‹ Le palais de Tibère et autres édifices romains de CapriChapitre 2 sur 9 · OUEST · texte numérisé non relu

OUEST

Fig. 5. Ile de Capri (vue du nord).

Le Monte Solaro, situé à l'ouest, est le plus élevé. 11 paraît plus petit, parce qu'il est à l'arrière-plau.

Capri, rocher désert, tu rêves sur les flots, Féerique vaisseau, bleu dans une mer bleue!

(d'après Georges Asmus)

Quand le voyageur parcourt aujourd'hui le promontoire du Pausilippe près de Naples et qu'il laisse errer son regard sur l'incomparable panorama du ^'\\ gol^6) ^1 ■ aperçoit d'abord les maisons de la ville

s'étageant les unes au-dessus des autres en une pente rapide, ses coupoles, ses cloîtres élevés et le château Saint- Elme; plus loin, la ceinture des villes et des villages qui, suivant l'ourlet d'écume du bord de la mer, sont campés au pied du Vésuve et se continuent à travers les jardins de la presqu'île de Sorrente jusqu'au cap Minerve; enfin, son regard est vivement attiré par une île toute bleue surgissant, noble et imposante, de la mer aux flots bleus. C'est Capri!

On en a comparé la forme à celle d'un sphinx. Gregorovius lui trouvait une ressemblance avec un sarcophage reposant sur la mer. Byron la comparait à une vague fouettée par la tempête. Mais les comparaisons sont inutiles pour comprendre que les contours de Capri sont d'une beauté rare, d'une exquise harmonie de lignes, d'un aspect caractéristique incomparable (fig. 5).

Si maintenant nous nous embarquons, à mesure qu'en fendant les flots bleus nous nous rapprocherons de cette terre pleine de promesses, nous verrons des formes particulières se dessiner dans ses masses rocheuses: les versants rapides de la côte septentrionale se montrent au-dessus de jardins en terrasses, à travers la végétation luxuriante desquels apparaissent des maisons et des chemins; en haut, à mi-hauteur de l'île, nous apercevons une ville toute blanche,

l'ig. 6. La grotte blanche.

Capri avec sa coupole et ses clochers. A l'ouest, sur un rocher qui semble inaccessible, nous voyons une deuxième ville, Anacapri, s'allongeant entre des bois d'oliviers et surplombée par le Monte Solaro qui s'élève à 600 mètres d'altitude. Vers l'est, l'île se termine par une falaise tombant à pic dans la mer d'une hauteur de 325 mètres. C'est ici que se trouvait le château de Tibère.

Elle se compose ainsi de deux parties nettement distinctes: l'une, la plus grande, vers l'ouest; l'autre, la plus petite, vers l'est. Elles ont toutes deux leur ville propre.

Tel est le tableau de l'île vue du côté du nord: ici, les jardins en terrasses s'abaissent doucement, entre les deux parois de rochers, jusqu'à la mer et au port de la Grande Marina qu'entourent des maisons (fig. 10).

Mais si l'on s'approche du côté opposé de l'île, vers le sud, son aspect est encore plus saisissant, car le Monte Solaro se précipite ici brusquement de toute sa hauteur dans la mer, en une seule paroi de rocher abrupte, tandis que la moitié orientale de l'île (fig. 6 et 14) nous montre, déchiquetées et pleines de grottes, ses masses de rochers qui,

Fig, 7. Côte de l'est avec l'Arco naturale,

dans leurs nombreux écroulements et glissements, ont jeté dans la mer, avec les pierrailles de l'éboulis, leurs blocs énormes à présent jouets des vagues mugissantes des tempêtes du sud.

Mais tous ces rochers dispersés dans la mer ne sont rien en comparaison des trois géants des Faraglioni (fig. 13 et 14) qui se dressent tout près de la côte avec leurs pics et leurs crêtes dentelées. Le plus grand a un pourtour de 250 mètres et une hauteur de 120 mètres. Le plus petit est percé d'un arc en forme de tunnel (fig. 9) sous lequel passent les bateaux à voile des pêcheurs.

Sur cette côte si riche en révolutions du sol, les montagnes se sontelles écroulées en précipitant leurs sommets dans l'abîme? ou bien ces rochers gigantesques ont-ils jailli du fond de la mer par la force des volcans, pour braver maintenant la fureur des vagues dans la pleine lumière du soleil?

La côte orientale de l'île (fig. 7) est également escarpée, rocheuse, sauvage. Cà et là, des parois de rochers ont formé par leur éboulement des pentes raides dirigées vers la mer. On y voit par places un fouillis inextricable de buissons d'un vert noirâtre semés de roses grimr

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pantes et s'étendant au milieu de roches d'un gris bleuâtre. Tout au-dessus, se détachant sur le ciel, se montre un imposant portique de rochers, l'Arco naturale, bizarre caprice de la nature. Plus loin, sortant |)resque verticalement des eaux , la montagne du nord-est de l'île dont le sommet forme le promontoire couronné autrefois par le palais de Tibère.

Telle est l'esquisse rapide de la première impression extérieure que produit l'île sur le visiteur d'aujourd'hui, avant qu'il ne foule le sol de Capri.

A le considérer superficiellement, ce tableau ne doit pas différer sensiblement de celui que l'île présentait du temps de Tibère. C'étaient les mêmes parois de rochers tombant à pic et les mêmes terrains plantureux; les gigantesques Faraglioni et l'Arco naturale apparaissaient alors comme aujourd'hui et la mer éternelle déferlait sur ses rivages.

En revanche, tout ce que l'homme avait ajouté à cette nature, d'une grandeur toujours égale, était bien différent: partout oij portait le regard dans cette petite île qu'on embrasse d'un coup d'œil, on voyait des palais impériaux surgir de jardins soignés avec art; les maisons de campagne se montraient au milieu des champs d'oliviers et des vignobles; des temples étaient dédiés aux dieux de la Grèce. Cependant la vieille ville grecque de Capree n'était pas située où nous voyons la Capri d'aujourd'hui, mais bien sur le fertile versant septentrional, auprès de la mer (fig. 2).

Toute l'île s'élevait alors à plus de 6 mètres au-dessus du niveau actuel, tandis qu'à l'époque préhistorique il est démontré qu'elle se trouvait à environ 200 mètres de profondeur.

Ce curieux phénomène mérite d'arrêter quelque temps notre attention.

A une hauteur de 200 mètres dans la montagne nous remarquons une série de grottes de dimension respectable et, sur la même ligne, mais souvent effacée, une large rainure horizontale dans les

rochers. On peut ainsi reconnaître clairement que le niveau de la mer s'est trouvé jadis de façon durable à cette altitude. Au temps d'Auguste on découvrit dans plusieurs de ces grottes des ossements d'animaux préhistoriques. L'une d'entre elles, située sur la route d'Anacapri, est aujourd'hui ornée d'une statue peinte de la Madone devant laquelle une lampe éternelle brille la nuit comme une étoile dans cette cavité obscure.

Le calcaire était-il moins résistant à ces endroits ou exposé tout particulièrement à l'action des flots? ou bien l'eau tombant goutte à goutte a-t-elle achevé dans son travail millénaire de creuser les trous et d'orner les voûtes de stalactites? Toutes ces circonstances peuvent avoir coopéré à la création curieuse de cette série de grottes gigantesques situées à la même hauteur, ainsi que de cette puissante arcade de rochers que les flots infatigables ont creusée et élargie à leur niveau le plus ancien pendant des milliers d'années.

Ces faits nous amènent à la conclusion que Capri ne formait pas alors une seule île, mais se composait d'un groupe de cinq, deux grandes et trois petites. En effet, non seulement la ville actuelle de Capri, mais aussi tous les terrains qui relient les différentes montagnes, se trouvent au-dessous de nos grottes, donc aussi sous le niveau préhistorique de la mer.

L'émersion de l'île jusqu'à cette hauteur de 200 mètres a dû être successive et comporter de nouveau un espace de plusieurs milliers d'années. Sinon, comment s'expliquer l'altitude surprenante de 75 à 100 mètres que nous montrent quelques-unes de ces grottes? Ensuite la marche ascendante de l'île jusqu'à 6 mètres au-dessous du niveau actuel a été sans doute plus rapide, car c'est l'état qu'elle nous présente à l'époque d'Auguste et de Tibère. Leurs constructions en ruines existent encore aujourd'hui à une profondeur de 6 mètres ou bien surgissent de l'eau et escaladent le rivage sous forme de murailles de briques d'un brun noirâtre, dures comme le fer (fig. 1 1 et 1 2). On

mif.

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Fig. 8. L'Arco naturale.

(Niveau de la mer à l'époque préhistorique.)

passe ainsi en barque sur l'eau transparente au-dessus des chambres et des corridors immergés des splendides palais de cette époque reculée aujourd'hui séjour des coquillages et des poissons. La mer rejette encore parfois sur les rivages des morceaux de marbre arrondis et de petites pierres de mosaïques lavées par les eaux.

Qui n'évoquerait ici le souvenir de la légende du Nord sur cette ville engloutie dont les maisons à pignons et les tours dorment au fond de la mer? Les fantastiques habitants s'y promènent dans un costume depuis longtemps aboli; ses cloches mises en branle ne laissent percevoir à travers l'eau que des sons lointains et assourdis. Ce conte poétique devient une réalité sur ces merveilleux rivages: mais ici, entre ces murailles revêtues de marbre et sous ces colonnades décorées de fresques, résidaient les plus fiers porteurs de toges d'une brillante époque qui a atteint les limites

humainement possibles dans la prodigalité et les plaisirs des sens, mais aussi dans le déploiement des arts. A l'endroit où les vagues viennent se briser contre ces vénérables débris dépouillés de tout ornement se dressaient autrefois des statues de bronze et de marbre; le péristyle montrait des fontaines jaillissantes au milieu de corbeilles fleuries et, à travers la colonnade de la dernière terrasse donnant sur la mer, le regard s'étendait sur tout le golfe dans la direction de Naples, vers la montagne au pied de laquelle était située la florissante Pompéi et vers les hauteurs de la presqu'île de Sorrente.

Que ce niveau de la mer dans l'antiquité, à 6 mètres plus bas qu'aujourd'hui, ait subsisté pendant des milliers d'années avant l'époque romaine, nous en avons à nouveau la preuve dans les nombreuses grottes (fig. 6) qui se trouvent tout autour de l'île à ce niveau. Les vagues continuent encore aujourd'hui à élargir ces grottes. Grâce à elles, le soleil y fait briller sur les stalactites des voûtes des reflets miroitants et, là où le mouvement des flots vient caresser les parois humides, s'est formée une incrustation d'un rouge de corail qui contraste vivement avec les couleurs de l'eau, passant du bleu le plus intense au vert émeraude.

C'est sans doute quelques siècles après Tibère que l'île recommença à s'enfoncer lentement de 1 1 mètres dans la mer, si bien qu'une partie des grottes les plus basses disparut sous la surface de l'eau. Après environ douze siècles, elle remonta de nouveau de 5 mètres pour rester dès lors jusqu'aujourd'hui à 6 mètres sous le niveau de l'antiquité. C'est ainsi qu'il se fait que nous voyons maintenant à une hauteur de 5 mètres au-dessus de la surface actuelle, une ligne horizontale d'érosions et de petites cavités produites par les eaux, tandis qu'à 6 mètres plus bas on peut constater l'existence des restes, à peu près détruits, des édifices dont les sandales des Romains foulaient autrefois le pavement.

Après avoir ainsi fait le tour de l'île dans notre barque pour en contempler la forme extérieure et étudier les effets intéressants des changements de niveau de la mer, abordons maintenant du côté Nord où se trouve, aujourd'hui comme autrefois, un port médiocre appelé la Grande Marina (fig. lo).

Certainement il y avait aussi jadis en cet endroit des cabanes de pêcheurs et des bâtiments dépendant du port, tandis que la ville de Caprée proprement dite s'étendait au milieu de la large vallée fertile, modérément escarpée, qui relie les deux moitiés rocheuses de l'île.

Les terrains où était située la ville ancienne s'appellent maintenant la Contrada Torre (fig. lo C-T); mais il n'est pas possible d'en marquer les limites, parce qu'on ne peut signaler la moindre trace de murs d'enceinte.

Suivant la légende, Caprée (Kangéai ou Kangiai) fut fondée par des colons grecs qui, voguant en quête d'aventures vers la Campanie, s'établirent dans cette île au cours de leur odyssée: c'étaient, disait-on, des Téléboëns d'Acarnanie. En tout cas, l'île était encore tout à fait grecque du temps d'Auguste.

C'est à la même époque que Naples et Pompéi auront été aussi colonisées par des Grecs, car le culte des Sirènes, introduit de la Grèce et surtout florissant à Caprée, existait également dans la ville plus tard nommée Naples, mais qui portait alors le nom de la sirène Parthénope.

Cette époque, tout enveloppée encore des voiles de la légende, est mentionnée dans des vers de Virgile qui nous dit dans l'Enéide:

Toi-même, illustre chef d'une ligue fatale, Toi-même dans mes vers tu revivras, Oebale, Oebale qu'ont produit, pour l'honneur de leur nom, La nymphe Sébéthis et le vieux roi Télon, Quand des Téléboëns la colonie obscure Dans Caprée enfermait sa puissance future.

(trad. Delille).

L'île de Capri est appelée par plusieurs l'île des Sirènes; cette dénomination ne peut se justifier que par le fait que le culte des Sirènes y fut autrefois établi. Le nom d'îles des Sirènes était porté dans l'antiquité, ainsi qu'aujourd'hui, par les trois petites îles rocheuses et dénudées qui se trouvent immédiatement derrière le cap Minerve à l'extrémité de la presqu'île de Sorrente, mais du côté du golfe posidonien, tandis que sur l'autre versant du même promontoire s'élevait, suivant Strabon, un temple des Sirènes. La pointe de ce cap était couronnée par un temple de Minerve qui passait pour une fondation d'Ulysse.

On a sans doute concentré autour du nom d'Ulysse toutes les aventures et les souffrances des navigateurs grecs de cette époque mythique qui ont entrepris de hardis voyages de découvertes vers la Sicile et la côte occidentale de l'Italie. Ulysse apparaît ainsi comme le représentant de ces vaillants marins qui sillonnaient sur leurs petits vaisseaux ces mers pleines d'îles et d'écueils. Les fondateurs de la ville de Caprée furent aussi de ces natures aventureuses qui abordèrent dans cette île magnifique, cachèrent leurs navires dans les grottes et, s'établissant d'ordinaire paisiblement à côté des habitants primitifs, y implantèrent leur civilisation et leurs dieux.

Toute cette superbe côte, de la Sicile jusqu'à Capri et au-delà, porte d'ailleurs tout le caractère du paysage homérique.

Le type, tel qu'il ressort de la connaissance de l'Odyssée et des descriptions de la nature qu'elle renferme, en est aujourd'hui nettement défini. Notre île de Capri présente ces marques du paysage homérique de façon très complète. Frédéric Preller, qui est probablement, dans ses fresques bien connues, l'interprète le plus accompli de l'Odyssée, a pris justement à Capri la plupart des traits de ses tableaux. Il en a utilisé les récifs, les grottes et les arcades de rochers. Même Charybde et Scylla, situés, comme on sait, en Sicile,

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ont leur pendant dans l'orageux détroit qui sépare Capri du cap Minerve.

Par suite de l'isolement et de la petitesse de l'île, les mœurs et la langue grecques s'étaient conservées jusqu'à l'époque impériale romaine; même la langue officielle fut jusqu'alors le grec et, encore aujourd'hui, on retrouve dans la population de Capri de purs types grecs, qui rappellent vivement les intéressants portraits trouvés, il y a environ vingt ans, dans les chambres funéraires grecques de l'Egypte.

Fig. 9. Arcade des Faraglioni, île du milieu (niveau actuel).

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