‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 86 sur 301 · LE SÉJOUR DE LA REINE HENRIETTE DANGLETERRE · texte numérisé non relu

LE SÉJOUR DE LA REINE HENRIETTE DANGLETERRE

le buste de Lamoignon, par Girardon, etc. Les tableaux étaient exposés en plein air, et l’on peut même voir dans un plan cavalier du Palais-Royal de 1C79 (il est à la Chalcographie du Louvre, ilu 2322), éclairci par le plan manuscrit tiré du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale (nous les reproduisons tous deux dans ce livre), un grand mur sans fenêtre de la cour du Palais-Brion, « qui était merveilleusement propre à recevoir des tableaux et où les batailles de Lebrun ont dû s’étaler tout à leur aise1. » Trois Expositions semblables avaient déjà été organisées en 1 G G 7 , 1 G Cm) et 1C71, dans ce même local, ainsi que le constatent les Proces-verbaux de V Académie . En 1C92, le Palais-Brion fut démoli pour faire place, comme on le verra plus loin, à la galerie en retour sur la rue Richelieu qui lût construite à cette époque par les ordres de Monsieur, frère de Louis XIV.

1. Anatole de Montaiglon, Préface de la réimpression du Livret de l'Exposition de 1673. Paris. i85a, in-18.

LE FRÈRE DE LOUIS \IV

Philippe de France, duc d’Orléans, frère de Louis \IV, après son mariage avec Henriette d’Angleterre, en 1660, est autorisé à habiter le Palais - Royal. — Portrait de ce prince: ses goûts italiens. Sa froideur pour sa femme. Le problème historique de la mort de Madame. — Réparations faites au Palais-Royal de îGGo à 1692. Le mobilier de Madame et son Inventaire après décès. — La seconde femme de Monsieur. — La vie au palais; les serviteurs, les dépenses de la table, le prix des vivres à cette époque. — Louis AIV donne à son frère le Palais-Royal en 1C92. — Augmentation et embellissement du palais par Hardouin Mansart. — Magnificence de l’habitation. Le luxe de Monsieur. Son Inventaire retrouvé. Ses tapisseries et ses parures; sa vaisselle, ses tableaux.

Le jeune duc d’Anjou — qu’on appelait «Monsieur» à la Cour, et qui, de par les règlements de l’étiquette, avait le droit de se dire « fils de France, frère unique du l\oi » — allait avoir vingt et un ans Louis XIV le maria à la fille d’Henriette d’Angleterre, qui, elle, en avait seize, et fut appelée «Madame». Pour demeure, on attribua au jeune couple le Palais- Royal 1 . C’était un prince fort séduisant, le visage un peu long, des yeux très grands, des cheveux noirs comme du jais, l’air vif, mais trop joli, trop mignard, et qui avait plutôt les manières d’une femme que d’un homme. On a laissé entendre que peutêtre du sang italien s’était glissé dans ses veines (par Mazarin). En tout cas il montrait un goût singulier pour les mœurs italiennes, s’habillait souvent en fille, se couvrait de bijoux, et, sous le rapport de la virilité, ressemblait

1. Le mariage fut célébré le 3i mars 1661, dans la chapelle du Palais-Royal, devant Louis \I\ el Marie-Thércse; les époux lurent bénis par l’évêque Daniel de Cosnac. Cf. Ju, : Dictionnaire critique, première édition, p. 926.

I oo

aussi peu que possible à son frère, car il fuyait les amours féminines et passait pour n’être porté qu’à des tendresses contre nature, comme Henri II. Le scandale de son amitié avec le chevalier de Lorraine, installé et choyé au Palais-Royal, logé à Saint-Cloud, ne donne que trop créance à cette accusation. «Le miracle d’enflammer le cœur de ce prince,» a dit M",c de La Fayette, «n’étoit réservé à aucune femme du monde1. » Quant à Madame, nature fine, nerveuse, un peu mélancolique, très intelligente, elle n’était point belle dans toute l’acception du mot, mais elle avait un charme extraordinaire. Elle était assez grande, un peu maigre :

Elle avoil le teint fort délicat et blanc; il étoil mêlé d’un incarnat naturel, comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et brillants; son nez n'étoit pas laid; sa bouche étoil vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on pouvoil leur souhaiter; mais son visage, trop long et trop maigre, sembloit menacer sa beauté d'une prompte fin. Elle s'habilloit et se eoiffoit d’un air qui convenoit à toute sa personne; et comme il y avoil en elle de quoi se faire aimer, on pouvoil croire qu'elle y devoil aisément réussir, et qu’elle ne seroit point fâchée de plaire. Elle n'avoit pu être reine, et pour réparer ce chagrin, elle vouloit régner dans les cœurs et trouver de la gloire dans le monde par ses charmes et par la beauté de son esprit. On voyoil déjà en elle beaucoup de lumière et de raison, et, au travers de sa jeunesse, il étoil aisé de juger (pie, lorsqu'elle se verroit sur le théâtre de la Cour de France, elle y feroil un des principaux rôles*.

En effet, Madame exerça bientôt autour d’elle une influence très grande; recherchée par le roi qui parut avoir pour sa belle-sœur une affection qu’on disait presque trop tendre, admirée pour son esprit, aimée pour sa bonne grâce. «Elle a un certain air languissant, » disait un contemporain; «quand elle parle à quelqu’un, comme elle est tout aimable, on dirait qu’elle demande le cœur, quelque indifférente chose qu’elle puisse dire. » Chose étrange, son mari, qui ne l’aimait pas, qui la traitait durement et préférait à sa société celle du chevalier de Lorraine, témoignait la plus vive inquiétude de ses coquetteries et lui imposait une véritable tyrannie d’époux jaloux. Quand parut le roman Histoire du Palais-Royal, dont il est question plus haut et où elle est montrée avec des allures assez libres, elle fut épouvantée. Elle dit à Cosnac, premier aumônier de Monsieur, et qui a parlé d’elle dans ses Mémoires avec une admiration attendrie : « Voyez, toutes ces fausses horreurs que Monsieur ne croira que trop3.» Toutefois, sa conduite n’a pas donné prise à des critiques sérieuses. La seconde femme de Monsieur, celle qui lui succéda, Elisabeth-Charlotte de Bavière, a écrit elle-même : « J’ai

1. M"*' i»E La Fayette, Histoire de Madame Henriette d’Angleterre, première femme de Philippe de France, duc d’Orléans, 1720, in- 12.

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