Baluze, I
en effet dans un îlot du Rhône, au devant d'un portail de la primitive enceinte appelé Briantion, et aujourd'hui, par corruption, portail Bienson, que les Dominicains s'étaient établis vers 1220. Leur fondateur, S. Dominique, de passag'e à Avig'non l'année précédente, avait lui-même choisi pour ses religieux cet emplacement désert, et il avait béni l'eau d'une source qui alimenta plus tard le puits de la sacristie, où une inscription rappelait ce fait. Les premiers moines n'y avaient habité d'abord que de cbétifs baraquements. Mais ils les avaient transformés et accrus par diverses acquisitions. L'îlot avait d'ailleurs été réuni au rivag'e, et ses abords furent nivelés par l'édilité consulaire en 1243'.
11 serait intéressant de savoir comment étaient disposés les bâtiments conventuels, lorsque le pape Clément V leur fit l'honneur de les choisir comme premier pied à terre de la cour romaine, dans une ville où elle n'avait pas encore de palais. Malheureusement, on ne possède à ce sujet aucune donnée pour le XIV' siècle, et tout ce qu'on peut savoir sur le couvent des Dominicains se rapporte à son dernier état sous l'ancien rég'ime. On ne peut même former que des conjectures par l'inspection des lieux, car de ce monastère, qui était devenu le plus mag-nifîque de la ville et un des plus considérables de
1. statuts d'Avif^non pour 1243, article 81 : « Item statuimus
quod redores faciant equari slellum a portale Pertusii usque ad
portale Brianiionù.
l'orTlre, la Révolution d'abord et ensuite les spéculations immobilières n'ont absolument rien laissé, sauf quelques restes tellement infîmes, qu'on ne peut presque pas les disting*uer dans les constructions modernes où ils sont eng-lobés. L'emplacement occupé par les bâtiments conventuels et leurs dépendances était si vaste, qu'on y a bâti tout un quartier d'hôtels aristocratiques, entouré de trois rues : Rempart de l'Oulle, Annanelle et Galade ou Joseph-Vernet,et découpé par quatre autres : Saint- Thomas d'Aquin, Saint-André, Saint-Dominique ou Victor-Hug'o, et des Fonderies.
Presque tous les auteurs modernes ont dit que le choix du monastère des Prêcheurs, comme habitation pontificale, avait été déterminé par la g'randeur et da beauté des bâtiments conventuels. Mais ils ne devinrent si g-rands et si beaux que par suite du séjour des Papes.
L'ég*lise des Dominicains fut alors de beaucoup la plus vyste de la ville et d'une beauté sans ég-ale. Elle avait 3 nefs et 18 chapelles, 9 de chaque côté. plus 7 autres qui rayonnaient autour du déambulatoire en demi-cercle derrière le maître-autel. Le ch(Fur, séparé de la nef centrale par une superbe gorille en fer forg'é, don d'un cardinal, avait 60 stalles pour les religMeux et 60 formes plus basses pour les novices; ellesétaient en chêne arlistement sculpté, et avaient été données par un autre cardinal. Une multitude incroyable de g-rands personnag-es avaient là leurs monuments funéraires. Derrière le
grand autel, était le cénotaphe de la reine de France Clémence de Hong*rie, femme de Louis le Hutin, avec sa statue tombale de grandeur naturelle. Au dire du Père Mahuet ', il y aurait eu 80 tombes de cardinaux. Suarès avait compté de son temps plus de 30 chapeaux roug-es pendus aux voûtes, et de Véras en vit encore 22 en 1777 \
Chacun de ces princes de l'Eg'lise avait fait quelque fondation dans le monastère. L'ég-lise fut achevée en 1330 avec les libéralités du cardinal de Godin, évêque de Sabine et frère prêcheur. Le cloître formait une merveilleuse dentelle de pierre historiée, dont le Musée-Calvet d'Avig-non possède quelques débris, et dont j'ai vu, dans mon enfance, les derniers arceaux sur remplacement de l'hôtel Verdet. Quant aux bâtiments à l'usagée des relig"ieux, ils étaient cités pour leurs belles dispositions, principalement les dortoirs, qui passaient pour les plus vasles de l'ordre, et qu'avait fait bâtir le cardinal de Prato, ég'alement frère prêcheur '.
C'est à ce dernier nom qu'il faut s'attacher, à mon avis, pour avoir le véritable motif qui fît choisir au Pape son habitation chez les Dominicains. Ce g*rand cardinal fut l'âme libératrice du ponti-
1 Mahuet, frère prrcheur, auteur d'un recueil sur le couvent d'Avignon : Hrœdicatuhuiii Avenioncnse.
2. De Véras, Recueil des inscriptions des églises d'Avignon, avec un abrégé de leur fondation. Bibl. du Musée-'alvet d'Avignon, mss. n' 1738.
3. Larribe, Recherches historigues sur le couvent des Doiniiiicains d'Avignon. Bibl. du Musoe-Calvel, ms. n" 2888.
ficat si terriblement tourmenté de Clément V. C'est lui qui avait fait nommer ce pape au conclave de Pérouse, où tant d'ambitions manœuvrèrent pendant 11 mois '. C'est lui qui tira le Pape des mains de Philippe le Bel et de Nog-aret, en faisant accepter, à Poitiers, l'heureux expédient de la convocation d'un concile g'énéral. On peut croire que c'est lui aussi qui conseilla à Clément V de venir se mettre dorénavent à l'abri dans le Comtat Venaissin, où le Pape était seig'neur et maître. En sa qualité de dominicain, rien de plus naturel qu'il fit préparer un log-ement pour le Souverain Pontife dans le couvent de son ordre à Avig-non. Ce fut le premier palais du Pape en cette ville. Il resta même toujours comme annexe dans la livrée papale, lorsque le Palais actuel fut créé'. Il semble que c'est en reconnaissance de la haute fortune où le cardinal de Prato avait ainsi élevé leur monastère, que ses frères d'Avig-non donnèrent à sa sépulture la place la plus éminente de leur ég-lise, au milieu du chœur, devant le maître-autel. Elle y est restée jusqu'à la Révolution.
1. Renan, La Papauté hors de l'Italie, loc. cit., p. IH : >« Cet habile cardinal de Prato, qui tint à diverses reprises le sort de l'Église entre ses mains, décida de l'élection. »
2. Voir la liste des livrées dans Fantoni, Historia délia cittit d'AvKjnone, T I, 164. — Clément VI fit réparer un local et tenir les audiences au couvent des Prêcheurs pendant qu'il rebâtissait le palais de justice de Jean XXII en 1334. Eh. 631.
Beaucoup d'historiens, même français, ont reproché à Clément V d'avoir abaissé la Papauté, en inaug-urant cette résidence presque séculaire du St-Sièg'e à Avig*non. Renan a mieux jug'é dans la Papauté hors de l'Italie : « Instinctivement, dit-il, Clément avait trouvé, en ce rjui concerne le séjour de la Papauté, la solution que comportaient les nécessités du ten}ps... Le moment où la Papauté semblait fug'itive, humiliée, fut celui où elle remporta une de ses. plus importantes victoires... Le parti nntipontifîcal baissait en France. L'influence de Charles de Valois et des princes du sang% qui devait provoquer, après la mort du roi, de si terribles réactions, commençait déjà à l'emporter... La politique de Clément prenait de jour en jour plus d'indépendance et de fermeté... Les ambassades brillantes, les spectacles de toute sorte se succédaient à Avig^non ; c'étaient des fêtes perpétuelles, et la petite cité provençale devint bientôt un des centres les plus animés du monde occidental... ' »
« En ed'et, nous dit le contemporain Amalric « Auger, de Béziers, le premier dimanche d'août, « Robert, devenu roi de Sicile et comte de Pro- « vence, par la mort de son père Charles II, vint (( à Avig-non se faire oindre et couronner en gi'ande « solennité par le pape Clément, avec une aflluence (( considérable du clerg'é et du peuple, et en