‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 139 sur 301 · JUPITER ET LÉDA · texte numérisé non relu

JUPITER ET LÉDA

(Tableau de l’ancienne Galerie du Palais-Royal)

chargé de traversins à tapisserie de chenille, à fond d’or, et ornés de housses d’or filé aux deux extrémités. Des carreaux, des coussins, des cartouches, un écran à coulisse, sur son pied sculpté et doré, tout cela assorti aux tentures, complétait ce meuble extraordinaire. Je ne parle pas des petits matelas d’appui des fenêtres, ni des autres accessoires qui étaient en harmonie avec cette richesse. Quand Mme d’Orléans était lasse de cet ameublement blanc et or, elle n’avait qu’un signe à faire pour que de son garde-meuble le tapissier Millet lui

T. I. LE PALAIS- ROYAL

en sortît un autre tout aussi compliqué et d’une égale beauté. On sait, en effet, que la mode voulait à cette époque (et depuis déjà assez longtemps, car Mn,e de Sévigné fait allusion dans ses Lettres à ce détail), que dans les seigneuriales demeures on changeât, suivant les saisons, la couleur des tentures dans les chambres. La duchesse en avait plusieurs de rechange. L’un de ces ameublements était en gros de Tours blanc, brodé en partie de nœuds de soie bleue simulant une mosaïque, et en partie de nœuds de soie de plusieurs couleurs formant des fleurs qu’on aurait dites naturelles, avec un serti d’or couché. Les sièges étaient décorés de cartouches au milieu desquels on voyait représentés soit des figures, soit des animaux brodés en soie. Un autre était en taffetas rouge, blanc et vert. Un autre encore était en velours bleu, avec fleurs de soie et broderies d’or; les pentes et bonnes grâces du lit, la courte-pointe avaient comme motif principal de décor des cartouches d’étoffe à fond d’or. Il y en avait une particulièrement splendide, qui était « en tapisserie de la Chine, à fond d’or, bordée d’un galon d’or lin ». Les sièges de cet ameublement étaient encadrés de velours bleu galonné d’or, de meme (pie le matelas du lit de repos. On n’en finirait pas d’énumérer ces merveilles. U est évident que Mm0 d’Orléans savait faire travailler les brodeuses attachées à sa personne et qu’elle avait le goût des belles étoffes. Son garde-meuble était rempli de coupons non utilisés, de tissus somptueux, de dentelles, de coussins, de carreaux ornés avec un art que fait pressentir le soin qui, dans son inventaire, préside à leur description. Quant aux meubles proprement dits, on devine leur perfection. Ils ne sont pas estimés pourtant un prix bien élevé dans l’Inventaire. Tel qui, aujourd’hui, serait dans les ventes poussé à 100,000 francs pour le Kensington Muséum ou pour un amateur, est coté 3oo ou 4oo livres, pas davantage. On ne voit pas non plus que chaque pièce en ait été encombrée. Dans la chambre à coucher, on en trouve trois ou quatre, tout au plus : une grande « table de marbre d’Antin, sur son pied en console de bois sculpté et doré; une commode à trois tiroirs, de quatre pieds quatre pouces de long, sur dix- neuf pouces de large, plaquée de bois des Indes et ornée de cartouches de marqueterie; une table de nuit triangulaire, à pieds de biche, plaquée de bois de violette, « garnie de ses pieds de biche, chutes, et un chandelier pliant à deux bobèches, le tout de bronze doré d’or moulu. » Voilà pour la chambre à coucher. Je citerai encore : dans la chambre à niche, une petite table de marbre de Campan et un petit écran d’osier monté sur pied de fer poli. Dans le cabinet adjacent, une « table de marbre Sainte-Baume, ronde »; «une table à écrire plaquée de bois des Indes, avec incrustations de filets de cuivre, chutes de bronze doré d’or moulu»; un «petit cabaret de vernis noir ouvragé, en relief doré, dans le goût du Japon, sur son pied verni aventurine orné de pieds de biche et chutes de bronze en couleur», garni d’un

LE PALAIS-ROYAL SOUS LA REGENCE

service à café en porcelaine du Japon; puis un autre cabinet de laque rouge ancien du Japon, etc. Dans la galerie, où les croisées alternaient avec de fausses portes entièrement en glaces, il n’y avait guère que des tables de marbre sarancolin chargées de porcelaines. Le petit salon des petits appartements était meublé avec plus de variété : on y voyait, notamment, une petite table de marbre de brocatelle plaqué sur marbre blanc, montée sur son pied en console de bois sculpté et doré, et quatre tables à jouer, garnies de velours vert, sur pieds de biche, et de différents bois, dont trois pour le jeu d’hombre, et l’autre à cinq pans. Partout des porcelaines, des objets d’art, des curiosités de toutes sortes. L’Oratoire de Mm0 d’Orléans était non pas une chapelle, mais un véritable musée, à son usage personnel, consacré surtout au culte du lachinage. Il y avait des centaines de bibelots rares, de pots à tabac, de jattes, de services à thé du Japon, de boites de laque, de grands vases chinois, etc. Dans un petit cabaret de bois de violette on voyoit une aiguière de toilette, avec son plateau d’émail bleu aventurine cloisonné d’or. Il y avait des tasses d’agate orientale godronnées, montées sur pieds d’or. Un coffret «de bois violet» renfermait un petit cabinet du Japon, avec deux gobelets et leurs soucoupes en cristal de roche, garnis d’or.

Parmi tant de merveilles, que je ne puis qu’indiquer sommairement ici, la duchesse avait aussi une collection de tabatières remarquable. Je n’en compte pas moins d’une soixantaine dans l’Inventaire de 1723, qui sont toutes intéressantes. A ce moment, la mode s’était subitement et avec une sorte de fureur portée à ce genre de curiosité. Est-ce parce que Louis XIV n’avait jamais souffert qu’on prisât devant lui, et par une sorte de réaction? Toujours est-il que l’habitude de priser, répandue parmi les gens du bel air dès la fin du dernier siècle, comme on le voit dans le Chevalier à la mode de Dancourt, s’était tout à fait implantée. Dans le livre publié par Du Vivier en 1719, sous le titre Manières et façons dont les tabatières sont faites, on lit qu’il s’en est fabriqué, durant les deux années précédentes, «un plus grand nombre que depuis qu’on a commencé à en porter. » Il y en avait de tous genres et du plus ravissant travail. Celles que la duchesse d’Orléans semble avoir recherchées de préférence, pour en former sa collection, étaient principalement en pierres dures, dans le goût de celles que fabriquaient Hoffmann et Joaguet. La princesse ne possédait que très peu de ces boites à portraits, si en faveur alors et dont quelques-unes valaient des prix fabuleux, comme, par exemple, celle qu’exécuta Massé, ornée de quarante-deux brillants cl quinze diamants, qui fut offerte en 1720 au marquis Scotli, envoyé de Parme, cl qui coûta la somme de 129,852 livres*. Voici, au surplus, l’inventaire inédit de la collection de la

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