M,uc de Motteville, Mémoires
6. Mémoires (le Daniel de Cosnac, archevêque d’Aix, Paris, 1867, t. I".
LE FRERE DE LOUIS XIV
toujours été portée a la croire plus malheureuse que coupable. » Au surplus, après sa mort tragique, en 1670, au bout de neuf ans de mariage, la figure de cette charmante femme sembla grandie et sa mémoire comme protégée par l’éloquente voix de Bossuet, dont l’admirable oraison funèbre est restée pour elle une auréole : «Madame se meurt, Madame est morte!... Madame a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin, elle lleurissoit, avec quelles grâces, vous le savez; le soir nous la vîmes séchée...» On soupçonna son mari de l'avoir fait empoisonner, et celte opinion a fort longtemps prévalu. Louis XIV lui-même, dans les premiers moments du moins, partagea ces soupçons. Le marquis d’Effiat, attaché à la maison de Monsieur, était désigné comme celui qui avait fait le coup, lui ou le chevalier de Lorraine. A Londres, quand la nouvelle y parvint, ce fut une stupeur. La foule se répandit dans les rues en criant: «A bas les Français!» L’ambassade de France dut être protégée. Tous les mémorialistes du xvme siècle oui parlé de celle accusation1. On sait aujourd’hui que Madame est morte d’une péritonite suraiguë2 résultant d’un ulcère de l’estomac.
L’installation de Monsieur au Palais-Boval ne fut pas précisément chose facile, car les appartements étaient dans un état pitoyable après dix années d’une incroyable incurie. Il fallut procéder à un nettoyage général, reprendre de fond en comble chaque .partie du palais, refaire des fragments de la toiture qui, en certains endroits, laissait filtrer l’eau, ce qui avait fait pourrir les planchers, procéder enfin à une nouvelle distribution des appartements, car d s'agissait de pouvoir loger non seulement la domesticité extraordinairement nombreuse du frère du roi, mais encore les seigneurs, les duchesses et marquises, les dames d’honneur, qui composaient sa maison. La Cour de France prenait alors des allures fastueuses comme on n’en axait jamais vu. Il fallait faire figure. Dans sa Correspondance, la princesse palatine parle de l’état dans lequel était le monument lorsque le frère de Louis XIV en prit possession, et ce qu’elle en dit 11’est pas flatteur :
Avant que Monsieur eut fait arranger le Palais-Royal, surtout le grand appartement, ce lieu étoit, à mon avis, horrible. Cependant on l’avoit admiré du temps de la reine -mère.
1. Saint-Simon, d’Argenson, l’abbé de Clioisy. D. de Cosnac, Voltaire et bien d’autres ont discuté les causes de celle mort. Voir aussi les Mémoires de Mllc de Monlpcnsicr el Y Histoire de Madame Henriette d’Angleterre , par la comtesse de La Fayette, laquelle était attachée à la suite de Madame. Ce dernier ouvrage a été réimprimé en 1882 (Paris, Charavay), avec une exquise préface de M. Anatole France.
2. Il n’y a plus de doutes à ce sujet depuis les savants travaux publiés par Littré et surtout par M. Frantz Funck-Brentano. Ce dernier, dans son volume te Drame des poisons, 1899, in- 18, p. 25i-a8o, établit le fait d’une façon absolument péremptoire, avec la collaboration et l’autorité du Dr Brouardel. Depuis ces dernières années, ce problème historique avait préoccupé de nombreux et savants historiens, tels que Monmerqué, Walckenaer, P. Clément, P. Lacroix, Loiseleur, Cheruel, le Dr Cabanes, de Boilisle, A. France, etc.