Le palais de Tibère et autres édifices romains de Capri
L'empereur Tibère qui passa les onze dernières années de son règne à Capri, possédait dans cette tle, d'après Tacite, douze palais auxquels il donna les noms des douze principaux dieux. L'un des plus grands, celui de Jupiter (Villa Jovis), était situé à l'est sur les hauteurs escarpées de l'île et servit de séjour à l'empereur, ainsi qu'on peut le démontrer. Les habitants de Capri l'appellent encore aujourd'hui la Villa Timberio.
Ce livre est consacré en première ligne à la description de ce palais impérial. Nous ne nous occuperons des autres qu'en passant, pour compléter jusqu'à un certain point le tableau que l'ile présentait dans l'antiquité.
C'est donc uniquement une évocation de l'ancienne Caprée, et non des reconstructions proprement dites, que nous avons l'intention d'offrir à nos lecteurs.
Nous aurions pu aussi prendre comme titre «Capri dans l'Antiquité» ou bien «Les pillais impériaux de Capri», mais les renseignements dont nous disposons sont vraiment trop insuffisants pour pouvoir tenir ce que promettraient ces titres pompeux. Les ruines du palais de Tibère sont les mieux conservées et les plus connues: c'est pourquoi nous grouperons autour de cet édifice l'ensemble de nos considérations.
Mais qui pourrait étudier ce palais remarquable sans tenir compte en même temps des autres constructions romaines, surtout des villas et des palais élevés à Capri à la même époque, et sans s'intére.sser à la destinée du maître impérial de la Villa Jovis?
Qui pourrait s'occuper des faits et gestes de Tibère à Capri sans jeter par la même occasion un coup d'œil sur l'histoire de l'île dans l'antiquité? De même, il est impossible de décrire l'île telle qu'elle a pu être dans les temps anciens sans la peindre éc^alement dans son état actuel par une instructive comparaison.
L'auteur de cet ouvrage a passé deux hivers d'un repos involontaire, il est vrai, mais bienheureux dans ce séjour enchanteur, où la nature a entassé toutes les sortes de beautés de façon si prodigue qu'elle apparaît comme la première des merveilles du golfe de Naples et qu'elle fascine, avec une force toujours nouvelle, celui qui la comprend.
En automne, quand les vignes ont encore tout leur feuillage, enveloppant comme d'un filet d'or les terres fertiles entre les rochers sauvages, à l'époque où la masse des étrangers n'est pas encore venue l'envahir, on éprouve une jouissance toute particulière à s'y livrer à la flânerie et, son Gregorovius en poche, à se reposer parmi les touffes de genêts inondés de soleil.
Alors s'évoquent devant l'esprit les temps disparus de l'empereur Auguste et de Tibère, rêves tout éveillés dans la lumière étincelante du jour; les tas de pierres informes, couverts d'une vigoureuse végétation, reprennent leur aspect primitif et leurs couleurs; des palais resplendissants se dressent à nouveau sur les hauteurs et dans les replis des fertiles vallées; du milieu des pierrailles et des ruines s'élèvent des escaliers et des galeries ouvertes, peintes de couleurs vives; des colonnes et des statues émergent des jardins impériaux.
Cependant, tout est resserré dans un étroit espace. Un développement s'est à peine produit, tant il est entravé par les parois des rochers tombant presque à pic du côté de la mer.
Mais c'est surtout pour la Villa Jovis qu'il ne pouvait être question d'une extension en largeur; l'édifice dut s'élever par étages successifs, recouvrant péniblement
cette hauteur abrupte pour en former le couronnement harmonique, comme la continuation et l'achèvement de ces escarpements rocheux, du haut des(iuels, encore aujourd'hui, l'œil ne contemple l'abîme qu'avec un frisson d'horreur.
Ce ne sont pas de simples fantasmagories que nous créons là en plein midi; non, c'est bien ici qu'ils se trouvaient, les palais de l'empereur Tibère: là-bas, auprès de la mer, à l'endroit où un large plateau, aujourd'hui champ de manœuvres pour la garnison, s'élève au-dessus des vignobles semés de ruines et où des murailles romaines se dressent comme des écueils au miheu des vagues écumantes; ou bien à mi-hauteur de l'île, là où, de façon si singulière, on a érigé un cloître (fig. 4) sur les fondations d'un palais romain, de sorte que l'on croit voir encore partout les galeries et les cours de la résidence impériale; ou bien encore à l'est, tout en haut, sur la crête vertigineuse des rochers du sommet qui supportent une ruine colossale de trois étages: partout, on peut les voir mieux conservés et plus clairement disposés qu'à Rome les ruines du Palatin.
Ici, nous pouvons toucher du doigt les murailles et les voûtes anciennes, et nous montons d'un étage à l'autre par des escaliers antiques. Les corridors et les chambres montrent même des traces de mosaïques et les murs de derniers restes de décoration picturale. On peut encore rétablir exactement le plan général de cet édifice et, en le combinant avec les exigences bien connues d'un palais impérial romain, on arrive à le reconstituer avec une très grande vraisemblance.
L'état de nos connaissances sur les palais impériaux de Rome et de Tivoli, les diverses représentations de grands palais qui nous ont été conservées dans les peintures murales de Pompéi, mais, avant tout, les ruines elles-mêmes doivent nous aider à nous former aussi une idée de son aspect extérieur.
Par un examen plus attentif, nous reconnaissons que les bâtiments ont été établis à l'aide de murailles tantôt relativement faibles , tantôt d'une épaisseur exagérée, et nous en concluons de façon certaine (juc les murs épais ont dû porter plusieurs étages, tandis que les autres formaient des corps de bâtiment moins, élevés et simplement accolés.
Ainsi se profile déjà une esquisse des masses architecturales qui a de nouveau pour elle beaucoup de vraisemblance.
II serait téméraire, sans doute, de prétendre que notre description de l'extérieur de la Villa Jovis ait la valeur d'une reconstitution. En revanche, nous pouvons l'affirmer pour notre plan.
Tous les faits acquis ont été utilisés et, à l'aide de ce que nous savons de l'architecture romaine en général, nous avons créé une image dont le rapport avec le véritable palais d'autrefois est à peu près celui d'un roman historique à l'histoire réelle.
L'ambition de l'auteur se borne là.
C'est un travail de jour de fête, né dans la joie et le soleil, dans cet état d'âme qui règne tout le long de l'année au sein de cette île bienheureuse, même au milieu du mugi.ssement de la tempête.
La beauté de Capri a déjà été célébrée un nombre incalculable de fois, mais jamais on n'a essayé de représenter par l'image les constructions gigantesques qui s'unissaient jadis à ces beautés de la nature pour leur plus grande gloire mutuelle. Et cependant, l'idée devait venir naturellement à un peintre d'orner ces roches escarpées de châteaux fantastiques, qu'ils fussent ou non authentiques.
Il n'est sans doute pas un seul visiteur de Capri, tant soit peu doué d'imagination, qui ne s'écrie en contemplant les ruines de la Villa de Tibère: «Que l'île devait être belle, quand le palais s'élevait encore ici et que la cour impériale pouvait y déployer toute sa magnificence!»
Mais si un architecte tente ici l'entreprise de faire revivre aux yeux du lecteur ce dont plus d'un aura regretté la disparition comme d'une beauté abolie à jamais, ce que d'autres, méditant sur ces restes de splendeur déchue , auront vu ou désiré voir en imagination, il faudra bien aussi que le même lecteur se contente ici des représentations et du style d'un architecte et n'exige point le travail d'un peintre.
L'archéologue non plus ne jugera pas ces pages de la même façon que les reconstitutions de l'auteur à Pompéi, qui, s'appuyant sur des trouvailles mensurables, ont pu affronter victorieusement la critic^ue scientifique.
Que l'on accorde plutôt à l'auteur cette chevauchée dans les régions de la poésie, ce bref jour de fête passé au superbe château dé Tibère, dans l'île rafraîchie par la brise de la mer; car il doit redescendre assez tôt dans les basses maisons des habitants de Pompéi, pour continuer son pénible jeu d'assemblage avec les pierres qui y .sont restées.
La joie que l'auteur a éprouvée dans la description des palais de Capri a trouvé son expression dans les riches frontispices et encadrements dont il a orné .son livre. Ils ont été de.s.sinés sous sa direction par .ses élèves de l'Académie royale des Beaux-Arts à Leipzig. Ce sont des compositions libres dans le .style ornemental gréco-romain, en rapport avec la civilisation de l'île au temps de Tibère.
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Leipzig, le lo Janvier 1901,