PREMIERE PARTIE
compagnes. Elle partit alors pour le Pérou, où elle arriva lorsque j’eus huit ans.
» Son père et sa mère étaient morts. Le viceroi s’était emparé de leur fortune, et il traita ma mère de menteuse quand elle se nomma. Il la fit mettre en prison où elle mourut de douleur.
» Quelque temps après, mon père, qui avait été fait esclave et retenu par les sauvages, se présenta pour réclamer ma mère et moi avec elle. On le reçut fort mall II m’enleva, j’avais alors neuf ans, et me conduisit en France. Ce fut de là, qu’il adressa ses plaintes au gouvernement espagnol. Mais il disparut avant d’avoir obtenu justice.
» Il m'avait donné pour duègne, une mulâtrecréole des Antilles, qui s’empara de tout ce que me laissait mon père et me conduisit à Paris, où elle m’a vendue à votre mère, comme étant sa fille. Je ne la suis pas. Je ne pus alors la démentir, n’entendant pas le français : mais j’ai souvent entendu raconter à ma mère et à mon père lui-même ce que je viens de vous dire.
» Tel fut le récit de Zilia la Péruvienne. Vous savez son emploi chez Madame Ogret. Elle y était la dernière des Houris. Un de ces jours, il est venu chez Madame Ogret, par la porte des filles , un homme basané qui paraissait fort triste. Esther
LE PALAIS ROYBL
n'était déjà plus au nombre des amuseuses ; Zilia était la seule restante des six. On hésitait à la faire paraître. Mais cette homme était plongé dans une rêverie si profonde qu’on voulut l’en distraire. On introduisit Zilia auprès de lui. Elle s’avança vivement et lui prit la main. Il leva les yeux sur elle, fit un mouvement brusque, la regarda encore et lui demanda qui elle était ? — Zilia De Fremont... — De Fremont ! Zilia !... Votre mère?... — Est de Quito, fille des Incas; un jeune Français, M. De Fremont... — Ma fille!... oui, c’est elle... Je retrouve ici ma fille... prostituée... Je veux tuer la malheureuse!... — Arrêtez, ô mon père!... car je vous reconnais aussi... La dame chez laquelle je suis, est ma bienfaitrice!... Et elle lui conta comment elle était encore pucelle, comment la duègne-créole l’avait vendue. Elle lui fit l'histoire du mariage des cinq autres Houris. M. De Fremont l'écoutait sans l’interrompre. Enfin, il lui dit plus calme.
» — Ma fille, ma chère Zilia! d'après ce que tu me dis, je vois que je dois beaucoup à la dame Ogret; je lui en marquerai ma reconnaissance. Mais je punirai l’infâme qui t’a vendue... Allons, prépare-toi à quitter cette maison. C’est dans celle de ton père que tu dois vivre. Je vais remercier
Madame Ogret, et lui donner ce qu’elle me demandera, ne voulant pas disputer sur le prix de ma fille.
» Madame Ogret avait entendu le cris du père; elle accourait, et se présenta : — Je ne demande rien, Monsieur, que votre amitié, son ressouvenir , et sa reconnaissance pour mes filles, qui l’ont aimée comme un sœur. Emmenez-la ; voici tous ses effets. Trop heureuse d’avoir conservé une fille à son père ! — Vous êtes une bonne femme (s’écria M. De Fremont). Allons, je serai votre ami. J’ai un parti pour ma Zilia. Il faut m’aider à lui donner d’honnêtes informations? — Rien ne m’est plus facile (s’écria Madame Ogret). J’ai deux réputations différentes. Je suis une bonne bourgeoise, vivant de son bien en sortant par ma porte de la rue de Richelieu. J’ai marié mes filles ; j’ai gagné; je vais me retirer et vous pouvez me nommer Madame N*** (elle dit un nom très-approchant du sien), comme tenant la pension où votre fille a demeuré.
» C’est ce qu’a fait M. De Fremont. Madame Ogret quitte le commerce , et la plus honnête femme de notre art va l'abandonner à sa turpitude , si quelque femme de génie comme elle ne le relève. » Adieu...
» J’allais oublier de vous dire un mot de la petite Zoé ! J’aurais pu vous faire une soirée à part
de cette historiette. Mais je ne sais; j’ai des pressentiments, des inquiétudes ! et jamais ils ne me trompent ! A chaque mot que je vous dis, il me semble que c’est pour la dernière fois que je vous parle. — Ne croyez pas à ces chimères (lui dîmesnous) : à moins que vos inquiétudes ne soient des remords. Elise soupira.
» Le sort de Zoé a tellement touché le cœur des quatre sœurs, surtout de Zéphire, qu’elles l’ont regardée comme un objet sacré. Elle avait échappé au péril avec l'amant de Zéphire; elles n’ont plus permis qu’elle y fut exposée. En conséquence, dès le même jour, elle fut déclarée fille de la maison, du consentement de Madame Ogret, et elle n'entre, elle ne sort plus que par la porte honnête. C’est le mari de Zéphire qui lui cherche un établissement ; et les hommes des cinq autres belles veulent contribuer à sa dot. Le jeune homme qu’on a trouvé, est d’une jolie figure : mais il est sourd à demi. C’est un étranger d’un pays limitrophe de la France. Il en est devenu éperdument amoureux. On aura soin que jamais il ne soit instruit. La petite personne, de son côté, est ravie detre tirée d’un état, qu’abandonnent ses protectrices. Car vous sentez que Madame Ogret va vendre son fonds. J’en serais bien tentée ! Car il faut une femme d’un certain