PREMIERE PARTIE
tua du même coup le pilote et ma mère : leurs corps furent jetés à l’eau. Cette action aliéna l’équipage. On se jeta sur l’assassin, on le lia. et on amena le vaisseau à un port de France.
« Le chargement n’était pas en esclaves ; il s’y en trouvait très-peu. On me vendit, à Larochelle, et ce fut une dame, toute prête à se rendre à Paris, qui m’acheta. Le fils de cette dame me trouva de son goût, et voulut m’assujettir à ses fantaisies. Sa mère nous entendit, accourut, le gronda, d’une manière très-insultante pour moi, et chercha l’occasion de me vendre. Elle choisit votre mère, dont elle connaissait l’état, pour m’éloigner d’autant plus sûrement de son fils.
« Vous savez le reste de mon histoire, mes bonnes amies. Vous m’avez traitée en sœur; votre mère m'en a servi, èt j’ai encore ma fleur, bienfait inestimable! puisque si je trouvais mon jeune amant, je mettrais mon bonheur et ma gloire à la lui faire cueillir. »
« Voilà ce que dit Esther. C’est à moi d’achever.
« Un de ces jours (car c’était à la fête des noces des quatre sœurs), un jeune homme en deuil aperçut Esther, qui montait en voiture. Il fait un cri, s’élance à la portière, au risque de se faire écraser, et parle à la belle noire. C’était son amant. Elle
lui permit d’entrer auprès d'elle. Ce jeune homme n’a que dix-huit ans. Il apprit à sa maîtresse que sa mère était morte; qu’il était émanicipé, mais cependant sous la dépendance d’une tante fort dévote. Ils renouvelèrent ainsi connaissance, et se promirent de se voir tous les jours.
11 vint dès le lendemain. Madame Ogret était prévenue par Esther, et par ses filles, qui s’intéressaient vivement à la jeune noire, alors âgée de 13 ans, mais parfaitement développée. Madame Ogret resta présente à l’entretien, examina le jeune homme, le scruta et le trouvant assez amoureux pour épouser, résolut d'agir avec adresse.
» Elle alla chez la tante dévote, lui vanta la naissance, la beauté, le caractère, les mœurs d’Esther, et la voyant émerveillée, elle ajouta : — Elle n’est pas encore baptisée ; elle le sera la veille du mariage, et vous donnerez à votre neveu, une épouse digne d’entrer au ciel. Telle est la force d’une raison donnée à propos par une personne adroite ! La dame s’attendrit; elle n'envisagea plus dans Esther, que l’innocence baptismale. Elle la voulut voir. La jeune fille fut conduite chez elle, et la charma par sa douceur. On engagea la dame à être sa marraine ; et alors, devenue sa mère spirituelle elle en prit tous les sentiments. Elle disait
à son neveu: — Tu seras mon gendre et Dieu te bénira en considération de la pureté dame de ta femme.
« Esther sera baptisée demain, et mariée après. » Tel fut le récit d’Elise rencontrée au bout de quelques soirées d’absehce.