PREMIÈRE PARTIE
Je fus d’abord sage. J’employai ensuite le second. Les premières fois, je ne pouvais absolument user des deux précautions subsidiaires. J’en employais une qui m’avait été suggérée par ma vieille femme. Mais quelquefois, émue moi-même, je n'en étais pas la maîtresse. Enfin, par l’usage je fus capable de prescrire la plus ample.
Le premier auquel je proposai de se vêtir, me traita fort mal ! Je fus honteuse de ce moyen. Je tentai le second.
Quelque petite que fût la parcelle de la production marine, elle se gonfla beaucoup, et donna de l’inquiétude, quand on s’en aperçut : on me demanda si je craignais de ne pas devenir assez tôt
comme la reine Vasthi? Ceci m’effraya Je me
blasai.
Dès que, par ce moyen , j’ai eu fait taire les désirs, j’ai exercé mon métier avec une froideur stoïque. Je m’amuse des hommes en les amusant, j’étudie la laide nature; jeunes hommes, vieillards, tout m’est indifférent. La nature m’a donné un cœur vicié ; je déteste les enfants, et je ne suis pas la seule ici. Presque toutes ces catins me ressemblent. Vous n’imaginez pas malgré votre expérience, à quel point tous ces êtres-là sont méprisables! Ne regrettez pas leur perte; elles la
méritent. — Il faut pourtant en excepter (lui dîmes-nous) , celles qui livrées très-jeunes par d’autres n’ont pas suivi leurs dispositions? — Pour celles-ci (répondit-elle) ou elles quittent l’état à 16 ans, où elles prennent les dispositions que j’ai dites, et ces greffées-là valent moins que moi, parce qu’elles n’ont pas de principes. Moi, au contraire , j’examine les écarts des hommes et leurs causes; je me suis amusée à en perdre trois ou quatre, j’en ai fait périr cinq à six. J’en ai fait rentrer en eux-mêmes dix à douze. Je les ai tellement blasés par la variété des jouissances, que je les en ai dégoûtés, ils sont devenus sages par satiété d’un plaisir auquel j’ai ôté tout le sel en le prodiguant...
Je m’abstiens aujourd’hui des jeunes gens. J’ai été effrayée du ravage que j’ai fait sur une vingtaine, devenus, par mon art, incapables du mariage.
Mais les six francs sont gagnés. Je m’olfrè à vous faire au même prix, pendant les trois jours qui vont suivre, l’histoire de trois de mes compagnes. Profitez-en, car je vous déclare qu’après, vous ne me retrouverez plus. Blasée moi-même surtout, le genre de plaisir que je vous donne, et que je goûte en vous le donnant, ne me piquera qu’un petit nombre de fois. Adieu.