement mourir.
Lorsque la terreur et le trouble qui suivirent Fassassinal furent un peu calmés , on plaça le roi sur un lit. Ses chirui^ens et médecins accoururent aussitôt. C'étaient Lefèvre, Dortoman, Pigre Héreand, Lavernet, d'Amboise, Legendre, Leudeion, et le premier chirurgien du Portail, ils trouvèrent une plaie longue d'un pouce et
en cette ville plus de deux cents des principaux citoyens et autres, que pensiez ;ivoir des biens, des amis et du crédit avec ceux du party du roy : couime une précaution dont vous vous proposiez servir pour racheter le meschaot Asta* rot, en cas qu'il eust esté pri» avant le fait ou après; car ayant le gage de tant d'honnestes hommes, vous pensiez qu*on n*eust osé faire mourir cet assassin, sur la menace c]u*eussiez faite de faire mourir en contre-échange ceux que lenicv, prisonniers.
*P. Mathieu s'est chargé lui-même de détruire Teffetdes citations empruntées à son ouvrage, et à l'aide desquelles on a contesté Tidentilé de la personne de Tassassin. Voici sa réponse : « J'ai ouï dire à Henry le Grand que si Jacques Clément n'eust pas été reconnu pour religieux par un archer de la porle, noiuan; I laïuois Du Mont y cl par quelques autres, il y cii avoit qui vouioient faire croire que cestoit un huguenot déguisé. »
LR PA.LAIS Ofi SAINT*CLOI}D. 73
large d'un doigt, par laquelle était sortie une portion de l'intestin ilëon de la grosseur du poing. D'abord la blessure ne parut pas très-grave. La partie de l'intestin que l'on voyait , n était nullement offensée; mais^ après le premier appareil , le roi éprouva une profonde douleur dans sa plaie , d'où s'éeliappa un sang noir et coagulé; une sueur froide couvrit son corps, les extrémités devinrent glaciales, et le pouls diminuant et se retirant, la vie semhla ])rès tie s'exhaler. Ces accidents alarmèrent beaucoup les médecins, qui revinrent sur leur première opinion , et jugèrent entre eux que les jours du roi étaient en très-grandpéril. Du Portail, homme d'une main sûre et d'un esprit prompt, ayant sondé la blessure , dit en latin à ses confi'ères Pigré et Lefèvre, qu'il croyait que Tintesliu était percé.
Quand la crise fut passée, Henri lU commanda à son premier cbirurgien de lui faire connaître son état, sans déguisement, afin de n'être pas surpris par la mort avant d'avoir eu recours aux remèdes de râme. Du Portail répondit que ses confrères et lui ne pensaient pas que le roi tVit en danger, et qu'ils espéraient, avec Taide de Dieu, que dans dix jours au plus tard il monterait à cheval. Cette réponse donna au roi une grande assurance et causa ime joie très-vive à ses bous serviteurs; à midi, elle était connue de toute
74 RiSIDENClîS BOYALfiS.
Fannée , qui répétait que la blessure de Sa Majesté était légère et que laguéi isoii serait très-prompte. Néanmoins j le sentiment intime des chirurgiens et médecins n'avait pas varié. En même temps que du Portail rassurait publiquement Heuri 111 et sa cour, il disait à voix basse au comte d'Auvergne, à qui il était particulièrement dévoué : « Maiti*e , songez k vous , car je ne vois pas que Ton « puisse sauver le roi. » Cependant une foulede seigneurs entouraient le lit du monarque, qui leur racontait d'une \oix ferme et sonore les moyens employés pour rapprocher, l'atroce figure du moine, sa perfidie, son crime; enfin jusqu'aux moindres circonstances de Fassassinat. 11 manda ensuite les secrétaires d'Etat et leur ordonna de* crire, dans tout le royaume, des lettres aux gouverneui*s, pour les informer de l'événement et les exhorter à ne point s'en eilrayer, parce que Sa Majesté serait guérie sous peu de jours et en état de monter à cheval. Puis , il écrivit lui-même à Louise de Yaudemont, sa femme, une lettre qui atteste quelle était , deux heures après sa blessure , sa confiance personnelle dans un rétablissement prochain. On y remarque ce passage : « Dieu, qui est le protecteur des rois, et qui n'a pas voidu que son tres-humble serviteur perdit la vie sous la révérence qu'il apporte à l'iiabit de ceux qui se disent voués à son service , me Ta conservée
LE PALA.1S DU SAIffT-CLOUO. 7 5
par sa sainte grâce, et tellement détoumé le coup, que y gmce à Dieu, ce n'est rien, et que j'espère, dans peu de jours , recouvrer ma santé, tant par le sentiment ff ne j'en ai moi-même que pai- Tassumiicc que m'en ont donnée les médecins et chii^ui'^ giens qui m'ont pansé et recogneu n'y avoir aucun danger , dont j'ai bien voulu vous advertir aussitôt , afin que vous ne soyez pas en peine pour les bruits que Ton pourra faire courir au contraire. »
Tandis que le roi ordonnait que, pour 1 accomplissement de ses devoirs religieux, on dressât un autel en facedeson lit, parut Henride Navarre. Ce prince, occupe du siège de Paris, s était avancé jusqu'au Pré-aux-Oercs, quand un gentilhomme,, le sieur de Ventajoux, envoyé de Saint-Goud, accourut à lui au galop , et lui dit quelques mots a l'oreille. Sur-le»cbamp, le l oi de Navarre appela Rosny. « Mon ami , s'écria-t-il, le roi vient d'être «t Ijlessé k Saiiil-Cloud, d un coup de couteau; « allons voir ce que c'est ; venez avec moi. » Et, suivi de vingt-cinq gentilshommes, il se rendit en toute hâte à la maison de Gondi.
Henri 111 le reçut de la mamère la plus afTectueuse; il lui remit le commandement en chef de Tarmée, lui enjoignant de poursuivre avec une extrème vigueur le siège de Paris. prince, à ge* noux auprès du lit du blessé, ne répondait que par ses lainies. Le roi le fit relever, l'embrassa en lui
76 BÉSiD£«C£S ROYÀLËS.
dÏMaiiL: «Mon frère, si Dieu dispose de moi, je vous « laisse la couronne de Fiance ^comiiie à mon lëgi- « time successeur. » Puis, ayant fait approcher tous les seigneurs présents, il leur ordonna, s'il succombait, de l econnailre Hemi de Bourbon pour leur souverain. Le prince soilit pour exécuter les ordres du roi , et, a Saint-Cloud même , il j)résida un conseil où toutes les mesui es lurent arrêtées pour prévenir une surprise de la part des ligueurs.
Le roi de Navarre , sur la foi du premier rapport du médecin du roi, n'avait pas cru la blessure Mioi telle, comme on peut en jiii^er par cette lettre qu'il écrivait à M. de Souvré, son auu ^ :
fit ]\lonsieur de Souvré , la prospérité des alaires du roy, après la reddition de Pontoise et la prinse du pont de Saiut-Cloud, que les ligueui-s ont quicté laschement, a bien cuidé estre changée par le plus malheureux acte qui fut jamais commis; mais Dieu a préservé Sa Majesté miraculeusement, pour rendre, comme je crois, ses ennemis plus coupables et en advancer la ruine. La résolution de cest hypocrite caphard s'est exécutée ; le coup s'est donné ; mais il n'a pas porté comme il esperoit : telleuent que nous
' Gouverneur de Touraine ; depuis maréchal de Fraoce et premier gentilhomme de la chambre sous Louis XIIL
LE PALAIS DE SAIiM-CLOUD.
sommes asseurës de la guerison. Vous pouvez penser quel ennuy ce nous a esté, du commencement. J'estois près les iau v-bourgs Saint-Germain quand le roy m'a mandé que je le vinsse treuver. Estant arrivé, il m'a commandé de tenir le conseil. Cest acte^ au reste, nous a tous redoublé le courage et le désir de le venger sur la teste de ses ennemys, qui, voyant leur desseing n'avoir reussy à leur gré , en crèveront de despit et sentiront bien tost Thorreur de leur jugement. Tenez touttes choses dans vostre gouvernement en estai qu'il n'y arrive aulcune alleicaûon; vous ayant bien voulu escrire la présente pour vous tesmoingner que Sa Majesté est hors de danger, et que élans six jours ellepoui ra monter à cheval. Asseurez vous aussi, monsieur de Souvré, de mon amitié, et croyez que je suis
«c Votre plus affectionné et meilleur amy,
a Henry.
tf À Saini-Cloud , ce premier d'aoust.
« A 5. — L'advis que j'ay en de la clis|)osition du roy, depuis la présente escripte , me fait maintenant changer de style, estans les chirurgiens en grand doubte de sa guerison. S'il eu advient laulte (que Dieu ne veuille !), j« te prie, mon amy, de me vouloir estre tel que je me suis tousjours promis. Jem'asseure qu'un bon cueur nay-
'jS 1lliSI1>eifCES ROTALRS.
mera jamais la ligue, ayant faict un si malheureux acte. Croyez Lambert de ce qu^il vous dira (le ma [)art, et (^iic u'aurés jamais uu meilleur amy que moy »
D'autres soins occupaient alors Henri IIL L'autel préparé, la messe avait commencé; le chapelain du cabinet, Tabbé de ik>ulogney oiiiciait. A rëlévation, le roi, les larmes aux yeux, proféra à baute voix ces paroles : « Seigneur Dieu , si tu a.counois que ma vie soit utile et pi-oC table à « mon peuple et à mon État, que tu as mis en ma « charge, conserve-moî et me pmlonge mes jours ; « su)on, mon Dieu, prends mon corps et sauve «t mon âme et la mets en ton paradis. Ta volonté « soit faite! » Il récita Vâ salutaris hostia.
L'abbé de Boulogne continua l'office divin; mais il Tinterrompit de nouveau sur un signe du roi, qui, d'un ton rempli d'onction et de piété » improvisa cette prière :
« Mon Dieu , mon créateur et rédempteur^ tf comme durant ma vie j'ai toujours cru que toutes « mes bonnes fortunes venoient de vos seules vo- « lontés , que la possession de mes royaumes ne « m*étoit donnée que par l'ordre qu'il a plu à votre
' Nous devons cette lettre ûn^cfi? à la bienveinance particalière de M. de Xivrey, membre de Tlnstitut , chargé par le gouvernement de publier la collection des lettres de
Henri IV.
LE P4LA1S DE SAflTT-CLOUD. 79
« puissance éteraelle d'y établir; maintenant que « je me vois dansles dernières henresde mon être, u je (iemaiide a votre miséricorde divine qu'il vous «plaise avoir soin de mon âme; et ccumme vous «êtes le seul juge de nos pensées, le scrutateur de uuos cœurs, vous savez, mon Seigneur et mou « Dieu, que rien ne m'est si cher que la manuten- « tion de la vraie religion catholique, apostolique «et romaine, de la(|ueiie j'ai toujours lait proies- «aton; ce qui me fait vous adresser encore cette «parole et prière, aBn que, si je suis utile aux a peuples desquels vous m'avez commis la charge, «en prolongeant mes jours, vous m'assistiez de « la grâce de votre esprit , pour ne me séparer «jamais de ce queje vous dois; sinon, disposez-en «ainsi que votre divine bonté le jugera plus à « [Mropos pour l'utilité générale de tout le royaume « et le salut particulier de mou âme , protestant « que toutes mes volontés sont résignées sans re- « gret aux ineffables décrets de votre éternité. »
Après la messe, les douleurs qui s'étaient assoupies depuis la crise du matin, recommencèrent à se faire sentir. Les chirurgiens firent une expérience qui changea ieuis craintes en certitude : l'intestin était évidemment percé. Henri 111 luimême eut alors un avertissement intérieur de la gravité de sa blessure; et pressentant sa fin prochaine, il voulut revoir encore une fois Henri de
8c) ^ RÉSIDENCES ROYA.LRS.
Navarre. Le prince se trouvait au milieu de ses soldats à Meudon , d'où il veillait sur toute Far* mée. 11 revint en hâte à Saint-Cloud. Henri Ifl lui teiKiaut la main ; « Vous voyez, lui dil-il , ctJtnme <r VOS ennemis et les miens m'ont traité ; il faut que (c vous preniez garde (|u*ils ne vous en fassent aucitant.» Paroles prophétiques , in.iliieureusemeiil perdues pour un prince qui jamais ne prit soin de ses jours. Â cette heure , absorbé par le spectacle d'une lêle rovale soullVante et décolorée, il ne pensait qu à prodiguer des soins à Tauguste malade. « Mon frère, repartit Henri 111 , je me sens « bien. C'est à vous à possrdi r le (hoit au(|uel j'ai a travaillé pour vous eonservci ce que Dieu vous a «c donné. C'est ce qui m'a mis en l'état où vous me «voyez. Je ne m'en repens ])oint; car la justice, a dont j'ai toujours tic le protecteur, veut que vous (K succédiez après moi à ce royaume, dans lequel «vous aurez beaucoup de traverses, si vous ne «vous résolvez à clianger de religion ; je vous y « exhorte, autant pour le salut de votre âme que « pour l'avantage du bien que je vous souhaite. » En même temps, il lui munirait TauLel, comme pour lui dire que sans cet appui, la couronne de France vacillerait toujours sur son front. Les seigneurs cathoiicjues témoignaient en silence leur approbation par l'énergie de leurs gestes. La pantomime des officiers protestants n*était pas moins
LE PALAIS DE SAÏNT-CLOUD. 8ï
expressive : d'un air hautain et dédaigneux, ik
caressaient la garde de leurs épées , comme pour répondre qu'il suilisait de ce secours pour défendre les droits de leur chef, que sa naissance appelait à un trône dont ses grandes qualités le rendaient digne.
ku milieu des sentiments diversqui agitaient les acteurs muets de cette scène , Henri de Navarre s'elTorçail de détourner le ici de ses tristes pensées, et de lui persuader qu'il n'était pas en un péril qui l'obligeât à songer à la mort. Mais Henri 111 secouant la léte, et se tournant vers les seigneurs dont sa chambre était pleine , et qui , par respect, se tenaient à distance : « Messieurs, leur ce dit-il f approchez-vous et écoutez mes dernières « intentionssurleschosesqueTousdevezobserver, « quand il plaira à Dieu de me faire partir de ce « monde. Vous savez que je vous ai toujours dit « que ce qui s'est passé n'a pas été la vengeance a des actions particulières que mes sujets rebelles « ont commises contre moi et mon Etat, qui, con- « ire mon naturel, m'ont donné sujet d'en venir « aux extrémités; mais la connaissance certaine « que j'avais que leurs desseins n ailaîen t qu'à usur* « per ma couronue contre toute sorte de droit , et «au préjudice du viai héritiei, après avoir tenté « toutes les voies de douceur pour les en divertir; « (|ue leur ambition a paru si démesurée, que tous
8a RÉSIDJBNCEft ROTA.LE5.
tf les biens que je leur faisais s( rvirent plutôt a ao ' « croitre leur puissance qu a dimiouer leur mau- « vaise volonté; après une longue patience , qu'ils « imputaient plus à nonchalance qu au désir véria table que j'ai toujours eu de les en retirer, je « ne pouvais éviter ma ruine entière et la subver- « sion générait^ de cet Etal , tpren apportant autant « de justice que j'avais eu de bonté. J'ai été cou* 4c tfaint d'user de l'autorité souveraine qu'il a plu a à la divine Providence de me donner sur eux; tf mais comme leur rage ne s est assouvie qu'après «t l'assassinat qu'ils ont commis en ma personne , a je vous prie , comme mes amis , et je vous or- « donne comme votre roi, que vous i^connaissiez « après ma mort mon frère que voilà ; que vous « ayez la même afïection et fidélité pour lui que « vous avez toujours eue pour moi ; et que , pour €t ma satisfaction et pour votre devoir, vous lui en « préliez le serment en raa présence. Et vous, mon « frère , que Dieu vous y assiste de sa divine provi* a dence! mais aussi vous prié-je, mon frère , que « vous gouverniez cet Etat , et tous les peuples qui « sontsujetsàvotrelégitimehéritageetsuocession, « de sorte qu'ils vous soient obéissants par leurs « propres volontés, autant qu'ilsy sontobiigés par c la force de leur devoir, i»
il fit ensuite approcher Henri de Navarre , l'embrassa encore et lui donna su béuédictiou. Puis,
sur un nouveau commandement de Hem i 111 , les princes, seigneurs et oiiîciers de la couronne mi« rent un genou en terre, et jurèrent fidélité et obéissance au chef delà maison de Bourbon o loi s qu'il aurait plu à Dieu de faire sa volonté du roi* »
Après cette triste et pénible cérémonie , le ma* lade, fatigué, témoigna le désir de prendre un peu de repos, et congédia le prince avec ces pa* rôles, les dernières qu'il lui ait adressées : «Mon le frère, allez visiter fous les quartiers ; votre préa sence y est nécessaire ; et commandez à la Tré- « mouille d'être sur ses gardes: car la nouvelle de « ma blessure donnera de Paudace aux ennemis , « qui voudront entreprendre quelque chose. » il ordonna à Sancy d'aller au quartier des Suisses, et au maréchal d^àumont , à celui des Allemands, « pour les obliger, en cas rfii'il vînt faute de lui , à « demeurer fermes dans le paiiy , et à suivre la « fortune du roy, son successeur. »
Henri de iNavarre se retira , et , après s'être assuré que partout l'armée était prête à repousser les ligueurs , il regagna Meudon , suivi de Rosny, qui logeait chez Sauvât , habitant du bourg.
Dans la chambi e du roi n'étaient demeurés que les aumôniers et officiers de la maison , auxquels il ne parla que de Dieu , pendant le reste du jour. Setanï ( onfessé à i'abbé de Boulogne, celid-ci dit à S. M. que le pape avait envoyé une moni-
84 nÉSIOElfCES ROTA.LES.
lion sur ce qui s'était passe dernièrenieut aux états de Biois , et qu'il ne pouvait lui donner Tabsoludon y si £ile refusait de satisfaire Sa Sainteté. Il s'agissait de la liberté du cardinal de Bourbon et de celle de l'archevêque de Lyon , exigée dans la bulle d'excommunication deSixte<}uiût. Henri III répondit qu'il était le premier fils de l'Eglise catholique, apostolique et ix)niaine, et que voulant vivre et mourir tel , il satisferait Sa Sainteté en ce qu'elle désirait de lui. Sur cette déclaration , son chapelain lui administra l'absolution.
Le soir, de violentes tranchées se déclarèrent et allèrent en augmentant jusqu'à onze heures, où le malade parut s'endoi uiir. C était TafTaissement de ses forces. À minuit, la nature fit un dernier effort ; elle suspendit un moment les progrès de l'agonie. Le roi dit au comte d'Auvergne de faire venir l'abbé de Boulogne , et il ordonna que l'on ouvrit toutes les portes de sa chambre et que l'on laissât entrer la noblesse. La cour connaissait lextréme danger qui menaçait la vie du roi; la consternation était sur toutes les figures; les favoris pleuraient à la fois leur maître et la perle de leur &veur. Le comte d'Auvergne et le duc d'Épemon paraissaient surtout eh proie à unedou* leur ausffl vive que sincère. Placés près du lit du mourant, ils ne pouvaient modérer ieui^ sanglots. « Mes amis , dit le roi aux princes et seigneurs as-
« semblés , je ne me plains point de ma mort. On « a toujours assez vécu pour son salut et pour sa
«gloire, quand on meurt dans le Seigneur. Une « plus longue vie m'aurait exposé à voir, à souffrir, « à faire même beaucoup de choses contre mon « gré. Dans Fagitation qui fait l'apanage du trône, « à quoi un roi ne se trouve-t-il pas engagé? Je dis « plus, à quoi ne se voit-il pas le pl us souvent forcé? a Entraîné malgré lui , à peine les passions et la voce lonté du souverain influent-elles sur le gouver- « nement ; il est bien moins le maître de ses démar- «ches que le ministre des caprices de tous ceux « qui l'environnent; j'en parle par expérience. De a combien de maux, d'horreurs et d'infamies n'ai- « je pas été témoin ! Combien d'outrages n ai-je pas a dissimulés , peut-être un peu trop patiemment , M dans la vue d*entretenir la paix et l'union entre « ceux que la religion seule devait réunir, -et pour a ne pas être réduit à la triste nécessité de verser « le sang de mes sujets! A quoi ont abouti tous ces a ménagements? à me rendre méprisable et à bausa ser le cœur de mes ennemis. Je me suis vu hors AT d*état de punir suivant les lois des traités, des pei^ a turbateursdu repos public convaincus du cniiie « de lèse-majesté. Quels troubles, quels orages n'a a pas exdtés dans ce royaume le juste châtiment « d'un ou deux de ces rebelles!
« À tant d'attentats, mes ennemis ont donc ajouté
86 RiSIDENGES ROYALES.
<c le parricide. Cependant , uue chose me console, « c*e8t que je crois voir dans vos yeux la juste indi« « gnation que vous cause le làclie attentat commis «c contre la personne de votre prince^ et la i ésolu^ « tion où vous êtes de venger l'honneur de la ma* « jesté royale et de soutenir la liberté de votre patrie. « A régard de ma mort , je suis peu occupe de sa- « voir qui la vengmi; c^est à Dieu que je laisse ce « soin. Dès mon enfance, instruit à son école, j'ai tf appris à pardonner à mes ennemis. Pour le resLe^ «je vous prie et je vous conjure, par l'amour que
a VOUS a\ ( z pour le bien public , pai le respect que fc VOUS devez aux cendres de mes ancêtres, d'y tra- « vailler tous de concert , et d'être persuadés que « de votre union dépend le salut de l'Etat et de la « nation.
« Quand je vous adresse la parole, je l'adresse
« à toute la noblesse de mon armée ou plutôt du « royaume entier. C'est à vous, c'est à la noblesse « française qu'est réservée la gloire de défendre «f l'héritier légitime de ma couronne, et de donner a un roi à la France. Si elle venait jamais à en man- « quer, personne n'a de droits au trône avant le « i-oi de Navarre. Vous n'avez personne au-dessus « de lui. Si le droit du sang ne l'appelait pas à la « couronne, le premier rang qu'il tient aujourd'hui « dans mon armée, vous obligerait à le mettre à vote tre téte. C'est un prince rempli d'équité , qu'une
LE PÀLA.I8 DE SAIKIVCLOUD. }yj
a longue expérience adéjà formé au gouvernement, a La Providence 9 qui règle tous les ëvéoraients, tf semble elle-même Tavoir raccommodé avec moi, « malgré ropposition de bien des gens^ et lavoir «c placé à la téte de cette armée pour soutenir par « son courage la fortune dbancelante de l'État. a Cest là votre maître; c'est à lui que vous devez «c VOUS soumettre si vous voulez sauver la France. « Que si le devoir n'est pas un motif assez pressant «( pour vous y déterminer, que votre intérêt propre « vous y engage. Vous savez que tant qu'il restera « une goutte de sang dans les veines de la noblesse flc française , les auteurs de ma mort n espéreront « jamais venir à bout de leurs desseins pemicieuK : « aprèscela, quel parti croyez-vousqn'ils prendront cr à votre égard ? Exposés au ressentiment de tant a de braves seigneurs que j'ai comblés de bienfaits « et qui m'ont toujours été «i fort attachés , ne la a poursuivront-ils pas à toute outrance? Que le mo- « tif de la religion ne vous arrête pas. J'ai été long> c< temps moi-même dans cette erreur ; et dans quels fc malheurs cette fausse persuasion ne m'a-t-elle pas • a jeté ! La défense de la religion a peut-être été To- « rigine des troubles, et ce motif a enfin dégénéré « eu esprit de révolte. Laissez aux états à régler « cette afibire. Du reste, tenez pour maxime que .< la foi est un don de Dieu et n'est nullement du «ressort des puissants de la ten*e. Adieu, mes
88 RisiDENCES ROYALES.
« amis, je sens que nies forces m abandonnent ; ne « pleurez pas ma mort et priez Dieu qu'il me « fasse miséricorde. »
Après ce beau discours , prononcé d'une voix faible et touchante au milieu des larmes et des sanglots que le respect ne pouvait maîtriser, le roi retomba dans 1 agonie; et depuis, le mal marcba avec une rapidité si effrayante , que les cérémonies de rextréme-onction parurent trop longues au malade lui-même, qui ordonna à son chapelain d'aller prendre le prédeux corps de Jésus«Oirist; « car je juge , ajouta-t-il , que l'heure « est venue que Dieu \ eut faire sa volonté de moi.» U déclara qu'il mourait en la religion catholique^ apostolique et romaine, récita Y in manus tuas^ Domine.... et le Miserere. Avant la fin de ce psaume j l'abbé de Boulogne l'interrompit en lui disant : « Sire , puisque vous désirez que Dieu vous «pai doune^ il faut premièrement pardonner à vos c ennemis. — Oui, je leur pardonne de bon cœur. « — Mais , sire , pardonnez-vous à ceux qui ont « pourchassé votre blessure ? — Je leur pardonne « aussi, et je prie Dieu de vouloir bien leurpardon- « ner leurs fautes comme je désire qu'il pardonne (( les miennes. » I>a voix du roi s' affaiblissant de minute en minute, l'abbé de Boulogne lui donna l'absolution , après une confession que l'état du malade obligea d'abréger. Bientôt le roi perdit la
parole et la vue, et reiidiL le Uemiei' soupir en faisant un signe de croix.
Cette mort courageuse et chrétienne ramène sur la mémoire du dernier des Valois un peu de cet éclat qui avait brillé sur la jeunesse du vainqueur de Jariiac et de Monconlour.
Le roi de Navarre était à son quartier général de Meudon lorsque Henri III rendait le dernier soupir. Le médecin Orlboiuan Tavait fait avertir quelque temps auparavant de se rendre en toute hâte à Saint-Cloud, s'il voulait voir le roi encore en vie. Le prince dépécha son secrétaire Feret à M. de Rosny qui était logé au pied du château. Bosny était à souper. Feret lui dit ^ en entrant : « Monsieur, le roy de JNavarre, et peut-eslre le roi « iie France f vous demande, i» Bosny s'empressa de monter au château de Meudon. ï! trouva le prince en proie à une vive agitation. « Mon ami, luy dit «K HenrideNavarred'unair soucieux, on me mande «que le roy est mort ou auUuit vaut : que vous «semble de l'état desalïaires? Je crois que nous « verrons de grandes confusions à cause de la dite versité des religions. — Sire, répondit Rosny, « j'espère que Votre Majesté sera un jour tranquille « et bien heureuse ; mais ce ne sera pas sans beau* « coup travailler et sans courir de grands hazai ds. « J'ay eu un diable de précepteur, lequel, comme <c jele vousay desjà conté autrefois, m'a dit que cela
90 RiftfDBira» rotalh.
« estoit infaillible ; il faul aller voir ce qui en est, et « puis il y aura loisir de discourir. » £t tous deux montèrent à cheval et coururent à Saint-Cloud , accompagnés d'une trentaine de gentilshommes bien armés. Â. son entrée dans le bourg, on dit à Henri que le roi se portait bien ; et Ton fit d^sar* mer sa suite. Mais à peine les protestants avaientils fait quelques pas dans la rue voisine, qu'ils entendirent un homme qui criait ! « Ah , mon Dieu ! a nous sommes tous perdus, w Le prince l'appela et lui demanda la cause de sa frayeur. « Ah ! répondit « cet homme , le roy est mort. » Ije chef de la maison de Bourbon commanda alors à ses oiiiciers de reprendre leurs armes, et se rendit à la maison de Gondi, ou Henri III venait d'expirer, il allait y entrer lorsque la garde écossaise se jeta, à ses pieds en s'écriant: «iSire, vous êtes à présent nostre roi et nostre maitre. » Ensuite se présentèrent pour saluer le nouveau roi, Armand de Gontaut, maréchal de Biron , Roger de Saint- Lary, seigneur de Bellegaixie, grand écuyer de France, François d'O, gouverneur de Paris et surintendant des iinanoes, Joachim de Chàteauvieux, Jean duc d'Aumont , maréchal de France, de Givry, d'Uumières, d'Ampierre et beaucoup d'autres seigneurs.
Henri de Bourbon s'établit à Saint-Gloud, mais il ne voulut pas habiter le lieu lemuin de ï assas—
LE PA.IAIS DE SiinnvCLOUD. gi
sinat de son beau-frère. La maison du Tillet, l'ane des plus belles et des plus commodes du bourg , était occupée par le comte d'Auvergne ; on le fit déloger , et le prince s'y inslalla comme roi de France et de Navarre. Il y prît le deuil , et, suivant la coutume des rois de France , fit ten- . dre ses appartements en violet. ïei était alors rëtat de ses finances, qu'on fut obligé d'enlever de la maison Gondi les tapisseries et ameuble* nients qui servaient à Henri 111 pour le deuil de Catherine de Médicis , et de les transporter à la maison du Tillet
De là , Henri IV envoya Rosny au quartier du maréchal d'Aumont, avec ordre d'annoncer Tevénement aux troupes , de demander au maréchal en pai'ticulier d'agir sur la noblesse , et de faire en sorte que les principaux seigneurs et chefs vinssent le trouver dans l'après-dlner : « Mon «c ami , lui dit-il en le congédiant, regardez à ce ce qu'il faut faire à vos quartiers pour mon ser- « vice. l*ensez-y bien, et m'en donnez avis*. »
Le roi. expédia des lettres de déclaration aux gouverneurs des villes et provinces du royaume, promettant à ses sujets de conserver la religion catiioiique , de soulager ses peuples et de mainte^
« De Thon.
» Sully.
9^ R^IDENCES ROTALES.
uir la noblesse en ses privilèges de franchise.
Puis, des émissaires furent dépéchés en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et à Venise, pour annoncer son avènement au trône; enfin, dans la maison du Tillet, il rendit , sur l'avis de sou conseil , un arrél ordonnant que le corps de Jacques Clément , après avoir été tiré à quatre chevaux, serait brûlé et ses cendres jetées dans la rivière. Cet arrêt fui exécuté hui la place de l'église collégiale de Saiut-Cioud, eu présence du sieur Duplessis, grand prévôt.
Le même jour, 2 auùl, on apprit a Tans la mort du roi. Nous ne rappellerons pas reffet produit par cette nouvelle : la joie des ligueurs, le triomphe des prédicateurs, les transports furieux des Seize, mademoiselle de Montpensier embrassant celui qui lui apprit la nouvelle , et s'écriant dans le délire de sa haine satisfaite : » Ha ! mon ami , soyez le a bienvenu; mais est-il vrai au moins? ce mé« « chaiil, ce perfide, ce tyran est-il mort ? Dieu , et que vous me faites aise ! je ne suis marrie que « d'une chose , c^est qu^il n*ait su , avant de « mourir, que c'est moi qui lait fait iaire »
I Seatiment que Racine a mis dans la bouche de son Hermione :
Ma vengeance est perdue ,
S'il ignore en mourant «pie c'est moi (|ui le tue I
nous ne montrerons pas cette princesse montant en carrosse avec sa mère , et criant dans les rues : « Mes amis , bonnes nouvelles , le lyrau est « mort, » tandis que son frère , Mayenne, le chef de la ligue , assiste à des orgies religieuses avec un maintien Iroid et composé, et semble attribuer à Dieu seul la chute du fauteur de Thé-
resie.
Nous lie redirons pas ces libelles où l'assassin était loué comme un martyr ; son effigie exposée sur les autels à la vénéralioii |)ul)li(|ue; la proposition de lui ériger une statue dans l'église Notre-Dame; sa mère honorée comme une sainte, et pensionnée par Mayenne; enfin son éloge, l'éloge du régicide prononcé en plein consistoire par le pape Sixte-Quint ! L'histoire a ses saturnales ; et il su i lit de rappeler que des joies populaires , tumultueuses , d'un caractère effroyable, éclataient sur toutes les places de Paris, pendant que la tristesse et le deuil régnaient à Saint-Cloud.
1^1 chambre de Henri 111 était encore pleine de ses serviteurs et des chefs de l'ariDee, lorsqu'un seigneur, celui peut-être qui perdait le plus à la nii>iLdu roi, surmonlant sa douleur, dit aux personnages assemblés : « Messieurs , nos larmes ne « rappelleront pas notre maître du tombeau ; il u faut venger sa mort sous le commandement et
94 RÉSIDKNCSS ROTALBS.
tf bonne fortune du roi de Navarre ; ceux qui ont « charges doivent^ ce me semble, aller àleurs trou» a pes pour les assurer à son service : quant à « moi f je m'en vais trouver mes compagnons. » Sancy parlait des Suisses, lansquenets et reitres qu ii avait conduits en France, et qui formaient une partie importante de l'armée royale. Le ma* réchal d^Aumont Tembrassa, et lui dit que citait * ce que chacun devait faire.
Sancy manœuvra si bien ces auxiliaires , qu'il obtint d'eux, non-seulement qu'ils resteraient au service du nouveau roi , mais qu ils le serviraient trois mois sans argent , chose remarquable parmi les Suisses.
Cependant, ËLenri IV avait mandé le maréchal Biron , qui vint aussitôt : «C'est en ce moment , a lui dit le roi en T embrassant, qu'il faut que vous « mettiez la main droite à ma couronne : ni mon « humeur ni la vôtre ne veulent que je vous tf auune pai' des discours; je vous prie, eu pente sant à ce qui se présente sur nos bras , d'aller « tirer le serment des Suisses comme vous ente tendez qu'il faut , et puis me venez servii* de a père et d'ami. — Sire, répondit le maréchal , « c'est à ce coup que vous i econnoîtrez les gens ce de bien ; nous parlerons du reste à loisir. Je ne « vais point essayer, mais vous quérir ce que vous « me demandez. »
LE PAZJLIS DE SAINT-CLOUI). 9$
Il se i^eudit sur-le-champ aux quartiers des Suisses qui occupaient Suréne^ Puteauxet Cburbevoie; il trouva les choses tellement avancées par les soins du seigneur de Sancy , que peu d'heures après , les colonels et capitaines des régiments suisses , précédés du maréchal de Biron , de LanouCi de Sancy t de Guétri, de Châtillon et de plusieurs seigneurs , venaient à Saint-Gloud prêter serment de fidélité.
Des fenêtres de la maison du Tiilet ^ Henri IV les avait vus entrer dans la cour; et encore plus accoutumé à faire le soldat que ie roi j s inquiétant peu de la gravité de son nouveau rôle , il s'élança au-devant d'eux et les reçut sur la dernière marche de TescaUer. Son accueil fut charmant; il embrassa Sancy, et donna à Biron et aux autres seigneurs des marques de la cordialité la plus affectueuse : « Je vous dois , leur dit-il , le « salut de mon royaume et le mien , et je n'ou- « l)lierai jamais le grand service que \ous me <c rendez. x>
C'était en effet un bien grand service au mo«> ment où menaçait de se dissoudre cette belle armée , qui tout à l'heure allait entrer victorieuse dans Paris et porter à la ligue le coup le plus funeste. Le corps de Henri III n'était pas refroidi, que deux partis se formaient dans le camp royal : ceux-ci pleins d'espérance, les autres soucieux de
96 RESIDENCES ROYALES.
l'arrivée au trône d'ua prince hérétique. Le soir du 2 août y dans un salon de la maison de Gondi, * se tint une assemblée des pi t luiei s seigneurs catholiques. On y agita la question de savoir si l'on reconnaîtrait le roi de Navarre. Parmi les propositions diverses, celle du maréchal de Bu on parut la plus dangereuse : « U royaume, disait-U , n'est « plus seulement divisé en deux partis religieux , « il y a aujourd'hui des catlioliques royalistes et « des catholiques ligueurs. Les grandes villes et « le menu peuple, t|ui soiit de la li^ue, accepteic ront facilemeut la domination de TLspagne , « s'ils perdent l'espoir de se réunir aux catholi- « ques royahsles, et ils le perdront tout à fait « le jour où nous reconnaîtrions pour roi de «t France un prince protestant. Attendons sa con- «c version pour franchir le saut, et jusque-là, « donnons-lui le titre de capitaine général j et en « cette qualité jurons-lui obéissance. »
La grande majorité de rassemblée repoussa cette proposition. Le sieur de Sancy fut chargé d'y répondre au nom de presque tous les pi inces et seigneurs présents, et notamment de MM. de Longueville , de Luxembourg et d'Àumont. Sa réplique fut vive et ferme ; « Notre état mouarcluque , « dit Sancy , ne peut subsister sans roi , non «c plus qu'un corps sans téte ; c'est pour cette raiu son que le roi ne meurt pas en France. Au mo-
ht. PAL.11S 1)K S VINT-CLOU O.
<c ment du décès d'un monarque , son succès-»
« seur arrive à la couioiine en vertu d'un droit «c qu'il tient de Dieu seul. Comme aine de la «c maison de Bourbon , Henri de Navarre est le « plus proche hérilier de Henri lil. La proposi- <c tion du maréchal Biron est le plus grand dooh <c mage que Ton puisse faire au roi , parce que oc si nous, qui sommes avec lui, nous lui con- « testons le titre que sa naissance lui donna , les « ligueurs n'auront-ils pas grandement raison de « le lui refuser? Si nous ne voulons pas le re- <c connoitre en la qualité dont Tinvestissent les a lois du royaume, il nous sera très-difficile 'c de le maintenir comme capitaine général, «c Quant à ceux qui ont scrupule de servir le roi « avant qu'il soit catholique , au lieu de faire a des propositions contraires à ses droits , ils « agiroient bien mieux , je pense ^ pour Sa Ma- « jesté , en se retirant dans leurs maisons, n
Le maréchal de Biron profitant de l'agitation qui suivit ces paroles énergiques , vint prendre Sancy par le bras et le conduisit dans un coin du salon. «£n vérité , lui dit-il à voix basse, jus* « qu'alors je vous croyots de Fentendement ; a mais je renoncerai tout à fait à le croire, si \ous tt persistez à soutenir qu'il faut établir les affai* ir res du roi avant d'avoir assuré les nôtres ; il « ne se soucieroit plus de nous, il ne nous re-
go KÉSIDEACKS IlOYALLH.
« connailroit plus. Ce jour est à nous , il faut
« en ]>i(>fiter, ou nous nous repentirons toute « notre vie de l'avoir laissé échapper. » Aussi désintéressé que iidète, Sancy répondit : « Je « ne pense pas qu'il soit Fheure de nous occu- « per de nos intérêts ; sauvons ia chose publique, « arrêtons la confusion et Fanarchie qui enva- « hissent Tarmée ; puis nous songerons a nos afcc faires. » Biron n'approuvait pas et hochait la téte. Sancy ajouta : «Si vous voulez rae confier « ce ([ue vous désiiez, et si vous méjugez capa- « ble de le demander au roi , je suis prêt. — «A « ia bonne heure, ^» réplicjua Biron. — «Dites, « je vous prie, au roi que sil veut me donner le c comté de Périgord, je ne Tabandonnerai ja* « mais , quelle que soit sa fortune »
Dans une chambre au-dessus du salon où étaient réunis les seigneurs catholiques , le roi de ?]avarre , dans la plus gi aude anxiété , attendait Tissue de cette étrange délibératicm.
Il promit le comté de Périgord , et la fidélité de fiirou lut assui'ée. D auti*es résistances ne cédèrent qu'à des raisons semblables. Le maréchal d'Aumont pressa le roi de lui accorder les gouverntîments de Bourgogne et de Champagne ^ disant que Henri III les lui avait promis. Tandis que la valeur et les services des chefs étaient libérale-
« Mémoires d'AngouIcme.
LE PALAIS DE SAlKT-CLOliD. 99
ment achetés en haut , en bas on paraissait trèsdisposé à vendre chèrement la couronne. Quelques-uns à la vérité la déféraient sans restriclions. D au 11 es, parmi lesquels on remarquait d'Éper- Don et Yitrv , demandaient la conversion immédiate du roi. Ceux-ci disaient qu'il fallait remettre la décision d'une question si iuipoi laiiteà rassemblée prochaine des états du royaume. La discussion continuait avec une ardeur croissante. Enfin, au milieu du feu de ces opinions contradictoires , le duc de Montpensier, François de Luxemboui^, duc de Piney ? et Biron lui<4nénie, revenu à des sentiments meilleurs , firent cette proposition intermédiaire : ce Henri de Navarre se ferait instruire dans un délai très-rapproclië ; aucun exercice de la nouvelle religion ne serait permis ^ aucune charge ni gouvernement ne serait donne aux religion uaires ; la noblesse députerait un de ses membres au pape pour justifier Facceptation du prince en dehors de FÉglise. A ces conditions, on reconuaitrail Henri pour souverain. » Après avoir été longtemps débattu , ce dernier moyen fut accueilli par la majorité des seigneurs catholiques, qui ciiargerent François de Luxembourg de le soumettre au roi*
Des écrivains ont prétendu que cette proposition avait été ignorée de ce prince ; c'est une erreur : Henri iV savait tout ce qui sMtait passé dans Fassem*
ICO HÉSI»KM€KS liOYALKS.
blée. Il savait qued*Épernon, qui ne l'aimait pas, et d'autres chefs, sous prëlexle de religion, travaillaient l'armée , dont la dissolution semblait imminente. D'nn autre côté, les protestants ne dissimulaient pas leurs murmures. Ils frémissaient à la pensée du changement de religion d*un prince pour lequel ils avaient versé leur sang. Henri IV pensait au contraire, et avec raison, que sans Fap puides catholiques, il lui était impossible d'aflermir en ses mains le pouvoir royal. Placé entre les catholiques, qui ne voulaient le reconnaître que dans le cas d'une conversion immédiate ou prochaine, et les protestants qui menaçaient de l'abandonner, s'il abjurait, jamais avènement peut-être ne fut entouré de circonstances plus difficiles. Tout autre que Henri IV y aurait succombé ; mais il y avait en ce prince les qualités capables de lutter contre une position unique dans rhistoire. Ses droits à la couronne le servirent moins que son caractère résolu , sa confiance en son étoile, son entrain uiiiilaire, sa gaieté , son courage et ses manières franches et ouvertes sous lesquelles se cachaient une finesse et une habileté extrême. Au duc de Piney qui vint le 3 août, accompagné de quelques seigneurs, à la
> Le comte d'Atigouléme dit que ce fut Biron qui fui chargé de porter la parole; Davila dit que ce fat Piney.
LE 1>ALAJS DE SAINT'CLOUD. lOI
maisou du TiUet, il répondit avec fermeté : u Je a ne suis point opiniâtre sur rartide de ia reli* « gion , mais j'attendrai jioiir délibérer avec vuus, « Messieurs y lorsque je verrai plus de pairs de « France assemblés , et plus d'officiers de la coûte roijue. Ceux d'enlre vous qui ne voudront pas « avoir un peu de patience , ni me donner le #c temps de me reconnoître , peuvent se retirer tt librement. Je suis assuré d'être reconnu pour « légitime souverain par tous les catholiques « qui ont leur honneur et leur devoir en recomtt mandation. »
£ntendons-le devant tous les princes , ducs« pairs et pi iiu ipaij v chefs qu'il a rassemblés daiih ia maison de Goudi , prononcer cette harangue où brillent à la fois une franchise militaire si entrahianle, et celte habitude du Béarnais de brusquer la fortune. Dans ce discours remarquable , après avoir rappelé et renouvelé les serments faits a Henri 111, de protéger la liberté de conscience j Henri IV aborde la question sans détours: « J'ai été afverti , dît-il , qu'il y en a quelques-uns « de la noblesse de cette armée qui font coin ir le « bruit qu'ils ne me peuvent faire service^ si je ne « fais profession de la religion romaine , et qu'ils « quitteront mon armée, voulant par là essayer « si je serois si pusillanime que de quitter et de « contrevenir à ce que j'ai le plus en recomman-
lOa RESIDENCES ROYALES.
« dation t u lc monde , à sçavoir iiia religion et « mou serment.
« Je vous ai, à cette occasion , Mesàeurs, fait M assembler, pour déclarer en vos présences que (c je suis résolu , et prie le Seigneur Dieu m'ap « peler plutôt de ce monde que je chancelé aucu- « nement pour changer ma religion et contrevenir tf à mes serments, premier que d'éti*e instruit par « un saint concile auquel d^abondant je me sou* u mets et jure Ten suivre , ne désirant rien plus « que telles genz vuident mon armée, aimant « mieux cent bons fidèles François à mes côtés , a que deux cents tels enfarinés, parce que je « m'assure que Dieu est du côté des gens de tt bien. »
Ce langage , empreint de rindépendance d'un soldat heureux, était alors le seul qui fut habile, il accordait aux catholiques de bonne foi des garanties suffisantes , sans blesser trop rudement Tirritabilité des protestants.
Quant à ceux (jui étaient décidés a ne pas le reconnaître, les ménagements étaient inutiles; ils ne le voulaient pas roi ; Henri devait leur parler en maître. D ailleurs ce calme appaient au milieu des plus grands dangers, ce mépris des obstacles devait agir puissamment sur les cœurs généreux. Âussi voyons-nous le sieur de Givry se jeter aux pieds du roi , et lui baiser la main en s'écriant :
LE PAL4IS DE SAfMT-CLOUB. Io3
a Sire 9 je viens de voir la tieur de votre uobiesse « qui se reserve de pleurer son roi quand elle aura M vengé sa mort; elle attend votre commandece ment. Vous êtes le roi des braves et vous ne se- « rez abandonné que des poltrons d Le courage eut l'influence qu'il exercera toujours : le jour même, Henri IV fut reconnu en vertu de deux actes datés du camp de SaintCloud , le 4 août i SSg. Par le premier, le roi s'eii^ai;eait a se faire instruire en un concile générai ou national, qui serait convoqué dans le délai de six mois, ou plus
■ Amied'Aiiglttre, seigneur de Givry, gouVemear de Brives^ colooelde la cavalerie l^ère, était aussi aimable, aussi gai, que brave. A la conférence qui eut lien à Noisy, après la victoire d'îvi y, le t aidujal (iaëtan , lét,Mt du pape, cficrcha à le détacher du parti du roi herelique, ou du iiiuins à lui faire donner une marque de catholicisme en demandant l'absolution au pape ou à son légat. Givry, paraissant très- touché de repentir, se jeta aux pieds du cardinal eo implorant le pardon des maux qu'il avait faits aux ligueurs. l\ avait rf çu Tabsolution et restait aux pieds du légat; celiii-ei lui ayatit demandé poiiKjuoi il ne .se relevait pas, le t;entilhomine répliqua du tou le plus humble : « Ce&t que j'attends, Monsei- • gneur, une seconde absolution pour les maux que je pré- « tends Élire à l'avenir aux ligueurs. • Cette saillie égaya beaucoup les assistants, excepté le cardinal, qui se retira tout confus. Givry mourut de la mort du soldat, en 1594» au siège de Lu ou.
I04 RESIDENCES ROYALES.
tbt s'il était possible ^ «Les princes du sang, ducs, pairs, officiers de la couronne, seigneurs, gentilshommes , reconnaissaient , par l'autre acte , pour leur roi et prince naturel Henri IV, roi de France et de Navarre, et lui promettaient tout service et obéissance^. » François de Luxembourg pai*tit pi>ur Rome , afin d'apprendre au pape Tayénement du nouveau roi, et ramener le chef de FÉglise aux sentiments de la noblesse catholique de France.
La déclaration du 4 août eut encore le grand avantage de forcer les ennemis du roi à se déclarei' ouvertement et à quitter Tannée où leur présence et leurs discours ne pouvaient qu'être funestes à la cause royale. Ceux qui donnèrent le signal des défections, furent encore le duc d'Épernon, le marquis de Yitry, et Jean, seigneur de V illiers. Ardent catholique et créature des Guises, Villiers s'était poussé à Tombre de la maison de Lorraine. Par ordre du roi , il remit son commandement du pont de P(^issy, Tartillerie et les munitions de l'armée, à Philibert de la Guicbe, et se retira avec deux cents clievaux et bon nombre de gentilshommes. Vitry, croyant ou feignant
* Cette déclaration fut vérifiée et enregistrée huit jours après au parlement de Tours,
* Seulement ils demandèrent la convocation des princes dans deux mois; elle fut ordonnée pour la fin d'octobre. — Voir la lettre B kui^ pièces justificatives du chapitre II.
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de croire la religion catholique en péril, se jeta dans le |iai'ti de la ligue, où beaucoup d autres le suivirent; cependant la conduite qu'il tint plus tard j ferait penser que ses scrupules étaient vrais; et après l'abjuratioa de Henri IV, il fut le premier seigneur de la ligue qui fit sa soumission sans la vendre.
11 n'en était pas de même de d'Épernon. Cet homme, dur et superbe, qui avait odieu« sèment abusé de la scandaleuse faveur de Henri III, en éloignant de son maître les hommes capables de servir TÉlat; qui avait heurté les premiers du royaume et précipité leur ré« volte; qui avait amassé une grande partie des haines sous lesquelles Henri de Valois venait de succomber, cet homme ne pouvait embrasser le })arti de la ligue , dont il était exécré ; il hésita ; il eut un moinent l'cs[)oir de conserver sa haute position à la cour, eu s'imposant à Henri IV, qui avait beaucoup de raisons de le haïr. Mais il vit bientôt que le règne de sa faveur élail passé. Une question de préséance décida , dit-on, sa retraite. Lors de la signature de Pacte de la noblesse, du 4 août , il voulut , en quaUté de duc et pair, si* gner avant les maréchaux de France. Biron et d'Aumont, qui avaient de vieilles rancunes contre le favori , ne le permirent pas ; et le duc , furieux, annonça hautement l'intention de se retirer, cei^
Io6 RÉSIDEMCKS ROTÀLES.
tain qu'il n était pas au pouvoir du roi de le reteair, et couvrant sa retraite du manteau de ia
religion. Il emportait d'immenses richesses honteusement acquises j et emmenait six mille hommes de pied et douze cents chevaux levés dans ses gouvernements de la Saiulonge et de TAngoumois. Quand il se rendit à la maison du Tiliet pour prendre congé de Henri lY, le roi l'abordant avec un visage sévère : « Eh bien ! M. d'E- «cpernon, lui dit*il, vous n'avez pas voulu ap- « prouver l'écrit qui a été signé sans difficulté par « la plupart des personnes de distinction qui sont a dans mon armée, et qui ne sont pas moins bons a catholiques que vous. Ne me recoinioissez-vous « pas aussi bien qu'elles pour votre roi ? » Intimidé par cette vive apostrophe , d'Épernon répondit avec Irouble : « Je suis le lrès-huiiil>le et serviteur et sujet de V. M. Personne , dans « le royaume, n'eût désiré plus ardemment que « iiàui de la voir sur le trône après la mort de a mon maître. Je ne ferai jamais rien contre «cson service; j'aimerois mieux mourir que d'en a avoir conçu la pensée; mais je prie très-hum- « blement S. M. de m'excuser, si, étant d'une re- «ligion différente, je ne puis, sans blesser ma « conscience , demeurer auprès de sa personne. » Henri, indigné de sa fausseté, lui tourna brusquement le dos, et le duc se relira, non sans cianiLe
d*un guet-apens ; il se cn>)ait encore a la cour de Henri III, et se souvenait du duc de Guise!...
L'exemple de d'Épernon fut suivi par un assez grand noiiibre de seigneurs : les uns se retiraient, disaieot-ils, pour défendre leurs propriétés ; ceuxci pour aller faire leurâ recolles; d'autres parce qu'ils en avaient obtenu la permission du feu roi. Les soldats commençaient à se débander. On tfétait pas sans appréhension du côté des Suisses ; mais Sancy et le maréchal de Biron parvinrent à les retenir dans le devoir, avec des raisons et des prières, appuyées d'une bonne somme d'argent, que le roi emprunta à ses amis.
Du côté des protestants, les embarras n'étaient pas moindres. Pour ceux qui avaient soutenu Henri de Navarre aux dépens de leurs biens et au péril de leurs vies, qui avaient vaincu avec lui et pour lui à ti'avers mille fatigues, l'avènement de Henri lY avait été un triomphe qu'ils saluèrent avec transport. Pleins de justes espérances, ils avaient vu un moment les chaiges, les dignités, les gouvernements pleuvoir sur eux ; ils avaient surtout célébré la glorification de leur cidte , et le protestantisme assis sur le trône de France. Mais la déclaration du 4 ^<>ut avait soufflé sur ces rêves d'un jour. Arrachés à ces illusions, trompés dans leur attente, ils exhalaient leur mécontentement en plaintes amères; le camp reten-
Io8 BESIDEJNCI-S llOVALES.
tissait de leurs menaces; ils accusaient d'ingratitude leur ciiet , qui oubliait ses amis pour cherefaer à gagner ses ennemis.
Le caractère de Henri IV se pliait merveilleusement aux cii'constauces'; roi sans argent, sans royaume, tout à l'heure sans appui, sans sol* dats , il opposait à Forage un front calme et riant. Sa présence d'espi il , ses reparties , sa gaieté, son affabilité, tempéraient Firritation générale; déposant son rang , ii se faisait le compagnon de tous; n'ayant rien à doimer, ii promettait sans mesure ; ses paroles cordiales , sa bienveillance inaltérable, persuadaient les uns, retenaient les autres; il avait Fart d'accommoder son langage aux désirs, aux passions des partis. Les protestai ils avaient sa confiance intime; ii paraissait les admettre à ses pensées les plus secrètes, leur ouvrir son cœin>, et placer en eux ses meilleures esp('rances. « J'attends impatiemment , <K leur disait-il , le jour où , libre de contrainte, . « je pourrai m' abandonner à la reconnoissance. » En public, il honorait hautement les caliio* liques, leur religion et ses ministres, afin de leur doiuier Fespoir d'une prochaine conversion ; appelant ceux-là les sauveurs de la patrie , ceux-ci les restaurateurs de la maison royale; disant à tous qu'il leur devrait sa couronne , et les flattant de la gloire d'avoir sauvé leur pays.
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A Saint-Cloud , la maison du Tillet était ouverte à tout le moude. Henri était It^iiement accèssible, que rien n'eût été plus facile que de l'assassiner. Il prenait en piil>lic ses modestes repas, riant le premier de la frugalité de sa table , et s'égayant sur les difHcultés de sa situation.
Âu moyen de cette [>olitique, d autant plus adi*oite qu'elle était assaisonnée des manières -vives mais séduisantes du soldat , il parvint à arrêter la dissolution totale d une arnice mai payée et composée d'éléments et d'intérêts divers.
Cependant Henri reconnut bientôt qu'il fallait renoncer pour le moment à la prise de Paris. Son armée était devenue moins nombreuse, et les forces de la ligue s'accroissaient de ces défections. Ji assembla un conseil de guerre où furent appelés les principaux de l'armée. Parmi diverses propositions, on agita celle-ci : de réparer le pont de Saint-Gloudy qui avait été fort maltraité par le canon des royalistes, d'y placer le corps de Henri 111 , devant lequel on ferait déiiier les troupes , qui jureraient , en passant devant le cercueil, de venger la mort du roi. La cérémonie du serment devait être suivie d'un assaut donne par toute Tarmée aux faubourgs Saint-Honoré, Saint- Denis et Saint-Martin.
Âpres avoir écouté attentivement toutes les propositions, Henri répondit à cette dernière en ca-
1 I O lUàSIDBirCBS ROYALES.
pitaine habile, que l'état des troupes ne permettait pas d'espérer le succès d'un assaut; quVn plus long srjoiir devant Pans ne poui lail profiter qu'à la ligue; que le meilleur moyen de prévenir de nouvelles défections, était de mettre deux rivières entre l'armée et la capitale. 11 avait d'abord voulu opérer sa retraite sur la Loire; mais ayant reconnu, sur l'avis de sages conseillers, que c'était s'exposer à pei dre les villes sur la Seine , la Marne et l'Oise, qui lui étaient demeurées fidèles, il avait abandonné ce dessein. Le roi proposa ensuite de se replier sur le pont de Poissy, puis d'aller en Normandie rejoindre le duc de Montpensîer, qui devait lui anienei- un renfort de huil cents i^entilshommes et de quatre mille hommes de pied; on attendrait là les secours promis par la reine d'Angleterre. L'avis était bon ; il fut adopté.
Mais, avant de continuer une guerre qui défà avait tant épuisé la capitale et les provinces, Henri voulut faire une tentative auprès du duc de Mayenne y afin d'épargner le sang français, et de s'assurer plus promptement la couronne. Il y avait alors à Saint-Cloud un nommé Bigot, secrétaire ou domestique de confiance de TancieD ministre \ilkroy, qui avait suivi Tarmée depuis Etampes. Villeroy l'avait envoyé pour obtenir de Henri UI la pei*mission de rester avec son père et son fils à sa maison d'Alincour, sous la sauve-
LE PALAIS DE SAmtHSLOUD. I I 1
garde royale. La demande dont Bigot était poiteur fut repoussée y parce que son maître, irrité de sa disgrâce et d'un outrage du duc d*Épernon, avait embrassé le parti de la ligue. Henri IV voulut voir l'émissaire du ministre de son prédécesseur. Bigot fut introduit, par Chàtillon, en prt'sence du roi, qui lui remit une lettre j)oiir Vilieroy, dans laquelle il manifestait le désir de remployer pour faire la paix , et Fintention de contenter le duc de Mayenne et de consentir à ce qui serait jugé raisonnable et utile. Dans ce but, Vilieroy devait se rendre le lendemain à un endroit indiqué du bois de Boulogne.
Vilieroy apprit sur-leK;hamp cette ouverture à Mayenne, en le priant de voir le roi; le duc refusa. «Cette entrevue, alléguait-il, devait lui porter préjudice , parce qu'elle ne pouvait être si secrète qu'elle ne fût bientôt connue des ligueurs , qui en prendraient de l'ombrage* D'ailleurs, les choses étaient dans un tel état depuis la mort de Uenri de Valois , qu'il espérait que la religion du nouveau roi changerait la face des affaires d'une manière très-favorable à la ligue. Il autorisa donc seulement à répondre au roi par Bigot , que s'il plaisait à S. M. d'envoyer quelqu'un des siens à Paris , M. de Vilieroy le recevrait et ne s'épargnerait pas pour obéir à S. M. ; qu'enfin, le duc de Mayenne n'avait aucune querelle particulière
112 KÉSIDENCES BOTALES.
avec le roi , dont il honorait grandement la per*sonne, d'autant plus qu'il savait que S. M. n'avait pas approuvé la mort de ses frères. »
Bigot amena deux jours après le sieur de la MarsiUièrei secrétaire du cabinet. Ne pouvant avoir accès auprès du duc de Mayenne , il boucha avec Villeroy. Voici les considératious qu'il mit en avant pour appuyer les ouvertures du roi ! à la nécessité de la paix se liait Fintérét du duc de Mayenne , qui occuperait une haute position près du trône ; tous les princes , officiers de la touroune, seigiu urs, ^eiililshommes catholiques, qui se trouvaient en grand nombre au camp de Saint*Cloud, rassurés sur leur religion par les promesses du roi ; avaient juré à S. M* loyauté el obéissance ; un accommodement se» rait encore le moyen d'adoucir Textréme irritation des catholiques, qui imputaient au duc de Mayenne la mort de Henri 111 , dont ils s'étaient engagés à poursuivre la vengeance; le roi avait iàitie même serment; il n'en pouvait être déhé que par une seule cause ^ la pacification générale du royaume.
La réponse que Villeroy transmit de la part de Mayenne respirait , sous une modération apparente, Tassurance hautaine d'un homme ébloui par le rang qu'il occupait dans son parti, et plus encore par l'éclat d'une couronne qu'il
LE PALAIS BE SAI1!rT*CLOUD. I|3
convoitait sans oser la saisir. En voici la subs> tance :
« Le duc de Mayenne ayant reconnu le cardinal de Bourbon , à qui le trône appartenait , il ne pouvait accueillir l'ouverture du roi ; d'ailleurs, si ses frères avaient pi is les armes sous Hein i III , ainsi qu'on lavait vu, pour empéclier que le sceptre français ne tombât aux mains d'un prince d'une religion contraire, comme le royaume en était menacé après la mort du duc d'Alençon , aujourd'hui que cettenécessitéétait pins urgente que jamais , il devait à la mémoii e de ses frères de continuer leurs résolutions. 11 le devait encore à sa religion, à sa conscience, à la fidélilé promise au cardinal de Bourbon , à la cause pubiique , pour laquelle il avait engagé sa foi et dévoué sa vie, en recevant la charge dont il tlait honoré ; quoiqu'il eut le plus grand désir de mettre un terme à la guerre civile et aux maux qui l'accompagnent, il ne pouvait l'entreprendre seul, et surtout pendant la captivité du cardinal de Bourbon. Quant aux nombreux ennemis que lui avait suscilës la mort de Henri 111 , comme disait le sieur de la Marsiliière, cette mort lui avait apporte une telle consolation tin sang de ses frères, qu'il s'exposerait plus patiemment à toutes sortes de périls ; il avait donc plus de sujet de louer Dieu que de s'affliger de ce qui élail advenu. Enfin
M 4 Itl^SIDENCFS r.OYAf lrS.
il ne pouvait donner conseil à S. M., ayant les
;\i iiios à la iuain contre elle; mais elle devait considérer que , diiTicilement, il les pouvait déposer^ et entrer en négociation tant que le cardinal sei-ait prison uier et i][ue S. M. persisterait dans s;i religion.
A celte réponse, le roi reconnut que Mayenne ne se soiuiietLrait qu'à la force; il prit aussitôt son parti , s'en remettant à son épée et à la justice de sa cause. Eu aUendant qu'il reçoive aux journées d'Ârques et dlvry une seconde couronne , il prépare la retraite de ses troupes, réduites de moitié, et s'occupe des funérailles de Henri III. Un service solennel fut célébré en Téglise de Sainl-Cloud par les aumôniers du feu roi, réunis aux chanoines, et une oraison iunebre fut prononcée à la tète du camp. Puis , l'armée s'achemina vers Poissy. De là, Ilenii IV se rendit à Compiègue , où il déposa le corps de son prédécesseur en l'abbaye de Sainte-Cornille , pour y demeurer jusqua ce que les temps, devenus meilleurs, lui permissent de Tinhumer à Saint« Denis, dans le tombeau des rois'.
Nous avons parlé des regrets qui éclatèrent à la mort du dernier des Valois parmi ses servi-
' Suivant Pérefixe » Henri III ne fut enterré à Saint-Denis cfuehuit jonrs avant Henii IV.
teurs; maïs la douleur la plus vraie y la plus pro* fonde , fut celle de Charles Benoise , secrétaire du cabinet: uu monument, élevé à ses frais % attesta son dévouement et sa reconnaissance; il fit enterrer les entrailles de son maître en un Heu secret de l'église collégiale de Saint-Cloud, et plus tard , en 1 694 9 à la fin des troubles , il fit élever à ses dépens , au lailieu de la belle chapelle de Saint-Michel, qui était au côté droit du chœur de l'église de Saint*Gloud, une colonne torse de marbre rouge, au haut de laquelle fut placé le cœur de Henri ill. On y lisait cette inscription en lettres d'or : Adsta^ viator^