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Le Palais des Papes d'Avignon

C. Enlavt, Histoire de /'.4ri, publiée sous la direction de M. André Michel, T. II, p. 529.

A notre époque, où on voyag-e presque autant en une seule anne'e que jadis en une vie entière, les amateurs et les touristes qui s'arrêtent à Avig'non ont pu voir déjà beaucoup de châteaux pittoresques ou de palais merveilleux. Celui des Papes leur réserve cependant une surprise nouvelle, et dont le=: plus blasés ne peuvent se défendre.

U(i (les maîtres les plus autorisés de l'architecture du moyen âg'e, M. (Camille Enlart, écrivait récemment cette phrase, qui m'a semblé faite pour servir ici d'épig'raphe :

« Le palais des Papes à Avignon est un des plus beaux éditées du monde. »

On ne saurait rien ajouter à cette appréciation du savant directeur des Musées flu Trocadéro.

L'ensemble merveilleux de la vallée du Rhône, d'où le Palais des Papes surg-it aux yeux des voyageurs, en fait d'ailleurs une présentation profondément impressionnante.

De quelque côté qu'on arrive à Avig'non, sur route, par bateau, ou en chemin de fer, de plus d'une lieue à la ronde, s'impose rt l'horizon l'apparition lointaine de cette g*ig'antesque forteresse, encore g-randie sur son piédestal de rocher. A mesure qu'on approche, et que se précise, au-d<^ssus des toits et des clochers de \a ville sonanfe, l'amas d'abord confus des tours et des courtines, on voit cette masse superbe, en son puissant dédain de toute symétrie, se détacher avec de si violents reliefs et de si brusques heurts de lumières et d'ombres, que cette ffrande immobilit*'' morte s'anime d'un rayonnement d'éternelle vitalité.

[^'impression n'est pas moindr-e au pied de l'édifice.

Lorsqu'on a suivi la larg-e avenue, toujoui's eu-

pieusement débordante d'animation et d'exubérance méridionale, (jui va de la g^are d'Avig-non au centre de la ville, et qu'on a traversé ensuite la place de l'Horlog^e, entre l'Hôtel de ville, le Théâtre et les nombreux cafés qui lui font un cadre très moJerne, voici que tout à coup, rien qu'en tournant un coin de rue, on se trouve, sans transition, devant la façade principale du Palais des Papes, sur une vaste esplanade déserte, où tout semble disposé, comme en un cliang^ement de décor à vue, pour reporter brusquement le visiteur en plein moyen àg-e.

Ici tout bruit et toute cohue ont cessé. Eté comme hiver, la g-rande place du Palais est vide. L'activité présente n'ayant là rien à faire, le passé y demeure seul. Et sous le ciel clair et g-ai, à travers une atmosphère liujpide qui supprime l'éloignement et met en relief les plus petits détails avec une précision minutieuse, c'est un étrang-e enchantement de promener ses reg-ards sur cette vaste étendue, où il n'y a pas seulement le g-rand Palais, mais où presque toute la bordure de la place est formée de monuments accumulés comme pour faire cortèg-e à ce superbe édifice, et composer avec lui la plus harmonieuse revue rétrospe<tive de l'architecture des temps anciens.

Des siècles d'oxydations aériennes et de bains de soleil ont donné à toutes ces bâtisses la même patine superbe de vieil or, particulière aux monuments de Provence, et que Stendhal sig-nalait avec

admiration en notant cette belle « couleur de feuille sèche ' » qui ôte ici toute tristesse aux débris du passé, parfois si mélancoliques ailleurs en leur caducité veiYlàtre, sous des cieux humides et g-ris.

Tous ces édifices anciens t|ui entourent la place ne sont pas du mêmeàg*e ; mais leur histoire est si intimement liée à celle du Palais des Papes (|u'ils forment avec lui un tout indissoluble.

Dans la partie la plus haute, le clocher rajeuni qui émerg-e des bosquets de pins de la promenade du rocher des Doms, c'est celui de l'antique cathédrale romane qui fut la cause déterminante du séjour presque séculaire de la Papauté à Avig^non. En effet, Jacques Duèze était évêque de cette ville, lorsqu'à la suite du conclave tenu à Lyon en 1316, il devint pape sous le nom de Jean XXII. Déjà, son prédécesseur, Clément V, n'avait pu aller siég-erà Rome, alors déchirée par des factions rivales. Il avait habité temporairement Avig^non et quelques châteaux du Gomtat Venaissin, mais sans se fixer nulle part. Lorsque Jean XXII eut éprouvé, pour rétablir le St-Sièg-e à Rome, les mêmes empêchements que son prédécesseur, il ne voulut pas s'exposer à mener, comme lui, une vie incertaine et errante en de perpétuels déplacements ; il prit le parti de rester provisoirement dans son évêché d'Avig*non, au midi de la cathédrale, en y ajoutant

1. Sthendal (Henri Beyle), Mémoires d'an touriste, I , p 219 : « Le temps a donné h ces pierres si (égales, si bien jointes, d'un si beau poli, une teinte uniforme de feuille sèche qui en augmente encore la beauté. »

les développements nécessaires pour rinstallation des services de la cour romaine.

Mais, en se fixant dans cette ville, le Pape devait pourvoir au log-ement des cardinaux. Il leur fit attribuer des livrées, c'est-à-dire des habitations que leurs propriétaires consentirent à céder pour une juste indemnité, et que les nouveaux occupants ag-randirent et embellirent le plus souvent jusqu'à en faire de véritables palais.

On peut en voir un, sans quitter la place, dans ce g*rand édifice crénelé qui ferme au nord la perspective, et qui, bâti par le cardinal Arnaud de Via, neveu de Jean XXII, devint, jusqu'à la Révolution, le palais des Archevêques. Il fut ensuite racheté avec des souscriptions privées pour servir de Petit Séminaire *.

Au bas de la place, en face de la g-rande entrée du Palais des Papes, s'élève une haute façade sans fenêtres, sauf au rez-de-chaussée. Les ouvertures y sont remplacées par une décoration massive en hauts reliefs, dans le g-oût italien des débuts du XVIP siècle. Cet édifice fut construit pour servir d'hôtel des Monnaies, sous la lég-ation de Scipion Gafarelli,

1. Voir sur ce palais cardinalice d'Arnaud de Via : Duhamel, Un neveu de Jean XXII, Tours, Bousrez, s. d. ; — abbé Roux, Le Fetit Palais, Avignon, \ubanel, s. d.

à qui son oncle, le pape Paul V, avait concédé le nom et les armes des Borg'hèse. Comme elles portaient d'azur au drac/on d'or, au chef dor chargé dun". aigle éplogée de rnhle', le prétentieux lég-at fît placer, bien en évidence, comme motif central de décoration, d'un côté, wne grande aigle, au triple de g-randeur naturelle, et de l'autre, un dragon, posés tous deux sur de lourdes g-uirlandes de fruits et de feuillag-es. Il les fit pareillement reproduire par couples sur des piédestaux de la balustrade qui couro ine Té lifice. Les armes des Borgdièse, étant devenues communes au cardiaai-lég'at Gafarelli et à son oncle le pape Paul V, furent peintes à satiété dans les salles du Palais des Papes. C'est l'obsession de ces blasons au dragon et à Vaigle qui m'a fait retrouver la sig'nification perdue de la décoration héraldique de l'hôtel des Monnaies. Elle était heureusement inconnue aux révolutionnaires avig'nonais qui respectèrent les sculptures, en martelant, au sommet rie l'édifice, le blason de Paul V, remplacé maintenant par l'écusson municipal aux trois clés, et (pii détruisirent aussi l'inscription (îommémorative dans le t)M\and cadre où est indiquée l'utilisation présente de l'édilice en Conservatoire de Musique. Tout récemment, par un de ces actes de van lalismc dont il é'tait trop conlumier, nn maire d'Avig-noii fit abattre les aigdes et les

1. Reynard-Lespinasse, Armoriai du diocù^^e d'Avignon, Paris^ 1875, p. 158, planche.

drag-ous fjui ornaient pitloresquenient la balustrade.

Erasit barhara dexlra^ ! ».

Mais après ce coup d'oeil rapide sur le panorama monumental d'une place qui semble résumer l'histoire g*lorieuse du vieil Avig-non, ce qui attire et retient l'admiration, c'est lamasse g'éante du Palais ou plutôt de la forteresse des Papes.

Car c'est bien un retug'C fortifié que la Papauté voulut se donner, à Avig'non, au milieu des ag'itations du .VIV*" siècle, où chaque trêve entre la France et l'Ang'leterre, comme entre les bellig'érants de l'Empire et de l'Italie, éparpillait sur tous les points des masses de mercenaires licenciés et avides de butin, qui se mettaient à la solde de quelques capitaines aventureux, et g-uerroyaient à leur compte en Grandes Compag^nies.

1. M. Pourquery, maire d'Avignon, mais étranger à celte ville par sa naissance, fut le fléau des finances municipales et encore plus des monuments avignonais. Non seulement il dégrada Vhntel de. Sade, découronna VhùU'l des Monnaies, martela la laçade de l'église du Lycée; mais encore il démolit, de fond en comble, la porte Iinbert et \a pot te de l'Uulte, la dernière tour d'enceinte de \a Uépubli(jue avignonaise, et la belle (oui mander le de St-Jean de .lérusalem Pour une spéculation sur les terrains, avouée devant la Chambre des députés, il avait projeté d'abattre les deux tiers des admirables remparts d'Avignon, qui furent sauvés par l'éloquente intervention de M. Aynard [Journal ol'/iciet, 1" séance du b mars 1902).

Il essaya auspi de grelïer sur la restauration du Palais des Papes une émission de valeurs à lots ([ui fut refusée par la Chambre, après un discours très vif de VI. (Charles Ferry.

La précaution ne fut pas inutile au passag-e des Routiers conduits par Arnaud de Servole, DuGuesclin et tant d'autres qui seraient venus chercher à Avig-non autre chose que les indulg*ences du Pape, si les fortes tours du Palais et les remparts bien armés de la ville ne les eussent tenus en respect.

Mais ce ne fut pas, comme on Ta trop dit, et comme on le répète encore, pour se défendre contre les entreprises des rois de France, que les Papes accumulèrent tant de défenses sur le rocher d'Avig-non.

Loin d'avoir rien à craindre de nos rois, les Pontifes, tous français, qui siég*èrent en cette ville, n'eurent pas d'amis plus intéressés à rester fidèles, et d'hôtes plus assidus. Guillaume de NangMS, Froissart et bien d'autres chroniqueurs contemporains mentionnent les échang'es continuels d'ambassades et les visites royales faites au Palais d'Avig-non. En 1336, Philippe VI y était avec son fils. En 1349, ce dernier vint représenter son père au couronnement du pape Clément VI. Plus tard, devenu roi sous le nom de Jean II, il revint encore deux fois à Avig-non en 1350 et en 13r)2. Il y avait au Palais des appartements spéciaux pour ces illustres visiteurs, et souvent, dans les comptes, il est question de pièces destinées au roi de France, auquel un appartement complet était réservé : chambre, salle fie réception, salle à mang-er, et

1. Voir M. Prou, Relnlinns pnlitii/ucK du pape Urbain V arec les rois dis France Jean II et C/iarles V, Paris, Viewcg, 1888.

jusqu'à une cuisine particulière pour les repas qu'il voulait faire servir lui-même, comme dans son propre palais. Plus tard, lorsqu'Urbain V et Grég"oire XI préparèrent le retour du St-Sièg*e à Rome, il n'y eut sorte de prières ni de démarches que nos rois ne missent en œuvre pour faire rester le Pape à Avig-non, tant ce précieux voisinag'e donnait à la politique française une prépondérance incontestée sur tous les royaumes chrétiens.

Il faudrait donc en finir avec cette allég^ation absolument fausse que les tours de St-André de Villeneuve et celles du Palais d'xA.vig'non se surveillaient en ennemies. Ce que les tours de Villeneuve g*ardaient exclusivement, c'était le territoire français qui avait le Rhône pour frontière ; car nos rois ne possédaient encore ni la Provence, ni le Dauphiné. Quant aux relations entre le Pape et le Roi, elles étaient à la fois si affectueuses et si patriotiques, que l'annexion du Dauphiné à la France se fît à Avig*non, g-râce au pape Innocent VI, qui brusqua la solution de l'afîaire, au moment où l'inconstant Humbert II, le dernier Dauphin de Viennois, allait renoncer à traiter. C'est ainsi qu'un Pape d'Avig-non put faire ajouter une g-rande et riche province de plus à notre unité nationale.

Mais si la forteresse pontificale n'avait rien d'hostile à la France, ce n'était pas moins, pour l'époque, comme disait Froissart, « lapins belle et la plus forte maison du mo'^de, et la plus aisée à tenir ,

mais que ceulx qui dedens .seroienl enclos eussent vivres^ ».

Cette force et cette puissance, le Palais d'Avig^non la montre encore dans la prodig-ieuse accumulation de tours et de bâtisses que sa façade occidentale présente au visiteur.

Et cependant, il faut bien le dire, cette façade n'est plus que l'ombre d'elle-même.

L'Audience et la grande Chapelle, aveug^lées dans leurs immenses fenêtres, ont perdu, par surcroît, leur couronnement crénelé. La tour de la Gâche, qui suit, n'a même plus fig^ure de toui% tant elle a été diminuée du tiers de sa hauteur, et nivelée avec les bâtisses voisines, au point d'être méconnaissable. La porte d'entrée du Palais n'est plus surmontée des deux g^^acieuses tourelles dont il ne reste que les supports en nids d'aronde, et qui élevaieid autrefois les pointes efOlées de leurs toitures coniques au-dessus des terrasses environnantes, maintenant, elles aussi, veuves de leurs ci'éneaux. La tour d'angde, nanijuée de la tourelle hardie dn Cai'dinal hlanc, n'a plus ses défenses supérieures.

Déjà an connnencemfud du XV' siècle, lea^ canons nou\ellemeid usités avaient l'ait au Palais des dég'cits considérables, dans les deux s ièg'es soutenus par le derniei' pape d'Avig-non, lienoîl XIII, elpai' son neveu, Rodrig'ue de Lima. Il lui insurii-

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