CHAPITRE V
Fig. 24. Villa Jovis (vue de l'est).
Je suis resté de longues heures assis au milieu des ruines, reconstruisant Capri en imagination. Quel coup d'oeil ! Que l'on se figure tous ces sommets couronnés de palais de marbre, et l'île entière couverte de temples, d'arcades, de statues, de bosquets et de routes! F. Gregorovius.
Sur le sommet du promontoire qui, au nord-est de l'île de Capri, se précipite verticalement dans la mer, se trouvent les ruines considérables du palais qui portait le nom de Jupiter. De toutes les hauteurs environnantes on peut voir cette ruine gigantesque avec ses deux larges voûtes en berceau qui font l'effet de deux yeux caves braqués sur le paysage. Elle est flanquée des restes du phare qui passait pour un des plus grands de l'antiquité.
La Villa Jovis est éloignée de Capri de trois quarts d'heure environ. La route monte doucement entre le Monte S. Michèle et le Tuoro Piccolo, en passant devant des fermes, des maisons de campagne et des vignobles. Cà et là, on aper(;oit à travers la grille toute fleurie de roses un petit paradis : des parterres de fleurs et des arbres toujours verts entourent une petite maison blanche ; des cyprès et des pins se dressent au-dessus de la haute muraille, noirs dans l'air bleu. Qui habite ces lieux? Sont-ce des hommes heureux de vivre? ou de tristes solitaires, fatigués de la vie et venus ici pour chercher loin du monde les consolations de la nature, ainsi que Tibère autrefois?
Bientôt on arrive à une route certainement antique, taillée en partie dans le roc vif, et dans laquelle on a creusé plus tard des degrés de distance en distance. Là où la route passe sur le rocher, on trouvé encore des traces presque effacées des roues des voitures. Ce chemin, quoique bien étroit, était certainement
Fig 25. Ruines de la Villa Jovis (vue du sud).
carrossable, et a servi de voie de communication pour transporter d'abord à la partie supérieure de l'île les matériaux de construction, et plus tard tous les objets dont on avait besoin dans la résidence impériale. Tibère lui-même aura suivi cette route en voiture quand il ne se faisait pas porter en litière. A droite, les falaises escarpées laissent entrevoir par leurs interstices des échappées superbes sur la mer. Il y a notamment un rocher en saillie, à 300 mètres environ du phare, d'où on peut apercevoir d'un coup d'œil la plus grande partie de la côte accidentée de l'est avec les Faraglioni. On a l'impression de se trouver en dehors de l'île, comme suspendu dans les airs.
Fig. 26. Ruines de la Villa Jovis, d'après Alvino (vue de l'ouest).
Mais nous voilà arrivé à la ruine du phare. C'est un bloc carré construit en briques, dont les façades latérales mesurent de 12 à 13 mètres et dont les coins sont saillants. Il est surmonté d'une construction de forme cylindrique (ûg. 32). Le tout a environ 16 mètres de hauteur. Bâti tout près du bord de la paroi du rocher à pic, il indiquait aux navigateurs le chemin à suivre entre l'île et le cap Minerve, qui était certainement signalé aussi par un phare. On ne voit que très rarement des représentations de phares dans les reliefs antiques et les peintures murales de Pompéi. Ce n'est que dans quelques vues de ports de mer que nous rencontrons des édifices pouvant être
identifiés à peu près avec le nôtre. Ces phares antiques ne paraissent pas avoir été aussi élancés et aussi hauts que ceux d'aujourd'hui. On les plaçait en des endroits élevés et leur forme était plutôt basse et massive. Tous avaient un escalier extérieur qui conduisait à la plate -forme crénelée de la tour sur laquelle brûlait un feu de bois ou de résine.
On raconte que le grand phare de Caprée s'écroula peu de jours avant la mort de Tibère, ce qui fut regardé comme un présage de mauvais augure par les habitants de l'île. Toutefois, on reconstruisit le phare bientôt après, puisque des écrivains postérieurs en parlent avec admiration.
C'est aujourd'hui une sorte de belvédère du haut duquel on contemple les masses de pierres du palais de Tibère et le rocher à pic qui le portait (fig. 32).
Plus loin, on montre un roc saillant comme étant l'endroit d'où Tibère, d'après la légende, faisait jeter dans la mer les personnes qui avaient cessé de lui plaire. Nous savons par Tacite et Suétone que l'empereur s'est servi de la façon la plus cruelle de ce mode d'exécution, fort usité dans l'antiquité, et qu'il assistait avec une joie féroce à cet épouvantable spectacle. Cependant ces historiens ne parlent que par ouï-dire et l'on peut précisément douter que cette place ait pu convenir à cet usage.
Tous ceux qui visitent maintenant ces lieux ne peuvent se refuser le plaisir bien innocent de jeter une pierre dans ce gouffre, et nos femmes d'aujourd'hui, moins habituées que les Romaines aux spectacles horribles, frissonnent rien qu'au bruit que fait la pierre quand elle rebondit de rocher en rocher. Jamais elle n'arrive jusqu'à la mer, même quand elle est vigoureusement lancée. Ces historiens romains un peu suspects ajoutent également que Tibère avait fait placer des gardiens le long du rivage au fond du précipice. Ces hommes, munis de crochets et de perches, étaient chargés de traîner à la mer les corps déchiquetés des malheureux.
Mais continuons à suivre notre étroit sentier entrecoupé de degrés d'escalier.
D'abord il monte en pente douce; puis, devenant de plus en plus rapide, il conduit jusqu'à la hauteur de la ruine. Il suit toujours, même dans la courbe légère qu'il décrit, la direction qu'observait jadis l'escalier principal du palais (fig. 26 et 27). Dès le commencement de la montée, nous apercevons à gauche, à une profondeur de 3 mètres, une petite chambre assez bien conservée à laquelle un petit escalier moderne donne accès (fig. 27, Al). Elle servait certainement de vestibule; c'était l'endroit habité du palais situé le plus bas, celui dans lequel on pénétrait d'abord.
Pour nous faire une idée bien nette de l'ensemble de cette construction, nous allons suivre le plan de la ruine (fig. 26 et 2'j\ Il nous aidera beaucoup à nous orienter. La fîg. 26 est une reproduction du dessin très intéressant qu'un architecte de Naples, M. F. Alvino, a fait de cette ruine en 1835, lorsqu'elle était encore en meilleur état que maintenant. La fig. 27 est une reconstitution du plan de l'édifice par l'auteur de ces pages. Se basant sur les mensurations d'Alvino, il cherche à compléter ce qui manque. Ces additions sont marquées en rouge ; le noir indique ce qui subsiste encore de nos jours.
La fig. 28 nous présente comme point de comparaison une partie du grand palais d'Auguste sur le Palatin à Rome, du moins de ce qui en a été mis à jour jusqu'aujourd'hui. Il est dessiné à la même échelle que celui de Tibère à Capri et la parenté des deux édifices, quant à leur disposition générale, est surprenante, sauf que les pièces du palais du Palatin occupent une surface environ quatre fois plus grande.
Ce dernier palais était appelé jusqu'ici le palais Flavien. On a reconnu récemment qu'il faisait partie de celui d'Auguste. Ceci nous porte naturellement à croire que notre dernier palais de Capri, situé tout au haut de l'île, a été également construit par Auguste
A'. Vestibule du bas.
A. Galerie du rez-de-chaussée.
B. Chambres des esclaves du palais.