ANNE I) A U T R I C II E E T M A Z A R I N
est emprunté ce détail, fut approuvée par tous les ministres «et avec applaudissements». On arrangea donc l'appartement du cardinal tout près de celui du roi, dans la partie gauche du bâtiment central; il était facile d'aller de là chez la reine, dans la chambre grise, et à la salle du Conseil, en traversant une petite galerie. Mazarin amena tout son monde, officiers et serviteurs, qu'il logea sous les combles. Au rez-de-chaussée, il mit ses gardes et ses écuries ; il y avait de la place dans le palais. Une pareille installation ne dut pas peu contribuer, toutefois, à en augmenter l’insalubrité et à amener les dégradations qui, en dix ans, rendirent la demeure de Richelieu presque méconnaissable.
Un des premiers soins de Mazarin en arrivant dans le palais que Richelieu avait donné à la Couronne — avec une générosité pour laquelle il eut évidemment ses mobiles, mais qui est incontestable — fut de faire main basse sur les plus belles sculptures qui s’y trouvaient, sans tenir compte des dispositions très précises qui réglaient le partage de la succession. Son choix fut excellent, car il s'y connaissait. On a vu dans le chapitre précédent avec quel sans façon il fit. mettre à l’Inventaire des précieuses collections du cardinal la mention «attribué au roi» sur quantité d’œuvres d'art qui auraient dû être restituées à la duchesse d’Aiguillon, et que celle-ci fut obligée de laisser, n’emportant dans sa demeure du Petit-Luxembourg qu’une partie de ce qui lui revenait. Quelques-unes de ces sculptures indûment retenues furent expédiées par ordre d’Anne d’Autriche à Fontainebleau, et nous savons par le document suivant1 (un des très rares qu’on ait sur les dépenses des Bâtiments royaux à celte époque) ce que coûta le transport de seize statues qui entouraient le bassin du jardin :
A Pierre le Jeune, marchand, la somme de quatre cens quatre vingt dix neuf livres dix sols six deniers, à luy ordonnes par ordonnance dud. seigneur cardinal Mazarin de lui signée, pour les journées de plusieurs ouvriers sculpteurs, charpentiers, menuisiers, qui ont vacqué et trauaillé tant à descendre seize figures de marbre blanc anticques qui estoient dessus les piedz deslaux qui sont au pourtour du Rondeau dans le jardin du palais roïal à paris, que pour tailler et assembler les caissons pour enchâsser les ds figures pour icelles conduire auec roulleaux, Equipages depuis le dt rondeau jusqu'à la porte dudit jardin. Le tout afin de Les pouuoir conserver et commodément enleuer & transporter au dt chasteau de Fontainebleau, suiuant le commandement exprès de Sa Majesté. [Suivent les noms des marbriers, charpentiers et menuisiers2.]
1. Archives nationales, 0IX 2128. Extraits des dépenses des Bâtiments, 1643-1689.
2. 11 semble bien que le déménagement de ces statues fut fait en 1 0 A3, aussitôt après l'installation de Mazarin au Palais-lloyal. Toutefois, l’aulcur d’une contre-mazarinade parue en i64g fait parler à cette époque les statues qui étaient autour du rond d’eau. Cette pièce est intitulée : La plainte du Palais- Royal sur l’absence du roy, avec un dialogue du grand Hercule de bronze et des douze statues d’albdtre qui sont à l'entour de l'étang du jardin (décembre i64g). Ce n'était pas un Hercule, mais un Gladiateur de bronze, et ce n’était pas douze, mais seize statues qu’il y avait autour du rond d’eau; sans doute le poète rimait alors de mémoire,
Quant aux dépenses faites alors par Anne d’Autriche pour l’aménagement du palais et surtout pour l’embellissement de l’appartement spécial qu’elle se réservait, je n’en ai pu trouver aucune trace, pas plus aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, où il y a quelques feuillets de comptes la concernant', qu’aux Archives nationales, où l’on peut consulter un curieux registre des dépenses de sa maison2 pour l’année 1642. On y voit, entre autres détails, la dépense qui fut faite pour la première chaise du jeune roi Louis XIV que livrèrent «Jean Babouvy et Benoist Leroux, tapissiers ordinaires de Sa Majesté», pour la somme «de cinq cent dix livres dix sols». On y trouve aussi la mention particulièrement intéressante du prix de 3,5oo livres payé «à Jean Varin, garde et conducteur de la Monnoic du Roy pour jetons en argent et pour les bourses de velours qui les contenoient, y compris colliers, broderies d’or et d’argent doublées de salin, et pour la gravure des carrez d’acier faites aux armes et devises de Sa Majesté qu’il a fourny pendant ledit quartier de janvier, février et mars 1642 » 3. Ce même registre nous donne un état de la maison d’Anne d’Autriche à cette époque, avec la liste de ses nombreux domestiques et officiers, médecins, aumôniers, huissiers, valets de chambre, tailleurs, « verduriers, » pâtissiers, fruitiers, «galopins ordinaires,» etc., qui absorbaient un total de 74,090 livres de gages pour trois mois seulement. Etienne Johannot, sieur de Bautillat, simple courrier du trésorier général, recevait la somme de 4 00 livres tournois pour son «droit d’habit d’hiver». Michel Daussi, «apothicaire du corps de Sa Majesté,» touchait 875 livres tournois pour remboursements des médicaments spéciaux à son emploi, et, pour le même motif, son confrère Jozapphat Nolin «apothicaire du commun,» avait 1,000 livres. Le nain de la reine portait des souliers que «Augustin Musnier, cordonnier de Sa Majesté», comptait 4o livres, et Mme de Sainte -Mauve, comtesse de Brassac, dame d’honneur, se faisait remettre 465 livres tournois «pour ses habillements de janvier, février et mars». La femme Bodernigaud, «lavandière du corps de la Roine, » ne dépensait que 5i livres pour savon, toile et bordage, «fourny pour faire sécher et blanchir le linge de Sa Majesté. »
1. Bibliothèque nationale. Manuscrits, fonds français, io4i4, p. 205.