‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 58 sur 301 · Tallemant des Beaux, Historiettes · texte numérisé non relu

Tallemant des Beaux, Historiettes

ANNE D’AUTRICHE A f\Z ANS, AVEC SON VOILE DE VEUVE P’après le portrait peint par PhT de Champaignç

a Buckingham.» Elle ne fit pas mentir le roi. Cette femme impérieuse afficha tout à coup pour le galant Italien, fin et rusé, l’affection d’une épouse docile avec une assurance qui défia toutes les satires de la Fronde et qui serait extraordinaire, étant donnée sa réelle dévotion, si l’on ue savait pas

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aujourd’hui qu’un mariage secret 1 l’avait unie au ministre par les mains de qui elle se laissa aveuglément conduire. Mazarin remplit, non sans discrétion, mais sans non plus y mettre toujours de la douceur et de la délicatesse, ce rôle de mari non avoué, qui faisait de lui une sorte de cardinal consort. 11 s’arrangea pour vivre au Palais-Royal, à côté de la reine, en achetant, pour sauver les convenances, l’hôtel Tubeuf, silué tout auprès, de façon à pouvoir pénétrer quand il lui plairait dans ses appartements par une porte dérobée. La princesse Palatine, mère du Régent, qui fut en situation, à la fin du xvnc siècle, de connaître bien des secrets sur les personnages de la Cour, a écrit dans ses Mémoires :

La reine-mère, veuve de Louis XIII, non contente d’aimer le cardinal Mazarin, avoit fini par l'épouser : il n’étoit pas prêtre2 et n'avoit pas les ordres qui pussent l’empêcher de contracter mariage. On en connoît maintenant toutes les circonstances. Le chemin secret par lequel le cardinal se rendoit chaque nuit chez elle se voit encore au Palais -Royal3. La vieille Beauvais, première femme de chambre de la reine-mère, avoit le secret de son mariage avec le cardinal Mazarin; cela obligeoit la reine de passer par tout ce que vouloit sa confidente. De là est venu que les premières femmes de chambre de ce pays-ci ont tant de droits dans nos appartements...

Le cardinal fit mieux. Soit qu’il ne se trouvât pas encore assez près de la reine, soit qu’il ne se souciât pas d’être reconnu par les promeneurs du jardin qui l’auraient vu pénétrer à des heures indues dans le palais, il résolut de s’y loger tout à fait. Anne d’Autriche encouragea ce projet; peut-être même l’inspira-t-elle. D’abord, on pensa que le mieux serait d’établir une galerie couverte par laquelle le ministre aurait pu venir sans être aperçu; c’est ce qui résulte d’une lettre de Gaudin à Servière, qui est au ministère des Affaires étrangères4. Pour que son ministre habitât tout à fait avec elle, la reine déclara à son Conseil «qu’attendu l’indisposition de M. le cardinal de Mazarin, et qu’il falloit tous les jours passer avec grand’peine au travers de ce grand jardin du Palais-Royal, et voyant qu’a toute heure il se présentoit nouvelles affaires pour lui communiquer, elle trouvoit à propos de lui donner un logement dans le Palais- Royal, afin de converser plus commodément de ses affaires». L’intention de la reine, dit le document5 auquel

1. Le fait est maintenant prouvé, et cela a éclairci le problème que s’étaient posé les historiens les plus sérieux. — Cf. Ravenel, Lettres ; Walckenaer, Sévigné, partie II, p. 471; Cousin, Ilautefurl, p. p5 et 471-482; Ciieruel, dans l’édition de Saint-Simon, t. XII; Michelet, etc.

2. On sait qu’il n’était qu ’abbate, et que la qualité de cardinal peut être conférée sans qu’on soit dans les ordres.

3. La princesse Palatine était d’autant mieux placée pour connaître ce détail qu'elle habitait elle- même le Palais- Royal.

4. Ed. Fournier, Le Palais- Royal et ses environs. Paris, Didot, p. 17.

5. Archives du ministère des Affaires étrangères, cité par Fournier sans indicalion de cotes.

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