X II
Méu
CROQUIS ORIGINAL D UN COIN DE SALON par Moreau le Jeune (xvin® siècle)
1. Histoire de Louis, duc d’Orléans, manuscrit inédit parle sieur Néel. Archives nationales, MM, 847. Celle biographie fut présentée à Louis-Joseph d’Orléans, en 1752, pour être imprimée. Mais on se contenta de donner une gratification à son auteur, dont le travail fut oublié sans doute dans les archives de la famille d’Orléans.
2. Le portrait de la princesse Auguste-Marie- Jeanne de Baden-Baden, duchesse d'Orléans, a été peint par Bell en 1720; il est à Rastadt. Une copie en a été faite pour le musée de Versailles par Alluys.
à une fille qui ne vécut que vingt et un mois. On a raconté, a propos de cette fin cruelle, d’après des Mémoires apocryphes, une dramatique histoire de voyage à Versailles, où l’accouchement, pour obéir aux règles do l’étiquette, aurait dû avoir lieu. Mais ce récit n’a point un caractère d’authenticité. Il est contredit par les détails que fournit le manuscrit de Néel, conservé aux Archives nationales, sur les derniers moments de la malheureuse princesse, les hommages funèbres qui lui furent rendus, et le cérémonial de l’enterrement au Palais -Royal.
Cette mort plongea le duc d’Orléans dans le plus sombre désespoir. Un tel coup ébranla sa raison. A partir de ce moment, pour faire diversion à sa douleur, il se lança dans les éludes arides des textes de l’IIistoire Sainte, et commença à se livrer à des pratiques oulrées de dévotion. Toutefois, il ne songeait pas encore à se retirer du monde et conservait l’espoir d’avoir une part de direction dans les affaires de l’Etat. Jusqu’à la fin de l’année 1737, il fut entretenu dans l’illusion que le roi l’appellerait au pouvoir et que le cardinal de Fleury avait des vues sur lui. Jl faut lire dans les Mémoires de son chancelier, le marquis d’Argenson, par quelles alternatives de convoitises et de dépit ce prince falot passa durant cette période. Etait-il fou? Son valet de chambre, Gauthier, affirmait que oui et qu’on allait voir bientôt son maître « courir les champs ». Avait-il seulement la cervelle détraquée par des études au-dessus de ses forces? C’est ce que semble croire d’Argenson, qui le voyait presque chaque jour et était en situation de le bien connaître. Voici comment celui-ci s’exprime à ce sujet :
Comme je l'ai servi cinq ans, je peux dire ce que j’en sais et le témoignage que j’en ai rendu au roi quand il m'en a parlé. Celle folie étoit de ne pas croire morts ceux qui fétoient... Sou système établissoit une sorte de métempsvehose qui n'étoit pas celle de Pythagore et qui s'accordoit avec le christianisme du mieux qu’on pouvoit. Les hommes qu’il estimoit s’absentoient, suivant lui, pendant quelque temps de dessus notre terre pour y reparoître ensuite. Il ne croyoit pas qu'IIenry IV ni que Louis XIV fussent morts1.
Parfois, avant do tenir conseil avec le comte d’Argenson sur l’administration de ses biens, il le mettait au courant de ses travaux d’érudition. Il se croyait de puissantes facultés de critique et s’était découvert des aptitudes spéciales pour les langues anciennes. «Je veux,» déclarait-il, «bien fixer la situation du Paradis terrestre.» Souvent aussi il faisait des pointes inattendues, et lâchait « des propos d’une politique trop indépendante de la religion ». Le prince dévot s’oubliait parfois.