À LA KERMESSE
La prémière partie de notre histoire nationale a été écrite ‘à coups de canon ” ; la deuxième “à coups de bills.” Cette boutade du docteur Hubert LaRue, a été littéralement coulée dans le bronze. Pendant longtemps les deux seules statues de la façade du Palais Législatif furent celle de Frontenac et celle de Lord Elgin. Frontenac, on le sait, a été représenté, par le sculpteur, dans l'attitude: qu'il devait avoir lorsqu'il donna à l’envoyé de Phips sa fière réponse : ‘“ Allez dire à votre maitre que je lui répondrai par la bouche de mes canons,’—et une petite pièce d'artillerie se détache en hors-d’œuvre à la droite du héros. Elgin, # l’ami des Canadiens,” tient à 1a main le:célèbre bill d'indemnité, qu’il signa, malgré les cris de rage des émeutiers qui brûlèrent le Parlement et jetèrent à la figure du noble Lord des œufs et des pierres. (Montréal, 1849.)
Ces deux statues ont servi de thème à la fantaisie suivante, que nons reproduisons de la Kermesse du 7 octobre 1892 :
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Ce que j'ai à raconter est tellement invraisemblable que je me demande si Îles lecteurs de la Æermesse consentiront à me lire jusqu’au bout. Frontenac, le Frontenac de bronze que la province de Québec à placé dans une niche avec un canon....
— Eh bien ?
— Eh bien, il est descendu de la façade du Palais Législatif, et il est allé à la kermesse !!!!
Il en parlait depuis la veille à lord Elgin, qui a fini par le suivre.
— Bruce, lui dit-il, tu dois connaître encore pas mal de monde à Québec: cela va t'amuser ; mais tu ne pourras pas passer incognito. Quant à moi, c’est bien différent :
on a publié un portrait d’'évêque comme étant mon portrait, et, grâce à cette heureuse méprise, personne ne me reconnaîtra. Je veux voir ces Anglaises qui habitent maintenant ma capitale d'il y a deux siècles.
— Ces Anglaises! Détrompez-vous : presque tout le monde parle le français ici...
Tiens ! voilà Baptiste.
sta "(à DE QUÉBEC 57
in- À ae le les — Baptiste! Baptiste ! cria Frontenac. | } me | — Qu'y a-t-il, Monsieur ? | A:
Fe. — Apporte-moi une échelle. Je vais en L:
acé ville ce soir. | | « — C'est correct, Monsieur. 14 d — Hum! dit Elgin à voix basse, cela, au f : " contraire, me semble assez peu correct. | ; ES — Viens-tu avec moi, Bruce ? | | Igin, = Vous n'avez qu’à vous laisser glisser, | M Milord; dit Baptiste. f a — Allons, dépêche-toi, mon ami. QI Hson — Je vous suis, dit lord Elgin en sautant il ie à terre, | ent : Les deux antiens gouverneurs se regar- le étant dèrent en face et se donnèrent une poignfe euse de mains; puis ils descendirent vers la Je Grande-Allée. En arrivant vis-à-vis dé la d nain- porte Saint-Louis, Frontenac étendit le bras ‘| 8. : vers Ja haute-ville et murmura entre ses fe pres- M dents :—Ce mécréant de Riunezay, qui s’en |
va capituler lorsque Lévis était à la veille d'arriver ; au moment où les Anglais allaient être pris entre deux feux ; malgré Vaudreuil,
malgré Joannès, malgré la Rochebeaucour, malgré le bon sens! Non, ce n’était pas un Français, celui-là ; c'était un Ecossais...
— Buade, Buade, ne dites pas de mal des Ecossais : ils se sont montrés plus d’une fois vos amis.
— Toi, du moins, tu l’as été, mon brave.
Il me prend souvent envie de me pencher pour te voir signer ton bill d’indemnité, en dépit des criailleries des Haut-Canadiens et des faiseurs d’omelettes de Montréal.
On était arrivé à la porte du pavillon où tout le monde élégant de la ville se donne rendez-vous chaque soir, et où se tient cette brillante réunion désignée par un nom flamand ou hollandais : ducasse très peu francaise, bazar très peu algérien, kermesse très peu néerlandaise. Frontenac avait l’air cassant des anciens jours, et il fronça son gros sourcil de cuivre d’une façon terrible lorsque le gardien lui demanda de payer son entrée :
cinq sous.
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Es TR en # jour, — Prends mon chapeau et tais-toi, dit-il. | à s un Le gardien n'avait jamais vu de. chapeau l .… de cette espèce : 1l le trouva pesant. {1 ne | des demanda pas à Elgin de payer son entrée : | j » fois le bon gouverneur avait si grand air et un | si doux sourire !.... fi ‘ave. Les deux héros, en entrant dans la salle, à cher furent éblouis par la lumière électrique. | é,en — Jene m'accoutume pas à cette machine- | ns et à, dit Frontenac. Puis, il y a bien long- | | temps que je n'ai vu de dames d'aussi près, | } et cela miroite à mes yeux comme des lu- | cioles,. . ,.—0 ! la Divine, la Dicine ! Ton porn où trait est à Versailles, où personne ne te re- { onne connaît dans ton accoutrement de Minerve. f. cette Moi, du moins, on garde ma mémoire et l’on fla- m'appelle par mon nom.... Le pauvre chà- | fran- teau Saint-Louis et le rocher de Québec te | » très faisaient peur; mais ici tu eusses été Ja CAS- Reine!...... La femme de Champlain, la (! gros | | femmedeD'Ailleboust et celle de Denonville | sque n'ont pas eu tes répugnances, et leurs noms br trée : scnt entourés de vénération et de gloire...
Une Minerve, une femme à la mode, quand
on s'appelait la comtesse de Frontenac !
quand son mari portait la terreur chez les Iroquois, mettait en fuite les flottes ennermies et commandait en maître dansun pays dix: fois grand comme la France !...,
— Prendrez-vous quelque chose ? dit gracieusement aù héros une jeune fille de la table des rafraïchissements.
— Je prendrai des drapeaux à l'ennemi, dit le vieux guerrier d’une voix tonnante, et j'irai les suspendre moi-même à la voûte dé la cathédrale.
Puis, baissant le ton :
— Merci, belle demoiselle.
La belle demoiselle était pâle comme une mérte. et tremblait de tous ses membres.
L'homme de cuivre essaya de sourire :
— Pardon, ajouta-t-1l, mais je deviens très maussade depuis que l’on m'a placé dans cette niche. Voici du papier timbré que vous changerez facilement en vous adressant à votre grand collectionneur Cyrille Tessier. Cela vaut cinquante livres. Prenez
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pour moi un billet dans la Tombola et tâchez de me gagier un passage en Europe. Je ne Q ; A / 19 . th A , serais pas fâché d'aller dire leur fait à ces gredins qui ont tout bouleversé dans Paris et chassé de leurs couvenis mes bons amis les Franciscains. Puis je voudrais aller à Versailles évoquer l'ombre de Louis-le-Grand et... et voir le portrait de /« Divine !...... * * *
Elgin avait quitté son compagnon et causait discrètement avec une dame dont la figure sympathique et la blanche chevelure
5 l l'avaient frappé tout d’abord.
— Je crois vous reconnaître, madame, dit le noble lord. N’êtes-vous pas parente de de monsieur K..., un des habitués de mon beau château de Spencer Wood, ! il y a une quarantaine d'années ?
— Oui, Excellence, répondit madame B...
avec son aisance souriante ordinaire.
1. Ce château a été détruit par un incendie le 28 février 1860, et remplacé par le château actuel.