AVANT-PROPOS
notice explicative des objets d'art qui décorent le palais et les jardins de la Chambre des Pairs, et par la description statistique de ces bâtiments et de ces jardins.
En publiant un ouvrage d'aussi peu d'importance , il n'est pas entré dans ma pensée de prétendre le moins du monde au titre ^écrivain. Ce n'est pas là le genre de succès auquel un artiste doit aspirer; du moins n'est-ce pas celui que j'ambitionne.
Les principaux faits qui, au point de vue de l'art et de l'histoire , se rattachent au Palais du Luxembourg, sont disséminés dans un grand nombre d'ouvrages, soit anciens, soit nouveaux, tous étrangers à ce palais ou qui n'en parlent qu'accidentellement; il en est d'autres, perpétués seulement par le souvenir dans la mémoire de quelques hommes encore vivants, et qui, malgré leur intérêt, ne peuvent manquer de tomber bientôt dans l'oubli. Cette crainte, jointe au désir d'épargner à nos successeurs des recherches souvent infructueuses et toujours fatigantes , m'a suggéré l'idée de réunir ces faits pour les classer dans leur ordre chronologique, et, si je puis ainsi parler, les souder les uns aux autres, en y joignant tout ce qui est relatif à l'agrandissement considérable du palais sous le règne actuel. J'ai compris mon impuissance de faire davantage et j'ai borné là ma tâche. Après cette explication et cet aveu que j'ai crus nécessaires, j'espère obtenir quelque indulgence de la part du lecteur : il serait injuste s'il exigeait de l'artiste la correction et l'élégance de style qu'il a droit d'attendre de l'homme de lettres.
CR QU*éTAfENT, PENDANT LA PÉRIODE ROMAINE, LES TERRAINS SUR LESQl'EI^
ONT trû thFxia le pamis et les jardins.
Le palais et les jardins du Luxembourg sont établis dans le quartier de ce nom , sur le coteau de la partie méridionale de Paris. Sous la domination romaine , cette partie , aujourd'hui importante de la ville, n'était qu'un faubourg nommé Lucotiiim ou Lucotiiie; la Vie de saint Droctovée, abbé du monastère de Saint-Germain-des-Prés , porte que Childebert vint à Paris , et fonda une église en l'honneur de saint Vincent (aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés) dans un faubourg de cette ville, et dans un lieu qu'on nommait autrefois Lucotitius ' ; plusieurs rues ou chemins traversaient ce faubourg.
La voie principale partait du petit pont établi sur un des bras de la Seine , et qui sert de communication entre l'ancienne Cité et la rue Saint-Jacques ; elle suivait la direction de cette rue jusqu'au sommet du plateau. Après avoir traversé l'emplacement de la Sorbonne et des Jacobins, elle se prolongeait entre un camp romain et un lieu désigné sous
1 Recueil des Historiens de France, tome III , page 437.
le nom de Champ des Sépultures ; arrivée au carrefour formé par la rue d'Enfer et la rue de l'Est, elle suivait exactement l'ancienne avenue qui, plus tard, a été renfermée dans l'enceinte du couvent des Chartreux, et sert aujourd'hui d'entrée principale au Jardin botanique de la Faculté de Médecine ; puis elle traversait les terrains de ce couvent actuellement compris dans la Grande-Pépinière du Luxembourg, et passait ensuite par les villages d'Issy et Vanves , pour aboutir enfin à Orléans.
Lors de l'établissement des Chartreux à Paris , en 1257 , cette voie antique avait été respectée; elle était bordée à droite par le mur extérieur de leur grand cloître, et à gauche par leur petit clos; cette disposition fut, comme on le verra plus loin , modifiée à l'époque de la construction du palais du Luxembourg.
J'ai dit que la voie antique d'Issy et d'Orléans passait dans le voisinage d'un camp romain ; les historiens qui , à des époques plus ou moins anciennes , ont écrit sur Paris, s'accordent tous à reconnaître que , pendant la domination romaine, ce camp ou place d'armes a existé près de la ville. Aucun doute ne peut s'élever sur ce point de notre histoire archéologique. Le fait est d'ailleurs attesté par Ammien Marcellin , lorsqu'il raconte comment Julien fut élevé par ses troupes à la dignité d'empereur \ Zozime parle également d'un repas nocturne que firent les troupes romaines dans ce camp ; il dit aussi d'une manière positive que l'emplacement où veillaient les troupes était voisin du palais de l'empereur '. Mais jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, on n'avait pu en déterminer la véritable position; les uns l'avaient cru reconnaître vers l'entrée de la
' Ammien Marcellin, lib. XX, cap. iv.
* Zoxime, lib. IH, p. 152 et 170; i^Hilion d'Oxi^ii.
l.\TRODUCTION. 11
rue Saint-Antoine à la place Baudet, d'autres dans la Cité : toutes les incertitudes à cet égard ont dû cesser à l'époque où des travaux considérables de terrassement ont été exécutés dans la partie orientale du jardin du Luxembourg, c'està-dire de 1801 à 1813.
A cette époque, on fit dans ce jardin d'importantes découvertes; .l'historien Dulaure, témoin oculaire d'une partie des fouilles, établit, suivant moi, d'une manière précise et incontestable, que le camp romain occupait une partie des jardins du Luxembourg.
yy Je ne vois, dit-il, qu'un seul emplacement convenable » à ce camp, les autres sont trop c^oignés, car il aurait )) fallu traverser la Seine pour s'y rendre ; ils sont peu comn modes et employés à des usages différents.
" Cet emplacement, presque contigu à l'enclos du palais des » Thermes, est aujourd'hui occupé par quelques maisons » de la rue de Vaugirard et de la rue d'Enfer, et par la » partie orientale du jardin du Luxembourg. On aurait n ignoré l'antique destination de cette partie du jardin , si » des projets d'embellissement qui, pendant les années " 1801 et 1811, y furent exécutés, n'eussent occasionné de » grands mouvements dans le sol, et exhumé une vérité ry jusque-là cachée dans le sein de la terre.
» L'exposé succinct des objets d'antiquité qui y furent >' découverts prouvera cette destination.
yy D'abord je dirai que les mouvements de terrain n'ont yy produit aucun indice de tombeaux, aucune fondation » ^d'édifice romain , rien de stable, beaucoup d'objets mobiles r> et convenables à des campements.
r> Déjà, avant les travaux, on avait déterré quelques obyy jets très-portatifs consacrés au culte. Sauvai nous apprend yy que , lorsqu'on jeta les fondements du palais du Luxem- ^y bourg, sous la régence de Marie de Médicis, on découvrit
n une figurine en bronze de 5 à 6 pouces de hauteur; elle w représentait Mercure \
» M. de Caylus recueillit dans la suite une petite idole » d'Apollon en bronze , trouvée près de l'angle oriental du » même palais , du côté du jardin ".
» Dans les fouilles faites en 1801, on déterra quelques » figurines de divinités, une petite idole de Mercure en » bronze, une tête de Cybèle de môme métal, et quelques » instruments que l'on croit destinés aux sacrifices.
» Des objets qui appartiennent aux repas et aux aliments » s'y montrèrent en abondance. Plusieurs ustensiles propres » à la cuisine, tels qu'un très-grand nombre de vases entiers yi OU en fragments de toutes formes, de toutes dimensions; n des plats, des cuillers, des fourchettes et des manches " de couteaux, etc. ;
» Des ustensiles concernant les vêtements et la toilette , >» tels qu'ornements d'habits, miroirs, cure-oreilles, aiguilles « en ivoire et en bronze, bracelets, clefs, dés à coudre, y> anneaux et styles.
» On y déterra un nombre infini d'autres ustensiles, plus » particulièrement propres aux militaires et à leur habilley> ment, comme agrafes, boucles de diverses espèces avec » leurs ardillons, que les Romains nommaient ^fru/c^; des y» boutons, des crochets, des ornements de ceinturon, des n harnais de chevaux , et un bout de fourreau d'épée.
» On y a recueilli plusieurs médailles ; quelques-unes cely* tiques, d'autres consulaires, et une suite d'impériales, deyi puis Jules César jusqu'à Honorius. C'est à l'époque de ce » dernier empereur qu'il faut fixer celle de la désertion eny^ tière de ce camp.
1 Antiquités de Paris , par Sauvai , tome U , page 345. * Recueil d'Antiquités , tome II.
» Quelques fragments de mosaïque y furent aussi trouvés ; y» ils pourraient avoir appartenu à l'estrade ou tribunal r> construit au milieu du camp, du haut duquel le chef » militaire prononçait ses sentences , ses harangues ou » allocutions.
ry Toutes ces antiquités furent découvertes dans la partie » du jardin du Luxembourg située à l'est du parterre. n M. Griveau, archéologue distingué , les a recueillies avec » zèle, et savamment décrites; mais il s'est borné là, sans y> tirer aucune induction sur la destination du sol où on les » a déterrées '.
» Lorsqu'en 1811 le sol du parterre de ce jardin fut r> baissé d'environ deux pieds, d'autres antiquités furent r> exhumées , et notamment un grand nombre de fragments » de poteries romaines avec bas -reliefs. J'en ai vu plu- » sieurs et ramassé quelques-unes. ISi ces dernières antiquii> tés ont été recueillies, elles n'ont point été publiées.
» J'ai reconnu aussi, en juin 1817, lorsqu'on a défriché la r> terre à l'est du palais des Pairs, pour y établir un Rosarmm n semblable à celui qui se voit au côté opposé, plusieurs » fragments de poterie romaine.
» Tant d'antiquités relatives au culte, au ménage, à la " cuisine, aux vêtements et aux usages militaires, réunies r> sur un même emplacement, annoncent que, pendant la » période romaine, cet emplacement fut habité, et le fut par » des militaires; que ce lieu habité, n'offrant aucune trace » solide , la surface ne devait être couverte que de ces lé- » gères constructions propres aux camps, et nommées par les " anciens Tentaria tabemacula. Cette absence de construcn tions solides, la nature des antiquités découvertes, le vôi- » sinage du palais des Césars et de la voie romaine : tout con-
* Antiquités ^(aaloises ou romaines recaeillies dans le jardin du Sénat , 1807.
» court à prouver que cet emplacement était celui du camp w romain *. ^j
En effet , la position de ce camp , telle que l'indique Duiaure, concorde parfaitement avec celle du palais dont il parle, où ont réside quelques empereurs pendant l'occupation romaine, notamment Julien et son épouse, sœur de l'empereur Constance. Le camp devait être établi dans une position telle, que le chef pût, à tous les moments, avoir a sa disposition une force imposante pour faire respecter son autorité : or, les restes du palais des Thermes, que l'on suppose, avec quelque raison, avoir été construit vers la fin du troisième siècle par Constance Chlore, qui séjourna pendant quatorze années de paix dans les Gaules; ces restes considérables, dis-je, existent vers le milieu de la rue de la Harpe, c'est-à-dire vers l'extrémité inférieure du coteau au sommet duquel aboutit cette rue : les découvertes intéressantes décrites par Dulaure indiquent suffisamment que le camp , placé de manière à protéger le palais des Césars , le dominait, et occupait en grande partie le sommet du même coteau , à l'endroit où existe aujourd'hui la partie orientale du jardin du Luxembourg.
A la description des nombreux fragments antiques donnée par Dulaure , j'ajouterai que moi-même, en 1836, alors que je faisais pratiquer les fouilles nécessaires aux constructions additionnelles du palais de la chambre des Pairs, je découvris deux figurines en pierre très*frustes , une assez grande quantité de poteries romaines, des fragments nombreux d'amphores , de jattes en terre commune , de tuiles, des coupes et soucoupes en terre rouge vernies, et recouvertes de bas-reliefs d'un goût délicat , des meules à bras, un petit masque en cuivre, des boucles de ceinturon et quelques
* Dulaure , Histoirr de Puris , (omr I , p^^e 150 et suivantes.
autres fragments. Pendant Tannée 1838, en jetant les fondations de la nouvelle Orangerie , située à l'ouest du palais, je découvris encore, dans des terres rapportées, des fragments de tuiles et de stucs peints dont les couleurs avaient conservé un éclat assez vif; enfin les ouvriers mirent à découvert une cachette formée par cinq briques romaines, et ayant pour couvercle une feuille d'argent très-mince et toute bosselée; cette cachette renfermait sept cents médailles grand bronze, de Galba, Vespasicn, Titus, Domitien, Nerva, Trajan, Hadrien, Sabine, TElius César, Antonin le Pieux, Faustine mère, Verus, Lucille, Commode, Crispine, Didia Clara, Septime - Sévère , Julia Domna , Albin, Maesa, Soa^mias, Marc-Aurèle, Faustine jeune, Alexandre Sévère, Mammée.
Dans le même dépôt se trouvaient aussi deux cents petites médailles en argent qui avaient été probablement enveloppées de toile, car Ton apercevait encore sur Toxyde, au moment où elles furent trouvées, des fragments d'un assez beau tissu presque consumé par le temps, et qui cependant avait conservé sa blancheur ; elles sont d'Auguste , Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Septime-Sévère , Juha Domna, Caracalla, Géta, Plautille, Macrin , Ëlagabale , Alexandre-Sévère, Mammée, Maximin, Mœsa, Soaemias, Gordien, Philippe père, Otacile, Trajan Dèce, Etruscille, Trébonien Galle, et Volusien.
D'après les noms qui précèdent, on peut présumer que le dépôt de ces médailles, là où elles ont été découvertes en 1838, au milieu du dix-neuvième siècle , aurait eu lieu vers le troisième, environ 1500 ans avant l'époque où nous vivons, puisque les dernières monnaies, c'est-à-dire celles qui se rapprochent le plus de nos jours, sont de Trébonien Galle et de Volusien. Mais il est à remarquer que celles de bronze sont bien antérieures , puisque les plus anciennes sont de Galba (an 69 de J.-C.V
Telles sont les découvertes faites dans le sol du jardin do f Luxembourg, aux difTérenles époques où il a été remué;
j'ai pensé qu'elles offraient assez d'intérêt pour trouver place ■ dans cet ouvrage.