LES PETITS SOUPERS (DESSIN DE MOREAU LE JEUNE
qu’on ne reconnoît plus celle de l'Opéra, .si l’on excepte les loges qui restent. Il y a 7 lustres clans un des fonds et 7 dans l’autre, outre plusieurs girandolles, qui font une illumination de bougies parfaite et telle que le moindre endroit est éclairé. Il y a i5 violons à un banc cl i5 à l’autre; des gardes en nombre de toutes parts.
L'on donne un écu courant, et si l’on sortoit l’on ne pourroit rentrer qu’en donnant un autre écu. L’ouverture se fit à 11 heures, et le Régent avec le duc de Noailles y vinrent vers une heure : l’on dansa jusqu’à 4 heures force contredanses qui sont à la mode, le menuet, la courante, la gavotte et autres anciennes danses n'étant presque plus de saison. Son Altesse dansa par deux fois; l’on a observé qu il n y avoit pas beaucoup de dames qui, sur la fin, ne restèrent pas plus
de 8 ou 10. Il y entra environ 3(io personnes en tout, ce qui ne fait guère que i,4oo livres, et la dépense va par jour à plus de 800 livres. 11 n’y a aucune place de distinction, chacun occupant celle qu'il trouve vide; ce divertissement, s’il subsiste, ne durera que jusqu’au carême et non toute l’année; on y trouve des rafraîchissements pour son argent.
Le succès de ces bals masqués ne fut pas tout à fait aussi grand sous la Régence que pourrait le faire croire tout ce qui en a été dit. Dès le début, malgré l’attrait de la nouveauté, les entrepreneurs 11e réalisèrent pas même leurs frais :
Les comédiens perdent plus de 4oo livres à chaque bal, dit une gazette de janvier 1717 ', tant les frais sont grands et par le peu de monde qu’il y vient. La dernière fois, il y eut des heures entières où il n’y avoit pas 6 personnes entrées. Un masque plaisant, étant seul au milieu de la salle, s’écria comme un fou : Au voleur ! A quoi la garde étant arrivée, il dit que dans la foule on lui avoit volé sa bourse, et il étoil seul.
La première année, le duc d’Orléans s’y rendit assez fréquemment avec la troupe joyeuse de ses roués, surtout Nocé, qui ne le quittait guère, et dont l’esprit primesautier lui plaisait. Tous deux s’y montraient « en pointe devin un peu outrée », se permettant « de grandes libertés en paroles et en gestes auprès des dames ». Cela se répétait par la ville, et le prestige du Régent commença à en être fort diminué. Ce fut bien pis quand 011 vit avec quel sans-façon Son Alt esse y recrutait les beautés faciles, la jeune d’illec, vive et gaie, la petite Usé, etc. Tous les libertins, pour suivre un tel exemple, s’y donnèrent bientôt rendez-vous; maison se lassa assez vite, à ce qu’il semble, de ce plaisir. Une nuit, la duchesse de Berry s’y rendit; c’était en janvier 1717. Elle y reçut un affront qui dut piquer au vif son incommensurable orgueil :
Un officier ivre, qui ne la connaissoit pas sous le masque, en l’abordant, lui dit qu’elle avoit une belle paire de tétons et demanda s’ils étoient à vendre. La princesse sur cela lui dit :
— Me connois-tu bien, masque?
— Oui, je te connois.
— Et qui suis-je?
— La plus grande p de Paris.
Un ami de ce brutal, s’avançant, le tira à part avec peine et lui dit qu il parloit à M"'c de Berry, ce qui, tout pris de A in qu’il étoit, 1 étourdit si fort qu il s éclipsa et disparut. Comme tout Paris connoit son nom, il est à croire que la princesse ne l'ignore pas et fait semblant de n’en rien savoir, ce qui est heureux pour l’insolent 2.
1. Gazette de la Régence, édit, par le comte de Barthélémy, p. 1 35 .