Baluze, I
traire, un coup de maître, auquel le cardinal de Prato ne fut sans doute pas étrang'er. Les accusateurs de BoniPace étant mis dans l'oblig'ation d'articuler juridiquement et publiquement leurs impostures, la lég*ende d'horreurs imag'inée par Nog-aret, que ressasseraient encore aujourd'hui les historiens partiaux, s'écroula pour les contemporains comme pour la postérité.
Le bruit courut alors que l'impudent Nog-aret, honteux de son rôle à Avig-non, voulait recommencer contre Clément V l'attentat d'Anag"ni. Un rapport secret, en date du 2 décembre 131 0, publié par Boutaric, a révélé ce détail peu connu que Clément V, à l'arrivée d'une nouvelle ambassade du roi de France, ne se crut pas suffisamment en sûreté. « Le Pape, disent les ambassadeurs, au lieu « de rester à la maison des Prêcheurs, où il a coûte tume d'habiter, monta au château de l'évêque, (( qui est dans une partie plus fortifiée de la ville. <( Nous fûmes bien étonnés (|u'il eût chang'é de « demeure, sans en savoir le juste motif. Quelques- (( uns disaient que c'était à cause de notre arrivée. « Et cela parut vrai, car lorsqu'il eut entendu notre (( ambassade dans le château de l'évêque, trois « jours après, il redescendit chez les Prêcheurs'. »
Ne voulant pas même esquisser la vie de Clément V, qui exig'erait un volume, mais relater simplement les faits de son installation à Avig-non,
1. Boutaric, Philippe le Bel, Clément V et les Teinpltcrs. Revue des questions lusturique!<, 1872, XI, 23, 29.
je n'ai pas à dire comment le Pape justifia solennellement la mémoire de Boniface, et comment Nog-aret se fît réconcilier avec l'Eg-lise au prix d'une pénitence publique, dont la mort quelque temps après le dispensa. Le concile de Vienne et ses suites n'appartiennent pas davantag*e à l'histoire av^ig-nonaise, ni les autres actes de la vie si tourmentée de Clément V. On peut signaler cependant que ce Pape institua les processions de la Fête-Dieu. Ce fut donc à AvigMion qu'eut lieu pour la première fois cette cérémonie, aujourd'hui si populaire dans toute la catholicité '.
Clément V n'a rien bâti à Avig-non ; il s'y contenta de l'asile provisoire des Dominicains, espérant toujours que les événements lui permettraient de retourner à Rome. Mais il voulut du moins avoir en son Comtat Venaissin une résidence d'été à la campag^ne. 11 fit choix du prieuré du Groseau, près Malaucène (Vaucluse), d'où plusieurs de ses actes sont datés, mais où il ne reste à peu près rien des constructions qu'il fit élever. Plusieurs actes sont aussi datés de Carpentras, où il résida quelque temps. Il avait fait acheter de Barrai des Baux le château de Monteux (Vaucluse), au profit de son neveu, le vicomte de Lomag'ne. C'est là que les soins de sa santé, qui avait toujours été mauvaise, le retinrent pendant la dernière année de sa vie. Il y
1. Une inscription placée k Rome dans la bibliothèque du Vatican, et rappelant plusieurs faits de ce pontificat, porte ces mots : « Processio solemnttatis Corporis Dotiiini inslituitur. »
faisait coordonner un livre de Décrétales qui porte son nom, et que son successeur puiilia
II espéra que l'air de son pays natal de Villandraut lui serait favorable. On le porta à Chàteauneuf, où il passa le Rtiône en bateau ; mais il fallut interrompre le voyag^e de l'autre côté de l'eau, à Roquemaure (Gardj. Il y resta quelques joui^s alité et expira le 20 avril 1314. Son corps, reporté à Garpentras, fut réclamé par les chanoines de la collég'iale d'Uzeste, qu'il avait fondée près de Villandraut. De son tombeau violé et fracassé par les calvinistes, il reste encore la statue tombale mutilée, le socle et l'inscription. M. l'abbé Brun, curé d'Uzeste, y a retrouvé, en 1893, une partie des ossements échappés au feu où les calvinistes les avaient jetés*.
1. De Laurière et E. Mûnlz, Le tomheau du pape Clément Va Uzeste, Paris, 1888. — Brun, Beichon et Brutails, Uzeste et Lléinent V, Bordeaux, 1894.
Le second Pape d'Avi^noi> Jeai? XXII
Il s'en fallut de peu qu'Avig-non ne revît plus de pape. Clément Y n'avait jamais eu la pensée d'y fixer le sièg-e apostolique. Son séjour dans cette ville ne fut que le terme final des nombreuses pérég^rinations de son pontificat.
Cependant les causes qui avaient empêché Clément V de siég"er à Rome persistaient toujours après sa mort.
En Italie, les Gibelins, désireux d'imposer la domination de l'empereur g*ermanique, étaient plus que jamais aux prises avec les Guelfes, défenseurs des autonomies locales. Chaque parti s'efforçait de mêler le Pape à sa querelle ; les impérialistes surtout le pressaient ardemment d'unir, à leur profit, comme dit Charles-Quint dans Hernanï :
Ces deux moitiés de Dieu, le Pape et l'Empereur.
Pour g-arder un juste équilibre et une prépondérance modératrice entre toutes les nations chrétiennes, la Papauté était en ce moment plus libre à Avig'non qu'à Rome. Mais cela ne faisait pas l'affaire des cardinaux italiens, presque tous de g-rande maison, comme les Golonna, Orsini et autrès, dont le patriotisme et les ambitions de famille s'accommodaient mnl d'être si loin de leur pays.
Lorsque le conclave s'assembla dans le palais épiscopal deCarpentras, où le cercueil de Clément V avait été apporté, parce que c'était la ville principale des possessions de l'Egalise au Comtat Venaissin, les Italiens posèrent leurs conditions : ils exig-eaient un pape qui voulût retourner à Rome. Leur chef, Napoléon Orsini, écrivait, dans une lettre confidentielle à Philippe le Bel, qu'ils avaient choisi à cet effet un cardinal français, Guillaume de Mandag-ot, évêque de Préneste, « zélé pour le roi et le royaume.» Mais, ajoute-t-il, « à notre profonde « stupéfaction, les autres l'ont refusé, sans que (( nous sachions pourquoi, si ce n'est que les amis « et les proches du défunt Pape veulent continuer « ses errements. ... C'est nous, les italiens, qui <( avions nommé ce précédent pontife, le croyant (( bon, mais, hélas ! il nous avait aussitôt rejetés « comme vases d'argile. » Orsini affirme que, néanmoins, il ne se préoccupe que « du sièg-e de « Pierre livré au pillag^e et de rUg-lise désolée '... ».
l.Neapoleonis de Vrsinis cardinatis cpistola ad Phili],pviii regem Fiancoruin, Baluze, II, 289.
Mais, dans l'encyclique qu'il sig-na, quelques jours après, avec les autres italiens, ils sont trop oblig'és de protester avec insistance : « qu'ils ne cherchent « point leurs convenances ni leur intérêt person- « nel, mais celui de Dieu * ».
Sur ces entrefaites, le neveu du défunt pape, le vicomte de Lomag^ne, pour qui Clément V avait acheté le château de Monteux, s'était empressé de profiter des événements en s'emparant du trésor de son oncle ^ Avec ses hommes d'armes, il se mit à la tète des mécontents, que les prétentions des italiens exaspéraient. S'il fallait en croire la lettre encyclique que ceux-ci firent circuler pour se disculper et rejeter tous les torts sur les autres, leurs g^ens furent assaillis, leurs demeures pillées par la populace, et le feu mis au palais du conclave. Les cardinaux épouvantés se sauvèrent par une brèche faite en un mur donnant sur la campag'ne^ C'était un avant-g'oût de ce qui devait se passer, soixante ans plus tard, au conclave tourmenté de Rome d'où sortit le schisme d'Occident.
De celui de Carpentras, il ne sortit qu'un interrèg*ne de deux ans.
En attendant, Philippe le Bel était mort six mois après le pape Clément. Le règ'ne éphémère de son
1. Epistola encyclica cardinalium italorum de incendio urbis C arpeiUoraclensis, Baluze, II, 286.
2. Denifle-Ehrle, Archiv. , W, l-lo8, Der Nachlass Cleinens \' und der in Betreff desselben voit, Johann XXII gefuhrle Process.