DORINE OU LA PHILOSOPHE
Nous avions vu plusieurs fois, sans lui parler, Dorine dans l’allée qui règne à côté de celle des soupirs. Son air sérieux réfléchi , nous la fit prendre d’abord pour une femme honnête, un peu cynique qui se promenait seule en bravant la décence. Enfin, un soir nous l’abordâmes.
— Mademoiselle (lui dîmes-nous), vous paraissez si raisonnable, que je pense qu’il y aurait à gagner à votre conversation? Elle sourit. — Êtes-vous femme du monde ou une femme ordinaire? — Quand on ne rougit pas de son état, on peut l’avouer. Je suis femme de plaisir. — Vous me surprenez, par la manière dont vous faites cet aveu ! Voilà six francs. Donnez-moi le seul plaisir
que je suis capable de goûter avec vous, c’est-àdire , causons , et racontez-moi votre histoire ? Elle y consentit.
« — Je suis fille d’un marchand drapier, non loin de la rue des Prouvaires , dans celle Saint-Honoré. Je suis restée orpheline à vingt ans. J’avais une sœur aînée, déjà mariée qui me fit émanciper. Son mariage ne me donna pas envie de suivre son exemple. Toujours grosse, toujours faisant des enfants. Je m’informai à une femme qui me servait, s’il y avait un moyen d’avoir un amant sans devenir mère? — Non-seulement un (me répondit cette femme), mais plusieurs. Le premier, le plus sûr, et celui que je vous conseille, c’est d’être sage, de ne rien accorder... (Elle entra là-dessus dans de longs détails). Le second, c’est de tricher (elle en détailla les manières). Mais ordinairement l’homme de qui tout dépend vous sacrifie à son plaisir; outre que cela est fort mal! » — La femme s’arrêta-là. Je la pressai. — Il y en a bien un autre, à ce qu’on dit, car je n’en suis pas sûre. C’est de voir d’abord beaucoup d’hommes et de se blaser. Mais cette conduite a de grands inconvénients ! Elle gâte une femme sans ressource; elle l’expose à prendre une honteuse maladie et elle détruit sa réputation.
Je repassai dans ma tête les différents moyens.