PREMIÈRE FILLE
FILUMÈNE
Pour lancer une femme dans le grand monde, il faut un puissant ressort. Des dispositions naturelles sont nécessaires, pour faire un grand rôle, pour le faire avec grâces, avec aisance, avec goût. En voyant Filumène au grand jour, on s’aperçoit aisément que tous ses traits sont réguliers, doux, et qu’ils étaient faits pour la vertu. Cette observation, que nous fîmes, en lui rendant visite à onze heures du matin, nous donna un pressentiment de son histoire. Nous lui dîmes, qu’elle était d’une condition non commune, quelle avait été honnêtement élevée, et que nous serions charmés de la connaître à fond ?
Filumène sourit , tergiversa , nous mentit, et
nous renvoya insatisfaits. Nous eûmes recours au registre de l’inspecteur, et nous y trouvâmes les vrais noms de la fille, sa rue, la condition de sa mère. C’en fut assez ; nous nous rendîmes dans la rue Maçarine, et à force d’informations, nous y apprîmes ce que nous voulions savoir.
En 1770, il y avait dans ce quartier une jeune parfumeuse, à laquelle on ne voyait pas de mari. Elle en avait un cependant. C’était un assez bel homme, l’air distingué, toujours en jolie perruque blonde, qu’on appelle bonnet, en habit gris trèspropre, avec un collet violet, des bas de soie blancperle, culotte et veste de satin de même couleur. Cet homme était extrêmement poli pour les voisins. On le voyait rarement; mais il soupait tous les dimanches soir avec sa femme. — Le joli ménage (disait-on)! Quel dommage que l’emploi de cet honnête homme l’oblige à s’éloigner de son aimable femme?... Ne coucher avec elle qu’une fois par semaine! c’est terrible!... — Il est apparemment homme d’affaires d’un grand seigneur... Tels étaient les discours du voisinage.
Mad. Torél, c’est le nom de la mère de Filumène, eut une fille, qui fit l’admiration de tout le monde par sa gentillesse. Elle en eut ensuite une seconde, appelée Sofie, plus mignonne encore. Ces