‹ Le Palais Royal (volume 2)Chapitre 58 sur 94 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

pour livrer le royaume au roi d’Agra , ancien suzerain d’Iouda. Le roi crut le méchant fils. Il manda le vieillard, lui fit mille caresses, et au moment où mon père s’inclinait devant lui pour le remercier, il tira son sabre, et lui fit tomber la tête.

« Tous les biens, les femmes et les enfants d’un homme tué des mains ou par les ordres du roi, sont confisqués, et ce sont les femmes du roi qui vont, comme des furies, faire la confiscation , parce qu’elles n'ont que cela et leur travail pour subsister. Mais le roi déclara, qu’il remettait la confiscation au fils aîné du puni : ce qui mit toutes les reines bien en colère !

« Or, ma mère était l'épouse favorite de notre père. Mon frère aîné, par la loi du pays, a le droit de prendre les belles-mères pour femmes, d’en faire ses servantes, ou de les vendre. Mais s’il couche avec elles, il ne peut plus les faire ses esclaves, ni les vendre; elles deviennent ses femmes. Nouhah brûlait pour ma mère. Dès que son père fut mort, il vint lui demander, si elle était enceinte. Ma mère, qui voyait ses yeux étinceler, et qui ne savait quel était son dessein, voulut éviter de passer dans ses bras, le jour même de la mort de son mari. Elle le pria d’attendre quelques

jours, pour s’assurer quelle ne l’était pas : car si un fils voyait la femme de son père enceinte, c’est comme s'il voyait sa propre mère ; il serait incestueux, et puni de mort. Nouhah frémit de rage et de luxure. Alors m’ayant aperçue, il demanda si j’étais nubile; car on l’est dès huit ans, dans notre pays. Mais moi , j’étais plus tardive , peut être parce qu’il y avait du sang portugais dans celui de ma mère, une de ses aïeules étant de cette nation : je n’ai été nubile qu’à dix ans.

« Sur la réponse de ma mère, que je ne l’étais pas encore, le brutal Nouhah nous prit toutes deux violemment par le bras, et nous fit jeter au rang des esclaves. Quelque temps après, il nous conduisit à un vaisseau européen , qui se trouva être français et nous vendit. Nous partîmes par un beau temps ; nous ne fûmes pas enchaînées. Ma mère fut destinée aux plaisirs du capitaine. Pour moi, des Européens , et surtout des Français, devaient me regarder comme une enfant : on ne faisait pas attention à moi.

« Un jour, le pilote, homme fort et vigoureux, trouva ma mère sous sa main. Il lui fit signe, en jurant, de se coucher. Elle refusait. Il la renversa, et la força. Elle ne cria pas cependant, de peur de causer un malheur ; mais le capitaine survint. Il

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