RICHELIEU PROTECTEUR DES ARTS
Considéré comme amateur d’art et collectionneur, le grand ministre mérite une place à part et doit être mis au premier rang parmi les hommes de goût qui, au xvne siècle, donnèrent l’exemple de ce qu’on pourrait appeler le sauvetage des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Ce ne fut pas chez lui entrainement et pour céder à la mode, bien que dès cette époque commençassent à se constituer à Paris ces cabinets de curiosités qui allaient devenir si nombreux dans l’aristocratie et le monde de la finance. C’était le temps où, sous l’impulsion de Catherine de Médicis, les châteaux de Fontainebleau, de Saint- Maur, de Chenonceaux, de Chambord s’emplissaient des merveilles arrachées à l’Italie. De grands seigneurs comme le connétable de Montmorency, les Neufville, les Goufïier décoraient des épaves de l’art du passé leurs châteaux et leurs hôtels. On citait les collections savantes de Peiresc ou de François Filliol, en province. En Angleterre, les antiques du comte d’Arundel, du duc de Ruckingham, du prince de Galles, jouissaient d'une réputation méritée, et la France semblait se laisser devancer dans une voie où il était étrange qu’elle ne fut pas au premier rang. Grâce à Richelieu, le terrain perdu fut vite regagné. En quelques années, il sut enlever à la Grèce et à l’Italie plusieurs centaines de sculptures, des morceaux sans prix, des merveilles de tous genres. Aussitôt qu’il eut en main le pouvoir, il s’en servit avec une passion véritable et acharnée pour se former des collections, lançant partout des émissaires, dépensant l’argent sans compter, tantôt envoyant son fidèle Le Masle, prieur des Roches, en mission à Florence ou à Rome, pour commander des copies de bronze et de marbre d’après les statues antiques (dès 1623); tantôt chargeant le juif Lopez, ou Mazarin, ou l'abbé Mondini, ou Franchipani, ou encore ses procureurs, les banquiers Cantarini et Serautoni, de faire des acquisitions pour lui1. Dans ce chemin, il 11e s’arrêta plus, il fut insatiable et 11e cessa pas de saisir toutes les occasions qui se rencontraient. Même après la mort du cardinal, la duchesse d’ Aiguillon continuait de régler
t. À. Lopez était un juif morisque venu d’Espagne en France vers i6o4 cl qui y fil rapidement fortune dans le commerce des diamants, il devint un des familiers de Richelieu, qui l’appelait le seigneur Hebrceo. Tallemant des Réaux raconle un bon tour que lui joua le cardinal un jour qu’il lui avait rendu visite à Rueil. Lopez embrassa la religion catholique, il fut conseiller du roi. — L’abbé Mondini était Piémontais d’origine, «fin, rusé, grand mercadant à troquer, acheter, vendre et revendre, » dit Guy Patin. Le cardinal paya scs services d’une abbaye et d’un canonicat. — Franchipani, mort en llolie en ili38, et appartenant à la noblesse romaine, avait cependant le grade de maréchal de camp dans les armées de Louis XIII. 11 a donné son nom à un parfum de son invention. — Quant aux banquiers Cantarini et Serantoni, on les retrouve dans l’entourage de Mazarin. Le second fut contrôleur général de la maison d’Anne d’Autriche, qui lui légua 20,000 livres à sa mort. (Cf. M. dl Roislisle, Mémoires de la Société des antiquaires.)
RICHELIEU DAN S SON PALAIS
des acquisitions qui arrivaient encore au Palais de son oncle, telle que la magnifique tête à' Alexandre, en porphyre, qui fut donnée au sculpteur Girardon pour prix des travaux exécutés par celui-ci au mausolée de Richelieu à la Sorbonne, et qui est aujourd’hui au Louvre. La duchesse eut de même a verser en 1 643 au cardinal Mazarin une première fois 8,5oo livres, et une autre fois une vingtaine de mille livres pour « faire payer dans Rome quelques restes de statues de marbre que feu Monseigneur le Cardinal y avoit fait acheter » 1 .
Un trait à signaler dans cette infatigable chasse aux objets d’art que Richelieu continua jusqu’au bout sans se lasser, même au milieu de ses plus grosses inquiétudes politiques, c’est l’espèce d’àpreté qu’il apporta souvent à se faire donner en cadeau ou même à solliciter ce qu'il ne pouvait acquérir. On sait avec quelle singulière facilité il accepta les chefs-d’œuvre (les deux Captifs de Michel -Ange, et le tableau de Saint Sébastien de Louis Carrache, qui sont aujourd’hui au Louvre) que par défi généreux et suprême lui légua le duc de Montmorency lorsqu’il envoya celui-ci à l’échafaud. Ce n’est pas le seul exemple qu’on puisse citer. Un jour, eu 1C29, visitant Sainte-Cécile d'Albi, il demanda à voir un portrait de d'Amboise qu’on lui avait signalé. On le lui présenta, et quand il l’eut admiré, il le « demanda en don qu’il porta à son hôtel à Paris avec un grand cadre doré»2. Une autre fois, en iG4o, il ne se gêna pas davantage pour prier la ville d’Arles de lui accorder trois tombeaux de marbre de l’ancien cimetière des Aliscamps, qu’011 s’empressa d’ailleurs de lui adresser, sans même lui faire payer les frais de port : la correspondance échangée ii ce sujet a été conservée3.
La passion de la collection et du bibelot tenait donc bien le cardinal, comme on voit. Mais chez lui était-ce par seule satisfaction de posséder de belles choses et pour savourer la jouissance qui, chez certains amateurs, comme le fut par exemple Mazarin, va presque jusqu’à une espèce de délicate sensualité? Non. Richelieu ne parait pas avoir appartenu à cette catégorie de curieux qui aiment l’art pour l’art. Certaines lettres de lui, comme celle