Baluze, I
Il acheta des héritiers du cardinal Arnaud de Via la somptueuse demeure que ce neveu de Jean XXII avait fait bâtir récemment au bout de la place du Palais (Petit-Séminaire actuel). Il le donna en échangée à l'Egalise d'Avig-non comme nouvel évêché, et déclara que l'ancien serait à l'avenir le Palais apostolique.
Cette bulle d'échang'e est la charte de fondation du Palais des Papes actuel '.
Benoît XII ne g-arda que bien peu de l'ancien évêché agM'andi par son prédécesseur ; mais il ne commença point par tout démolir, comme on l'a dit trop souvent. Il répara, au contraire, les appartements privés, en atlendant d'en avoir d'autres. Il ne procéda que g'raduellement, en rebâtissant chaque partie à peu près à la même place, et ne faisant disparaître les vieilles constructions que lorsque les nouvelles étaient terminées.
Avec ce Pape, commence véritablement l'histoire architecturale du Palais actuel. Sa part y est immense, eu ég-ard surtout à la durée de son pontificat. On lui doit environ les deux tiers des constructions existantes. Ce sont les plus simples et les moins ornées, mais les plus robustes et les plus puissantes. Tout ce que ce Pape a bâti est encore debout. En pénétrant dans la cour d'entrée, — à part l'aile droite avec les deux tours de la Garde robe et de St-Laurent, à part aussi l'aile en façade
1. Celte bulle a été publiée par M. L. Duhamel, op. cit., p 66.
sur la place du Palais, — tout le reste est de Benoît XII. Si on veut en avoir une représentation g-raphique, il n'y a qu'à tirer sur le plan (voir à la fin du volume) une lig-ne diag'onale à travers de la cour d'entrée en partant de l'ang'le méridional, devant la tour des Angles, jusqu'à l'ang-le en face au nord-ouest de la cour. Tout ce qui est à g-auche de cette diag'onale est l'œuvre de Benoît XII.
Nous allons maintenant pouvoir suivre, année par année, sur les reg-istres des comptes *, le prog-rès des bâtisses que le temps et les hommes ont plus ou moins altérées, mais qui existent toujours.
Auparavant, il ne sera pas sans intérêt d'indiquer sommairement, une fois pour toutes, comment les travaux étaient conduits et quelle était la condition des ouvriers, ainsi que la caractéristique des ouvrag'es.
1. Les registres de comptabilité, tenus en Journal et Grand livre par les trésoriers du Palais d'Avignon, furent emportés ;i Rome après le départ des Papes, et y sont conservés, saut queKiues lacunes, dans les Archives du Vatican. On y trouve aussi un certain nombre de livres de Notes et Comptes journaliers des architectes, qui ont servi de pièces comptables, et dont plusieurs sont rédigés en provençal, (l'était la langue courante à Avignon. Au contraire, les registres de la trésorerie sont toujours en latin. Il s'y est glissé un grand nombre de mots provençaux lalinisés, comme : cadaula, de cadaulo, lo(|uet ; anchoa, â'ancoulo, contre-fort, etc. Dans ces registres de comptabilité, les dépenses du Palais sont comprises avec toutes les autres dépenses que faisaient les Papes et éparsesenun très grand nombre de volumes. Le R. P. Ehrle en a dépouillé trois cents, pour extraire co qui intéresse la construction du Palais. V.ç, sont ces précieux extraits (ju'on trouvera! souvent cités ici en notes, sous cette forme abrégée : Eh., avec l'indication de la page et de la date de comptabilité, pour rendre les recherches plus faciles dans l'ouvrage cité.
Comment a été construit le Palais
D'après les comptes de la construction du Palais, le travail est entièrement libre. 11 n'est jamais question ni de main-d'œuvre servile, ni de corvées. Tout est payé arg-ent comptant. Il n'est pas parlé davantag*e de corporations ou syndicats professionnels ; chacun traite individuellement.
La direction des travaux appartient à un maître d'œuvres ou architecte, dont voici les fonctions, d'après un Guide des services po.itificaux, pour 1409, qui reproduit de plus anciens énoncés :
« Il y a d'habitude au Palais apostolique un offî- « cier appelé maître d!amvre.s. Il a chargée de tous <( les travaux qui se font au Palais, ou ailleurs, « partout où réside le Pape, et là aussi où Sa Sain- « teté l'envoie. Qu'il s'ag'isse d'ouvrag'es de pierre tt ou de bois, il règ-le les salaires et convient du « prix des matériaux, ayant pris toutefois mandat (( du camérier ou de ses g'ens à ce spécialement « désig'ués, si Finiportance ou la somptuosité de u l'œuvre l'exig'ent. Il lui est assig-né, dans le Palais,
« un local pour enfermer les bois des échafaudag-es « et autres eng-ins qui lui sont nécessaires. Il reçoit « un traitement porté sur les reg-istres de la « Chambre, mais il n'a pas au Palais le log-ement <( ni la nourriture *. »
Ce maître d'œuvres traite parfois à forfait avec la Chambre apostolique pour une construction importante. En ce cas, les bureaux ne connaissent que lui et n'ont pas affaire avec les entrepreneurs ou ouvriers qu'il emploie. A la fin des travaux, un mesurag-e a lieu, à frais communs de la Chambre et de l'architecte, par deux experts nommés contradictoirement. Il sert de base au paiement final. Plu« souvent, rarchitecte dirigée seulement les entrepreneurs, qui exécutent les travaux à prix fait, au mesurag-e ou à la journée. Les Papes d'Avig-non n'ont jamais employé que des architectes français, laïques ou clercs. Il y a parmi eux des avig-nonais, des provençaux, des g-ascons, mais pas d'étrang-ers, ni même de français du Nord.
Les entrepreneurs sont aussi presque tous de la rég-ion, d'Avigmon, de Bédarrides, de Pujaut, de Villeneuve, etc.
Les noms des ouvriers ne sont pas portés aux comptes, parce qu'ils ne traitaient pas avec les bureaux, mais avec leurs patrons. La spécialisation du travail existe chez eux, coinme de nos jours. 11 y a les tailleurs de pierre, les ravaleurs (lapiscides,
1. Avisamenta, anno 1409, pro regiinine officiariorum palatii conscripta, dans Muratori, Scrip. rer. ilal., 111, 2, c. 810.
lathomarn)^ les maçons [massonerii) ^ les manœuvres (manobre), les hommes de peine (faycherii), les terrassiers, qui travaillent au pic pour creuser les fondations ou tailler le rocher [fragelerïi) . Dans certains cas, on voit employer des sarrazïns : c'étaient des maures venus d'Espagnie qu'on charg'eait des plus durs travaux, comme aujourd'hui les piémontais*. Les toitures sont dressées par des fustiers ou charpentiers [fustierii], qui font aussi la menuiserie, et par des couvreurs [tectores)^ qui emploient la tuile ou les dalles de pierre, suivant les cas. Les serruriers [sarriialeru), les chaudronniers-plomhiers [peyrolarïi), les vitriers ou faiseurs de vitraux [vïtreariï) et tous les autres corps d'état sont ég'alement pris sur place.
11 n'a été employé d'étrang-ers au Palais que pour les peintures, et encore seulement depuis le pontificat de Clément VI, qui a fait travailler Matteo Giovannetti, de Viterbe,et d'autres italiens. Jean XXU s'était servi, pour la décoration de sa chapelle et de ses palais de Sorg^ues et d'Avig^non , de Pierre du Puy, frère mineur, qu'il avait fait venir de son couvent de Toulouse, avec ses aides. 11 en recruta d'autres sur place.
Pour de g'rands travaux de sculpture, on avait fait appel à des artistes du dehors, comme Jean de Paris, l'auteur du tombeau de Jean XXll, à la cathédrale d'Avig'non. Les travaux moindres, comme
1. 20 avril 1341, Eh., 62,< : « Pro XVI banastonibus emplis pro Sarraceais. »
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les g-arg-ouilles, culs-de-lampe, etc., étaient exécutés par des ouvriers au compte des entrepreneurs.
Les matériaux, pierres, tuiles, etc., sont tous du pays, même les carreaux peints et émaillés, qui sont achetés à Avig-non, à St-Quentin (Gard) ou à Lyon. Les bois arrivent du Dauphiné, de la Savoie, etc.
On n'a mis de marbre nulle part, pas même pour les autels des g-randes chapelles pontificales, qui étaient de pierre.
Toutes les constructions sont à doul)Ie parement, en pierres de taille d'appareil moyen ; chaf|ue pierre porte en creux un sig-ne qui était la sig^nature de l'ouvrier et qu'on appelle marque de tàcJieron.
En résumé, sauf une partie des décorations murales, le Palais des Papes d'Avig-non est entièrement de main-d'œuvre française et de l'école architecturale du Midi. Pour ne citer qu'un exeniple des différences avec les constructions du Nord, toutes les tours du Palais d'Avig'non sont carrées. La tour ronde est de règ'le dans le domainedu roi de France '. C'est ainsi c(ue, de l'autre côté du Rhône, en face d'Avig-non, les tours du fort St-André, contemporaines du Palais, sont rondes. Si la tour dite de Philippe le BeJ, au l)out du pont St-Benézet, est carrée, c'est que le roi ne Bt qu'exhausser d'un étag'e une construction avig*nonaise.
Les mâchicoulis qui couroimeid les tours et les courtines du Palais «Haient, au commen(îement du
1. Cf. Corroyer, L'architecture gothique, Paris, 1893, p. 262.
XIV'' siècle, d'emploi récent. On en voit de deux sortes. Les uns ont la forme classique d'ouvertures carrées entre les corbeaux assez rapprochés qui supportent le crénelag-e en surplomb au-dessus du pied de la muraille, afin qu'on pût jeter par là des projectiles sur les assaillants. Les autres sont ménag-és entre les piliers saillants des façades, sur lesquels on a jeté comme une arche de pont supportant le crénelag*e. Tout l'intervalle entre le mur et l'arcade reste vide et forme un seul mâchicoulis de 1 à 2 mètres de long* sur 35 à 45 centimètres de largue. « On pouvait jeter par là, dit Mérimée, des « poutres énormes qui, tombant horizontalement, « devaient balayer dix échelles à la fois ou écraser (( d'un seul coup toute une rang'ée de mineurs '. » Ces mâchicoulis auraient donc été un perfectionnement de défense. Mais cette idée n'est pas acceptable. Outre la difficulté d'accumuler à pareille hauteur des provisions de poutres, qui auraient fourni aux assaillants des matériaux d'escalade ou de combustion, il est évident que ces mâchicoulis en arceaux n'ont été bien souvent que l'utilisation économique de piliers préexistants. J'en ai donné un exemple^ pour le Palais, sur le mur de façade contig-u à la tour de la Gampane, où ce g^enre de mâchicoulis a été superposé par Benoît Xll aux piliers à simple biseau terminal de l'époque de Jean XXII. Mérimée, et beaucoup d'autres après lui, ont sig-nalé ce
1. Mérimée, Notes d'un voyage dans le Midi de la France, Paris^ 1835, p. 145.
g-enre de mâchicoulis coQime unique à Avig-non. On en trouve un peu partout dans le Lang"uedoc, à Ag-de, à Gapestang", à Murviel près de Montpellier, et jusqu'au Mont-Athos en Turc[uie. Us constituent actuellement un g-rand dang^er pour ceux qui montent sur les tours.
En g-énéral, il ne faut chercher au Palais ni les rég-ularités ou les symétries de la Renaissance, ni les excessifs et fantaisistes raffinements de la fin du g'othique. Les Papes s'étaient préoccupés avant tout de la commodité des services et de leur sécurité. Le luxe ne se manifestait que par les décorations intérieures et le mobilier dans cet immense Palais fortifié dont nous allons passer en revue chaque partie.
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Les Constructions de Benoît XII
Les premiers travaux entrepris par Benoît XII furent le doublement de la Chapelle pontificale de Jean XXII et la construction de la Grande Tour.
Cbapelle Pontificale
actuellement grande salle des Archives départementales. (iV 25 du plan.)
Le 3 Avril 1335, l'architecte Pierre Poisson, de Mirepoix (Arièg-e), et par conséquent compatriote du Pape, commence à bâtir, d'après les comptes, une chapelle à la suite d'une autre '. Cette autre était l'ancienne ég'lise paroissiale de St-Etienne, transformée et embellie par Jean XXII. Il est assez difficile de faire la part des deux Papes dans ce qui reste de cette construction. Quand Benoît XII l'eut terminée, elle se composait de deux chapelles superposées, dites chapelle basse et chapelle haute. Au commencement du siècle dernier, les deux
1. 12 juin 1333, Eh., 602 : « (Rappela que construitur in palatio papali juxla aliam capellam. »
voûtes étaient eflbndrées. Il ne restait que les quatre murs entre lesquels on fit un préau de détenus. Lorsque cette partie du Palais ne servit plus de prison et que le Conseil g-énéral de Vaucluse eut décidé d'y transférer le dépôt des Archives départementales, M. Revoit refit seulement la voûte supérieure c{ui terminait l'édifice, mais non pas celle qui séparait les deux chapelles. Tel qu'il se présente actuellement, le vaisseau a donc, à lui seul, la hauteur des deux chapelles autrefois superposées, sauf un remhlai qui a exhaussé le sol. Un reste de la voûte basse existe encore vers le fond, et elle est marquée par un épaulement sur les murs latéraux, à la hauteur du balcon établi tout autour de la salle pour desservir un étag'e supérieur de casiers. Les murs portent directement la voûte en berceau ogMval peu élancé, sans doubleau ni pilastre.
Il n'y a pas d'abside ; le fond se termine carrément. La chapelle basse y prenait jour par deux fenêtres carrées de 1 m. 12 de haut sur 37 cent, de larg-e, non compris l'ébrasement intérieur et extérieur. De pareilles existaient sur le mur latéral de g-auche ; elles sont toutes bouchées.
Le mur du fond, au-dessus de l'emplacement de l'autel de la chapelle haute, est percé de trois g'randes fenêtres og-ivales, qui commencent au même niveau ; mais celle du milieu, beaucoup plus larg*e, est divisée par deux meneaux en trois lancettes tréflées et surmontées de trois oculus lobés g'arnissant en triang^le le sommet de l'ouverture. Cette fenêtre
monte plus haut que les deux autres, formées de simples lancettes, et leurs trois sommets suivent ainsi gracieusement la courbe de la voûte.
La chapelle haute a, sur le mur latéral de g-auche, 8 g-randes fenêtres ogMvales divisées par un meneau central en deux lancettes tréflées, surmontées d'un oculus à quatre lobes. Ces divisions ont été restituées par M. Revoil. Sur la moitié de la long'ueur, à partir de Tang-le nord-est, 4 fenêtres plus petites sont irrég^di ère ment intercalées entre les g*randes, sans qu'on sache d'abord la raison de cette bizarrerie. C'étaient sans doute les fenêtres de la première chapelle établie par Jean XXII. Lorsque Benoît XII l'allong-ea, il 6t, dans la partie neuve, des fenêtres plus larg-es et plus hautes, et en perça de pareilles dans la partie ancienne, pour qu'elles fussent toutes de mêmes dimensions et rég*ulièrement espacées. Il dut évidemment boucher les petites fenêtres de Jean XXII, qui auraient fait un double emploi disg-racieux. Mais l'encadrement en était resté sous les crépissages des fresques, et M. Revoil les restitua très heureusement, car elles montrent comment le deuxième Pape avait procédé pour l'ag-randissement de sa chapelle.
Sur le mur extérieur du côté de la cathédrale, on voit, en avant du pilier où finissent les petites fenêtres, une lig'ne perpendiculaire de suture, très reconnaissable dans l'appareil, qui marque le point de jonction de la partie ajoutée par Benoît XII vers le couchant ; elle était exactement ég'ale à
l'ancienne, et en doublait par conséquent la long'ueur, qui était en tout de 36 mètres sur 9 de larg-eur.
Sur une structure si austère, la peinture avait ajouté un éclat dont il ne reste rien, et dont nous pouvons jug*er seulement à l'énoncé, dans les livres de comptes, des riches couleurs, des innombrables feuilles d'étain coloré, d'arg-ent et d'or, ainsi que du nombre très considérable de journées payées aux aides du frère Pierre du Puy, premier peintre de Jean XXll. 11 en a parfois jusqu'à ving4, de noms français et méridionaux, qui sont payés, au pouvoir de notre monnaie, de 3 à 5 francs par jour. Quant à lui, il touche, sur la liste des officiers du Pape, environ 22 fr. 50 par jour '. Benoît XII fît continuer ces peintures sur la partie de la chapelle qu'il avait ajoutée '.
A la liste des couleurs employées : blanc, vert, azur, indig'o, minium, vermillon, carmin, safran, etc.. on peut, comme le remarque M. Faucon, rétablir la palette des peintres du XIV" siècle. En outre du blanc d'oeuf et de la colle, on employait, pour ces peintures, les huiles de noix, d'olive et de lin, et le bol pour faire adhérer l'or '.
Le dallag-e des deux chapelles, haute et basse, devait être superbe. Rien que sous Jean XXIÏ, en 1327 et 4328, on avait acheté des milliers de car-