Mémoires du marquis d’Argenson, t. III, p
— et de l’éducation de son fils le duc Louis-Joseph de Chartres. Sa mère, «l’Altesse Royale,» comme on l’appelait quelquefois par raillerie, toujours ambitieuse et hautaine, avait ourdi une savante intrigue pour tâcher de le remarier avec Madame seconde1. Le projet échoua. Le duc avait fini par secouer la lulellc de cette princesse chez qui l’âge uc faisait qu’accentuer les défauts qui l’avaient de tout temps rendue insupportable. Elle vivait dans le Palais comme une reine détrônée, n’ayant plus d’autorité que celle qu’elle savait par instants ressaisir à force d’adresse et de ruse féminine, suscitant des coteries, excitant ceux-ci contre ceux-là, ayant des perfidies de langage qui semaient les divisions, allumaient les querelles, se montrant irréconciliable dans ses aversions, témoin sa rancune horrible contre sa propre fille la duchesse de Modène. On conçoit le charme qu’il pouvait y avoir à vivre dans celte petite cour d’après le tableau suivant qu’en trace un témoin bien informé :
Je n'ai jamais vu de petite ville de province aussi tracassière que l est le Palais- Royal. C'est aujourd'hui, cl selon la politesse du siècle, un repaire de médisance, de calomnies, de redites, de mauvaises peintures et de détestables papiers...
On voit plus que jamais deux partis dans la noblesse qui habite le Palais-Royal : ceux et celles du lils, ceux et celles de la mère. On les distingue, on les montre au doigt. Ils se déchirent, ils se desservent cruellement, et c’est cette auguste princesse qui entretient la division avec soin, tandis que le fds n'y emploie que du silence, mais se fait assez bien instruire de tout, et ne suit cette affaire que par des démarches assez fermes, en ne nommant aux places que des gens qui ne soient pas à sa mère2.
Parmi les personnages qui étaient du parti de la mère figuraient naturellement en première ligne les dames d’atour de celle-ci : Mmo de Clermont, Mme de Pons, Mm0 de Graville; puis M. cl Mme de La Rivière, de Montbrun, de Machault et le comte Pierre-Marc d’Argenson, intendant de Paris et frère cadet du chancelier, le marquis René-Louis d'Argenson, lequel était du clan opposé. Du côté du duc d’Orléans se trouvaient les Conflans, Mmc de Bourdeille, les Duguesclin, Bal leroy, gouverneur du duc de Chartres, etc. Quant à la bonne Mme de Lorge, elle ne comptait pas : on la prenait de part et d’autre pour confidente.
L’existence, au Palais-Royal, durant cette période, n’était point fort joyeuse, à la vérité : il n’y avait ni fêtes ni grandes réceptions. Ce n’était pas la veuve du Régent qui en aurait donné, avec ses habitudes, prises de longue date, de rester perpétuellement couchée sur sa chaise longue. Le duc
1. Anne- Henriette, seconde tille de France, née le i4 août 1737, morte le 19 février 1752.