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des danseuses légèrement vêtues et parées de fleurs. On exécutait aussi des drames satyriques. Comme on buvait alors couchés sur des lits de repos, ces représentations dégénéraient souvent en bacchanales, auxquelles prenaient part les convives enivrés. Ces orgies n'avaient rien de particulièrement étonnant dans cette société romaine dissipée et avide de plaisirs. Si maintenant, songeant à ces mœurs générales, nous en rapprochons la description spéciale que nous fait Suétone de la vie de Tibère à Capri, nous trouverons d'autant plus vraisemblabe l'idée que nous avons ici affaire à une de ces grottes que presque toutes les autres ne sont que difficilement accessibles.
Même si nous voulions mettre en doute la plupart des abominations que les cancans de Rome attribuaient à Tibère pendant son séjour dans Capri, nous n'aurions pourtant aucun motif de suspecter la réalité de ces divertissements et des orgies qui en résultaient.
La première impression que produit cette grotte à l'intérieur, après qu'on a surmonté le sentiment d'effroi que produit d'abord la solitude , c'est que le génie du lieu n'est pas le dieu-soleil des Perses, mais bien un faune lascif. Les gradins semi-circulaires annoncent plutôt un petit théâtre qu'un temple. Pour exprimer notre idée de façon triviale, nous dirions que nous avons affaire probablement ici à une sorte de Folies- Bergère romain, dont le répertoire devait se composer presque uniquement de représentations d'un caractère erotique. L'isolement de la grotte au milieu des rochers et des buissons, l'impossibilité d'être observé de quelque côté que ce fût, le caractère du paysage créé à plaisir pour ces spectacles de nymphes et de faunes leur étaient on ne peut plus favorables. Les deux estrades avaient certainement un revêtement de marbre et étaient juste assez grandes pour donner place aux personnes de la suite immédiate de l'empereur, tandis que le siège de Tibère, exhaussé
par une sorte de socle de marbre, était placé au centre de la ligne semi-circulaire. Comme la grotte était assez sombre, on éclairait la scène en plaçant des torches dans l'enfoncement situé derrière les spectateurs et auquel on arrivait par un escalier de douze marches.
Ce ne sont là que des conjectures, car toutes les ruines romaines de l'île de Capri nous laissent dans l'incertitude. Les anciens biographes nous disent si peu de chose, les restes des anciennes constructions romaines nous donnent des indications si vagues que nous ne pouvons arriver qu'à des probabilités indémontrables, laissant à l'imagination de chacun non seulement beaucoup, mais presque tout à faire. C'est toujours mieux, croyons-nous, que de rester indifférent à la question ou de s'en tenir simplement aux idées reçues. La multiplicité des interprétations possibles est sans doute la raison pour laquelle les archéologues prudents se sont à peine occupés de Capri. D'autre part, les peintres n'ont le plus souvent pas les connaissances techniques qu'exige un examen objectif. Ils ne peuvent pas aller jusqu'au bout des déductions possibles. S'il en était autrement, nous aurions déjà rencontré dans nos expositions quelque tableau représentant l'empereur Tibère entouré de sa suite et absorbé dans le spectacle d'un ballet romain. Par l'ouverture de la grotte, on verrait à l'horizon la mer et les côtes ensoleillées du continent lointain. Les danseurs nous apparaîtraient sous forme de noires silhouettes, si la lumière jaunâtre des torches ne venait les éclairer, en même temps que les traits si durs du vieux débauché Tibère et les têtes bouclées ou chauves des courtisans drapés de blanc. Un autre tableau nous reporterait un siècle plus tard: sur un autel de marbre blanc, au fond de la grotte, on voit brûler le feu du sacrifice. La victime est entourée de prêtres et tout autour, sur les sièges, sont assis les adeptes fanatiques du culte nouveau de Mithra. Le
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globe de feu du soleil vient justement d'émerger de la mer, et Mithra, le jeune dieu-soleil, darde comme des flèches ses premiers rayons dans son sanctuaire.
Mais voilà assez de ces visions chimériques qui ne prennent que trop facilement corps dans cette île enchantée à la vue de la vaste mer. Nous nous sommes arrêté longtemps dans ce chapitre à admirer ces ruines à mi-hauteur de l'île, étonnantes par la masse et l'étendue des constructions d'Auguste formant un cercle magnifique tout autour du plateau supérieur et émergeant du milieu des jardins touffus. Nous avons ensuite suivi les vieilles routes romaines pour escalader les hauteurs ou descendre à travers les pierrailles jusque dans les profondeurs sinistres de la grotte de Mithra.
La .fraîcheur et l'obscurité arrivent vite ici tandis que les sommets des montagnes de la presqu'île de Sorrente brillent encore aux derniers rayons du soleil. Fatigué des impressions les plus diverses, nous prenons le chemin du retour. Finissons notre journée, ainsi que ce chapitre, par un coup d'œil jeté du Tuoro Grande, au sud de la lisière supérieure de la vallée.
Un banc de pierre sur l'étroit plateau d'une montagne à pente raide, juste au-dessus de la grotte de Mithra, nous invite à nous asseoir. Au loin, devant nous, s'étend le continent avec le golfe posidonien; à gauche, au nordest, derrière l'Arco Naturale, surgit de la mer, abrupte et inaccessible avec toutes ses anfractuosités, la montagne haute de 320 mètres qui portait sur sa crête la villa de Tibèi;e. Nous apercevons les restes d'un phare situé près du palais, ainsi que le sommet des ruines elles-mêmes. Quelle impression puissante et solennelle devait produire d'ici ce palais superbe, surtout quand le grand phare, que Stace qualifie de rival nocturne de la lune, venait à allumer ses feux et qu'ainsi le palais lui-même resplendissait à travers la nuit dans une lumière rouge jaunâtre (fig. 22).
Fig. 22. Partie de la côte orientale avec le palais de Tibère et le phare.
Fig. 23. Tibère.
En Italie, la clarté de la lune est beaucoup plus intense que dans les pays du nord. Cependant, quand les couleurs éclatantes du jour commencent à pâlir et que les nuages, passant dans le ciel comme des Valkyries, viennent à voiler les rayons de la lune, cette côte rocheuse à l'est de Capri évoque dans l'âme des impressions purement ossianiques et septentrionales. Le palais de Tibère, dans notre dessin, fait l'effet du légendaire château du roi de Thulé, devant lequel brûle, sur un gigantesque autel, la flamme du sacrifice pour le solstice nouveau.
Ce coup d'œil jeté sur le lointain château du vieil empereur solitaire nous amène à des considérations plus détaillées à son sujet dans le chapitre suivant.