PREMIÈRE PARTIE
nous lui avions inspirée, qu’elle était venue avec nous. — Monsieur (ajouta-t-elle), je suis la plus infortunée des créatures. Il semble que tous les genres d’humiliation s’accumulent sur moi ! Hier, le même homme, que vous avez vu l’autre jour me tyranniser, m’a fait une scène sous les arcades, et j’ai été... fouettée... Je veux quitter .mon état... Voici comme j’y suis tombée...
Je suis sœur d’un homme très-connu, et je vous confierai son nom. Il vint à Paris, où il s’est fait une réputation de beau parleur, et même de bon écrivain, quoique sa méchanceté lui ait attiré certains désagréments. Il fait à présent un journal aristocratique. Il nous fit venir de Strasbourg, ma sœur et moi, après qu’il se fut ici marié, à une intrigante beaucoup plus âgée que lui, et aussi belle parleuse, qu’il est beau parleur. Vous sentez qu’ils ne demeurèrent pas longtemps ensemble ; ils se séparèrent, et mon frère fut bien aise de nous avoir pour tenir sa maison... Je vous avouerai, avec confusion, qu’il nous fit servir atout. Il nous livra, ma sœur et moi, à ses protecteurs, à ses prôneurs, et même au vieux médecin, qui le traitait gratis, dans ses accidents amoureux. Il fallait se prêter aux choses les plus repoussantes. Il nous faisait espérer une fortune. En effet, cette année
même elle nous a souri et pendant quinze jours, nous avons eu vingt-cinq mille livres de rentes à nous trois. Mais nous avons tout perdu par les circonstances, mon frère s’est expatrié, ma sœur cadette l’a suivi, et moi je suis restée ici pour être la correspondante.
Mon frère ne m’a rien laissé à son départ. Ses principaux amis et les nôtres, à ma sœur et à moi, ont quitté la capitale, et je me suis trouvée... dans la plus profonde pénurie.
Obligée de paraître pour mon frère, je n’ai pas osé vendre mes habits, dont j'aurais eu d’ailleurs peu de chose, ne possédant que des colifichets de gaze, de linon et une robe de satin avec une pelisse pour l’hiver. Je vins d’abord honteusement au Palais-Royal , me tenant dans les endroits écartés, et m’adressant timidement aux hommes de l’extérieur le plus honnête. J’y ai souvent été trompée. Mais c’est un inconvénient de ce malheureux métier! Plus j’étais circonspecte et craintive, et plus les libertins paraissaient disposés à m’insulter. Je crois aussi que quelques connaissances de mon frère, qui a des ennemis nombreux, m’auront reconnue et m’auront fait remarquer. Cela va au point, que je me vois obligée de déserter le Palais- Royal. Que faire ?... J’ai pris le parti d’aller chez