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DE LA RUE D'ENFER

LKDH ORliilNK, ET DESCRIPTION DE LEUR COMMUNAUTÉ A PARIS.

Saint Bruno, fondateur de Tordre des Chartreux, est né à Cologne, vers le milieu du onzième siècle, et mort, en 1101, dans un monastère qu'il était allé fonder en Calabre. Suivant une ancienne légende, cet ordre religieux devrait son origine à un miracle qui aurait vivement frappé l'imagination de Bruno. On raconte qu^il assistait un jour à l'office des morts, récité sur le corps d'un de ses amis, docteur célèbre , dont la vie passait pour avoir été exempte de reproches. Le corps du défunt était couché dans un cercueil, et, d'après une ancienne coutume, son visage était découvert. Tout à coup le cadavre s'agite , se soulève par trois fois; et, répondant à l'officiant, s'écrie qu'il est accusé par Dieu, jugé par Dieu, et enfin justement condamné par Dieu, u Cela ouy, dit un vieil auteur, on ne voulut conli-

]I8 LK MONASTKRM DKS CHARTIIEUX.

»^ uuer sondicl seruice, n'y enterrer sa eharongne en lerre ^' sainele. ^^ Bruno épouvanlé, comme tous les autres assistants , du prodige dont il venait d'être témoin , et redoutant pour lui-môme les effets de la justice divine, prit immédiatement la résolution de terminer sa vie dans la pénitence et la prière '. En effet, ce saint homme, après avoir passé par les dignités de l'Eglise ', quitta le monde avec six de ses amis, décidés comme lui à finir leurs jours dans la solitude.

Au milieu d'une chaîne de montagnes qui sépare la France de la Sardaigne, il existe, à quelques lieues de Grenoble, un site sauvage, autrefois connu sous le nom de désert de Chartreuse. C'est dans ce lieu solitaire que saint Bruno et ses pieux compagnons s'arrêtèrent en 1084 selon les uns, suivant les autres en 1086, et jetèrent les fondements de leur ordre. Ils commencèrent par élever sur la croupe d'une montagne, une chapelle dont on voit encore les restes, et n'eurent d'abord pour habitations que de petites cellules, ou pour mieux dire de simples cabanes isolées les unes des autres. Telle est l'origine de cette communauté religieuse , et du nom qu'elle a toujours conservé depuis.

La Chartreuse de Grenoble existait depuis cent soixante et onze ans et avait déjà pris une assez grande importance, lorsque saint Louis, frappé des récits qu'on lui faisait de l'austérité des disciples de saint Bruno, conçut le projet de leur procurer un établissement près de Paris. Il fit écrira en conséquence à D. Bernard de la Tour, prieur et général de l'ordre, qui s'empressa de satisfaire au vœu du saint roi ,^ en lui envoyant quatre religieux sous la direction de D. Jean

1 Miroir historiai, livre XXVI, chap. lxxxii. — Histoires mémorables, livre X, c'Iiap. XLix.

- Bruno était docteur, chanoine de Reims , et maître des écoles de Paris.

LE afONASTÈRK DKS CHARTREUX. 110

de Josserand, prieur du Val-Sainle-Marie au diocèse de V^alenee.

A peine ces religieux étaient-ils installés à Gentilli, dans une propriété que saint Louis avait acquise à leur intention, quils sollicitèrent de lui la faveur d\Mre mis en possession de son chAteau de Valvert ou Vatwert, ancienne maison de plaisance que le roi Robert avait fait construire au commencement du onzième siècle. Elle était inhabitée depuis longtemps, et, disait-on, souvent visitée par le diable \ i^ lequel, par la permission de Dieu, tourmentait et. y> affligeait tous ceux qui passaient par cette voye ; car per- ^ sonne n'y pouvait passer qu'il ne fût frappé, offensé ou ^ navré. Il faisait aussi de grands cris, et par ses voix hor- » ribles il affligeait un chacun ^ ^

A l'appui de leur demande , les Chartreux , suivant les uns, alléguaient que, rapprochés de Paris, leurs doctrines s'y répandraient plus facilement; mais suivant d'autres, ils voulaient être plus à portée de profiter des leçons de l'Université. Il faut savoir que le château convoité par ces religieux existait hors des murs de Paris, au milieu de prairies, sur l'emplacement où commence la grande allée actuelle de l'Observatoire. Saint Louis, après avoir montré quelque répugnance à établir une communauté religieuse dans un lieu que des préjugés populaires et la crédulité de nos ancêtres représentaient comme étant le séjour du démon, consentit à leur en faire donation. Il leurlaissa néanmoins la maison et les terrains en culture où il les avait établis à Gentilli, et ajouta même à cette libéralité cinq muids de blé de Gonesse, à prendre tous les ans, à la Toussaint, dans les greniers de Paris. On trouve dans les Annales de saint Louis que ce roi :

' De là le proverbe : Aller au diable Vaurert, et por corruption : Au diahlf Attreri.

- Malingre, AiTlH|aités île Paris, livre \\ , pnjje VI 2

lâO LE MONASTÈRE DES CHARTREUX.

fit jere la maison de Chartrouse qui est dehors de Paris, et qui a nom Vauvert. L'acte de fondation qui accorde aux Chartreux le château de Vauvert, est daté de Melun et du mois de mai 1259; mais ils s'y étaient installés deux années avant, le 21 novembre 1257. C'est donc à cette dernière époque qu'il convient de fixer leur véritable installation à Paris, sur l'emplacement qu'ils ont occupé jusqu'à notre première révolution, c'est-à-dire pendant plus de cinq siècles.

Aussitôt que les Chartreux eurent obtenu du roi. saint Louis la propriété de Vauvert , ils s'y établirent , chassèrent promptement, comme on peut le croire, les mauvais esprits qui en avaient fait leur repaire , et firent acte de possession en construisant à la hâte huit cellules. Ils n'eurent d'abord pour église que l'ancienne chapelle du château, laquelle devint plus tard leur réfectoire lors de l'achèvement de l'église que saint Louis, avant sa seconde expédition pour la Terre- Saijnte, avait fait commencer par l'architecte Eudes de Montreuil, et dont il posa la première pierre en 1260. Suspendus plusieurs fois depuis la mort du roi, les travaux, exécutés en grande partie au moyen de libéralités particulières, ne furent complètement achevés que le 26 mai 1325. L'historiographe de Louis XIII raconte que Philippe V, dont la munificence s'était plus d'une fois exercée à l'égard des Chartreux , leur avait permis de faire abattre et prendre dans les forêts royales, les bois nécessaires à la construction du comble de leur église : u Si bien, ajoute-t-il, que lesdicts y> Chartreux firent abattre ez forests du Roy du bois en si yi grande quantité, que les plaintes en vindrent au Roy, que » lesdicts Chartreux gastoient les forests ; mais le Roy in- >) formé de la vérité , bénignement confirma de nouveau lar> dite permission, et donna autre mandement plus ample '' que le précédent , et parceque l'un des maîtres charpen- » tiers avoit audict lieu de V^auvert un sien filz unique reli-

LE MOMASTÈRË DES CHARTRELX. 121

^y gieux, la besongne fut plus soigneusement et plus diligemy> ment conduite par son moyen , et le comble de Féglise » accomply Tan 1324 \ »

Quoique ces religieux se fussent établis dans le château de Vauvert par la volonté et sous le patronage du roi , ils eurent, pendant les deux premières années de leur installation , à lutter contre des tracasseries de toutes sortes de la part du curé de la paroisse Saint-Séverin , qui ne voyait pas sans inquiétude se former dans son voisinage un établissement rival du sien. Il regardait comme attentatoire à ses droits curiaux que les Chartreux eussent une église, un cimetière , des cloches qu'ils pussent faire sonner à volonté ; qu'ils célébrassent l'office divin et reçussent des offrandes. Cependant, après de nombreuses négociations, ceux-ci restèrent maîtres d'en user à leur gré, moyennant une rente annuelle de dix sous parisis qu'ils s'engagèrent à payer à titre d'indemnité au curé de Saint-Séverin : cet accord se fit en 1261.

Le monastère des Chartreux, favorisé par les riches donations de hauts personnages et par de pieuses libéralités particulières , prit dans la suite un accroissement considérable; mais il convient de dire, pour justifier ces libéralités et la communauté qui en était l'objet, que la règle de saint Bruno, tout austère qu'elle était, s!est toujours maintenue avec sévérité, sans altération, et que de tous les ordres religieux c'est probablement le seul qui n'ait pas eu besoin dé réforme. Au nombre des pieux et hauts personnages qui, à différentes époques, contribuèrent à l'accroissement de ce monastère en y fondant des places de religieux, il convient de citer : Thibaud II , roi de Navarre et gendre de saint Louis ; Jeanne de Châtillon , femme du comte d'Alençon ,

Malingre, Aniiquitcz de Paris, livre U, page 417.

troisième fils de saint Louis : en 1291^ elle leur laissa deux cent vingt livres de petUn tournois de rente pour la fondation de quatre cellules ; Pierre de Navarre, fils de Charles II roi de Navarre; Jeanne de France, fille du roi Jean, laquelle, en 1396, donna cinq mille livres pour l'entretien de quatre Chartreux; et enfin la troisième femme de Philippe-Lcbel , Jeanne d*Evreux, qui avait fait bAtir dans ce monastère six cellules accompagnées de jardins, et rinfirmerie achevée en 1341 ; pour son entretien elle avait donné sa terre d'Yères.

Le château de Vauvert et ses dépendances, quoiqu'ils occupassent dans l'origine trois hectares environ*, devinrent bientôt, comme je l'ai dit plus haut, insuffisants aux besoins du monastère des Chartreux; aussi ils en étendirent peu à peu les limites au moyen d'acquisitions considérables qu'ils firent dans le clos lignerai et le clos de Saint-Sulpice. C'est sur cet emplacement qu'existent aujourd'hui l'HAtel du Petit-Luxembourg, la rue de Madame et celle de l'Est \ En ICI 3, la régente, Marie de Médicis, ayant eu besoin de ces terrains pour y établir les jardins du palais qu'elle fit commencer deux ans plus tard, donna en échange aux religieux des terres considérables qui , du côté de la campagne , étaient séparées de leur monastère par une ancienne voie romaine se dirigeant encore à cette époque sur Vanves, Issy et Orléans'. L'inclinaison rapide de cette voie la rendait humide et souvent impraticable vers sa partie inférieure , du côté de la porte d'entrée du monastère , laquelle existait là où commence l'allée de l'Observatoire. Ce chemin

I Environ neuf arpents.

^ On a vu précédemment dans la description du palais , pages 76 et 77 , que ces rues et d* autres ont été ouvertes sur une partie des jardins du Luiembourg aliénée , en 1782 , par le comte de Provence.

^^ Voir l'Introduction, pac^e 10, et rort<{ine du palais, page 54.

fut alors supprimé; Louis XIII , par des lettres patentes du mois de septembre 1617, confirmées par celles du mois de février suivant , l'abandonna aux Chartreux dans une longueur de deux cent quarante mètres pour Tenfermer dans leur enclos. Il fit en même temps planter d arbres l'ancienne avenue qui conduisait à leur monastère, et ordonna que la rue d'Enfer serait conlinuéejusqu aux Carmélites. Louis XIII, ou, pour mieux dire» Marie de Médicis, ayant ainsi fait disparaître l'obstacle qui s'était jusqu'alors opposé à l'agrandissement des Chartreux du côté de la campagne , au delà de fa route d'Issy, leur monastère prit alors une importance qui ne (It que s'accroître jusqu'à notre première révolution. La description suivante en donnera une idée.

On entrait dans ce monastère par une porte en arcade qui existe rue d'Enfer au n"" 46. Une large avenue plantée d'arbres conduisait ensuite à la grande porte intérieure pratiquée dans un bâtiment que l'on voit encore aujourd'hui à gauche en entrant dans la grande allée de l'Observatoire : ce bâtiment date de 1623. Puis on arrivait dans une première cour où l'on trouvait, à droite, la chapelle des femmes ; c'était la seule partie du monastère où elles fussent admises. Pour parvenir de cette cour dans la seconde, on traversait un autre bâtiment de construction plus ancienne dont la façade était ornée de figures et d'ornements gothiques d'un godt délicat. Les portiques ouverts de ce bâtiment étaient surmontés d'une statue de la Vierge aux pieds de laquelle figurait, en bas-relief, saint Louis présentant plusieurs Chartreux. A côté du saint roi, l'on voyait saint Jean-Baptiste avec un agneau à ses pieds; de l'autre côté saint Antoine, et plus loin saint Hugues, qui, de Chartreux, devint évêque de Lincoln. Contrairement à l'opinion de tous les écrivains qui ont parlé de ce singulier bas-relief, Dulaurc prétend que la figure du roi qui y était représenté est celle

de Louis XI : a Ils n*ont pas vu, dit-il , que la figure du roi n était caractérisée par le collier de l'Ordre de Saint-Michel, » ordre que Louis XI institua au mois d'août 1469. Ainsi n cet édifice et ces bas-reliefs étaient postérieurs à cette )) année et du temps de ce roi '. )) Cette question ne me semble pas assez importante pour être discutée.

Dans celte seconde cour l'on trouvait, à droite, un grand corps de bâtiment destiné aux logements des hôtes, et, à gauche, l'église fondée par saint Louis. Quoique fort simple extérieurement , elle n'était pas sans originalité si l'on en juge par les vues qu'on nous en a laissées. L'intérieur , qui , suivant Dulaure, pouvait être cité comme un chef-d'œuvre d'architecture sarrasine, renfermait des boiseries et des stalles remarquables par le fini de leur exécution. Ces ouvrages de patience et de goût avaient été exécutés par les Chartreux eux-mêmes; aussi s'en glorifiaient-iis, car on lisait sur une table de cuivre l'inscription suivante : La menuiserie du choeur des frères convers de la Chartreuse de Paris a été commencée le ^0 février 1681, et finie le 6 octobre 1682, par l'ordre et belle économie du vénérable Père Don Léon Hin^ selin, prieur de la Chartreuse de Paris, et le tout conduit par le frère Henry Fuzilliers convers.

Cette église renfermait une suite de tableaux des meilleurs maîtres, entre autres : par Philippe de Champagne, Jésus-Christ' au milieu des docteurs; par Bon Boullogne, la Résurrection de Lazare; par Antoine Coypel, Y Aveugle de Jéricho ;^bv(L Audran, le Miracle des cinq pains; par Noël Coypel , la Samaritaine; par Corneille , la Cananéenne et la Résurrection de Lazare; par Jouvenct , ta Guérison des f naïades sur le lac de Génézareth; par Boullogne jeune, la Femfne affligée du flux de sang; par Jean Dumont , dit le Romain ,

* Histoire de Paris, tome II, pajje 467.

Simon" Pierre et André son frère se donnant à Jérns- Christ; par Corneille, le Centenier; par le môme, le Paralytique sur le bord de la Piscine; par Lafosse , la Fille de Jaïre ressuscitée par Jésus-Christ.

Elle contenait plusieurs reliquaires, dont un du poids de vingt-cinq marcs d'argent, et une figure en vermeil représentant saint Louis avec une couronne enrichie de diamants. Il tenait dans sa main droite le sceptre royal , et dans l'autre une épine provenant, dit-on, de la couronne du Christ. Deux des reliquaires et la statue de saint Louis furent enlevés dans la nuit du l""^ au 2 janvier 1716 par des voleurs qui s'introduisirent dans l'église. Quelques jours après l'on retrouva dans le jardin du Luxembourg la statue , mais on lui avait enlevé la couronne enrichie de diamants ainsi que le sceptre, qui fut cependant retrouvé plus tard dans le même jardin.

L'église des Chartreux contenait les mausolées de plusieurs personnages considérables , savoir : Philippe de Marigny, archevêque de Sens, mort en 1325, qui, d'abord inhumé dans l'ancienne chapelle de Vauvert, fut ensuite transporté dans l'église ; Jean de Blangi , docteur en théologie, évêque d'Auxerre, mort en 1344; Jean de Chissé, évêque de Grenoble, mort en 1350; Aine de Genève, mort en 1369 (il était frère de Robert de Genève, pape sous le nom de Clément VII); Jean de Dormans, évêque de Bcauvais, cardinal de l'église romaine et chancelier de France, ainsi que son frère, également chancelier de France, morts tous deux en 1373; Marguerite de Châlons, morte en 1378; Guillaume de Sens , premier président au parlement de Paris, mort en 1399; Michel de Cernay, évêque d'Auxerre, et confesseur du roi Charles VI, mort en 1409; Pierre de Navarre, fils de Charles II, roi de Navarre, dit le Mauvais j et de Jeanne de France, fille du roi Jean, mort en 1412; Phi-

lippe d'Harcourt, premier chainbellaii du roi Cliarles VI, mort en 1414; Jean d'Arsouvalle, évêque de Châlons et confesseur du dauphin, fils de Charles VI, mort en 1416; Jean de la Lune, neveu de l'anti-pape Benoît XIII , mort en 1424; Adam de Cambray, premier président du parlement de Paris, mort en 1456, et Charlotte-Alexandre, sa femme, morte en 1665.

La communauté des Chartreux avait deux cloîtres, le grand et le petit. Celui-ci renfermait la fameuse collection de tableaux connue sous le nom de Galerie de Le Sueur. Ces vingtcinq chefs-d'œuvre, qui représentent les circonstances les plus remarquables de la vie de saint Bruno jusqu'à sa mort, et même jusqu'à sa canonisation, couvraient les murs des portiques du petit cloître. Eustache Le Sueur, surnommé à juste titre le Raphaël français, commença cet immense travail en 1645 , et n'employa cependant que trois années pour en achever l'exécution, a Ses habitudes de piété l'avaient de- » puis assez longtemps mis en rapport avec le prieur des » Chartreux : celui-ci faisait restaurer le petit cloître de son )> couvent, qui , dès l'an 1350, avait été peint à fresque, et )) dont on avait renouvelé les peintures une première fois eu Ti 1508. Les nouvelles réparations exigeaient ou qu'on blan- )) chît les murailles ou qu'on les peignît de nouveau. Il fut w décidé qu'on devait les peindre, et ce fut à Le Sueur qu'on yy en confia le soin.

»» On a dit, je ne sais d'après quel témoignage, que ce iî grand travail lui avait été donné par ordre de la reine- 1» mère ; on a môme ajouté que cette princesse l'avait nommé yy son peintre : je n'ai trouvé nulle part un indice sérieux qui V confirmât ce fait. Il se sera introduit après coup dans les yy biographies, lorsque la gloire du peintre était devenue iiiy> contestée, et à une époque où on ne pouvait s'imaginer - qu'un homme de génie n'eul pas élé de son vivant peintre.

» sinon du roi, du moins d'une reine. L'extrême modicité yy du prix alloué à Le Sueur indiquerait, à défaut d'autres " preuves, que ce n'était pas là une faveur royale. Les Char- » treux de Bologne donnaient, à cette même époque, une fois » plus d'argent au Guerchin pour sa seule Vision de saint 5> Bruno, qu'il n'en coûta à leurs frères de Paris pour faire » peindre tout leur cloître.

w Mais Le Sueur acceptait avec trop de joie cette pieuse )) et noble tâche pour regarder au salaire. Il avait alors w vingt-huit ans (1645). Pendant les trois années écoulées » depuis le départ du Poussin , son talent s'était fortifié par n de constantes réflexions et par l'heureuse nécessité de se w gouverner lui-même. Il aurait bien voulu, avant de se yy mettre à l'œuvre, faire de longues études de détails et î> méditer à loisir le caractère général de ses compositions. w Mais les Frères étaient impatients de jouir de leur cloîw tre; il fallut obéir, et l'on sait avec quelle rapidité tout yy fut achevé. Dès 1647, la plupart des tableaux avaient reçu w leur dernière touche, et vers le commencement de 1648, yy c'est-à-dire en moins de trois années , ils étaient comw plétement terminés. Il est vrai que Le Sueur s'était fait y' aider par ses frères Pierre, Philippe et Antoine, et par yy Goulay son beau-frère. Mais il avait tout composé, tout yy dessiné, et plusieurs panneaux avaient même été entièreyy ment couverts de sa main '. w

Après la mort de ce peintre célèbre, le plus grand nombre des tableaux qu'il avait peints dans le petit cloître ayant

1 M. L, Vitet, Etudes sur les Beaux-ArU et la Littérature, pages 158, 159 et 160. — Dans une note qui accompagne le passage dite plus haut , M. Vitet dit qu'il est plus que probable que Le Sueur ne fut jamais nonmié peintre de la reine-mère, et ne dut pas à sa faveur le travail que lui confièrent les Chartreux. M. Vitet a raison , car Marie de Médicis, ayant quitté définitivement la France au milieu de Tannée 1631, est morte à Cologne en 1642, c*est-4i-dire trois années avant l'époque où Le Sueur fut chargé de peindre le petit cloître des Chartreux.

éprouvé des altérations notables qaon attribua à la malveillance, les Chartreux les firent tous couvrir de volets fermant à clef '. « Cette Vie de saint Bruno, malgré l'état déy^ plorable où l'ont réduite d'abord les odieuses profanations " de l'envie contemporaine, puis le respect même des bons n religieux qui, en mettant sous clef leurs tableaux et en les ^ privant d'air, les avaient exposés à d'autres sortes de dé- ) gradations, puis enfin la mise sur toile et les restaurations y^ de 1776, sans compter les retouches sous l'Empire et « quelques autres plus récentes, cette Vie de saint Bruno, ?' dis-je, est encore aujourd'hui un des plus beaux monuw ments de la peinture moderne comme œuvre de sentiment ^^ et de naïveté, sans effort ni affectation *. «

Sous le gouvernement impérial, les tableaux représentant la Vie de saint Bruno ont fait partie du musée du Luxembourg; après les désastres de 1815, ils ont été transportés à celui du Louvre , où on les voit aujourd'hui.

Les extrémités du petit cloître ou plutôt de ce musée précieux, se terminaient par des vues peintes à fresque représentant : la Ville de Pavie au dix^septième siècle; la ViUe de Rome; la Grande Chartreuse de Grenoble, et celle de Pavie, fondée par Galeas Visconti, duc de Milan. Des vitraux fermaient les portiques du cloître ; ils n'étaient pas moins remarquables par la beauté de leurs peintures en camaïeu que l'œuvre de Le Sueur, qu'ils étaient destinés à préserver des injures du temps. Ces vitraux représentaient les Pères du Désert peints d'après les dessins de Sadeler.

< On a vu dans la description du (talais du Luxembourg , page 76 , que ces volets représentent difîérents sites du paysage connu sous le nom du Désert dans Tancienne enceinte de la Grande-Chartreuse de Grenoble, et qu'ils existent encore dans les magasins de la Chambre des Pairs : ils doivent bientôt faire partie de la décoration d*unc des salles du rex-de-chaussce voisine de la nouvelle chapelle.

^ J/. /.. Vitei, Études sur les Beaux-Arts et la Littérature, page 162.

La salle du chapitre contenait aussi plusieurs peintures remarquables, mais on y admirait surtout un tableau de Le Sueur, représentant : Jésus qui apparaît à la Madeleine sous la figure d'un jardinier, et le Christ crucifié, œuvre de Philippe de Champagne, que cet artiste considérait comme l'un de ses meilleurs ouvrages. Ce tableau, qu'il légua aux Chartreux par son testament, est aujourd'hui placé au palais du Luxembourg, dans l'une des salles attenant à la nouvelle chapelle.

Après avoir traversé les différents bâtiments dont il vient d'être question, et d'autres encore qui ne méritent pas d'être décrits, on parvenait dans le grand cloître, immense préau à portiques ouverts, autour desquels étaient rangées symétriquement, et sur un plan uniforme, une suite de petites maisons sans communication entre elles, et qu'on appelait les Cellules. Chacune d'elles était composée d'un vestibule, d'une chambre à lit, d'une petite pièce servant, soit de bibliothèque, soit d'atelier, ou à tout autre usage, suivant le genre d'occupation du silencieux habitant, et enfin d'un petit jardin qu'il cultivait à sa fantaisie. Intérieurement la plus grande longueur des portiques était de cent trentesix mètres, et la plus petite de quatre-vingt-onze mètres. Le préau formant un immense parallélogramme occupait , en surface, un hectare environ '. C'était le grand cimetière où l'on voyait les sépultures des religieux, indiquées çà et là par de petites croix en bois.

On y voyait aussi les tombes de plusieurs personnages; les noms de quelques-uns d'entre eux sont venus jusqu'à nous; deux méritent surtout une mention particulière :

L'un, Jean Versoris, mort en 1588, était avocat et descendant de Jean Ijetofimeur, qui, étant venu se fixer à Paris, sous

< Knviron trois arpeiils.

i:m) le monastère des chartreux.

le règne de Charles VII, latinisa son nom à l'exemple de la plupart des gens de lettres de son temps, et se fit appeler l'ersoris, génitif du mot Versor. Celui dont il est ici question était un si furieux ligueur qu'il mourut, dit-on, de saisissement en apprenant la mort du due et du cardinal de Guise.

Il acquit une certaine célébrité en plaidant en faveur des

Jésuites contre Etienne Pasquier;

L'autre, Jean Descordes, mort en 1642, était un bibliophile éclairé. Ayant obtenu un canonicat à Limoges, il y acheta la bibliothèque de Simon Bosius et l'augmenta considérablement. Le nom de cet homme, estimé de tous les savants de son temps, mérite d'être cité, parce que, à sa mort, sa bibliothèque, achetée par le cardinal Mazarin, moyennant vingt mille livres, a formé le fonds de celle qu'on connaît aujourd'hui sous le nom de Bibliothèque Mazarine.

Eustache Le Sueur fut aussi inhumé aux Chartreux, a II )) fut saisi du sentiment de sa fin prochaine, dit M. Vitet ', " et sa ferveur religieuse lui fit chercher un asile chez les w Chartreux : il les avait émerveillés par ses œuvres, il veyy nait les édifier par sa mort Ce fut dans les bras du prieur » qu'il rendit l'âme, vers les premiers jours de mai 1655; il ^ entrait dans sa trente-huitième année. » Le Sueur était né à Paris en 1617 ; il avait étudié sous Simon Vouet.

Le centre du grand cloître était occupé par un petit bâtiment renfermant un puits à manège, avec un réservoir destiné à alimenter les cellules des religieux et les différents services du monastère. Ce bâtiment, qui existe encore intact aujourd'hui, avec son puits et son manège, et dont on aperçoit la toiture dans un fourré de la grande pépinière, à l'Ouest de l'allée de l'Observatoire, indique la situation du cloître et des cellules qui s'y rattachaient.

' Klurlrs sur les Bi*aux-Arts ci lu liittrrntiirr , paj[r 175.

LE MOMASTÈRK DKS CHAUTUKIIX. 131

Ses portiques renfermaient quelques vieilles peintures entre autres, une fresque, représentant Jeanne de ChàtUlùUj offrant à la sainte Vierge et à saint Jean-Baptiste quatorze religieux à genoux. En 1712, les seigneurs de Châtillon , voulant préserver la peinture originale des injures du temps, la firent couvrir par une copie sur bois. On y lisait la prière suivante, sur une légende, sortant de la bouche de Jeanne de Châtillon :

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