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CHAPITRE VI

LE PALAIS-ROYAL SOUS LA RÉGENCE

L’enfance du Régent. Son éducation. Scs premières amours. — II loge une de ses maîtresses à la a Chancellerie d’Orléans » : histoire de cette habitation. — La vie de famille au Palais-Royal : le train de maison, les dépenses annuelles. Portrait de «Madame», mère du Régent, dans ses appartements; le nombre de ses domestiques. Les jeux qu’elle organise pour scs petits-enfants. Ses écuries, ses frais de toilette. — Luxe de la duchesse d’Orléans, femme du Régent. Description de ses appartements au Palais-Royal : ses beaux meubles, ses riches tentures, son goût pour la broderie. Sa collection de tabatières. De quelle manière, à la mort de la duchesse, ses serviteurs, suivant une coutume princière, se partagèrent ses toilettes, ses chevaux, son argenterie. — Le genre de vie du Régent au Palais-Royal. Portrait de ce prince. Il s’occupe de chimie, de musique, de peinture, etc. Ses relations avec les artistes. Ses tableaux sur le sujet de Daphnis et Chloé. A quel moment il se lance dans la débauche. Sa passion pour sa fille, la duchesse de Rerry. Les petits soupers. Les bals de l’Opéra.

our rester dans les limites de notre sujet, il faut plus tpie jamais, au point où j’en arrive de celle étude, se souvenir qu’il s’agit de faire l’histoire d’un monument, et non pas celle des personnages qui l'ont habité. Ecueil dillicile! Tentation inévitable, quand on passe à coté de ligures de premier plan, ou d’événements d’un intérôl général, de s’y arrêter cl d’agrandir le tableau où l'on voudrait leur donner place! Efforçons-nous cependant de ne point sortir de notre cadre, et choisissons parmi les mille détails concernant les hommes et les choses dont nous avons a parler, ceux-là seuls qui se rapportent strictement à

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l’objet principal de ce livre. Pour cette époque, les documents inédits abondent, et je n’aurai que l’embarras du choix.

La Régence est la période la plus brillante de l’histoire du Palais-Royal.

développent des arts charmants, tous ceux qui font la grâce et l’aisance de l’intérieur. Mais c’est de la, également, qu’au milieu d’une société trop longtemps énervée et tyrannisée par les contraintes de la cour de Louis XIV, vont être donnés les plus détestables exemples de corruption qu’on vît jamais aussi cyniquement étalée. Et les souvenirs laissés par cette époque sont tels, l’imagination en demeure encore si étrangement frappée, que ce mot « Palais- Royal » suffît à évoquer et à symboliser bien moins les nouveautés généreuses et les progrès en tous genres dont la Régence essaya de doter la France, à travers des difficultés inextricables, que des images de volupté élégantes, de roués impudiques, de petits soupers crapuleux à la sortie de l’Opéra, et de libertinage éhonté. L’homme qui personnifie ce mélange de qualités aimables et de vices, celui qui semble endosser devant l’histoire la responsabilité des goûts exquis ou dépravés, de l’esprit et des folies de cette époque, c’est le Régent. Ironie singulière des choses ! De tous les princes de sa famille, parmi tous ces ducs d’Orléans qui remplirent du bruit de leur nom ou de l’éclat de leur fortune les xvn" et xvni° siècles, ce fut le meilleur, le mieux doué, le plus intelligent. Généreux, il alla jusqu’à la prodigalité, don rare dans la dynastie! Il eut l’amour ardent des arts, non pas celui dont la plupart des grands seigneurs se font une attitude et qui est une nécessité du rang, mais un amour réel, sincère, éclairé, qui le poussa même à en pratiquer plusieurs, sans affectation, en toute simplicité et avec un vrai talent. Esprit souple, affamé de savoir, d’une mémoire merveilleuse, il semblait réunir tous les dons qui font les hommes supérieurs, et « l’aimable génie de la France, lumineux, humain, éclatait en lui », comme chez Henri IV, son héros favori, dont il eut la bravoure.

C’est l’heure de suprême

grandeur qui ne reviendra plus. C’est là que durant plusieurs années se trouvent à la fois le siège véritable du gouvernement et le foyer des plaisirs, voire de la débauche. C’est là que surgit tout un esprit nouveau, qui va transformer le monde, esprit de large tolérance, de libre discussion, et, hélas! aussi de licence; esprit de création en mille choses (les grandes routes, la circulation de province à province, l’instruction gratuite, la comptabilité, etc.). C’est là que naissent et se

LE DUC DE CHARTRES, FUTUR RÉGENT DE FRANCE Gravure faite à l’occasion de son mariage avec Mademoiselle de Blois, le 18 février 1602 (Bibliothèque nationale. Collection Hennin)

le Malais-royal

1IE RM A PIIRODITE (Collection des pierres gravées)

Cet homme vicieux, a dit de lui Michelet, était l’homme de France, non pas le meilleur, à coup sûr, mais, ce qui est tout autre chose, le plus bon. La bonté, la bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait, charmait en tout. Rien de haut. Rien de dur. Pas même d'humeur dans les plus grands tiraillements. L ue patience merveilleuse, excessive à écouter, à supporter les impertinences de l’un ou de l'autre. Ceux mêmes qui souffraient le plus des honteuses misères où il noya

sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique pour la douceur du cœur et pour la lumière de l'esprit 1 .

Ce prince, si heureusement doué, né pour «être le chef-d’œuvre d’une éducation», suivant l’expression de Saint-Simon, fut la victime de ses maîtres, de son entourage et des circonstances. Son père, qui l’adorait, lui passait tout. Sa mère, la sévère Palatine, eut pour lui toutes les indulgences, après les dures corrections (le la première enfance, qu'elle rappelait volontiers plus tard2: «Quand mon lils était petit, » écrit-elle dans sa Correspondance, ((je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l’ai fouetté si fort qu’il s’en souvient encore! » Il-avait cinq ans quand, en 1O79, la marquise d’Effiat devint sa gouvernante. Peu de temps après, Monsieur lui choisit un gouverneur : ce fut le duc de La Vieuvillc qui, à sa mort, en 1689, fut remplacé par le comte d’Arcy, lequel s’était distingué dans les ambassades aussi bien qu’a la guerre, et sut inculquer à son élève de sérieuses connaissances militaires. Le jeune duc de Chartres, comme 011 l’appelait alors, — c’est le titre que prirent après lui successivement tous les Fds aînés des ducs d'Orléans, — était un charmant enfant, enjoué, rieur, plein de vie, en qui bouillonnait déjà l’ardeur de l'adolescence, et qui au plaisir ou au travail montrait un zèle égal. Son précepteur en titre fut de Saint -Laurent, excellent homme, auparavant sous -introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, qui eut le tort de prendre comme auxiliaire l’abbé Dubois, pour la préparation des devoirs du prince. Ce fut le malheur de celui-ci. Dubois que tous les historiens, avec une remarquable unanimité, ont couvert de flétrissures, était le type de ces aventuriers sans scrupules qui n’ont qu’un but : parvenir à tout prix et par n’importe quel moyen. O11

1. Michelet, Histoire de France, édit. Flammarion, t. XIV, p. 19.

2. Correspondance de la Duchesse d’Orléans, édit. Brunet, t. Ier, p. ii5. — Madame eut pour ses enfants une affection profonde: «Je l’aime du fond du cœur,» écrivait-elle en 1716, parlant du Régent. M"c de Chartres, qui devint duchesse de Lorraine, eut aussi toutes ses tendresses. Un très curieux tableau de la collection du château d’Eu, dont la copie est à Versailles (n° 3472 du catalogue Soulié), seprésente la princesse avec ses deux enfants en bas âge. Elle est assise, portant un manteau fleurdelysé; de la main gauche, elle tient M1,c de Chartres. Son lils (le futur Régent) est debout devant elle, en bonnet et en robe.

LE P A L A I S - K O Y A L SOUS LA RÉGENCE

L AURORE CONDUISANT LES CHEVAUX DU SOLEIL (Collection des pierres gravées)

connaît le personnage. Inutile d’insister. C’était alors un petit homme maigre, eflilé, approchant de la quarantaine, «chaffoin, à perruque blonde et à mine de fouine, » qui avait débuté dans des emplois obscurs et louches. En dernier lieu, il avait été commis chez le maître de la garde-robe du Palais-Royal. C’est ainsi qu’il se poussa auprès de Saint- Laurent. Pour le rendre présentable, on l’hahilla convenablement; on tâcha de lui faire nue vraie figure d’abbé. Quand il fut dans la

place, Dubois conduisit si bien ses affaires qu’à la mort du précepteur ce fut lui qui lui succéda. L’influence qu’il prit sur son élève fut incroyable et dura toujours. Dénué de préjugés, il en fit un sceptique précoce, lui apprit le mépris de la morale, le dérèglement des mœurs. «A treize ans, mon fils était déjà un homme ; une dame de qualité l’avait instruit,» dit la duchesse d’Orléans1. A quatorze ans, le jeune duc de Chartres enseigna à son tour à la petite Léonore, fille du concierge du Palais-Royal, ce qu’il avait appris de la grande dame, et en eut un enfant, ce qui fit scandale2. Monsieur se fâcha fort; Madame ne cacha point son irritation ; mais le jeune prince n’en continua pas moins à vivre à sa guise, aussi vite émancipé que l’avait été son oncle Louis XIV, et tout à fait libre de ses actions. On lui avait disposé au Palais- Royal un appartement à part, qui formait comme un petit pavillon, avec dégagements distincts, ce qui lui permettait d’entrer ou de sortir à son gré, sans être vu. On peut croire qu’il en profita. Ses premières intrigues avec les actrices de l’Opéra datent de cette période. 11 fréquentait qui il voulait, les gens de lettres, les savants, les artistes... et les demoiselles du corps de ballet. Rien ne le gênait. Avec une pareille éducation morale, on s’explique qu'il se soit promptement laissé entraîner à des mœurs déréglées. Il lui eût fallu un tempérament d’eunuque pour ne mettre point à profit les occasions qui s’offraient si aisément ; or, il en avait un tout contraire. En outre, qu’on s’imagine ce que devait être pour l’esprit d’un jeune prince, à cette époque, une cour comme celle du Palais- Royal, le concert de flatteries qui accompagnait ses faits cl gestes, les intrigues nouées autour de cette Altesse Royale par des amitiés intéressées, les serviteurs complices, les courtisans provocateurs... Afin d’achever l’œuvre, on l’envoya à dix-sept ans h l’armée. Il assista au siège de Mous, et lorsqu’il revint, quelques mois plus tard, ce fut pour se

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