ÉTUDE ORIGINALE D’ANTOINE COYPEL
dit-on, pour les non- P0UR LV décoration de la «galerie d’énée» au palais-royal
veaux bâtiments qu’il (Dessin inédit du Musée du Louvre)
désirait ajouter au
Palais-Royal, était déjà alors le grand Mansart, I architecte le plus en vue qu’il y eût en Europe, et jouissait à la Cour d une autorité extraordinaire (pie lui valaient non seulement son savoir, son admirable talent, mais aussi ses qualités de courtisan et la faveur soutenue de Louis \1V. Petit-neveu de François Mansart, qui avait été l’architecte de Gaston d Orléans , puis «des hastiments de Sa Majesté», il avait épousé, en 1667, a vingt-deux ans, la lille d’un trésorier de la prévôté de France. De la sorte, lancé dans le monde à F âge où d’ordinaire on a encore à vaincre mille difficultés pour y pénétrer, Jules Hardouin Mansart s’était tout de suite impose par 1 ampleur de son
1. Je donne, en passant, ce renseignement ignoré de Jal, car je trouve le nom de François Mansart, et le chiffre de ses gages annuels sur les registres de la Trésorerie générale clcs maison et finances de Monseigneur le duc d’Orléans, oncle du roy, pour l année J6W (Archives nationales, KK, 275).
T. I. LE PALAIS-ROYAL. '
génie qui cadrait si bien avec les goûts fastueux de Louis XIV. A vingt-huit ans, il était nommé premier architecte du roi et se signalait par la construction de Clagny, le château de Mm0 de Montespan. Les écrasants travaux de Versailles, de Marly, de Trianon, sans parler des Invalides, allaient porter le comble à sa réputation. Il avait à peine trente-sept ans quand Louis XIV, pour le récompenser, lui conféra, en iG83, des lettres de noblesse, avant de
le nommer intendant de ses bâtiments, jardins et manufactures1. Mansart ne put refuser au frère du roi le concours que celui-ci lui demanda pour les travaux du Palais-Royal, mais il dut trouver sans doute la besogne bien indigne de sa situation et de ses talents. Il ne s’agissait, en effet, que de restaurer quelques appartements et d'ajouter an vieux monument de Le Mercier une galerie. L’architecte fournit quelques dessins, et tout porte à croire qu’il abandonna la direction des travaux à d’Orbay ou à de L’Espine. contrôleur des Bâtiments, dont le nom se lit sur quelques plans, qui sont les uniques et très incomplètes traces subsistant des travaux de cette époque. Aucun devis, point de croquis, pas une ligne qui soit de la main de Mansart. Dans les énormes dossiers qui, aux Archives, fournissent pour une période de plus d’un siècle toute l’histoire des comptes si compliqués de la famille d’Orléans et du Palais-Royal, rien ne décèle la participation de l’éminent artiste. Force est donc de s’en référer aux maigres indications qui nous sont parvenues sur cette galerie, détruite à la Fin du xvmc siècle, pour savoir ce qu’elle était. Germain Brice est, de tous les auteurs (pii en ont parlé, le plus explicite. 11 s’exprime ainsi :
Les nouveaux appartements que l'on a ajoutez au Palais roial dans l'endroit où les Académies d'architecture et de peinture étoient logées autrefois sont incomparablement plus beaux et plus logeables que les anciens, et la décoration du bâtiment pour le dehors en est bien plus correcte et plus régulière. Ces apparie ments consistent dans un grand corps d'édifice (pii termine à la rue Richelieu... La face de cet édifice est ornée de deux ordres d'architecture, de l'ionique et du corinthien, à colonnes engagées d'un tiers dans le vif de la maçonnerie, où Le
i. En 1 684 - Cf. .1 al, Dictionnaire critique.
L E F H E R K DE LOUIS XIV
Mercier a donné des preuves de sa capacité; aussi peut-on dire que rien n'est plus correct ni mieux entendu... ce que l'on a reconnu en conservant exactement les mesures et les symétries auxquelles on n'a rien changé; on s’est seulement contenté de ragréer l'ouvrage et d'achever quelques parties qui y manquoient.
Donc, le vieux bâtiment où était la bibliothèque de Richelieu, et que nous avons vu dans l’estampe de Marot (p. 1 45) fut laissé debout. Comme construction entièrement neuve, il n’y eut. que le bout de galerie sur la rue Richelieu, longue d’environ quarante mètres1 et qui 11e peut pas ajouter graud’ehose à la gloire de Mansart, si c’est vraiment lui qui en est l’auteur. Voici ce qu’en dit Germain Brice2 :
Une nouvelle galerie a été ajoutée en retour, dont l'extérieur ne répond pas, à la vérité, au premier ouvrage, mais qui fait cependant un effet passable, parce que la décoration en est gracieuse, quoique d'ailleurs les fenêtres cintrées ne plaisent pas à tout le monde. L'architecture de cette galerie est tout entière de Jules Hardouin Mansart...
Comme appréciation, c’est plutôt froid. Un des avantages de la nouvelle disposition du palais était de faire façade sur la rue Richelieu et de former une sorte de quadrilatère ouvert sur le jardin, ce qui permit de créer un autre petit jardin en retrait, qu’on appela jardin de propreté. Un autre avantage encore, c’est que ces nouveaux bâtiments augmentèrent sensiblement le palais, ce qui détermina Monsieur à modifier son installation dans les appartements. Il délaissa quelque peu la partie du côté droit, où avait été autrefois Anne d’Autriche, pour se loger de préférence dans la partie neuve ou restaurée du côté gauche, qui prit grand air et où les chambres, pourvues de dégagements indispensables et commodes, furent aménagées avec le luxe et le confortable que les plus récents progrès avaient fait adopter. C’est là que furent établis les grands appartements, la chambre de parade, avec les divers cabinets qui l’entouraient, celle de la duchesse d’Orléans, qui donnait sur le jardin de propreté. La collection de tableaux occupa principalement la galerie de la rue Richelieu, que, dans Y Inventaire de Monsieur, ou désigne sous le nom de Galerie - Neuve, qu’elle garda pendant plus de vingt ans. Elle fut décorée par Antoine Coypel, le peintre favori du Régent, qui commença cet important travail en 1 G 9 4 , et le termina en 1705, comme le prouvent les Comptes de la Trésorerie de Monsieur cités plus haut. Dès 1 G 89, Antoine Coypel avait
1. Cette dimension nous est fournie par les plans de D’Orbay et de Beaurain, que nous reproduisons. On y voit, en elTel, que, sur la rue Richelieu, la galerie occupail presque entièrement trois des emplacements réservés en i630 par le cardinal pour la construction de l’hôtel dont il prévoyait la construction. Or, chacun de ces emplacements avait sept toises de largeur, ainsi qu’on l’a constaté dans les chapitres précédents.
2. Germain Brice, Description de la ville de Paris (huitième édition, 1725, in-12), t. Ier, p. 227.
pris le titre de premier peintre de Son Altesse lloijale Monsieur' . Apparemment, ce n’était pas sans motif. Le duc d’Orléans, qui avait fait décorer par le père, Noël Coypel, plusieurs salles du Palais-Royal, avant que celui-ci partît pour Rome comme directeur de l’Académie de France, continua sa protection au iils, d’autant plus (pic le jeune artiste, revenu d’Italie vers 1G82, était déjà en réputation, cl avait peint à Clagny, comme il devait le faire aussi à Versailles, des compositions décoratives dont on disait beaucoup d’éloges. 11 le nomma même, on le sait, professeur de dessin de son fils le duc de Chartres. Coypel fut avec Mignard, Nocret et Cotelle, parmi les peintres préférés de Monsieur 2.
Le Palais-Royal, à cette époque, était comme un reflet de la Cour de Versailles, et étalait loutes les magnificences de la maison de Monsieur, lequel aimait autant, sinon plus encore que son frère, les cérémonies fastueuses, et venait assez souvent à Paris trôner à son aise au milieu de ses courtisans. On y avait, comme le remarque Saint-Simon3, plus de liberté qu’à Versailles; mais c’étaient les mêmes prodigalités de luxe effréné, les mêmes richesses de costumes et de parures. La nombreuse société de seigneurs élégants qui y fréquentaient formait un centre de brillante et tumultueuse gaieté, où venaient aboutir, en des conversations assaisonnées de l’esprit du temps, les cancans de la ville. A chaque instant, ce sont des fêtes dans lesquelles on déploie toutes les ingéniosités somptueuses, tous les raffinements de la splendeur. Monsieur n’était plus jeune alors. Nous ne sommes plus à l’époque où Philippe, fils de France, déguisé en roi des Persans, prenait la tête d’un des quadrilles du fameux carrousel organisé par le roi en 1G62V ni au temps où, revenant des campagnes de la Flandre, le peuple de Paris l’acclamait . Mais quoique alourdi par l’âge, il garde toujours, au milieu des plaisirs de la Cour, l’amour de soi-même, le soin de son visage, de son teint, de sa peau fine. Il adore toujours les diamants, les belles parures. Il donne, en 1689, au Palais-Royal, une loterie de bijoux dont le
1. Dans son acte do mariage du 7 février 1689. Il avait alors vingt-liuit ans. Cf. Jal, Dictionnaire critique.
2. Mignard décora, avec Jean Nocret, le château de Saint-Cloud. Jean Nocret fit un portrait de Monsieur ((debout, couvert d’un manteau royal, tenant une couronne sur une table», grandeur nature. Il était placé au Louvre, dans l’appartement de la reine mère ( Inventaire des tableaux du roy, rédigé par Bailly, publié par F. Engerand, 1899, in -8°, p. 366). Nocret fit aussi un portrait de la duchesse d’Orléans, payé 200 livres le 28 mars 1669 (Guiffrey, Comptes des Bâtiments, t. Ier, col. 359). Le fils de celui-ci, Charles Nocret, avait la charge de premier valet de garde-robe de Monsieur.